Il y a près d’un an, Jean-Claude Milner publiait dans K. un texte prenant acte de la reconfiguration des relations entre les États-Unis et Israël – en direction d’une mise sous tutelle de ce dernier –, et annonçait, tout en la regrettant, la probable dissolution du judaïsme occidental dans le WASP américain. Dans son diagnostic, l’Europe n’était guère qu’une partie négligeable, qui « n’importe qu’à elle-même » : seuls comptaient les États-Unis. Aujourd’hui, alors que la présidence Trump semble mettre en marche une révolution impériale de l’ordre international, en contestant le principe de l’égalité entre États-nations qui fut celui de la reconstruction post-Seconde Guerre mondiale – ce dont l’humiliation imposée à Zelenski à la Maison Blanche a été l’illustration ubuesque –, Milner revient actualiser son diagnostic, dans le sens de sa confirmation. La perspective dégagée est à la mesure de la situation, c’est-à-dire catastrophique, et à celle-ci, il n’est pas question d’opposer un quelconque irénisme. Mais le lecteur qui ne se raconte pas d’histoires, et est donc catastrophé, sera amené à prendre conscience de ce fait : face à l’intenable de la situation, la proposition européenne redevient décisive. Sans doute ne peut-il être question de s’abreuver au palliatif de l’espoir que l’Europe, qui était effectivement tombée dans l’insignifiance politique, se ressaisisse devant la menace de sa vassalisation. Mais il faut dans le même temps reconnaître ceci : que l’Europe importe de fait pour l’ordre international qui est en train de se redessiner, et donc pas seulement « pour elle-même ». Et, dans l’acte par lequel elle s’affirme, elle importe aussi pour les juifs, comme le lieu où l’unité du peuple dans la dispersion peut trouver à s’actualiser, à revers des tendances qui, en Israël, poussent à l’oubli de la signification du sionisme pour l’ensemble de la diaspora, et, aux États-Unis, concourent à la dissolution de cette dernière. Du point de vue des juifs comme du point de vue de tous, on devrait alors en conclure que l’Europe est encore cet espace démocratique résistant à la réduction à la logique du rapport de force. Dans ces conditions, elle incarne la dernière perspective depuis laquelle un avenir politique demeure pensable.
Ce choix de l’avenir démocratique, c’est celui qui a été effectué mi-février en Autriche, avec la fin des négociations en vue d’une coalition entre le parti conservateur (ÖVP) et le parti souverainiste et autoritaire d’Herbert Kickl (FPÖ). Le désaccord a concerné, au-delà de la volonté maximaliste de l’extrême droite de s’emparer des principaux ministères, le rapport aux valeurs fondamentales de la politique européenne et la manière de se positionner face à l’agression russe. C’est finalement un gouvernement pro-européen, dirigé par le chancelier Christian Stocker et rassemblant conservateurs, libéraux et sociaux-démocrates qui vient de voir le jour, ce dont on ne peut que se réjouir. Craignant l’accession au pouvoir de Kickl, K. avait demandé à Liam Hoare un portrait de celui qui se proposait de construire la « Forteresse Autriche ». Nous le publions dans une version mise à jour, comme témoignage de ce à quoi l’Autriche, et l’Europe, ont réchappé.
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The Brutalist, après avoir connu un grand succès en salles, vient de remporter trois statuettes aux Oscars. Mais comment le film de Brady Corbet s’empare-t-il de l’histoire qu’il entend raconter, celle d’un célèbre architecte juif hongrois rescapé de la Shoah, au risque de la déformer ? Albert Levy revient sur ce film à succès, ajoutant aux précisions informées de l’architecte la sensibilité de celui qui sait qu’on ne quitte pas les États-Unis pour Israël simplement parce que « Le pays entier est pourri ».