“Les juifs sont-ils solubles dans l’union de la gauche ?” Après le raz-de-marée de l’extrême droite suivi du séisme politique de la dissolution, c’est la question que la rédaction de K. se pose dans le premier texte de cette semaine, prenant acte du tragique de la situation : face au RN , et en dépit d’une campagne ou LFI a dépassé toutes les lignes rouges du populisme, la gauche ne semble pouvoir penser son union qu’en faisant l’économie de la lutte contre ses propres antisémites. 

« Violence » est un mot qui résonne étrangement à l’oreille des juifs. Qu’il fasse pour eux écho à la persécution ou aux accusations qui ont souvent servies à la justifier, la violence est toujours d’abord perçue comme une chose imposée du dehors. Et en effet, pour la tradition exilique, la violence est exclue de l’espace des recours possibles. Or, depuis la réalisation du projet sioniste, la donne politique a changé. Car l’État des juifs, comme tout État, ne saurait éviter d’exercer une violence : c’est là une donnée consubstantielle à la souveraineté politique. Dès lors, le problème qui vient cliver les consciences juives, jusqu’à profondément les diviser aujourd’hui, est celui de la possibilité d’assumer cette violence infligée. Danny Trom se propose d’éclairer les motifs historico-idéologiques qui sous-tendent aujourd’hui le refus radical ou l’acceptation sans réserve de la violence exercée par Israël. Entre violence subie et infligée, se trouvent alors exhumées les racines d’une ambivalence dont il vaudrait mieux ne pas se défaire.

Depuis l’Europe, il est difficile de saisir la manière dont, après le 7 octobre et alors qu’Israël s’enfonçait dans la guerre, la réalité quotidienne des israéliens s’est trouvée altérée. On perçoit confusément une forte mobilisation des citoyens pour leur pays, mais aussi une accentuation des clivages politiques, sans très bien savoir comment tout cela s’articule. Dans l’entretien mené par Emmy Barouh que nous publions, Etgar Keret trouve les mots et les anecdotes pour décrire ce qui peine à l’être…

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Si l’union des gauches est souhaitable, c’est à condition qu’elle soit expurgée de ses tendances antisémites, même quand elles se parent d’antisionisme. Sinon elle pourra certes être dite « unie » mais plus réellement « de gauche ». Si les élections législatives confirment la division de l’espace public national entre une alliance des droites autour du RN et une alliance des gauches autour de LFI, une nasse se sera refermée sur les Juifs de France et, avec eux, sur l’ensemble des citoyens pour qui la démocratie, l’état de droit et le progrès social, dans une Europe solidaire, constitue un idéal.

Le résultat du sionisme réalisé, c’est-à-dire l’accès à la souveraineté politique, a aussi signifié pour l’État des juifs la nécessité d’exercer une violence. Dans ce texte, Danny Trom revient sur les difficultés à assumer cette violence infligée, et sur son articulation avec la violence subie par les juifs. Comme si, après la révolution sioniste, les juifs ne pouvaient qu’osciller dans leur rapport à la violence.

Etgar Keret est un écrivain israélien de premier plan, dont le talent pour mélanger le banal et le magique est apprécié aussi bien en Israël qu’à l’étranger. Dans cet entretien mené par Emmy Barouh il y a une semaine, Keret évoque le sentiment que, depuis le 7 octobre et alors que le gouvernement enfonce le pays dans la guerre, la réalité vécue par les Israéliens perd de sa consistance, et échappe à toute prise sur elle.

Qu’est-ce qui explique la capacité de l’antisionisme à agréger les luttes au nom de l’émancipation, et qu’Israël soit devenu le «mauvais objet » de la critique s’énonçant depuis l’université ? Dans un texte mesuré et éclairant, Bruno Karsenti interroge pas à pas la grammaire des mobilisations étudiantes pour dégager une perspective sur les reconfigurations politiques qui s’annoncent. Dans cette grammaire deux notions sont opposées comme irréconciliables : la nation et le peuple, deux notions dont la signification et les liens sont perdus de vue.  C’est ainsi qu’une critique à la dérive se met en place. Et, sans que les étudiants le sachent nécessairement, c’est alors la vieille ‘question juive’ qui trouve une nouvelle formulation, autour de l’impensable persistance du peuple juif dans la nation moderne.

Méssaouda, c’est une arrière-grand-mère juive arabe qui vient de mourir. De son histoire, de son humour et, surtout, de sa langue, Yossef Murciano, son arrière-petit-fils, garde avant tout le souvenir d’une incompréhension. Dans ce texte, le descendant lointain évoque, à l’heure des adieux, son rapport d’étrange familiarité avec la culture juive marocaine, dans laquelle il a baigné toute sa vie, sans pourtant jamais véritablement la connaître.

Julia Christ et Elie Petit ont rencontré l’avocat et fondateur du Mouvement pour la Qualité de la Gouvernance, Eliad Shraga. Qualifié de « plus grand fauteur de troubles judiciaires du pays », il est une figure de proue de la lutte contre la corruption et pour l’État de droit. Sa requête en vue de l’incorporation des ultra-orthodoxes dans l’armée fera l’objet d’une décision définitive le 2 juin prochain et pourrait faire peser une grave menace pour la coalition actuelle. Suite des interviews et reportages de K. en Israël. 

Les théories du complot semblent parfois liées à la critique sociale, comme si, parce qu’elles entendent tenir tête à ce qu’elles perçoivent comme le pouvoir d’une élite antidémocratique, elles pouvaient jouer un rôle dans le bon fonctionnement de la démocratie. Si on considère cependant la critique complotiste comme une forme de critique anti-hégémonique parmi d’autres, comme certaines interprétations le font valoir, on risque de se rendre aveugle à un point pourtant important : le fait qu’elle s’avère régulièrement antisémite.

Suite des reportages en Israël proposés par Julia Christ et Elie Petit, membres de la rédaction de K. Après leur récit de la manifestation pour la libération des otages du samedi 4 mai 2024, ils se rendent cette fois à une cérémonie de Yom Hazikaron avec une question en tête : en quoi cette veille du « jour du souvenir pour les victimes de guerre israéliennes et pour les victimes des opérations de haine » est-elle différente des autres ?

Que penser de la demande d’émission de mandats d’arrêt contre les trois principaux dirigeants du Hamas ainsi que contre Benjamin Netanyahou et Yoav Gallant que vient d’annoncer le procureur de la Cour Pénale Internationale ? Alors que sa déclaration a immédiatement suscité un brouhaha de prises de position, nous sommes retournés interroger Yann Jurovics – juriste spécialiste du crime contre l’humanité et ancien expert auprès des Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et pour le Rwanda – pour y voir plus clair.

Sur quel terreau culturel prend appui la condamnation radicale d’Israël ? Dans ce texte, Eva Illouz applique le principe de déconstruction des représentations qu’affectionne tant une partie de la gauche à la question de l’antisémitisme. Elle éclaire ainsi le vieux trope qui nourrit la passion militante, et lui permet de se donner bonne conscience : l’idée que les juifs représentent un danger pour l’humanité.

Début 2023 : Israël s’enfonce dans une crise politique inédite. À la tête d’un gouvernement d’alliance avec l’extrême droite, Benyamin Netanyahou veut imposer une réforme du système judiciaire. La contestation est massive. Octobre 2023 : les terroristes du Hamas font basculer Israël dans l’effroi et la guerre. Le grand historien de la Shoah Saul Friedländer, observant l’évolution du pays dans lequel il est arrivé en 1948 à seize ans et où il a longtemps vécu avant de poursuivre sa carrière universitaire aux États-Unis, tient un journal dont nous publions quelques pages. Dans celles-ci, il interroge le danger interne que fait planer sur Israël la conjonction, au sein même du gouvernement, d’un nationalisme étriqué à un messianisme religieux.

Comment les universités israéliennes évitent-elles de se laisser submerger par le conflit ? Dans cet entretien — deuxième épisode de notre série de reportages en Israël –, Mona Khoury, première Vice-Présidente arabe de l’histoire de l’Université hébraïque de Jérusalem, témoigne du succès des efforts entrepris pour assurer la continuité de la vie universitaire après le 7 octobre et malgré le conflit, tout en portant un regard critique sur la manière dont, ailleurs dans le monde, les campus se sont laissés déborder par l’embrasement idéologique.

Avec le soutien de :

Merci au bureau de Paris de la Fondation Heinrich Böll pour leur coopération dans la conception du site de la revue.

Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.