Culture

A partir de cette semaine, K. publie le premier épisode d’un long entretien avec Daniel Mendelsohn. Le grand écrivain américain, devenu célèbre avec Les Disparus, est l’auteur d’une œuvre riche où se croisent diverses traditions (tradition grecque, tradition juive, tradition américaine) et où l’art du récit se mêle avec l’acuité de l’analyse savante. Déborah Bucchi et Adrien Zirah, en introduction à l’entretien qu’ils ont mené, nous permettent de mieux percevoir la singularité et l’ambition d’une écriture où l’autofiction entre en dialogue avec les mythes les plus originaires.

La présence d’une toile ouvertement antisémite dans la plus grande exposition d’art contemporain mondiale – la documenta, qui a lieu tous les cinq ans depuis 1955 dans la ville de Cassel – a défrayé la chronique en Allemagne. La ministre de la culture n’a pas voulu prendre position au nom de la liberté de l’art et le Zentralrat der Juden in Deutschland, le conseil central des juifs d’Allemagne, a demandé sa démission. Récit par Julia Christ d’une folle semaine de discussions et d’excuses toutes en fausse humilité autour de l’œuvre incriminée.

Daniella Pinkstein fait se rencontrer et résonner les grandes figures juives de l’écriture et de la représentation qui se croisaient autrefois à Varsovie et à Paris — notamment autour des deux numéros de la revue ‘Khaliastra’. Entre des évocations et des extraits d’oeuvre de Kafka, de Chagall, de Markish et de Greenberg, elle y rend hommage à ce ‘davar’ qui les tenait ensemble, soit « cette chose disloquée qui rejoint, ondulante et impatiente, le mot. » Dans cette période d’entre-deux où des artistes juifs sont à la pointe de la modernité, elle y décrit une condition où « la responsabilité ne s’acquiert pas, ne s’apprend pas, elle se transmet, dans cette langue habitée, qui place l’individu face à son double. »

L’exposition pensée par la commissaire Isabelle Cahn et scénographiée par Joris Lipsch au mahJ – Proust du côté de la mère – recueille les traces mnésiques de la condition juive de Proust. Elle sollicite aussi une réflexion plastique sur le sens de l’art et de son histoire, sur l’institution muséale elle-même, sur la puissance de l’image et son effet sur le regard comme sur la pensée – autant de thèmes, incessamment travaillés dans La Recherche du temps perdu, sur lesquels Avishag Zafrani revient pour K.

Yehoshua est mort le mardi 14 juin à l’âge de 85 ans et il est difficile de ne pas avoir le sentiment que nous approchons de la fin d’une époque. Celle d’Aharon Appelfeld (1932-2018), d’Amos Oz (1938-2018) et d’A.B. Yehoshua (1936-2022), qui ont incarné une génération de lions de la littérature israélienne, lesquels n’étaient pas seulement de grands écrivains. Cette génération représentait aussi la conscience morale d’une nation qu’ils ont vu naître.

En mai dernier, Gallimard faisait paraître « Guerre », le premier des manuscrits inédits de Céline, disparus depuis la fin de la guerre et disponibles à nouveau au terme d’une histoire rocambolesque encore largement secrète. Spécialiste de l’auteur de ‘Voyage au bout de la nuit’, Philippe Roussin revient pour K. sur l’entreprise que constitue l’édition de ses manuscrits perdus et retrouvés, un travail problématique mais dont l’objectif est ailleurs. Car au fond c’est toujours du statut de gloire littéraire de Céline dont il est question, au prix d’une entreprise d’effacement et de réécriture visant à réintégrer l’auteur dans le panthéon national et à en faire une machine à cash.

L’enfant terrible de la philosophie juive internationale d’après-guerre, voilà probablement la meilleure manière de décrire Jacob Taubes. Admiré et sollicité par tous ses contemporains, Taubes incarne une figure qui se répète dans l’histoire de la pensée : celle du génie sans œuvre. Mais Taubes ne correspond pas exactement à cette image. Car sa vie durant, plutôt qu’une œuvre, le génie laissa… une impression mitigée. Scholem allait jusqu’à se cacher dans des coins obscurs quand il risquait de le croiser par hasard tandis que d’autres furent désireux de faire sa connaissance. C’est à cet étrange monsieur Taubes que Jerry Muller vient de consacrer une biographie : ‘Professor of Apocalypse. The many lifes of Jacob Taubes’. Mitchell Abidor en propose une lecture qui nous plonge dans la folle vie d’un personnage oscillant entre Shlemiel et faux messie.

Après Amalia, Joel Whitebook nous présente la seconde mère de Freud : la nourrice catholique qui s’occupa de lui durant les premières années de sa vie et lui apporta le soutien émotionnel qui lui manquait. A posteriori, c’est aussi à cette fréquentation infantile que Freud fera remonter sa découverte de la sexualité. D’une mère à l’autre, ces deux portraits éclairent puissamment la place problématique que Freud a ménagé aux femmes dans la science psychanalytique ; et les enrichissements qu’elle appelle aujourd’hui en passant la vie de l’homme Freud au tamis de sa propre théorie.

Anna Freud, la fille de Freud, déclara que sa grand-mère était « dévouée et fière de son [fils], comme le sont les mères juives ». Le fait est que cette mère, Amalia, Galicienne superstitieuse qui parlait essentiellement le yiddish, avait prédit que son Sigmund, sur lequel elle projeta ses rêves de grandeur, deviendrait un grand homme. Mais qui était la mère du fondateur de la psychanalyse ? Et, d’ailleurs, combien de mères a-t-il eues? K. publie cette semaine la première partie de l’analyse de Joel Whitebook sur la relation de Freud à ses figures maternelles. Car on rencontrera la semaine prochaine la seconde mère de Freud, sa « nannie » catholique, vieille et laide celle-là, mais pas moins importante pour le jeune Freud en pleine phase de curiosité sexuelle…

Avec le soutien de :

Merci au bureau de Paris de la Fondation Heinrich Böll pour leur coopération dans la conception du site de la revue.

Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.