Fictions

« Nous allons accueillir, Liliane et moi, des réfugiés ukrainiens. Juifs. J’avais laissé mes coordonnées à une association juive qui cherche des lieux d’hébergement pour des familles ayant fui la guerre. Ce matin j’ai reçu l’appel d’une certaine Esther qui voulait des précisions sur le logement que nous proposions. J’en ai donné une description sommaire : un studio indépendant, attenant à notre appartement, d’une trentaine de m2, tout équipé. La première question d’Esther a été de savoir si c’était casher. J’ai répondu sèchement que non, que le studio n’était pas casherisable, qu’il ne pouvait pas l’être et que, de toutes façons, je ne voulais pas de Juifs orthodoxes. »

« Lemberg, vous voyez, c’est déjà bien autre chose que Brody. La ville elle-même, d’abord. Propre, spacieuse, coquette, jolie, elle flatte l’œil. Enfin, à Lemberg aussi on trouve des rues comme à Brody, où il faut en plein été enfiler des caoutchoucs montants et se boucher le nez. Mais au beau milieu de la ville il y a un jardin où tout le monde a le droit de se promener, même les chèvres. On est dans un pays libre. Le shabbat, des Juifs en shtrayml se promènent bien tranquilles dans les rues, personne ne leur dit rien. Et puis les gens ! Des gens en or ! »

« Rothenburg » est une nouvelle extraite du recueil en yiddish « The Secret of Polar Bears » (« Der sod fun vayse berne », Tel Aviv, 2017) pour lequel son auteur, Ber Kotlerman, a reçu le prix Hirsh et Dvora Rosenfeld pour la littérature yiddish. Elle peut être lue dans sa version originale en yiddish ici : ראָמאַנטישע שטר אַסע

Il lui dit : « tu me rappelles quelqu’un ». « Mais tu ne me connais pas », s’insurgea-t-elle avec amusement. « Je parle juste de ton visage ». « Ah, alors peut-être qu’on s’est déjà croisé ! ». « Impossible, cette personne à qui tu ressembles est morte avant ma naissance ». Alors qu’ils remontaient la principale avenue de la ville, cette phrase lui fit l’effet d’une pluie de plomb. N’ayant pas su quoi répondre à ce qu’elle a alors considéré comme la pire entreprise de séduction concevable, elle est restée interdite. Il a rapidement ajouté « C’était ma grand-mère, elle est morte à Auschwitz ».

D’abord, il avait entendu un boum. Comme un coup sourd, et le guidon s’était enfoncé dans ses côtes. Il avait bien eu conscience d’avoir heurté quelqu’un, un passant de sexe masculin au teint clair, un peu bouclé. Mais il ne lui était pas venu à l’idée que le quidam qu’il venait de percuter était un critique littéraire. Il lui était déjà arrivé de renverser toutes sortes de gens avec son vélo électrique sur les trottoirs de Tel-Aviv, mais il ne lui était jamais arrivé de tamponner un critique littéraire.

« Alors que ses doigts me saisissaient la peau, j’étais déjà en train de faire mes bagages dans le studio d’Oranienstrasse, trouvant un vol bon marché pour aller de l’autre côté de la Manche, qu’Hitler n’était pas parvenu à traverser, et je m’asseyais à mon bureau à Oxford pour donner du sens à cette comédie burlesque. Mais je savais que même après m’être extirpé de la vie de Christine, elle, Ingrid et Klaus pourraient toujours dire : « Oh oui, Christine est sortie avec un charmant jeune homme juif autrefois… » Je ne pouvais la laisser me posséder comme un objet aussi minutieusement disposé que ses tasses à thé et les livres d’histoire de son appartement. »

Le docteur que Picard était venu voir pour passer des examens en vue d’être rétabli aux commandes d’un vaisseau de Starfleet, ce vieil ami qu’il avait rencontré plus d’un demi-siècle auparavant à bord du Stargazer, s’appelait Moritz Benayoun. « Benayoun ?! », s’écria Hayon. Son étonnement était double. D’abord, Star Trek laissait envisager que, dans moins de quatre siècles, les Juifs du futur compteraient parmi eux des sépharades de l’espace. Mais surtout, il était stupéfait que ce docteur Benayoun portât le même nom que lui. Ou plutôt le nom que, à peu de choses près, il aurait pu porter.

K. habitait la grande ville depuis des lustres et personne parmi ses amis ne se rendait plus compte qu’il était né à la campagne. Lui-même avait du mal à croire qu’il avait passé les dix-huit premières années de sa vie au milieu des champs, à faire du vélo sur des petites routes où l’on évaluait la distance parcourue grâce aux bornes de pierre rouges et blanches plantées en terre sur le bas-côté…

« Un matin froid de février, ils arrivent tous les trois Gare du Nord, le père, la mère et l’enfant qui part en séjour linguistique en Angleterre. Que faire d’autre, en février, si l’on ne skie pas ? Au dîner de la veille, lorsque la question épineuse d’occuper les enfants pendant les vacances a été abordée, il s’est avéré qu’en février, la totalité des parents présents envoyaient leurs enfants au ski ou y allaient avec eux. La mère a ironisé sur leur différence, prenant un ton faussement snob pour affirmer que l’anglais était un atout scolaire d’autant plus efficace qu’il signalait l’appartenance à la bourgeoisie… » >>>

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