Le Pauvre Rothschild / Épisode 2

Où le rabbin Hillel et le pharmacien Zalman Amsterdamskii veulent persuader le Pauvre Rothschild de croire aux miracles…

 

>>> Episode 1 : ICI

 

« Figure », Issachar Ber Ryback

 

Le Pauvre Rothschild voulait, de fait, devenir pharmacien, plus que tout au monde. Pharmacien comme monsieur Zalman Amsterdamskii, qui, avec le rabbin Hillel, venait aux bains tous les vendredis et apportait au malade Avigdor les médicaments dont il avait besoin, sans jamais demander à être payé. Des fois, Amsterdamskii les taquinait, lui et son père – comme quoi aller aux bains chez les Rothschild était pour lui un grand honneur.

Toujours souriant, emmailloté de blanc comme un nouveau-né, Zalman, à l’instar du rabbin Hillel, faisait, en ne plaisantant qu’à moitié, allusion à la possible parenté des préposés au bains du petit lieu avec ces Rothschild fabuleusement riches. Sait-on jamais ! Les Juifs-frères se sont dispersés, ils se sont éparpillés aux quatre coins du monde : qui échoua au nord, qui au sud, qui en Angleterre, qui en Afrique, qui chez les ours russes ou peut-être même sur la lune. Le Créateur lui-même ne saurait plus démêler qui est le parent de qui.

—Tous les Juifs sont parents, bien que parfois un bon voisin vaille mieux qu’un vrai frère – ironisait Avigdor, encore plein de force à l’époque, avant que la maladie, cruelle et incurable, ne le brise.

— C’est vrai.

— Pour ce qui est de parents riches, nous n’en avons certainement jamais eu et nous n’en aurons jamais.

— Dans la vie, reb Avigdor, il ne faut rien affirmer avec certitude. On jure de quelque chose aujourd’hui et, le lendemain, il arrive tout le contraire. Après tout, les gens ne savent rien les uns des autres – ni de leurs voisins, ni de leurs proches. Depuis le jour où nous sommes sortis d’Egypte et arrivés dans le désert, nous sommes tous devenus parents, en vérité. Si vous me demandez ce qui nous a rapprochés autant, je vous dirai sans hésiter : l’attente du miracle. Chacun de nous attend jusqu’à maintenant ce miracle, seulement dans d’autres déserts – expliquait patiemment, tel un maître d’école, l’affable et toujours souriant Zalman Amsterdamskii au préposé aux bains. Mais, comme nous le savons tous, les miracles juifs sont depuis longtemps placés à un bon taux d’intérêt et sont gardés ni à Kaunas ni dans une banque juive, mais dans la banque céleste du Seigneur. Que son nom soit sanctifié pour les siècles des siècles !

D’ordinaire, derrière le comptoir de la pharmacie, Zalman Amsterdamskii ouvrait à peine la bouche, il ne faisait qu’expliquer, clairement et sans détour, en yiddish ou en lituanien, combien prendre de gouttes, comment faire un lavement, comment mettre des plâtres de moutarde ou des sangsues. Au-delà des frontières de son paradis, en revanche, il essayait de se racheter de son mutisme et donnait libre cours aux mots retenus comme on laisserait sortir de l’enclos des moutons qui s’ennuient du grand air.

— À bien y réfléchir, continua le pharmacien tout sourire, qu’est-ce que ça lui coûterait au Seigneur tout-puissant et miséricordieux de sortir un petit miracle du coffre gardé par des anges-sentinelles et de vous récompenser vous, Avigdor, et votre fils Itsik, de vos justes peines, ne serait-ce que par une parenté éloignée avec le baron Rothschild ? Même lointaine, une parenté avec eux vaut plus que de l’argent.

Zalman Amsterdamskii reprit son souffle et, rassasié d’éloquence, ajouta en guise de conclusion :

— Ce serait formidable, pas seulement pour vous, mais pour le petit lieu tout entier. Imaginez : le baron Rothschild lui-même vient vous rendre visite avec toute son escorte, accueilli aux portes du petit lieu avec du pain et du sel, par le bourgmestre Kubilius. Ou même par le président Smetona en personne. La fanfare des pompiers, portant casques et nouveaux uniformes, joue une marche de bienvenue. La foule de Juifs ne peut détacher son regard de la voiture de Rothschild et applaudit haut et fort de joie.  Le baron Rothschild ouvre la portière de la voiture et remercie l’assemblée d’un hochement de tête, puis s’adresse en anglais au président Smetona en disant : « Accepteriez-vous, Excellence, de me vendre ce merveilleux petit lieu où vivent mes parents éloignés Avigdor et Itsik Rothschild ? Je voudrais l’acquérir avec tous les habitants de ma communauté pour, avec votre permission, mener ici une petite expérience – fonder un prototype d’État juif. Avant d’octroyer de solides capitaux à la Palestine, je voudrais avoir la preuve manifeste que mes frères sont capables, indépendamment de la volonté et des ordres d’autrui, de vivre en paix et en harmonie les uns avec les autres et de conduire habilement leurs propres affaires. »

Le pauvre Rothschild adorait écouter les raisonnements de Zalman Amsterdamskii à propos des puissants de ce monde, surtout des célébrités juives, et de tous ceux qui partageaient avec l’honorable pharmacien ses vues sur l’État juif et le soutenaient dans sa conviction qu’il était grand temps qu’après des siècles d’exil, les Juifs reviennent chez eux, en Terre promise.

Itsik a toujours pensé que Zalman Amsterdamskii, qui avait volontairement quitté Kaunas avec ses nombreuses pharmacies pour s’installer dans son petit lieu natal sur la Vilia, et le rabbin Hillel, qui avait reçu son ordination sacerdotale à Vienne, méritaient plus que quiconque qu’en rétribution pour leurs bienfaits, Dieu leur versât depuis sa banque céleste tous les intérêts qui leur étaient dus. Le premier ne prenait jamais l’argent des estropiés et des orphelins, et le second n’avait jamais honte de revêtir des oripeaux et de collecter à l’entrée de la synagogue des aumônes pour le mendiant du petit lieu, Avner, souvent et pendant de longues périodes alité à cause des crampes au foie.

— Ce n’est jamais une honte de faire le bien, c’est une honte de ne pas le faire. Une boîte à dons est accrochée au mur dans la maison du Seigneur, mais beaucoup de fidèles passent à côté d’elle comme des aveugles, avares de leur charité. Mais aucun d’entre eux n’a encore osé se dérober à ma main tendue, disait le rabbin Hillel satisfait de sa mendicité caritative. Quel est donc ce monde où l’on tremble devant un commissaire de police et où l’on ne craint pas le Seigneur !

Ce n’est pas pour leurs beaux yeux que le rabbin Hillel et Zalman Amsterdamskii étaient surnommés « les donneurs d’espoir ». Ils prenaient soin de tous les pauvres du petit lieu mais, pour une raison quelconque, se préoccupaient du Pauvre Rothschild avec un zèle particulier. Sans doute est-ce pour cela qu’ils se sont emparés avec un tel empressement du mince fil qui le reliait à ses homonymes de Paris et de Londres. Si Dieu voulait bien accomplir un miracle et que les Rothschild de là-bas se révélaient être vraiment les parents des préposés aux bains du petit lieu, alors le robuste et habile Itsik aurait d’autres tuteurs ; devant lui s’ouvriraient d’autres portes et peut-être n’aurait-il plus à porter jour après jour sur la palanche le fardeau de son peu enviable sort.

— Tu es un Rothschild ! s’exclamait Zalman Amsterdamskii avec enthousiasme, se prenant de plus en plus à ce jeu qui lui procurait un étrange plaisir et qui consistait à rechercher ce qui pouvait confirmer ce lien de parenté avantageux pour Itsik. À croire que de son ardeur pour établir la vérité et en trouver les preuves irréfutables dépendaient non seulement le bien-être du Pauvre Rothschild mais aussi la prospérité de sa pharmacie. — Et il ne sied pas à un Rothschild de passer une vie entière à savonner le dos des autres !

L’infatigable Zalman Amsterdamskii et le rabbin Hillel s’appliquaient à trouver le meilleur plan d’action à leur portée afin de faire la lumière sur ce cas. Et si, fort heureusement pour le petit lieu, leurs hypothèses s’avéraient exactes ? Et si Itsik était vraiment de la même noble lignée que les barons et les lords ?

Leurs efforts ne réjouissaient pas tant le Pauvre Rothschild qu’ils ne troublaient son âme. Personne au petit lieu n’en avait cure des parents du Pauvre Rothschild. Certains habitués de la banya, qui n’avaient jamais cru aux miracles, se moquaient même sournoisement de Zalman Amsterdamskii et du rabbin Hillel, comme quoi, les vieux s’étaient trouvé un amusement pour occuper leurs loisirs  : résoudre des énigmes et nourrir le Pauvre Rothschild de vains espoirs. Mais le rabbin Hillel et Zalman Amsterdamskii ne fléchissaient pas. Au contraire, ils pensaient même faire une collecte pour acheter au Pauvre Rothschild un billet et l’envoyer, avec la recommandation du rabbin Hillel, chez son condisciple de la yeshiva de Vienne, le vénérable kabbaliste et rabbin Meishe-Yankl. Qu’il aide le provincial à tirer les choses au clair sur place.

— C’est dommage qu’Itsik ne parle que le yiddish, s’attrista Zalman Amsterdamskii. Comment fera-t-il pour s’entendre avec des parents français ?

— Avec le yiddish, reb Zalman, il ne se perdra jamais. Le Seigneur miséricordieux lui-même parle yiddish dans les cieux, et tous les peuples, au besoin, traduisent ses commandements dans leur langue. Le rabbin Meishe-Yankl traduira les paroles d’Itsik en français, l’assurait le rabbin Hillel en réchauffant de ses gloussements sa barbe luxuriante.

Le Pauvre Rothschild les remercia pour leurs bons offices mais refusa catégoriquement d’aller à Paris.

— N’essayez pas de me convaincre. Je n’abandonnerai pas mon père malade. Vous avez imaginé, pour mon tourment, cette parenté entre moi et je ne sais qui et vous faites tout un plat de cette invention !

Zalman Amsterdamskii n’en prit pas ombrage, mais expliqua calmement et simplement à Itsik qu’un Juif sans invention n’était point un Juif. — Les Juifs ont même inventé Dieu, qu’Il m’épargne son châtiment pour un tel blasphème ! conclut le pharmacien.

À suivre

Gregory Kanovitch

Traduction originale du russe par Elena Guritanu

 

>>> A lire : « La saga litvak de Grigory Kanovich », par Elena Guritanu et Elie Petit

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