Israël / Europe : allers et retours

Souvenir d’un été

Sionisme ou diasporisme ? Et si l’essence de l’être juif se jouait justement entre les deux ? Entre ici et là-bas, entre exil et enracinement ? David Haziza nous livre ici le récit d’un été passé entre ces deux horizons.

 

Altneuschul de Prague – Plus ancienne synagogue européenne encore en activité – Wikipedia commons

 

Quelques accents de mon été me reviennent au cœur de l’hiver new-yorkais. Il commença pour moi en Israël. Chaque matin, je m’éveillais en surplomb du vieux cimetière juif de Jaffa. S’il était assez tôt – et parfois le soleil se levait à peine – je profitais du vent très vif qui s’abattait du port sur notre balcon et, une tasse de café entre les mains, je lisais ou regardais quelque temps les tombes en contrebas. Elles servent de lieu de rendez-vous aux corbeaux ainsi que d’abri aux chats en chaleur dont les cris de bébé résonnent avec une acuité étourdissante.

C’est le rabbin Judah « me-Raguza », de Raguse (Dubrovnik) qui le fonda. Les Telaviviens le nomment fautivement « Margoza » à cause de la fluctuation vocalique de l’hébreu : il y a dans cette erreur une histoire ramassée de cinq siècles. En filigrane, c’est toute l’hybridité de cette ville dans la ville, de ce substrat de ville, qui se raconte aussi : égyptienne, cananéenne, philistine, grecque, arabe… ville d’où quelque reste de Danites s’embarquait il y a trois mille ans sur les vaisseaux dont parle Deborah[1], cité antique et branchée, quartier de boîtes et de cafés, mais aussi d’humble piété, telle est Jaffa, qu’on appelle aussi Joppé ou Yafo.

Je passais donc mon temps entre cette dernière et Jérusalem, plus rude malgré le pittoresque de ses marchés et la paix de son chabbath – malgré les chants d’Ades, la grande synagogue syrienne dans le quartier de Nahalaot, malgré les cafés, la champêtre léproserie de Talbieh et les rayons sans fin de la vieille librairie, rue Schatz. Plus rude et surtout moins fidèle à son passé, soit à l’espace que celui-ci lui a laissé en héritage : ses perspectives sont écrasées par les constructions modernes, la rue des Prophètes est escamotée par les tours, le Café Gat de David Shahar est aujourd’hui un parking. On est même à deux doigts de nous supprimer Mahaneh Yehudah, son marché de toujours – trop pauvre, trop sale, trop oriental ou peut-être trop juif. Il me semble parfois que ce que j’aime de Jérusalem en est une idée plus que sa réalité urbaine, où elle se trahit désormais.

Ces deux villes me parlaient, outre l’hébreu, dans une multitude de langues : en anglais et en français, en russe et même en italien, auquel je pus m’essayer avec les vieux Libyens qui prient dans le quartier du Zodiaque à Jaffa (chaque rue y porte le nom d’un signe astrologique), dans un ancien caravansérail bâti là, face au port, un siècle avant le cimetière, alors le seul caravansérail juif. (Ils prient, mais aussitôt l’arche ouverte, ils trinquent sur de l’anisette en dégustant de la boutargue en tranches.) Autour de Mahane Yehuda, c’est le yiddish, et c’est ailleurs l’arabe, celui – d’ailleurs entremêlé d’hébreu – des musulmans et des chrétiens, et celui des vieux Irakiens et Marocains du Marché aux puces de Jaffa.

Cimetière de Jaffa – Photographie de l’auteur

La persistance du Levant, au cœur de la modernité israélienne, l’attardement d’une Europe polyglotte, naguère aussi fluide que puissante par son rayonnement – ou bien sa force brute –, voilà ce que porte Israël dans les replis de son identité. Ce pays aura réussi à l’être en n’étant ni un nouveau Canaan, lieu d’enracinement, ni quelque enclave croisée, mais plutôt une terre natale d’exil, « car la terre est à moi : vous n’êtes que des étrangers résidant chez moi »[2].

Il arrive qu’on me demande pourquoi je n’ai pas choisi de vivre en Israël. L’une des raisons est que je préfère New York et l’Europe. Israël est trop neuf pour moi, et son « modèle économique » laisse désormais peu de place à la recherche et aux humanités. Une autre est plus directement liée à mes convictions : j’aime trop la terre d’Israël pour souhaiter que quinze millions de Juifs s’y entassent. J’aime les déserts et les forêts, et la perspective de devoir peupler le Néguev m’horrifie. En outre, je souhaite pour les habitants de ce pays qu’ils puissent vivre dans de véritables villes – non des casernes ou des cités – où il leur serait donné de se loger, de se nourrir et de jouir de la vie sans se ruiner ou s’endetter, eux et leurs enfants.

Entre mon goût et mes convictions, il y a aussi ce que certains appelleraient mon « diasporisme », mais je n’emploierais pas moi-même ce terme sans précaution. Je ne suis pas diasporiste au sens où, comme le faux Philip Roth d’Opération Shylock, je penserais que les Juifs devraient vivre en diaspora, que je verrais en somme comme leur habitat naturel. En revanche, je suis bien diasporique : ma vie se situe là, là-bas, entre exils et terres natales.

En Israël même, c’est une certaine diasporité que je recherche, le son d’autres langues que l’hébreu, ou d’autres accents (oriental, arabe, « vieil israélien », russe, hassidique…), l’entremêlement des styles et des histoires, le pas de côté plutôt que l’adhésion à soi. Rien ne me rebute tant que l’espèce de puritanisme des idéologues théocrates du Troisième temple[3]voire de bon nombre de pionniers laïques, de gauche ou de droite, de ces « régénérateurs » du siècle dernier – qui veulent en finir avec la « mentalité de la Galout », de l’exil.

Seulement, si je suis bien persuadé que la paradoxale essence du peuple juif réside dans cette diasporité, né qu’il est dans les marges de quatre empires et nourri de leurs sèves mêlées, il est deux choses qui me distinguent des « diasporistes » : premièrement, je crois qu’à tout prendre le sionisme a moins opprimé, qu’il s’est souillé de moins de crimes que la plupart des idéologies concurrentes – de l’assimilationnisme bourgeois au communisme, voire à l’isolationnisme orthodoxe – auxquelles les Juifs ont adhéré dans le passé ; je crois ensuite dans la centralité, imaginaire et réelle, de notre terre natale.

La terre d’Israël est pour le peuple d’Israël un organe vital – mais de même que, dans un corps, il en est toujours plusieurs (cœur, cerveau, tube digestif…), de même le peuple d’Israël ne dépérirait pas moins de se voir coupé de ses racines universelles que de ses racines locales. Voilà pourquoi certains Juifs sont faits pour « le pays », d’autres, comme par exemple l’écrivain israélien David Shahar, ce Français d’adoption, pour les pays, quels qu’ils soient, aux étincelles secrètes desquels il convient que, plongeant leurs mains[4] dans la riche texture des choses, ils s’éclairent et nous éclairent.

Shahar : c’est un peu dans ses pas que j’ai, cet été, mis les miens, d’Israël au Périgord puis au Morbihan, où je songeais, parmi les menhirs de Carnac, que Gabriel Jonathan Louria abreuvait là ses méditations[5] autant que, dans la vallée de Ben-Hinnom, à Jérusalem, sa païenne luxure[6]. Mais j’avais auparavant passé une semaine dans un endroit qui résumait en quelque sorte tout cela.

Mes recherches m’ont en effet amené au cœur de l’Europe centrale, en Moravie, où était donnée à un groupe de professeurs et d’étudiants, principalement de l’Université hébraïque, experts en histoire juive, en Talmud, critique biblique ou mysticisme, l’opportunité d’explorer ensemble la question messianique, et notamment l’un des avatars les plus fascinants, les plus terrifiants aussi, du mythe des mythes juifs : je veux parler du frankisme, cette doctrine de révolte et d’apostasie qui germa au XVIIIe siècle, d’abord aux confins du royaume de Pologne, en Ukraine actuelle, dans le sillage de l’hérésie antinomienne sabbataïste, puis, accompagnant son fondateur, Jacob Frank, essaima en Moravie, Bohême et Allemagne. Frank vécut à Brünn, aujourd’hui Brno. Capitale de la Moravie, Brno est plus connue de nos jours pour avoir vu naître Kundera et pour le crocodile empaillé de son ancien hôtel de ville – une relique avec laquelle je me plais à imaginer Frank deviser des tanninim[7], les dragons dont la mythologie juive peuple le chaos primitif.

Crocodile de Brno – Photographie de l’auteur

C’est dans une autre ville, Olomouc (l’Olmütz austro-hongroise) que nous nous retrouvâmes. L’une des plus anciennes universités du pays, fondée par les Jésuites dans la seconde moitié du XVIe siècle, se trouve là, au milieu de rues possédant, comme celles de Brno et d’autres villes du pays, le charme du Baroque singulièrement conjugué à celui de la Belle Époque.

Le choix de cet endroit s’expliquait en partie par la riche histoire des Juifs de Moravie et non seulement par la présence de Frank dans la capitale de cette province – une histoire qui a la particularité d’avoir été très tôt marquée par la dissidence religieuse : le Maharal de Prague déplorait par exemple que des Juifs pieux pussent en Moravie se donner la licence de boire le vin des Gentils, et avec l’assentiment de leurs rabbins. Nous songions à cette amusante souplesse, apparemment bien attestée, en traversant en car les vignes qui scandent le délicieux paysage séparant Olomouc de Mikulov. (La seconde de ces villes, l’ancienne Nikolsburg, abrite une belle et ancienne synagogue de style baroque, ainsi qu’un admirable cimetière dont les tombes déjetées s’étagent sur une colline, l’une et l’autre récemment « rénovés » par des hassidim américains s’étant inventé une origine morave…) C’est sans doute sur ce terreau fertile de désordre et d’épicurisme qu’aura poussé l’extraordinaire réceptivité de cette communauté à l’égard aussi bien du mysticisme sabbataïste que de la Haskalah.

Il y avait là trois étudiants israéliens – Oren, Yoav et Ilan – dont j’enviais la singulière érudition, et souvent nous préparions ensemble, tantôt dans le décor Sécession de la Villa Primavesi, tantôt sous les poutres d’une brasserie enfumée tout droit sortie d’un film de la Hammer, les lectures du lendemain. C’est ainsi que nous nous agrippâmes un soir au fragment d’un commentaire sabbataïste aux Psaumes, que nous devions présenter aux autres participants. Séchant un peu, nous en vînmes à évoquer la situation de leur pays.

Oren, le plus charismatique du groupe, exhalait sa rage dans un mélange d’hébreu et d’anglais aux intonations et au zézaiement hassidiques (quoiqu’il ait grandi dans un milieu « dati leumi » on ne peut plus conventionnel, dans la bourgeoise ville-dortoir de Givat Shmuel). « Je suis israélien jusqu’à l’os », disait-il. « Mais le jour est proche, où je devrai quitter mon pays. Je n’y aurai plus ma place. » Oren a fait l’armée. C’est une chose qu’on a peine à imaginer tant il est petit et gracile, comme hors du monde. En tout cas, il ne rejette pas le fondement politique de l’État où il a grandi, et sa culture encore moins : il n’est pas, ou plus sioniste, mais le produit le plus remarquable du sionisme l’imprègne entièrement.

De plus, Oren est resté religieux, à sa manière. C’est un pieux, un hassid mais dans le sens le plus pur de ce terme. Pour être honnête, il peut être fatigant de se retrouver en sa compagnie à un dîner de chabbath ou dans la petite synagogue d’Olomouc : on ne voit, n’entend que lui, il gesticule, gémit, chante à tue-tête. Et en même temps, sa joie n’est pas commandée, sue d’avance comme le texte d’un acteur – la joie qu’il éprouvait par exemple de danser avec ce vieillard, rescapé de Theresienstadt, revenu vivre dans une ville qu’il doit encore appeler Olmütz.

La synagogue « réhabilitée » de Mikulov – Photographie de l’auteur

Il nous dit donc la liberté d’Israël compromise, et qu’il souffrait de plus en plus de vivre à côté d’une population dont il ne savait presque rien (bien qu’il en sût la langue), étrangère sur sa propre terre pour que lui pût s’y sentir chez lui. Mais plus que cela, il s’écria, comme nous faisions silence et qu’il avait repris une gorgée de bière : « Je veux rester juif, tu comprends. Là-bas, je sens que je perds ça. Être juif en étant le maître, c’est presque impossible. » Dans le passé, pensai-je, c’était l’inverse : comment rester juif malgré la destruction du Temple, les expulsions, les pogroms, l’Inquisition, la Shoah ? Comment ne pas se perdre en exil ? Pour Oren, la puissance politique est un paradoxe plus grand qu’Auschwitz. C’est ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de Qibya : après ce massacre survenu en 1953, Leibowitz suggérait que de se savoir un peuple soumis aux mêmes tentations brutales que n’importe quel autre serait un défi bien difficile à relever.

Or comme nous ne disions toujours rien, Oren reprit : « De toutes les manières, je sais bien, et tout le monde le sait, que nous partirons, et sinon moi, mes enfants. C’est écrit. » Je lui demandai ce qu’il entendait par là, et il me répondit en hébreu, souriant à demi de sa soudaine grandiloquence et insistant sur le premier de ces mots : « L’étranger, l’orphelin et la veuve n’opprimerez, et le sang innocent ne répandrez en ce lieu ! [8]»

Le plus « laïque » de notre groupe, Yoav, se régalait d’un sandwich au bacon (« No thanks, I am a Reform Sabbataian », avait répondu Oren lorsqu’il lui avait proposé d’y goûter). L’étude de la Bible était pour lui une autre manière, juive, d’être païen : après son séjour en République tchèque, il allait retrouver sa copine, une jeune archéologue, sur quelque site de Sicile, et je peux les y imaginer s’y lire la rêverie de Tchernikhovsky devant la statue d’Apollon. Yoav interrompit donc Oren pour lui demander ce qu’il voulait dire en citant ce verset. « Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu n’y crois pas mais tu le sais. C’est pour ça que nous avons été chassés la première fois, et c’est pour ça que nous le serons à nouveau. » Retournant alors à ses facéties, il entonna en guise de péroraison le couplet du moussaph des jours de fête, troquant sa prononciation « moderne » – et plus correcte – de l’hébreu contre l’ancienne prononciation achkénaze, défigurée par les ôôô, sss et yyy : « Et à cause de nos péchés, nous avons été exilés de notre terre… »

Je demandai alors à Oren comment il conciliait sa piété, certes hétérodoxe, avec son libéralisme politique. Je n’ai jamais pensé qu’être juif dût coïncider avec une forme de racisme ou pis, d’autoritarisme, mais les arguments de la droite religieuse qui, elle, pense ainsi, ne sont-ils pas plus solides, en tous les cas plus cohérents, que les siens ? Est-ce que la Halakhah n’exige pas une forme d’exclusivisme, de domination même, dès lors que les Juifs retourneraient sur leur terre, à l’égard des Gentils ? Qu’en est-il d’ailleurs de certaines interdictions – celle du levain à Pessah par exemple – que les « religieux » entendent seulement faire valoir, comme il se doit, dans un État juif ? « Oui, me répondit-il, c’est ainsi qu’ils pensent, c’est ainsi que mes parents pensent, même s’ils ne le formulent jamais clairement, ils sont trop civilisés pour ça, mais Dérekh éretz kadma la-Torah, l’éthique précède la Torah. » Et, comme pour m’expliquer le premier de ces deux termes, il insista : menschlishkeit ! « Mon pays, enchaîna-t-il, n’est plus menschlish, il est trop juif pour l’être, mais ne l’étant plus, il est même en passe de perdre sa judéité, car l’un ne va pas sans l’autre. »

Alors j’osai ce mot, peut-être malheureux : « Serait-ce parce qu’Israël est moins européen qu’à ses débuts ? » « Rien à voir, s’écria-t-il furieux – et oubliant que j’étais le seul du groupe aux origines au moins en partie sépharades. Quand je vais prier chez les Syriens ou les Irakiens, il m’arrive d’entendre des choses horribles, mais c’est une manière de parler, ce ne sont pas eux qui nous ont amené la théocratie, peut-être même un jour la purification ethnique. Sans compter qu’on leur a pris leur culture, tu connais l’histoire, leur arabité, on a nié en eux ce qui répugnait même chez les Ostjuden, l’Arabe, l’Orient… Les pires sont les Achkénazes bon teint, propres sur eux, qui vont à Bar Ilan faire du génie informatique. Smotrich et Feiglin sont la suite logique du sionisme religieux de mes parents. »

Le cimetière de Mikulov – Photographie de l’auteur

Ilan, qui jusque-là n’avait pas parlé, risqua à son tour : « Et moi, je me demande si les pires ne sont pas les laïcs, de gauche ou de droite, qui croient encore qu’il est sans risques de créer une nation juive. » J’ai grandi loin d’Israël mais à l’ombre de ses héros, de Herzl, Ben Gourion, Rabin. C’est peu dire que de tels propos, surtout venant d’un enfant du kibboutz, heurtaient ma sensibilité. Je tentai donc une modeste protestation :

« Leur sionisme était humaniste, non ? Et une chose est sûre, c’est qu’il nous a définitivement libérés du joug des rabbins.

– D’abord, c’est faux : ils pensaient nous en avoir libérés. Ils ont voulu écarter la religion mais nous sommes une alliance spirituelle, pas une nation, et la religion est revenue, d’une manière inattendue et plus brutale que jamais.

– Pas un peuple ? demandai-je en craignant de discerner là les accents de l’imposture Shlomo Sand. Tu crois que ça n’est qu’une religion, d’être juif ?

– Non ! Mais un peuple, ça n’est pas la même chose qu’une nation. Pas une nation, je veux dire comme l’Allemagne ou la France : il n’y a rien de pire que ça, non ?

Avodah zarah, idolâtrie, confirmait Oren entre deux autres gorgées de bière.

– Si Smotrich est la suite logique du sionisme religieux, Lieberman est celle du sionisme tout court, du sionisme laïque. »

Force m’était de reconnaître là, non Sand, mais la plus pure doctrine de celui dont le nom n’était évoqué dans notre groupe qu’avec une sorte de respect mêlé de crainte. Scholem avait choisi le sionisme contre le nationalisme imbécile de son père et le communisme totalitaire de son frère. Et contre l’agnosticisme, il avait choisi la foi. Mais il était resté anarchiste et hérétique. Je demandai à la cantonade :

« Et si vous partez un jour, ça ne vous manquera pas ? »

Oren, répondant pour les autres, me dit que si, mais qu’après tout, le monde était vaste et beau, et que les forêts moraves – qu’arpentaient ses arrière-grands-parents, précisa-t-il alors, un peu moins d’un siècle auparavant – méritaient aussi qu’on s’y attache.

« Et la sainteté de la terre, demandai-je, de la terre d’Israël ? Tu n’y crois pas ?

– Le monde entier est plein d’étincelles divines, ma terre peut-être plus, oui. Au départ.

– Non, l’interrompit Ilan, c’est à nous de la rendre sainte parce que c’est a priori la nôtre. A chaque peuple, sa terre est sainte, promise. Mais nous, à chaque fois, nous échouons.

– Tu penses comme les haredim alors ? demandai-je.

– Non, nous échouons parce que nous nous transformons en persécuteurs, pas parce nous ne prions pas trois fois par jour ou à cause de la Gay Pride.

– Parce que nos prêtres deviennent des rois, appuya Oren, comme au temps des Hasmonéens. »

Puis, après un autre silence :

« Peut-être que toute la terre sera un jour absorbée dans sa sainteté à elle. Ou bien c’est l’inverse : elle absorbera en elle toute la sainteté dispersée dans les choses, et dans ce cas, elle a besoin que nous nous exilions encore un peu. Mais en fait, je n’en sais rien. Je sais seulement que si l’avenir d’Israël, c’est Ben Gvir, Smotrich, ou les ingénieurs du Tekhnion et de Bar Ilan, alors c’est que nous y sommes retournés trop tôt. »

Je songeai à la puissance de ce pays, à l’âpreté de ses déserts, à la brume des collines, face à Hazor, un matin d’hiver. Les aimais-je plus que les forêts, que les vignes de l’Europe ? Assurément non, mais pas moins non plus.

« En tout cas, aujourd’hui, conclut Oren, j’ai du mal à voir de la sainteté dans le mall du Grand Canyon, à Mamilla ou à Givat Shmuel. J’ai même du mal à la voir au Diskotel[9]. Et je sais qu’il y a beaucoup d’étincelles à aller chercher ailleurs. »

Nous nous tûmes. Il y avait dans ses propos une indicible tristesse, mais aussi, à même cette tristesse, une si singulière puissance d’exister que mon pessimisme en fut désarmé. Le texte obscur que nous avions abandonné quelques instants nous attendait, et je lus ces mots qu’Oren aurait pu prononcer : « Des rois seront tes nourriciers, et leurs princesses tes nourrices[10]. Apprends de là qu’Israël doit s’abreuver auprès des Nations du monde et leur donner ses influx. »


David Haziza

Merci à Pawel Maciejko, dont la précieuse rencontre à Olomouc m’a mis sur la piste d’idées dont j’ai fait le choix de m’inspirer ici librement. J’espère que son travail sera bientôt connu du public français. 

Notes

1 Juges, 5 : 17.
2 Lévitique, 25 : 23.
3 Par Yishaï Sarid, paru en français en 2018, chez Actes Sud.
4 Berakhot, 4a.
5 Voir David Shahar, Un Été rue des Prophètes, traduction française parue en 1983 (Gallimard).
6 Dans Les Marches du palais.
7 Tannin veut aussi dire crocodile.
8 Jérémie, 7 : 6.
9 Pour les besoins de sa démonstration, le mystique reprenait donc à son compte l’inflexibilité de Leibowitz qui condamnait par ce jeu de mots la transformation du Kotel ou « Mur occidental » en lieu d’idolâtrie.
10 Isaïe, 49 : 23.

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