Comment les universités israéliennes résistent-elles à entrer dans la guerre ? Nous continuons cette semaine la série d’articles de Julia Christ et Élie Petit – partis documenter pour K. les complexités d’une société israélienne aux prises avec la guerre et ses dilemmes – par un entretien avec Mona Khoury, la vice-présidente de l’Université hébraïque de Jérusalem. Le contraste entre la vie universitaire qu’elle décrit et le tumulte des campus américains et européens est saisissant : alors qu’on pourrait s’attendre à ce que la proximité avec un conflit qui touche les étudiants juifs et arabes dans leur identité même exacerbe les tensions, c’est plutôt l’inverse qui semble vrai. C’est qu’en Israël, le conflit n’est pas une affaire abstraite, mais une réalité vécue collectivement de longue date, dans un rapport familier avec ses contradictions. Réalité que l’administration a su reconnaître pour ménager la possibilité d’une continuité de la vie universitaire, en organisant la médiation entre les différentes sensibilités. Loin de l’image monolithique qui lui est souvent associée, Mona Khoury témoigne de la pluralité d’une société israélienne inquiète, mais préparée à la complexité de l’épreuve.

« Ce qui était nécessaire à la création de l’État peut être mortel pour sa survie », tel est le constat quelque peu désabusé de l’un des plus réputés historiens de la Shoah, Saul Friedländer, qui fit carrière, après un bref passage en Israël, aux États-Unis. Ce qui était sans doute nécessaire dans la période formative de l’État d’Israël : un nationalisme sourcilleux, une capacité d’affronter l’adversité, voire même une certaine rudesse à l’égard de l’ennemi. Mais aussi : un genre particulier de messianisme articulé à une pensée révolutionnaire, capable de diriger les énergies en direction de Jérusalem, prise comme une métaphore de la justice, de l’égalité et de la paix. Or ce qui est dorénavant superflu, nuisible et dangereux, c’est la persistance d’un nationalisme étriqué dans un État désormais solide…

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Comment les universités israéliennes évitent-elles de se laisser submerger par le conflit ? Dans cet entretien -- deuxième épisode de notre série de reportages en Israël --, Mona Khoury, première Vice-Présidente arabe de l'histoire de l’Université hébraïque de Jérusalem, témoigne du succès des efforts entrepris pour assurer la continuité de la vie universitaire après le 7 octobre et malgré le conflit, tout en portant un regard critique sur la manière dont, ailleurs dans le monde, les campus se sont laissés déborder par l'embrasement idéologique.

Début 2023 : Israël s’enfonce dans une crise politique inédite. À la tête d’un gouvernement d’alliance avec l’extrême droite, Benyamin Netanyahou veut imposer une réforme du système judiciaire. La contestation est massive. Octobre 2023 : les terroristes du Hamas font basculer Israël dans l’effroi et la guerre. Le grand historien de la Shoah Saul Friedländer, observant l’évolution du pays dans lequel il est arrivé en 1948 à seize ans et où il a longtemps vécu avant de poursuivre sa carrière universitaire aux États-Unis, tient un journal dont nous publions quelques pages. Dans celles-ci, l’auteur de L’Allemagne nazie et les Juifs (2008, prix Pulitzer), depuis toujours défenseur d’une solution à deux Etats, interroge le danger interne que fait planer sur Israël la conjonction, au sein même du gouvernement, d’un nationalisme étriqué à un messianisme religieux. Alors que persiste la menace extérieure pesant sur l’État juif, il se demande si ce ne sont pas ces forces surgies des profondeurs qui conduiront finalement à la tragédie.

Mälmo, la grande ville du sud de la Suède, a fait les gros titres ces dernières années en raison de l’antisémitisme qui s’y manifeste. Le journaliste David Stavrou raconte la lente prise de conscience des pouvoirs publics locaux et nationaux et les dispositifs mis en place pour faire face au problème. Surtout, il s’interroge sur la valeur de cette expérience pour l’ensemble de l’Europe où de nombreuses grandes villes sont confrontées à des problématiques similaires. 

Deux membres de la rédaction de K., Julia Christ et Élie Petit, sont en ce moment en Israël pour documenter et analyser les divers mouvements en cours dans le pays, après le 7 octobre — alors que la guerre à Gaza a toujours lieu et qu’un accord est en pourparlers indirects entre Israël et le Hamas pour la cessation des combats et la libération des otages. Première étape de leur parcours cette semaine : dès leur premier soir à Tel Aviv, ils ont participé à l’une des manifestations anti-Netanyahu hebdomadaires, guidés par la productrice Karen Belz. Ils en rapportent « choses vues », impressions et premières analyses.

Mais que se passe-t-il en Belgique ? Joël Kotek s’alarme dans ce texte de la diffusion d’une « passion anti-israélienne » dans l’ensemble du spectre politique belge, et s’interroge sur ce qui permet l’expression d’un antisémitisme décomplexé au sein de la capitale européenne.

On connaissait l’antisionisme, mais qu’est-ce que peut bien être le contre-sionisme ? Dans cette critique du dernier livre de Shaul Magid, The Necessity of exil, Abraham Zuraw s’interroge sur la pertinence d’une certaine modalité juive-américaine de la critique d’Israël, qui s’énonce au nom d’une métaphysique de l’exil dont on peine à saisir la consistance.

Dans ce texte – tiré d’un conférence donnée début avril à Columbia – Pierre Birnbaum revient sur l’exceptionnalisme américain, dans lequel Salo Baron voyait la promesse d’un bonheur possible pour les juifs, à l’abri de la persécution. Mais, alors qu’on assiste à une flambée de l’antisémitisme aux États-Unis, cet espoir a-t-il toujours du sens ? Fin analyste, Pierre Birnbaum éclaire la manière dont, après le 7 octobre, les angoisses liées à la déstabilisation de la synthèse judéo-américaine viennent reconfigurer les modalités du rapport des juifs américains au pouvoir et à l’État d’Israël.

Après avoir publié, il y a un mois, les bonnes feuilles de Motl en Amérique, Mitchell Abidor revient dans son texte sur cet extraordinaire conte de l’immigration juive aux États-Unis. Mêlant la mémoire de sa famille au récit de Sholem-Aleikhem, Abidor évoque le périple jusqu’à la « Terre promise », le dépaysement des nouveaux arrivants et leur acculturation à la société américaine. Surtout, il rend hommage à l’optimisme à toute épreuve de ces juifs qui avaient quitté « Pogromlande ».

Dans la suite de son reportage sur la manière dont les cimetières polonais sont devenus au fil des années, avec l’émergence d’une mémoire juive dicible, quoique contestée ou révisée, un enjeu dans la société polonaise, Gabriel Rom s’attarde sur l’histoire des politiques, nazies et polonaises, de destruction des cimetières juifs. Mais il s’étonne aussi devant les initiatives locales visant à les recréer, laissant présager de l’ébauche d’un sentiment de responsabilité historique.

Dans Contes des frontières : faire et défaire le passé en Ukraine (Plein jour, 2024) , le dernier livre d’Omer Bartov, il est question d’un « bout du monde » presque oublié – celui d’une Galicie où cohabitaient Juifs, Polonais et Ukrainiens – dont l’historien cherche à narrer la mémoire à partir de ses contes et légendes. Boris Czerny en fait un compte rendu critique, notant qu’à la nostalgie pour ce pays édénique perdu répond, dans le récit intime qu’en fait Bartov aujourd’hui, une défiance pour la manière dont les Juifs ont investi un autre « bout du monde », qui les aurait transformés en « brutes épaisses ».

La Pologne, pays où plus de la moitié des Juifs d’aujourd’hui ont des racines, comptait autrefois plus de 1 500 cimetières juifs, soit le plus grand nombre au monde. Selon les estimations, la population juive actuelle de la Pologne s’élève à 10 000 personnes, mais nombreux sont ceux qui affirment que le nombre réel est bien inférieur. Le calcul est brutal : environ un cimetière juif pour 15 Juifs polonais vivants. Dans ce reportage fouillé que nous publions en deux parties, le journaliste Gabriel Rom nous raconte les initiatives de préservation vertueuses et les politiques d’instrumentalisation vivaces dont sont l’objet les cimetières juifs de Pologne, parfois nécropoles.

« Il faut différencier entre antisionisme et antisémitisme » affirment ceux à qui il ne plaît pas d’être qualifiés d’antisémites. Cette exigence, à première vue, n’a rien d’insensée : il est en effet nécessaire de distinguer ce qui relève d’une critique légitime de l’État des juifs d’un sentiment louche et douteux à l’égard de ces derniers. Est-il pour autant nécessaire d’inventer un mot spécifique pour cette critique ? La philosophe Julia Christ traque les différents usages possibles de la notion d’ « antisionisme » et se demande à quelle condition, et dans quel contexte, la critique de l’État d’Israël peut légitimement se dire antisioniste. Cette petite analytique de la critique étatique et de ses modalités permet de percevoir mieux quand l’antisionisme n’est qu’un autre mot pour antisémitisme.

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Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.