Numéro spécial : Habermas

Jürgen Habermas est sans conteste le plus grand penseur de la reconstruction de l’Europe, de l’éclaircissement de ses fondements normatifs établis après 1945, et de sa définition comme entité supranationale qui a su faire de la défense des droits des individus et des minorités, ainsi que de la justice internationale, son impératif indérogeable. En particulier, sa critique acharnée des nationalismes se nourrit d’une mémoire vive du gouffre qu’a représenté la Shoah. Sommes-nous à la fin de ce cycle historique ? L’analyse magistrale que Habermas nous livre ici procède par focalisation sur l’Europe à partir de la nouvelle situation mondiale dont la guerre en Ukraine est le révélateur et le lieu d’épreuve actuel. Mettre un terme à cette guerre est l’urgence du moment. Reste toutefois la question fondamentale. Comment, dans une situation d’affaiblissement global de l’Occident, de liquidation de la démocratie au pôle américain, et de résistances nationales persistantes des pays européens, à commencer par l’Allemagne, à avancer en direction de l’intégration politique, peut-on imaginer l’avenir ? C’est sur une Europe affaiblie, minée par les populismes de gauche et droite, liée à son corps défendant à la puissance américaine dans le moment où celle-ci tourne le dos à ses principes fondateurs, que cet avenir est suspendu. Si le pessimisme prospère alors, le renoncement ne nous est pas permis. Car ce qui est chaque jour plus improbable n’en est pas moins vital pour nos formes de vie, individuelles et collectives, en tant qu’elles sont fondées sur une constitution normative de l’Europe qui mérite d’être maintenue.

 

Il n’est pas possible de délier la crise que vivent les Juifs de celle que vit l’Europe — et cette dernière vient de prendre un tour décisif. Dans ce texte, prononcé le 19 novembre à Munich, Jürgen Habermas dresse un constat sans appel : l’Amérique qui incarnait une certaine idée de l’Occident n’existe plus. Ce qui s’y déroule — purge de l’exécutif, neutralisation du droit, silence d’une société civile qui réserve son indignation à d’autres causes — est un changement de régime légitimé par les urnes. Pour l’Europe, prise dans une alliance qui a perdu sa cohérence normative, il est temps de tirer un bilan, pour amer qu’il soit, sans perdre toutefois espoir.

Figure majeure du débat intellectuel mondial, Jürgen Habermas est l’auteur d’une œuvre philosophique monumentale qui peut se lire comme le support théorique de l’idéal politique européen depuis la Seconde Guerre Mondiale. La conscience du crime allemand et l’apport juif à la philosophie européenne sur sa longue histoire occupent une place fondamentale dans cette pensée. C’est ce qu’entend montrer ce texte du philosophe Bruno Karsenti conçu comme un hommage. Un hommage qui entend également marquer ce que l’esprit européen tel que le prolonge l’œuvre d’Habermas peut encore, dans l’autre sens, apporter aux juifs d’aujourd’hui.

Face à l’inflation verbale qui, depuis le 7 octobre, monte dans la société civile, le monde politique et les sciences sociales, Jürgen Habermas et trois éminents collègues de l’Université de Francfort – Nicole Deitelhoff, Rainer Forst et Klaus Günther – tiennent à mettre au point ce que solidarité avec Israël, mais aussi avec le peuple palestinien, veut réellement dire. Un texte bref et percutant, écrit dans la meilleure tradition de la théorie critique qui, pour pasticher l’un de ses fondateurs, T. W. Adorno, assume que lorsqu’on se trouve dans un monde qui joue avec les mots, il convient de mettre cartes sur table.

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Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.

La revue a reçu le soutien de la bourse d’émergence du ministère de la culture.