Alerte incendie à l’Assemblée nationale : la Nupes, l’antisionisme et la critique d’Israël

Bien qu’elle ait été réunie pour se consacrer prioritairement aux enjeux de pouvoir d’achat, les députés communistes et insoumis ont estimé nécessaire de profiter de cette session parlementaire estivale pour mettre au premier rang de leur combat une résolution condamnant le supposé régime d’apartheid institutionnalisé par l’État d’Israël. Au-delà des polémiques qu’elle a suscitées, Bruno Karsenti propose de lire cet empressement anti-israélien comme un énième symptôme de la crise de la critique que traverse la gauche française depuis plusieurs années. Mais ce que dévoile aussi cette nouvelle polémique, selon l’auteur, c’est que la Nupes installe un nouveau partage des rôles entre ses différentes composantes : le parti socialiste tenant désormais le discours consensuel et incantatoire qui  permet à l’ensemble de la gauche de ne surtout pas penser à se réformer. Entre facilité, cynisme et lâcheté, ce qui se dessine ici, c’est une certaine trajectoire de disparition du socialisme.

 

Palais bourbon, Wikipedia Commons

 

Les étés se répètent et, avec eux, les incendies plus ou moins étendus et dévastateurs. À l’Assemblée nationale, il est resté assez circonscrit, mais a tout de même comporté son lot de frayeurs et d’émotions. Le feu s’est déclaré à propos des Juifs. Dans la foulée, il a déclenché un ballet d’accusations croisées sur le ou les responsables, le tout se soldant par un large mouvement d’évacuation.

Pour chaque incendie, la grande question est de savoir ce qui est à l’origine du départ de feu. Or dans ce cas, la chronologie ne laisse pas de doute. Le départ est venu de la Nupes, quoi qu’on puisse dire ou supposer de celles et ceux qui l’ont ensuite attisé, et notamment des suites que lui a données le gouvernement dans ses réponses dans les jours qui ont suivi. Accuser les ministres en place d’être des pyromanes, d’« instrumentaliser » l’antisémitisme en « diabolisant » la gauche pour « dédiaboliser l’extrême-droite », comme l’a prétendu le premier secrétaire du PS, est tout simplement inverser l’ordre des faits. C’est aussi, ce qui est plus grave, participer des diversions et des évitements quant aux leçons qu’on devrait tirer de la séquence, précisément du côté de la gauche.

Le feu a été allumé par les députés communistes et LFI[1] qui, munis d’un instinct très sûr, ont senti qu’il importait au premier chef de passer par la dénonciation d’Israël comme État d’apartheid, d’en faire un scandale face auquel les politiques persécutrices de Poutine et Xi Jinping font figure d’enfantillages, si l’on veut vraiment bien démarrer, c’est-à-dire s’afficher avec toute la radicalité requise comme la seule vraie opposition de l’Assemblée. C’est ce qu’ils ont fait par la résolution du 22 juillet[2].

A partir de là, la querelle suivait les voies qu’on connaît bien : critique d’Israël et antisémitisme, il ne faut pas confondre, répète-t-on sans arrêt, et sans savoir de quoi on parle. S’il ne faut pas confondre, c’est que les dérives existent. Mais, répète-t-on également, il y a pire que les dérives, c’est l’inhibition de la critique. Le cas Corbyn, certes, symbolise la dérive. C’est pourquoi il est gênant pour une partie de la gauche. Mais seulement pour une partie, et gênant seulement dans une certaine mesure. Car il présente tout de même un intérêt : ne pas s’endormir, raviver le besoin de la critique, qui ne doit surtout pas se priver de cette corde qu’est l’antisionisme. Et faire ainsi résonner sa musique correctement dans l’oreille de ses destinataires putatifs, faciliter le décodage, expliciter un peu plus ce qui doit être entendu.

Pour certains LFI et communistes, Corbyn n’est pas un imbécile. En tout cas il n’est pas de ces imbéciles que désignait August Bebel en qualifiant l’antisémitisme à gauche de « socialisme des imbéciles » au début du XXe siècle. Fort de ce genre de roublardise qui fait le succès, en Angleterre comme en France, des leaders populistes, il est ce qu’on pourrait appeler un « gros malin », une pièce fonctionnelle bien à sa place et qui joue parfaitement sa partition dans une stratégie critique que certains croient vitale pour l’avenir de la gauche en Europe. Sa stratégie, pour nombre d’Insoumis et de communistes, a quelque chose d’admirable, puisqu’elle indique la voie pour mobiliser au plus large en assurant la communication permanente des deux plans, antisionisme et antisémitisme, moyen précieux pour faire rêver ceux qu’on traite alors vraiment comme des imbéciles. L’enjeu décisif est que l’attention publique reste fermement focalisée sur Israël, bien plus rentable dans ses exactions supposées que ce que pourrait procurer une indignation encore à construire sur le sort de populations dont personne n’a cure, c’est-à-dire dont personne ne voit quel intérêt elles peuvent bien présenter pour entretenir l’indignation de nos dominés bien de chez nous, ceux auxquels on s’adresse prioritairement ici-même.

La gauche est en train de mourir de cela. Et le PS, bien mal en point, n’y voit goutte. Que la première grande démonstration de radicalité qui soit venue à l’esprit de la gauche ait pu s’énoncer sous le mot d’ordre « Israël, État d’apartheid » montre la gravité du problème. Et que la gauche ne se soit pas divisée clairement à ce moment, qu’elle ait même détourné les yeux pour se complaire en accusations du gouvernement et de ses manœuvres – si réelles puissent-elles être, mais est-on naïf au point d’imaginer qu’il doive s’en priver, une fois la situation lancée ? –  est le signe que la Nupes est très mal partie. À écouter le président du groupe socialiste à l’Assemblée, l’accusation d’antisémitisme des incendiaires de LFI par le ministre de la justice serait « malvenue », parce qu’il y a « union sacrée » sur ce point, à l’entendre le gouvernement « s’inventerait des adversaires ». Mais où voit-il cette union sacrée ? Dans le fait de dire que l’antisémitisme est un crime ? Que tout le monde le dise, communistes et LFI compris, atteste seulement d’un consensus confortable, et pas d’une force unitaire. On n’avance pas d’un pouce dans la capacité à détecter le crime qu’il est, et donc à le combattre – ce qui devrait être le but d’une telle union, si sa référence guerrière avait un sens. Le combattre, cela commence par se demander par quels chemins il se développe effectivement, reconnaissant que l’antisionisme en est un, essentiel, depuis plusieurs décennies. Or au bout du compte, s’il est une catégorie qu’on se garde bien de regarder de trop près, c’est justement l’antisionisme. L’antisionisme, non pas tant en tant qu’il se distingue de l’antisémitisme comme on le prétend (avec des intentions plus ou moins bonnes), mais en tant qu’il se distingue d’une vraie critique d’Israël, telle qu’on ne se préoccupe justement pas de la conduire – une critique qui se réglerait sur ce que cet État devient effectivement, aussi bien par sa dynamique propre et en fonction de l’évolution du contexte.

Or sur ces réflexions, qu’elles concernent le lien entre antisémitisme et antisionisme dont l’Europe a développé sa propre version, ou qu’elles concernent l’articulation d’une critique d’Israël ajustée à la réalité, la gauche est tout simplement inexistante. Elle n’a rien à dire.

Voilà ce qui s’énonce fièrement à travers la proclamation, la main sur le cœur, de l’union sacrée. Car si elle existait, elle s’intéresserait ne serait-ce qu’un peu aux distinctions dont on parle, au lieu de se blottir derrière des déclarations de pureté et des effets d’annonce qui n’engagent à rien. Il en va ici d’une auto-analyse de l’Europe, dans sa veine progressiste. Or il est évident que cette auto-analyse ne peut se soustraire à son geste premier, qui conditionne tout le reste, et sans quoi aucun propos consistant, en politique interne comme en politique externe, ne pourra émerger. Ce geste passe par une interrogation sur la place que prend la critique d’Israël au sein de la critique en général, c’est-à-dire sur les raisons de son importance, sur ses usages effectifs, en tant que produit made in Europe (et, pour une part significative, made in France et made in UK, les autres pays européens se contentant le plus souvent d’y apporter leur écho).

La résolution du 22 juillet aura rendu les choses tout à fait apparentes. En montrant l’empressement de notre gauche à se positionner de cette manière et sur ce terrain d’élection, en disant – car la résolution ne disait rien d’autre – que c’est là un pilier de la radicalité dont il importe très vite de se faire les champions, elle a posé le décor.

Aux vrais socialistes de briser ce décor dès maintenant, et de reprendre la main sur une critique d’un tout autre genre. Leur reconstruction a là l’un de ses tests majeurs – et c’est continuer à l’éviter que de répéter les mêmes lieux communs, à l’unisson des pseudo-radicaux auto-proclamés.

Israël, c’est-à-dire la politique israélienne actuelle, est critiquable et mérite d’être critiquée à l’aide des critères de justice que le socialisme met en avant, c’est certain. Cette politique a connu dans les deux dernières décennies un tournant nationaliste foncièrement régressif, dont les effets ont été le renforcement de la politique d’occupation et de colonisation dans les territoires, le recours à la force au détriment de la recherche d’accords de paix, et la tension croissante des rapports entre majorité juive et minorité palestinienne dans les frontières mêmes de l’État. Du retrait de la bande de Gaza a résulté la prise du pouvoir du Hamas en 2007, et, depuis, la prolifération de groupes radicaux déjà anciens, tel le Djihad islamique palestinien, organisation d’extrême-droite qui se caractérise par le choix exclusif de la lutte armée au nom d’un nationalisme strictement islamiste. L’épisode de guerre qu’on vient de traverser, avec son lot inacceptable de victimes civiles du côté palestinien, et en ce qu’il a montré aussi que la puissance de feu de ce groupe islamiste, au-delà même des actions du Hamas, n’a cessé de croître, est le résultat de cet état de fait. Parallèlement, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette dégradation générale s’est accompagnée, sur la scène politique israélienne proprement dite, de possibilités nouvelles pour les partis arabes – qui pour certains fondent leur vision politique sur l’islam, dans un contexte nationaliste israélien où les partis religieux des deux communautés, juive et arabe, prennent de la vigueur – de faire entendre plus fortement leur voix et de peser dans le jeu avec plus de poids que par le passé[3]. Rien de tout cela, évidemment, ne transparaît dans la résolution du 22 juillet, qui s’en tient – de son propre aveu d’ailleurs – à des reprises sélectives dans une littérature critique déjà existante, qu’a nourri depuis plusieurs années le camp du BDS. Rien d’une critique socialiste des nationalismes et des néonationalismes dans la zone dominée militairement par Israël ne trouve ici le moindre appui.

Or on comprend pourquoi. Si on peut se contenter de la critique sans critique, c’est que le problème n’est pas vraiment de fonder celle-ci. Il n’est pas de produire un diagnostic de la situation israélienne actuelle et sur ses évolutions. Ce qui importe, c’est seulement que l’antisionisme se déclare, répondant ainsi à un besoin européen de gauche. Par où l’on voit que c’est bien lui, le capteur d’attention décisif, la confirmation qu’on recherche. Plus avant, il importe que ce besoin comblé fasse son office, c’est-à-dire détourne la gauche de ses véritables tâches critiques, plus coûteuses et plus compliquées à formuler et à endosser. Voilà qui est malheureusement significatif de ce qu’est la gauche en Europe aujourd’hui, et de ses impasses, qui se reproduisent dans le domaine des vues internationales, parce qu’elles sont déjà déterminées au plan de la politique nationale et européenne. Le socialisme risque tout simplement de périr à ne pas le comprendre.

Ce qu’on voit, pour l’instant, c’est que rien ne change à ce propos. C’est-à-dire que la formule de Bebel continue de prospérer, mais cette fois dans son funeste retournement. Non plus, « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles » ; mais plutôt : « le socialisme n’est plus guère que l’antisémitisme des gros malins ».


Bruno Karsenti

Notes

1 En l’occurrence, parmi d’autres, la présidente du groupe parlementaire, le coordinateur national et le président de son parlement interne, soit les représentants de la totalité des fonctions directives du mouvement. Depuis, Mathilde Panot et Adrien Quatennens ont, très discrètement, retiré leur signature.
2 Sur le site de l’Assemblée nationale : « Proposition de résolution nº 143 condamnant l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien »
3 Sur le sujet, voir Noémie Issan-Benchimol et Elie Beressi : Un islamiste réécrit les règles du jeu politique en Israël

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