Mendy Cahan, ou l’abri secret du yiddish à Tel Aviv

Mendy Cahan est acteur, chanteur, et sauveteur de livres en yiddish… Il en a stocké 90 000 dans un local improbable situé dans la gare routière de Tel-Aviv. Dans ce petit morceau d’Europe de l’est niché au coeur de l’État d’Israël, Mendy fait vibrer la langue et la culture yiddish, marginalisées mais survivantes. Visite du Yung Yiddish et portrait de son créateur.

 

Archives Yung Yiddish

 

La gare routière de Tel-Aviv est une immense bâtisse de sept étages, un colosse de béton sale, allongé dans le sud de la ville, pas si vieux mais déjà décrépi. Ceinturée d’une rampe où circulent des cars bruyants et polluants, cette gare centrale absorbe et déverse un flux continu de passagers dans un dédale d’escalator et de couloirs bordés de commerces bon marché, tel un souk superposé. Globalement détesté par les habitants de la ville qui réclament sa tête, ce géant vociférant sait pourtant se montrer accueillant : dans ses bras désaffectés, larges couloirs sans issues, toutes sortes d’activités auxquelles la gare n’était pas destinée se sont nichées : un marché philippin, une église africaine, un dispensaire pour réfugiés et une crèche pour leurs enfants ; des petites fêtes et des festivals s’y déroulent régulièrement, sans autorisation. Et dans cette vie palpitante qui parasite la grosse bête, on trouve aussi le yung yiddish. Comme dans la gare ferroviaire de Harry Potter, il vous faut connaître le moyen d’accès, pousser la bonne porte, au 5e étage. La trouver à grande peine vous donne le sentiment de détenir un secret.

La gare routière de Tel-Aviv © Danny Trom

Vous pénétrez dans un autre monde, le monde de Mendy Cahan. Le décor saisit le visiteur: un immense loft sans fenêtres, au sol recouvert de tapis anciens, aux murs tapissés de 80.000 volumes en yiddish ; des tables et des chaises, une estrade, un piano, des percussions, un bric-à-brac d’objets sauvés du naufrage, des tableaux anciens et des affiches jaunies, le tout baigné dans une lumière tamisée. La chaleur enveloppante vous réconforte, celle que devait éprouver un voyageur juif perdu dans l’hiver glacial de l’Est de l’Europe, guidé par une lueur, poussant la porte de la maison d’études d’une bourgade quelconque.

Mendy, grand oiseau aux ailes déployées, le nez aquilin, le regard perçant, le sourire solaire, se tient là. Dans cet espace saturé, qui ne laisse jamais l’œil au repos, le maître des lieux capte votre attention. Originaire d’Anvers, il a quitté la communauté orthodoxe où il a grandi pour se rendre à Jérusalem. « En quelle langue préfères-tu que nous parlions ? », demande-t-il en anglais, en s’attablant, des bouteilles de bière à la main. Question purement rhétorique puisque Mendy passe d’une langue à l’autre, du français à l’hébreu, de l’anglais au yiddish, jetant, la mine enjouée, quelques expressions en flamand, signe de connivence avec son interlocuteur qui, il le sait, n’a, comme lui, pas vraiment de langue maternelle. Une conversation entre deux interlocuteurs analphabètes s’engage en plusieurs langues. Bien qu’en réalité, la langue, quelle qu’elle soit, est secondaire pour Mendy : il projette des mots qui s’entrechoquent, et cette bousculade, il la met en musique avec son corps toujours en mouvement, une gestuelle ample, gracieuse, un visage expressif. Mendy est un acteur qui a joué au théâtre national Habima. Au yung yiddish il se fait conteur, chanteur, pantomime. À travers lui, le yung yiddish prend vie, les lettres hébraïques laïcisées enfermées dans les livres qui nous entourent virevoltent.

À l’université de Jérusalem, Mendy découvre que le yiddish n’est pas seulement la langue vernaculaire du petit peuple ou la langue de l’étude traditionnelle : la modernité y a aussi trouvé une déclinaison. Il voulait oublier le kehile [communauté ]et le rebbe, il ne voulait plus davenen [prier] ni lernen [étudier]. Il voulait explorer le grand monde, fréquenter la grande littérature, sortir, voir le soleil. La langue française a sa Chanson de Rolland et le yiddish le ramène directement au Talmud et au Midrach avant de le promener dans un monde juif décentré mais connecté qui couvre tout l’Est de l’Europe. Voilà la surprise : le jeune Mendy veut sortir dans le monde moderne et s’aperçoit que toutes les grandes œuvres littéraires européennes ont été traduites dans cette langue, lues avec passion, assimilées, et prolongées dans des formes artistiques propres.

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Le jeune Mendy veut être écrivain mais il est écrasé par une masse d’œuvres que personne ne lit plus. Alors, il décide de récupérer cette littérature désaffectée par l’État juif pour lui donner une seconde chance, celle d’exister malgré tout, dans l’interstice de l’hébreu. À la radio publique israélienne kol yisrael, où il assure le service en yiddish, il lit quotidiennement les informations et en profite pour lancer un appel aux dons de livres qui autrement finiraient à la poubelle, faute de lecteurs. « En Israël, ‘juif’, et donc la langue juive : ‘yiddish’, demeure un mot un peu poussiéreux, un truc d’avant qui implique la religion, quelque chose de pas clair dont le locuteur hébraïque est débarrassé », glisse-t-il. « Ce qu’ils ignorent, ajoute-t-il, c’est que le yiddish a été le véhicule de la langue hébraïque à travers les siècles, c’est lui qui les a menés ici ». Le yiddish colporte l’hébreu et squatte illégalement les langues dites nobles.

Mendy aussi est un colporteur et un squatteur patenté. Le yung yiddish avait trouvé son lieu dans la cave du Beith Leyvik, la Maison de l’Union des écrivains et journalistes yiddish située au cœur de Tel-Aviv, mais le jeune directeur a fini par le virer. « C’était a ganze maasse [toute une affaire] mesquine, emberlificotée, typiquement juive, une guerre incompréhensible comme dans Flavius Josèphe », raconte Mendy le sourire aux lèvres. Le yung yiddish trouve alors un abri dans la gare routière, aux temps où quelques ateliers d’artistes y étaient autorisés. Les autorités municipales tolèrent le squat, le régularisent, lui imposent la taxe foncière que Mendy négocie péniblement à la baisse, bref, un arrangement stabilise l’abri, mais à terme l’avenir est incertain. Entre-temps, ce non-lieu, cet espace désaffecté, se prête paradoxalement à la réaffectation du yiddish.

Mais ne voyez dans ce projet improbable aucune intention idéologique : Mendy ne joue pas le yiddish contre l’hébreu, le diasporisme contre le sionisme, le monde du shtetl disparu contre l’État d’Israël, la poésie contre l’administration.  « Regardez », dit-il, « tous ces livres ont fait leur aliya ». Mendy n’est pas un homme de système ni un opposant. Son approche est exempte de doctrine. Et son propos est dénué de colère, d’amertume ou de regret. « Les sionistes ont voulu un juif nouveau, mais ce nouveau n’était que la continuation de l’ancien », se lance Mendy en ajoutant : « Herzl ne fut-il pas ovationné en 1904 lors de sa visite à Vilna, cœur du yiddishland ? » Alors, « regarde, tous ces alte zakhen [vieilleries] reviennent à la vie, ils surgissent avec autant d’énergie que le jeune khalouts d’antan [le pionnier du début l’aventure sioniste] ». Ce qui est jeune et ce qui est vieux, personne n’a le pouvoir d’en décider, telle est la conviction de Mendy, qui se plie au mouvement de l’histoire, s’y love, en épouse les courbes. C’est ainsi qu’il embrasse la vie du yiddish, langue sans origine ni destination.

Qui donc fréquente ce lieu ? Il y a de jeunes volontaires qui viennent mettre de l’ordre dans l’immense bibliothèque ; déplacer, ranger, classer, nettoyer. Qu’est-ce qui les motive ? « Je ne pose jamais la question » dit Mendy, « chacun a ses raisons ». Car Mendy ne dispense aucun savoir. Il invite, il accueille, il met à disposition le yung yiddish, mais pour qui ? À de jeunes Israéliens qui se demandent ce qu’était la langue de leurs grands-parents dont il ne leur reste que quelques expressions. Ils regardent les lettres hébraïques, ne peuvent pourtant pas lire ce qui est écrit, cela les perturbe. « Alors je leur dis, regarde tu connais déjà l’alphabet, voilà ce que tu dois savoir en plus et en dix minutes je leur donne la clé, c’est bon maintenant lisez, et ils comprennent davantage qu’ils ne le croient ». Quelquefois un khozer beshe’ela débarque au yung yiddish, un jeune en rupture avec le monde orthodoxe, il arrive tout de noir vêtu, ne sait comment se tenir, il écoute la musique Kletzmer. Mal à l’aise, il louche en direction des livres, s’ose à en ouvrir un, découvre un autre monde en yiddish qu’il ignore. « Cela l’apaise, le rassure, l’aide à ne pas verser dans la haine de soi ». On sent que Mendy se sent proche d’eux, il les comprend d’expérience.

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Puis, il y a tous ceux qui viennent le soir pour le plaisir, écouter un concert, regarder un spectacle de qualité. Il y a aussi tous ces jeunes qui soupçonnent que le récit sioniste est édifié sur autre chose. « Ils se demandent pourquoi on coupe les arbres, et pourquoi on les a coupés de leur passé souvent tragique », explique Mendy. Yad Vashem s’avère aujourd’hui insuffisant. Ils veulent s’approcher intimement de ce monde, toucher quelque chose de vivant. « Nous [les Israéliens] nous rendons compte aujourd’hui que nous sommes reliés au passé. À Tel-Aviv il n’y pas de patrimoine comme en Europe, on écrase l’ancien ; à Jérusalem il y a un fossé entre l’Antiquité et l’actualité. Que fait le yung yiddish ? : « Il bouche un peu les trous ».

Squatteur, Mendy aime par nature les vagabonds. Viennent au yung yiddish des gens qui errent sans but dans la gare, « des schleppers [simplets], des begger [mendiants] »,  des quidams poussés par le curiosité. Mais aussi des groupes d’anarchistes de Tel-Aviv qui font de ce lieu leur quartier général. Ils y discutent, y rédigent leur fanzine, y jouent leur heavy metal. Mendy ouvre ses portes à tout projet qui ne trouve pas de lieu. À tout projet, pour peu qu’il soit mu, d’une manière ou d’une autre, de manière potentiellement infinie, par un désir de réparer le monde. Lorsqu’à ce public bigarré se mêlent les amateurs de Kletzmer, de music-hall et de théâtre yiddish, lorsque tous forment une audience,  Mendy est heureux. Le yung yiddish s’approche alors de son essence : une « batterie de l’inconscient », dit-il, qui pulse de l’énergie.

Le yung yiddish est pris d’une secousse chaque fois qu’un car passe au-dessus de sa tête. Il vit comme sous un volcan. La gare routière, ce monstre de 14.000 mètres carrés, planifiée pendant vingt ans, construit pendant dix ans, inaugurée en 1993 et possiblement fermée en 2023, aura alors vécu trente ans. Sa démolition durera au moins dix ans. Est-ce une métaphore cauchemardesque de l’État d’Israël ? Les habitants de Tel-Aviv qui détestent ce monstre craignent à présent que sa destruction ne recouvre la ville de poussière pendant des années. Alors, les médias israéliens ont accouru au chevet du yung yiddish. « Je ne sais pas pourquoi dit Mendy, je pense que le lieu est photogénique », puis il se rattrape, « il y a peut-être l’idée que quelque chose doit être sauvé ». Et lorsque le nouveau visiteur attiré par cette publicité, l’air contrit, lui demande ce qu’il va faire, il lui répond « et toi qu’est-ce que tu vas faire ? ».

Bien entendu, cette masse de livres pourrait abonder le fonds d’une bibliothèque, à New York ou Berlin, mais Mendy n’en démord pas : « Les livres appartiennent à ce lieu, ils sont venus à pied, en bateau, ils ont été geschlept [péniblement trainés] jusqu’ici pour entrer en conversation avec la langue hébraïque. Ils nous appellent à un peu d’introspection. Ils nous rappellent qu’avoir le pouvoir se paye d’un prix ; que le présent est constitué de couches multiples. Il existe des présents et nous devons tous les honorer », insiste Mendy. En prendre conscience élargit et approfondit nos perspectives. « Alors notre langue devient plus plastique, plus sensible au dialogue », tel est l’espoir de Mendy.

Mendy Cahan © Eldad Rafaeli

Car, à la langue yiddish, il accorde une qualité particulière. « Le yiddish est un carrefour de langues, il est stratifié, il combat avec lui-même. Il a survécu sans institutions, sans armée. Comment ? Je ne connais pas son secret, à chacun de le chercher. »

Il est 19h, on a vidé les bouteilles de bière.

« – Alors Mendy, tu veux bien me dévoiler le secret ?

– Si tu me donnes de l’argent pour tenir encore cinq ans, je te livre le secret.

– Si tu me livres le secret alors je te donnerai l’argent si j’en trouve.

– Donne-moi l’argent dans une enveloppe fermée, quand je trouve le secret je te le donne et j’ouvre l’enveloppe. »

Soudain, une dizaine de touristes russes venus de Moscou envahit la pièce, interrompant notre négociation. Mendy se lève, les installe en demi-cercle, se pose assis devant eux, capte les regards. Il chante. Ses gestes ponctuent l’intonation, animent la douce mélodie, qu’il susurre d’une voie claire :

Oyfn veg shteyt a boym,

Shteyt er ayngeboygn,

Ale feygl funem boym

Zaynen zikh tzufloygen[1].

Une jeune fille russe regarde fixement Mendy, la bouche entre-ouverte, hypnotisée. Une larme coule sur sa joue.

Je m’éclipse discrètement par la porte secrète. Un mélange d’odeur d’urine et de friture me pique le nez, puis le vrombissement d’un car me fait sursauter.


Danny Trom

 

Notes

1 Première strophe d’une poésie de Itzik Manger, né en 1901 à Czernowitz, mort en Israël en 1969 : « Sur la route, il y a un arbre / Il est tout courbé / Tous les oiseaux de l’arbre / Se sont envolés. »

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