La guerre entre la Russie et l’Ukraine est aussi une guerre de mémoire. On a vu comment le passé était en permanence convoqué, en particulier celui de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Les propos de Sergueï Lavrov comparant Zelensky à Hitler qui lui aussi aurait du sang juif, comme le départ de Russie du grand rabbin de Moscou, Pinchas Goldschmidt, après avoir subi des pressions pour soutenir publiquement la guerre de Poutine, sont deux symptômes de la manière dont la « question juive » demeure une des données du conflit. Ainsi, comme le rappelle cette semaine Boris Czerny, les Juifs occupent la place de « l’absent-présent » dans le conflit russo-ukrainien ; ils ne sont pas présents physiquement, mais tout le monde parle d’eux. Sans omettre de rappeler la dimension tragique des relations entre Juifs et Ukrainiens à travers l’histoire, Boris Czerny entend revenir dans son texte sur ce qui relève d’une autre histoire, tissée celle-là de dialogues et d’échanges. Y a-t-il une culture juive et ukrainienne commune, aussi marginale et parallèle soit-elle à l’histoire des violences que la mémoire retient ? Son texte met en scène deux figures emblématiques – Oleksa Dovbouch, héros populaire des Carpates, d’une part ; le « Baal Shem Tov », d’autre part – et rappelle comment celles-ci ont pu se croiser, et parfois symboliquement communier au sein d’un même imaginaire partagé.

Le nazisme est une politique, et une esthétique. Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, dans Le mythe nazi (Éditions de l’Aube, 2005), évoquaient un « national-esthétisme ». La musique y jouait un rôle fondamental. Les grands compositeurs allemands classiques, romantiques et postromantiques auront fourni une grande part de la bande-son du régime hitlérien…

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L’histoire des relations entre Juifs et Ukrainiens est revenue avec insistance dès le début de la guerre engagée par Poutine. Une histoire essentiellement tragique, sur laquelle revient Boris Czerny, mais en rappelant qu’elle ne se limite pas qu’à des actes de violences. À travers l’évocation de Dovbouch, héros populaire des Carpates, et du rabbin Israel Ben Eliezer dit le « Baal Shem Tov », il s’intéresse ici au tissu d’échanges linguistiques et culturels qui démontre la richesse des liens entre Ukrainiens et Juifs ainsi qu’à la matière complexe d’un passé commun.

Les mélomanes et discophiles actuels ressentent-ils une gêne en écoutant les enregistrements des grands interprètes ayant joué, entre 1933 et 1945, sans états d’âme, pour les dirigeants nazis ? Philippe Olivier, historien de la musique, spécialiste d’opéra – et notamment de Wagner – s'interroge sur son propre rapport à ce patrimoine musical.

Tal Hever-Chybowski, le directeur de la Maison de la culture yiddish – Bibliothèque Medem à Paris, le plus grand centre yiddish d’Europe, a l’hébreu pour langue maternelle. Mais il refuse de circonscrire cette langue aux frontières de l’État d’Israël ; à son oreille, l’hébreu est une langue du monde juif tout entier. Ce sont l’histoire et les possibilités diasporiques de l’hébreu qu’il explore dans la revue Mikan Ve’eylakh (« A partir de maintenant / A partir d’ici ») dont deux numéros sont parus, dans lesquels on retrouve des articles et récits d’intellectuels hébraïsants d’hier et d’aujourd’hui. Rencontre.

L’histoire est connue : Kafka a demandé à son ami Max Brod de détruire ses manuscrits. Non seulement Max Brod ne l’a pas fait, mais il est devenu le gardien de la mémoire de l’écrivain, son biographe et son éditeur, le propriétaire de la plupart de ses manuscrits – qu’il a emportés en Israël. A qui appartiennent aujourd’hui toutes ces archives ? Dans son livre-enquête, Benjamin Balint suivait à la trace les péripéties des manuscrits de Kafka, des querelles politico-littéraires jusqu’au dénouement judiciaire. Philippe Zard l’a lu et revient pour K. sur l’histoire d’un méshéritage.

Les Juifs turcs étaient 100.000 au début du XXe siècle, ils ne sont plus que 10.000 aujourd’hui. L’une des dernières communautés juives du monde musulman, confrontée à de nouveaux défis, paraît en sursis aujourd’hui. François Azar revient sur l’histoire d’une minorité qui a traditionnellement cultivée la kayadez (la discrétion dans l’espace public) mais qui entend se rendre davantage visible dans la société turque.

La série The Club, diffusée sur Netflix, ébranle les récits officiels de la Turquie pour présenter une image plus complexe et réaliste de l’Istanbul juive des années cinquante. Alors que le tournage de la saison trois vient de se terminer, le journaliste turc Nesi Altaras revient sur les effets, pour les juifs stambouliotes, de ce programme inattendu, interprété dans une langue – le ladino – qu’il n’aurait jamais cru entendre dans une série destinée au grand public.

L’écologie, tout comme les alternatives anticapitalistes et communalistes, connaissent un succès croissant auprès des militants et des chercheurs attachés à la critique sociale. Ces publics se réclament quelquefois de Gustave Landauer (1870-1919), d’Emma Goldman (1869-1940), de Murray Bookchin (1921-2006), ou même de Martin Buber (1878-1965), des penseurs juifs que l’on peut qualifier d’anarchistes ou de socialistes libertaires. Leurs visions utopiques ont préfiguré un socialisme agraire ou un communisme du quotidien, dont certaines initiatives, en France – comme les zad ou les collectifs alternatifs et écologiques – sont des réactivations. Sylvaine Bulle revient sur les origines juives de ces auteurs de référence.

L’examen autocritique de l’ère nazie fait partie de la culture politique de l’Allemagne d’aujourd’hui. C’est cependant sur l’histoire d’une autre « culture » que l’avocat Zachary Simon revient dans son récit dont nous publions cette semaine la seconde partie : une longue culture judiciaire de l’acquittement des criminels nazis, laquelle aura commencé à se fissurer au moment les criminels poursuivis et jugés sont devenu des paisibles nonagénaires…

Après les récentes élections israéliennes, le gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays devrait voir le jour. Si le résultat est l’effet d’une longue dynamique, il sidère néanmoins. Le philosophe Bruno Karsenti revient dans ce texte sur ce qui risque bien d’être un tournant dans l’histoire d’Israël, et sur le dévoiement du sionisme qu’il signale. Un dévoiement qui, pour être évité, implique de comprendre à nouveau le sionisme depuis la diaspora, et particulièrement depuis l’Europe.

Pour faire face à sa responsabilité dans la Shoah, l’Allemagne a construit une « culture du souvenir » largement reconnue, qui place son passé au premier plan. Pourtant à y regarder de plus près, des fissures apparaissent dans ce tableau. Car pour l’avocat et écrivain Zachary Simon, derrière l’attachement proclamé du pays à la mémoire de la Shoah, une timidité pour juger les criminels, voir un mépris pour la justice, est manifeste.

« – Il arrive qu’on traîne des fardeaux plus lourds qu’on ne veut le croire, déclare Moishe. Je lève les yeux sur lui. Je le suis à l’intérieur de la synagogue. Et m’installe sur l’un des bancs en bois. Mes jambes me paraissent lourdes comme du plomb et mes bras se balancent bizarrement lorsque je me relève. Il faut faire ça de temps en temps. Se lever, chanter, prier, lire et se rassoir. La synagogue est dorée et agréable. »

L’arrivée impromptue de la famille Netanyahou un jour de l’hiver 1959 sous le toit de la famille de Ruben Blum fait vaciller la vie du jeune professeur d’histoire dans une université de province de l’Etat de New York. Mais comment comprendre cet événement explosif que le romancier américain Joshua Cohen met en scène sans nous en livrer la clé ?

Avec le soutien de :

Merci au bureau de Paris de la Fondation Heinrich Böll pour leur coopération dans la conception du site de la revue.

Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.