Jürgen Habermas est sans conteste le plus grand penseur de la reconstruction de l’Europe, de l’éclaircissement de ses fondements normatifs établis après 1945, et de sa définition comme entité supranationale qui a su faire de la défense des droits des individus et des minorités, ainsi que de la justice internationale, son impératif indérogeable. En particulier, sa critique acharnée des nationalismes se nourrit d’une mémoire vive du gouffre qu’a représenté la Shoah. Sommes-nous à la fin de ce cycle historique ? L’analyse magistrale que Habermas nous livre ici procède par focalisation sur l’Europe à partir de la nouvelle situation mondiale dont la guerre en Ukraine est le révélateur et le lieu d’épreuve actuel. Mettre un terme à cette guerre est l’urgence du moment. Reste toutefois la question fondamentale. Comment, dans une situation d’affaiblissement global de l’Occident, de liquidation de la démocratie au pôle américain, et de résistances nationales persistantes des pays européens, à commencer par l’Allemagne, à avancer en direction de l’intégration politique, peut-on imaginer l’avenir ? C’est sur une Europe affaiblie, minée par les populismes de gauche et droite, liée à son corps défendant à la puissance américaine dans le moment où celle-ci tourne le dos à ses principes fondateurs, que cet avenir est suspendu. Si le pessimisme prospère alors, le renoncement ne nous est pas permis. Car ce qui est chaque jour plus improbable n’en est pas moins vital pour nos formes de vie, individuelles et collectives, en tant qu’elles sont fondées sur une constitution normative de l’Europe qui mérite d’être maintenue.