Autriche : Sebastian Kurz, les Juifs et Israël

Le chancelier conservateur autrichien Sebastian Kurz s’affiche en pointe dans le soutien à Israël. Lors de l’affrontement avec le Hamas, il a fait hisser le drapeau israélien sur les bâtiments gouvernementaux. Après avoir gouverné avec l’extrême droite, Kurz dirige maintenant une coalition avec les Verts. À l’inverse d’autres leaders d’Europe centrale qui écartent les responsabilités historiques de leurs nations, Kurz tient un discours clair sur l’implication autrichienne dans l’Holocauste. Au sein de la petite communauté juive, la satisfaction prévaut d’un côté; tandis que de l’autre, des personnalités juives emblématiques restent à l’écart d’un engouement pour Kurz qui leur parait – en tant que Juif – impossible à assumer.

 

Sebastian Kurz rencontrant des rescapés autrichiens de la Shoah, à Jérusalem, le 16 mai 2016
Sebastian Kurz rencontrant des rescapés autrichiens de la Shoah, à Jérusalem, le 16 mai 2016

 

Alors que je m’apprêtais à écrire ce texte sur les rapports entre la communauté juive de Vienne et l’actuel premier ministre conservateur autrichien, Sebastian Kurz, une conversation que j’ai eue avec ma mère, peu de temps avant son décès, m’est revenue en souvenir. Ma mère était née à Vienne en 1923 au sein d’une famille juive arrivée de Pologne et elle avait passé son enfance dans la capitale autrichienne, avant de fuir en 1938 le régime nazi avec une partie des siens. Ils s’étaient réfugiés en France où ils avaient été cachés dans un couvent. Après la libération, ils étaient revenus à Vienne.

C’était plutôt rare. La plupart des survivants juifs n’étaient pas retournés dans une ville dont de trop nombreux habitants avaient acclamé en 1938 l’arrivée de Hitler et de l’armée allemande, immédiatement suivie des pires violences de rues antijuives qu’avait connu jusqu’alors l’espace nazi. Vienne qui avant la guerre comptait environ 200.000 juifs (dix pour cent de la population) n’abrite aujourd’hui plus que quelques milliers de juifs.

Sur le tard, ma mère, ni pratiquante ni croyante, s’était découvert un attachement vigoureux à la communauté juive. Celle-ci est représentée par une structure unitaire, la « Israelitische Kultusgemeinde » (IKG). Son organisation rigoureuse est favorisée par les dispositions législatives en vigueur en Autriche : sur le modèle du concordat avec l’Église catholique, religion majoritaire, toutes les confessions peuvent jouir d’une reconnaissance et d’un soutien étatique.

Mais le propre de l’IKG est que sa direction est constituée grâce à des élections auxquelles concourent des courants politiques qui avaient, dans l’après-guerre, fidèlement reproduit l’éventail des différents mouvements sionistes.

Un regroupement qui se revendiquait proche du mouvement travailliste israélien et entretenait, sur place, des relations privilégiées avec le « Parti socialiste autrichien » (le SPÖ, qui aujourd’hui se nomme Parti social-démocrate) avait longtemps dominé l’IKG. Ensuite, de nouveaux courants, moins calqués sur le modèle des partis israéliens et constitués par de jeunes générations qui critiquaient le lien de quasi-subordination entre les dirigeants de la communauté et le SPÖ[1], avaient fini par détrôner les Travaillistes austro-sionistes à la tête de l’IKG. Tout dernièrement, certains parmi eux s’étaient ostensiblement rapprochés du parti conservateur, le ÖVP[2].

Et c’est grâce à ces personnes que ma mère reçut à la veille d’élections législatives pour la première fois de sa vie, du haut de ses 94 ans, un appel de juifs à voter pour les conservateurs. Cela lui paraissait tellement saugrenu qu’elle éclata de rire. Elle n’avait pourtant jamais professé une quelconque proximité idéologique avec la gauche, mais pour cette génération de juifs viennois ayant connu l’avant-guerre, en dehors de rares exceptions, le vote pour la droite était inconcevable.

Durant la première république autrichienne qui succéda à l’empire des Habsbourg en 1918, les juifs n’étaient réellement acceptés que dans un seul grand parti, le Parti social-démocrate. C’était l’unique parti à être exempt de ce qu’on avait coutume d’appeler un « paragraphe juif », c’est-à-dire l’affirmation explicite de mesures anti-juives.

En 1934, le principal adversaire des sociaux-démocrates, le « Parti chrétien-social » (précurseur du parti conservateur actuel, le ÖVP) procéda à un coup d’État. Il érigea un régime autoritaire d’inspiration cléricale qui entreprit de premières mesures de ségrégation antijuives dans les écoles et lycées.

Le mardi 15 mars 1938, Adolf Hitler à la rampe de la Hofburg de Vienne. Partout, à Vienne et dans les villes de provinces, des centaines de milliers d’Autrichiens acclamèrent l’arrivée de l’armée hitlérienne en 1938. Déjà avant l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, le soutien au mouvement nazi avait été un phénomène de masse, qui ensuite, devait perdurer tout au long de la guerre. Les Autrichiens étaient surreprésentés à tous les échelons de l’appareil nazi, à commencer par Hitler lui-même, et Adolf Eichmann, le grand ordonnateur de l’extermination des juifs d’Europe.
Le mardi 15 mars 1938, Adolf Hitler à la rampe de la Hofburg de Vienne[3].

Bien sûr, en comparaison avec ce qui allait suivre en 1938 avec l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, les vexations subies sous les chrétiens-sociaux pouvaient paraitre anecdotiques.

Néanmoins, leur souvenir quoique vague, confortait dans l’après-guerre la plupart des militants qui cherchaient à redonner vie à une communauté juive dans l’idée que le salut ne pouvait que venir de la gauche.

Cela dit, le SPÖ n’était pas exempt de relents antijuifs, loin de là. Très vite, la volonté d’attirer les voix des anciens membres du parti nazi (dix pour cent de la population) et de leur très large entourage prévalut aussi à gauche. Pire, les personnages emblématiques du SPÖ de l’après-guerre, dont le premier président de la nouvelle république, Karl Renner, s’employaient à décourager le retour des militants et leaders juifs. Un des rares cadres du SPÖ issu d’une famille juive qui s’obstina à revenir (de son exil en Suède) était Bruno Kreisky. Ce dirigeant exceptionnel gravit non seulement tous les échelons au sein du parti, mais amena le SPÖ, auparavant minoritaire, au pouvoir. Chancelier autrichien de 1970 à 1983, il en paya le prix. Ainsi Kreisky confia au sein de son premier gouvernement un quart des postes ministériels à d’ex-membres du parti nazi, et qui plus est, d’anciens cadres de la SS et SA. Kreisky s’appuyait également sur une alliance avec un petit parti, le FPÖ[4], qui était issu d’un regroupement, en 1949, d’anciens nazis des plus impénitents.

Mais en dehors du FPÖ, c’est bien le ÖVP qui avait, par le passé, exhalé à maintes reprises des relents antisémites surgis des profondeurs de son identité historique.

L’affaire Waldheim, un révélateur et un tournant

Parmi les crises en rapport avec le passé nazi qui secouèrent régulièrement l’Autriche émergea l’affaire Kurt Waldheim[5]. Cet ancien secrétaire général de l’ONU fut lors des présidentielles autrichiennes de 1986 le candidat du ÖVP. Il remporta le deuxième tour de ces élections avec 53,9 pour cent des voix malgré les révélations sur sa carrière militaire sous le régime nazi. Waldheim avait été officier de renseignement auprès de l’état-major des armées nazies lors de la campagne des Balkans, ce qui lui avait valu de hautes décorations.

Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l'ONU, en décembre 1971. En 1986, l’ex-secrétaire général de l’Onu, Kurt Waldheim, fut élu président de la république autrichienne, malgré les révélations sur sa carrière militaire sous le régime nazi et une campagne électorale teinté d’antisémitisme du parti conservateur. Il n’éprouva aucun regret et se justifia en déclarant : « Je n’ai fait que mon devoir ». Mais cet énième scandale lié au passé nazi de l’Autriche marquait un tournant : de nouvelle générations instruites et urbaines balayèrent la culture du déni et même de l’apologie du nazisme qu’avaient entretenu leurs prédécesseurs.
Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l’ONU, en décembre 1971.

Après la guerre, Waldheim avait travesti ses faits d’armes. Il prétendait, concernant cette période, avoir été hébergé dans un sanatorium des environs de Vienne pour se remettre d’une vilaine blessure. Mais à la veille des présidentielles des médias autrichiens et américains avaient retrouvé la trace de ce passé camouflé. Le « Congrès juif mondial », une organisation basée principalement aux USA, avait relayé ces révélations. Il n’en fallait pas plus pour déchainer une campagne du ÖVP à connotation antijuive. Waldheim qui finit par admettre son passé militaire dans les Balkans, se justifia comme tous ceux qui avaient servi la machine de guerre nazie et n’en éprouvaient pas de regret : « Je n’ai fait que mon devoir ».

Ce qui pouvait choquer ailleurs paraissait toujours relativement anodin dans un pays où l’adhésion au nazisme avait été, déjà avant l’annexion par l’Allemagne, un phénomène de masse qui s’était ensuite traduit par une large loyauté persistante vis-à-vis du régime et une surreprésentation d’Autrichiens aux échelons les plus cruciaux de l’appareil d’extermination. Il suffit de rappeler ici qu’Adolf Hitler lui-même, et Adolf Eichmann, le grand ordonnateur de la « solution finale », avaient été des Autrichiens. En comparaison, le rôle de Waldheim pouvait sembler insignifiant.

Néanmoins, les débats publics engendrés par l’affaire Waldheim marquèrent un tournant. Déjà auparavant, tout au long des années 1970, à l’instar de ce qui s’était passé dans les autres pays d’Europe de l’Ouest, les différents courants de la nouvelle gauche avaient étendu leur influence dans les milieux estudiantins. Ils avaient par la même marginalisé la mouvance liée à la tradition nazie qui avait encore jusqu’aux années 1960 disposé d’importants bastions dans les universités autrichiennes, à la fois parmi les étudiants et les enseignants.

Durant les années 1980, de nouvelles générations instruites et urbaines firent irruption dans le paysage politique. Ce chambardement sociologique se traduisit notamment par l’émergence du parti des Verts[6]. Aiguisés par l’affaire Waldheim, de jeunes enseignants, chercheurs ou journalistes adoptèrent une vision plus nette de l’implication autrichienne dans la mise en œuvre de la destruction des juifs d’Europe.

Il ne s’agissait pas d’un tournant ex nihilo, et on ne peut pas affirmer que l’Autriche entière avait vécu auparavant uniquement dans le déni du nazisme. Déjà dans les années 1960 par exemple, les élèves à partir de l’âge de 12 ans des écoles publiques de Vienne étaient amenés par classes entières dans l’ancien camp de concentration de Mauthausen pour des cours d’instruction sur les crimes nazis.

Mais durant les années 1980, le changement de discours assez généralisé au sein des secteurs à fort rayonnement culturel percuta les pans de la société qui avaient su perpétuer en toute quiétude, principalement au niveau local et familial, une vision justificatrice du passé nazi. Cela fut un des facteurs qui alimenta l’autre nouveauté intervenue lors des années 1980 : la remontée spectaculaire du FPÖ.

Comme indiqué antérieurement, ce parti était issu d’un regroupement d’anciens nazis. Il avait néanmoins été choisi par le SPÖ comme force d’appoint gouvernementale de 1970 à 1983. Mais à l’époque, le FPÖ avait connu un ravalement de façade sous l’impulsion de leaders qui avaient adopté un discours centriste et rejoint la Fédération des partis libéraux européens où ils côtoyaient l’UDF de Valery Giscard d’Estaing. Au niveau des législatives autrichiennes, le FPÖ végétait alors autour des cinq pour cent.

Jörg Haider, triomphe et chute du précurseur du national-populisme

Or en 1986, un jeune leader, Jörg Haider, ramena le FPÖ à ses fondamentaux d’extrême droite. Lors de son investiture à l’issue d’un congrès du FPÖ, Haider fut acclamé aux cris de « Heil ». Il évinça les leaders à prétention libérale, tout en se servant de leur ancrage dans les sphères politiques autrichiennes et européennes pour contrer la réprobation qui le guettait. Pratiquant un savant mélange entre diatribes xénophobes, clins d’œil complices pour d’anciens nazis et verve réformiste de bon aloi, il occupa un nouvel espace politique entre la droite conservatrice et les groupuscules néonazis et marqua ainsi l’acte de naissance du National-populisme en Europe occidentale.

Jörg Haider en septembre 2008
Jörg Haider en septembre 2008

Haider enclencha immédiatement une remontée spectaculaire du FPÖ, en mordant principalement sur l’électorat ouvrier jusque-là largement acquis au SPÖ. L’Autriche, bien que très prospère et disposant d’un état providence des plus complets, subit à son tour les ébranlements sociaux provoqués par la nouvelle globalisation économique. C’est durant cette période qu’éclata aussi la guerre en Yougoslavie (en 1991), pays frontalier de l’Autriche. Cette guerre engendra un afflux de réfugiés principalement bosniaques qui ont contribué, avec l’immigration turque déjà implantée, à faire de l’Islam la deuxième religion autrichienne après le catholicisme.

Lors des législatives de 1999 le FPÖ devint avec 26,9 pour cent des voix le deuxième parti d’Autriche et accéda au gouvernement grâce à une proposition d’alliance de la part du ÖVP. Mais les 14 autres pays membres de l’Union européenne d’alors, et en premier lieu la France sur impulsion de Jacques Chirac, opposèrent durant onze mois un boycott des relations diplomatiques au gouvernement autrichien qui avait pour la première fois en Europe depuis la défaite du nazisme inclus un parti issu de la tradition nazie. Le ÖVP maintint sa coalition avec le FPÖ, mais Haider en personne, avait dû renoncer à intégrer le gouvernement.

Cette participation gouvernementale, de 2000 à 2005, se solda par un échec pour le FPÖ : ses ministres firent preuve d’amateurisme et d’affairisme éhonté. Haider qui était depuis 1989 gouverneur de la province de Carinthie au sud de l’Autriche, mourut en 2008 en heurtant, ivre au volant de sa voiture, un poteau routier. Au fur et à mesure, son héritage se dévoila : une administration provinciale ruinée par des opérations financières extrêmement hasardeuses et des politiques follement dispendieuses, ce qui provoqua le plus grave crash bancaire de l’après-guerre.

Par la suite, le FPÖ connut une nouvelle remontée avec un nouveau leader, Heinz-Christian Strache. Durant sa jeunesse, il avait été membre d’un groupe néonazi. À la tête du FPÖ, Strache lança des diatribes antimusulmanes d’une grande violence et tint un discours anti-européen accompagné par une pincée occasionnelle de complotisme et d’antisémitisme.

Et puis, son alliance avec Marine Le Pen au niveau européen aidant, Strache finit par adopter un discours plus convenable sur le passé nazi. Il noua des contacts avec des représentants du Likoud israélien. Parmi eux, un ancien officier israélien qui avait participé à la traque d’Adolf Eichmann. Strache invita cet Israélien à une commémoration des pogroms de la « nuit de cristal » de 1938. Cette réunion organisée par le FPÖ attira peu de participants et provoqua une manifestation de protestation de militants juifs de gauche.

La vague des réfugiés de 2015, tremplin pour la victoire de Kurz en 2017

À partir de 2016, l’Autriche vécut le contrecoup de l’arrivée en masse de réfugiés qui avaient marqué l’été 2015. L’Autriche avait alors admis 120.000 nouveaux arrivants, principalement syriens et afghans. En pourcentage par rapport à sa population, l’Autriche avait accueilli plus de réfugiés que l’Allemagne d’Angela Merkel.

Manifestation pour l'accueil des réfugiés, à Vienne, en octobre 2015. Photographie de Franz Jachim sous Licence Creative Commons
Manifestation pour l’accueil des réfugiés, à Vienne, octobre 2015. photo : Franz Jachim sous Licence Creative Commons

Dans un premier temps, les tenants humanistes de la société civile avaient été à l’offensive : ils avaient dominé le débat public et déployé de nombreuses initiatives en faveur des entrants. Dans une deuxième phase, marquée par l’apparition de la violence islamiste en Europe, le climat changea : les courants qui s’opposaient à la prise en charge des nouveaux migrants prenaient le dessus, et le FPÖ accentua sa progression lors d’élections régionales et aux présidentielles de 2016 (lors desquelles le candidat du FPÖ, Norbert Hofer, fut battu de justesse par un candidat issu du parti des Verts, Alexander van der Bellen).

Mais lors des législatives d’octobre 2017, le ÖVP sous la direction du jeune Sebastian Kurz alors âgé que de 31 ans, rafla la mise. Pour se faire, Kurz avait consciencieusement embrayé sur le discours anti-migrants du FPÖ. Avec 31,5 pour cent, le ÖVP devança le SPÖ (26,8 pour cent). Le FPÖ arriva en troisième position avec 26 pour cent.

Le système électoral autrichien reposant sur une proportionnelle intégrale, le vainqueur Sebastian Kurz était obligé de former une coalition gouvernementale. Et il choisit l’alliance avec le FPÖ. Kurz devenait chancelier, et le leader du FPÖ, Strache, vice-chancelier. C’est ce gouvernement d’union entre la droite et l’extrême droite qui présida le 12 Mars 2018 la commémoration officielle des 80 ans du « Anschluss » (rattachement) à l’Allemagne nazie.

Kurz et Strache y prononcèrent des discours impeccables. Kurz souligna « le soutien actif de beaucoup trop d’Autrichiens aux crimes du nazisme », leur « enthousiasme pour le régime », la « jubilation d’un si grand nombre d’Autrichiens quand leurs voisins juifs étaient volés, maltraités et humiliés », la propension de l’Autriche d’après-guerre à se décrire comme « victime du nazisme » tout en renonçant à faire revenir les survivants juifs. L’Autriche avait « pris beaucoup de temps pour se confronter à ce passé », déplora Kurz. D’où une obligation de « soutenir la vie juive en Autriche » et de ne laisser « aucune place à l’antisémitisme ». Kurz en déduisit « une responsabilité par rapport à la sécurité d’Israël ».

Strache embraya : « Il ne faut jamais oublier ni relativiser ces crimes. Beaucoup d’Autrichiens ont contribué activement à l’humiliation, au vol, à l’expulsion et à l’assassinat de leurs compatriotes juifs. »

Mais en parallèle, des révélations en série mirent en évidence l’antisémitisme et le culte voué au nazisme chez des responsables du FPÖ. Acculé par ces révélations, le FPÖ excluait certains responsables. Mais d’autres membres du FPÖ, dont les propos avaient été aussi peu ragoûtants, accédèrent à des postes importants dans l’entourage des ministres du FPÖ (Intérieur, Défense, Affaires sociales, Infrastructure).

Ces révélations vinrent conforter l’attitude adoptée par l’instance dirigeante de la communauté juive. Celle-ci avait décidé de ne pas participer à des commémorations où elle serait amenée à côtoyer des ministres du FPÖ.

La « Israelitische Kultusgemeinde » (IKG), déjà évoquée plus haut, ne compte que 8000 membres enregistrés. Mais elle est admirablement structurée et a su faire preuve de dynamisme notamment grâce à l’apport de familles originaires des républiques caucasiennes et asiatiques de l’Ex-Union soviétique. Malgré sa faiblesse numérique, l’IKG est valorisée par les autorités autrichiennes dans leur désir de se défaire de l’opprobre lié au passé nazi.

Qui faut-il craindre le plus : l’extrême droite ou les islamistes ?

Bien sûr, on retrouva vite le dilemme auquel doivent faire face toutes les populations juives en Europe de l’Ouest : faut-il persister sur la voie de l’engagement prioritaire contre l’extrême droite (y compris contre celle qui se targue de défendre les juifs), ou est-ce que la lutte contre la menace qui émane d’une partie de la jeunesse et immigration musulmane devrait passer en premier, quitte à ne plus se focaliser sur l’extrême droite ?

Deux voix illustrèrent ces tiraillements lors du premier mandat de Kurz, donc quand le ÖVP gouvernait encore avec le FPÖ. L’écrivain Doron Rabinovici se félicita du boycott des commémorations gouvernementales par la communauté juive : « Je suis fier de cette décision. Est-ce que les juifs peuvent honorer leurs parents assassinés (par les nazis) en tendant la main à Strache (le vice-chancelier issu du FPÖ) qui, il y a encore peu, postait des caricatures à sous-entendu antisémites (sur son compte Facebook) ? Cela peut étonner certains, mais les juifs ne se laissent plus cracher sur la figure en disant : ce n’est que de la pluie ».

Ce à quoi répondit Martin Engelberg (psychanalyste et éditeur d’une revue juive, il a été élu député dans les rangs du parti conservateur de Kurz) : « Jamais encore, la co-culpabilité de l’Autriche pour le nazisme n’a été aussi clairement énoncée dans le programme d’un gouvernement autrichien. Un rejet global de l’islam serait inadmissible. Mais l’antisémitisme parmi les musulmans est incomparablement plus répandu que l’antisémitisme traditionnel qui a nettement reculé en Autriche depuis 30 ans. Et cet Islam politique comporte un danger mortel. »

Martin Engelberg en 2015. A l’opposé, le psychanalyste et éditeur d’une revue juive, Martin Engelberg, fut élu député dans les rangs du parti conservateur de Kurz. Il constata au sujet de la politique mémorielle du premier gouvernement de Kurz : « Jamais encore, la co-culpabilité de l’Autriche pour le nazisme n’a été aussi clairement énoncé ». Il approuva les efforts de Kurz de combattre l’islamisme : « Un rejet global de l’islam serait inadmissible. Mais l’islam politique comporte un danger mortel. »
Martin Engelberg en 2015.

Mais entretemps, la coalition entre le ÖVP et le FPÖ a volé en éclat à la suite de « l’affaire Ibiza ». Séjournant sur cette ile festive, Heinz-Christian Strache s’était fait piéger lors d’une soirée bien arrosée dans une villa. Le leader du FPÖ y avait rencontré une jeune femme qui s’était fait passer pour la nièce d’un oligarque russe. Strache, filmé à son insu, avait alors expliqué qu’il était disposé à céder au supposé oligarque d’innombrables contrats dans les secteurs les plus juteux de l’économie autrichienne. En retour, l’ami russe devait prendre possession du principal quotidien autrichien afin d’y évincer les journalistes qui avaient déplu à Strache et les remplacer par une équipe aux ordres du FPÖ.

Après la publication de cette vidéo en mai 2019, le gouvernement implosa. De nouvelles législatives en septembre 2019 se soldèrent par une avancée du ÖVP de Kurz (de 31,4 en 2017 à 37,9 pour cent des voix) et une perte d’un tiers des voix pour le FPÖ (qui chuta de 26 à 16 pour cent.) Kurz constitua ensuite un gouvernement avec les Verts (« Die Grünen ») qui avaient recueilli 13,9 pour cent des voix. Cette alliance surprenante perdure.

Les Verts, pourtant fermement opposés à la politique restrictive de Kurz en matière d’immigration, justifièrent leur entrée au gouvernement sur la base d’un accord qui portait sur des objectifs climato-écologiques ambitieux. Mais le raisonnement sous-jacent qui fit mouche dans une partie de l’électorat de centre gauche était d’un autre ordre : la participation gouvernementale des Verts était le seul moyen sûr d’empêcher un retour du FPÖ aux manettes.

Ce coup d’arrêt à la montée en puissance du FPÖ au sommet de l’état paraissait urgent. Durant le premier mandat de Kurz, le ministre de l’Intérieur, Herbert Kickl, leader de la frange la plus extrême du FPÖ, avait orchestré à un coup de force contre « l’office fédéral de la protection de la constitution et de la lutte antiterroriste ». Sous un prétexte fallacieux, des policiers liés au FPÖ perquisitionnèrent, armes au poing, les bureaux. Ils saccagèrent les fichiers informatiques et emportèrent de précieuses archives. Résultat : la surveillance de lultradroite fut non seulement entravée, mais les surveillés eurent accès aux informations les concernant. De même, le pistage des réseaux d’agents prorusses devint inopérant du fait des liens privilégiés entre le FPÖ et le parti de Vladimir Poutine. Cela alerta également les conservateurs allemands, qui avaient déjà émis des mises en garde à l’adresse de Kurz au sujet du FPÖ et de ses accointances russes. Par la suite, les services de renseignements occidentaux exclurent les Autrichiens de leurs circuits d’informations.

Kurz prend ses distances avec Orban et consorts

Publiquement, Kurz n’avait pas réagi aux agissements de son ministre de l’intérieur, mais il s’en inquiétait. Le chancelier conservateur autrichien s’était bien employé à tenir un discours nettement plus dur en matière d’immigration qu’Angela Merkel. Et Kurz avait fait cause commune à plusieurs reprises avec les gouvernements de type « illibéral » à l’est, quitte à se servir d’eux en tant qu’appuis lors des marchandages au sein de l’Union européenne. Mais ni Kurz ni son électorat n’étaient prêts à franchir le pas fatidique en s’alignant définitivement sur un Viktor Orban, et encore moins en se coupant des alliés traditionnels de l’Autriche en Europe occidentale, en premier lieu des dirigeants allemands.

Sebastian Kurz et Viktor Orbán au sommet du PPE en décembre 2018. Sebastian Kurz se montra d’abord assez favorable au premier ministre hongrois Viktor Orban et à son refus d’accueillir des réfugiés. Mais ils se sont, entre temps, éloignés l’un de l’autre : Orban a été mis au ban du regroupement des conservateurs européens avec l’aval de Kurz, et ce dernier s’est réaligné sur la droite classique occidentale, en premier lieu la CDU allemande.
Sebastian Kurz et Viktor Orbán au sommet du PPE en décembre 2018.

Kurz en avait déjà fourni la preuve lors d’un vote au sein du « Parti populaire européen » (qui regroupe la droite classique au sein de l’UE) en Mars 2019. Le chancelier autrichien avait alors soutenu la décision de suspendre l’adhésion du parti de Viktor Orban, à la grande surprise de ce dernier[7]. Kurz avait également accueilli ostensiblement à Vienne « l’Université de l’Europe centrale » établie initialement à Budapest et créée sous l’impulsion du financier et mécène Georges Soros, d’origine hongroise et juive. Orban qui menait d’incessantes campagnes à sous-entendus antisémites contre Soros, le désignant comme l’ennemi numéro un de la Hongrie, avait rendu le maintien de cette université à Budapest impossible.

En remplaçant le FPÖ par les Verts, Kurz procéda à un réalignement sur les gouvernements occidentaux de l’UE. C’est aussi dans ce contexte que s’inscrit l’attitude de Sebastian Kurz vis-à-vis du passé nazi, des juifs et d’Israël.

Comme indiqué plus haut, Kurz avait déjà durant son premier mandat tenu les propos les plus nets jamais prononcés par des chefs de gouvernements autrichiens sur l’implication autrichienne dans l’Holocauste. Kurz avait ainsi fixé une limite à ne pas franchir pour éviter de rompre avec le Crédo des conservateurs d’Europe occidentale. À l’opposé, les gouvernements actuels en Hongrie et en Pologne persistent non seulement à jeter un voile sur l’histoire de la participation nationale à l’extermination de leurs populations juives, mais ils tentent, en plus, de censurer, voire de criminaliser les voix qui ne se soumettent pas à ce dictat idéologique qu’on pourrait définir comme national-révisionniste.

Le drapeau israélien provoque un coup de sang d’Erdogan contre Kurz

Rien de cela ne se retrouve chez Kurz. Pour le chancelier autrichien, l’affirmation de son soutien à Israël découle de son aveu de la responsabilité historique autrichienne en matière de barbarie nazie.

 

Tweet de Sebastian Kurz le 14 mai 2021 : "Aujourd'hui, en signe de solidarité avec #Israël, le drapeau israélien a été hissé sur le toit de la Chancellerie fédérale. Les attaques terroristes contre Israël doivent être condamnées dans les termes les plus forts possibles ! Ensemble, nous sommes aux côtés d'Israël."
Tweet de Sebastian Kurz le 14 mai 2021 : « Aujourd’hui, en signe de solidarité avec #Israël, le drapeau israélien a été hissé sur le toit de la Chancellerie fédérale. Les attaques terroristes contre Israël doivent être condamnées dans les termes les plus forts possibles ! Ensemble, nous sommes aux côtés d’Israël. »

 

Lors des récents affrontements entre le Hamas et l’armée israélienne, Kurz fit flotter le drapeau israélien sur le siège de la chancellerie et d’autres bâtiments gouvernementaux au cœur de Vienne. Cela déclencha l’ire du président turc Recep Erdogan qui déclara : « Je maudis l’état autrichien. Il souhaite visiblement que les musulmans payent le prix du génocide qu’il a perpétré à l’encontre des juifs ». Le ministre des Affaires étrangères d’Iran avait pour la même raison annulé sa venue à Vienne. En Autriche même, en dehors du ÖVP, tous les partis, y compris les alliés verts de Kurz, s’élevèrent contre un « manque de neutralité ». Kurz brava toutes ces critiques, largement partagées, selon les sondages, par la population : « Face à la terreur, il n’y a pas de neutralité qui vaille. Nous n’allons pas nous taire quand le Hamas envoie des milliers de fusées sur des cibles civiles israéliennes. La sécurité d’Israël n’est pas négociable ».

Le souci de la sécurité des juifs autrichiens est par ailleurs un des éléments que Kurz et son entourage soulignent quand ils insistent sur la nécessité d’une vigilance particulière vis-à-vis de l’Islam politique. Cela n’a rien de superflu. Actuellement, dix pour cent de la population autrichienne est musulmane. D’après une enquête effectuée en 2017 parmi les musulmans autrichiens, 34,6 pour cent des personnes interrogées partageraient des « opinions ultra-fondamentalistes » et 64,1 estimeraient « ne pas pouvoir faire confiance à un juif ». Une large part de cet Islam d’Autriche se trouve sous la coupe de l’AKP, le parti national-islamiste du président turc Recep Erdogan.

300 jeunes musulmans partirent d’Autriche pour rejoindre « l’État islamique » en Syrie. En novembre 2020, un jeune homme issu d’une famille musulmane de Macédoine, partisan de « l’État islamique », perpétra une fusillade à proximité de la Grande Synagogue de Vienne, et tua trois passants au hasard.

Dans les faits, les premières mesures à l’encontre de « l’Islam politique » annoncées par Kurz se sont heurtées aux lois autrichiennes. Ainsi sept mosquées furent fermées en 2018. Mais la création de nouvelles structures associatives s’avéra suffisante pour les réouvrir.

Un projet de loi antiterroriste, élaboré par le gouvernement à la suite de l’attentat de 2020 devant la synagogue de Vienne, devrait instaurer un délit « d’association extrémiste à fondement religieuse ». Dans le cadre du même projet antiterroriste, la loi déjà existante sur l’organisation de l’Islam serait complétée par des mesures facilitant le contrôle et, le cas échéant, l’interdiction de structures cultuelles. Ce projet suscita de fortes réticences dans les milieux judiciaires et également de la part de l’Église catholique à cause de l’amalgame entre loi antiterroriste et loi sur l’organisation d’une religion particulière. Pour faire bonne mesure, le gouvernement a introduit dans ce projet de loi antiterroriste également des mesures visant le mouvement anti-migrants des « Identitaires ».

Ces initiatives de Kurz ont satisfait la plupart des responsables de la communauté juive. Au-delà, un grand nombre de membres de la communauté ne boudent pas leur plaisir de se retrouver en accord avec un chancelier conservateur qui continue à disposer d’un fort soutien populaire malgré de récents déboires judiciaires.

Une gêne persistante

Mais tout un éventail de regroupements issus de la société civile, dans lesquels des personnalités juives se sont fortement investies et qui ont toujours eu le souci de combattre l’antisémitisme, y compris sous sa version anti-israélienne, reste à l’écart de cet engouement pour Kurz. Investi de longue date dans la lutte contre l’extrême droite, mais aussi contre les courants conservateurs xénophobes, il ne leur a pas échappé que la repentance de Kurz par rapport au passé nazi de l’Autriche est inversement proportionnelle à sa disponibilité à l’accueil de réfugiés.

L’Autriche est restée un pays qui accorde l’asile dans des dimensions comparables à celles constatées en Allemagne. Mais trois aspects de la politique de Kurz ont particulièrement marqué les esprits. D’abord le renvoi de jeunes réfugiés afghans déjà formés et employés par des entreprises en manque de main-d’œuvre qualifiée. Ensuite, les renforts en hommes et en matériel apportés aux dispositifs de pays voisins qui empêchent l’arrivée de migrants déjà en aval, le long de la route des Balkans. Et récemment, le refus acharné d’accueillir ne serait-ce une centaine d’enfants qui souffrent affreusement dans les camps de réfugiés sur les iles grecques.

« Je suis heureux que le drapeau israélien flotte sur la chancellerie, vu que dans d’autres circonstances et avec d’autres gouvernements existait un tropisme anti-israélien », remarque l’historien et écrivain Alexander Emanuely, fondateur d’une section de la LICRA en Autriche et responsable du « Club républicain » de Vienne, principal carrefour de tous les mouvements qu’on pourrait définir comme humanistes depuis plus de trois décennies.

Emanuely poursuit : « Je me réjouis que grâce à Kurz le parlement autrichien ait adopté unanimement une loi qui accorde la nationalité autrichienne à tous les descendants de victimes autrichiennes du nazisme, où qu’ils vivent et en plus de leur actuelle nationalité. Mais si ce geste est possible, pourquoi ne pas faire au moins un petit effort pour les enfants des camps grecs ? Et d’ailleurs, n’aurait-on pas pu hisser aux côtés du drapeau israélien aussi celui des Palestiniens ? ».

Pour ces personnes, juives ou pas, qui se sont portées au-devant de toutes sortes de combats où les droits de l’homme et la démocratie étaient en cause, le dilemme que représente la ligne de Kurz s’est récemment encore alourdi : Kurz vient de s’enferrer dans un flagrant mensonge devant une commission d’enquête parlementaire sur « l’affaire Ibiza ». À partir de la vidéo compromettante pour l’ancien leader du FPÖ, Strache, la commission a mis à jour une série d’abus de pouvoir de la part du premier gouvernement de Kurz, donc celui avec le FPÖ. D’après les preuves déjà fournies, ce gouvernement avait nommé un ami de Kurz à la tête de l’organisme qui coiffe les participations étatiques dans les principales sociétés semi-publiques, et cela en contournant les règles de nomination définies pour ce poste. Kurz a prétendu n’avoir pas été au courant, mais des SMS et mails attestent du contraire.

La justice a engagé une enquête préliminaire contre Kurz. Il pourrait s’en suivre une mise en accusation pour faux témoignage. En réaction, Kurz s’est lancé dans des diatribes contre les magistrats. Auparavant déjà un ministre avait fait obstruction aux exigences de la justice. À cette occasion, l’écrivain Doron Rabinovici, déjà cité plus haut, a publié un réquisitoire enflammé contre Kurz et son entourage[8]. Rabinovici accuse Kurz entre autres de vouloir mettre à bas la justice indépendante à l’instar d’Orban et de Trump.

Doron Rabinovi donnant un discours près du parlement autrichien, à Vienne, le 18 juin 2009. L’écrivain Doron Rabinovici, personnalité emblématique des sensibilités de gauche au sein de la communauté juive de Vienne, avait justifié le boycott du premier gouvernement de Sebastian Kurz parce que celui-ci incluait le FPÖ, un parti d’extrême droite : « Est-ce que les juifs peuvent honorer leurs parents assassinés (par les nazis) en tendant la main à Strache (alors leader du FPÖ et vice- chancelier) qui, il y a encore peu, postait des carricatures à sous-entendus antisémites ? Cela peut étonner certains, mais les juifs ne se laissent plus cracher sur la figure en disant : ce n’est que de la pluie ». Mais même après l’éviction du FPÖ du gouvernement et son remplacement par le parti « Les Verts », Rabinovici persista dans son rejet de Kurz, notamment à cause d’une série d’affaires de favoritisme et de corruption qui entachent le leadership du chancelier conservateur.
Doron Rabinovi donnant un discours près du parlement autrichien, à Vienne, le 18 juin 2009.

On pourrait relativiser cette affaire au vu des pratiques limites, mais courantes de la part d’autres milieux politiques en Autriche, ou dans d’autres états de droit. Et Rabinovici force possiblement le trait en dépeignant Kurz en tant que disciple d’Orban ou de Trump.

Mais l’essentiel est ailleurs : la présence de voix comme celle de Rabinovici, et ils ne sont pas si rares au sein de la petite population juive de Vienne, signifient que des choix souverains restent possibles, et qu’ils interviennent indépendamment de la bienveillance que peut afficher un leader politique, en l’occurrence Kurz, vis-à-vis d’Israël.

Il est vrai qu’au sein de la gauche autrichienne, et notamment parmi les mouvements étudiants, d’importants courants font preuve de vigilance accrue vis-à-vis de l’apparition de slogans antisémites que distille une partie de la mouvance propalestinienne.

Reste une question : ma mère défunte, on l’a vu, n’arrivait déjà pas à concevoir une alliance entre conservateurs et juifs après ce qu’elle avait vécu en Autriche. Comment aurait-elle fait pour se repérer entre un chancelier conservateur qui fait hisser le drapeau israélien, et une figure de proue de la communauté, tel que Doron Rabinovici, qui pourfend ce chancelier ?


Danny Leder

Danny Leder est journaliste. Né en 1954, il a grandi dans une famille juive à Vienne. Il vit et travaille depuis 1981 entre Paris et Vienne.

Notes

1 SPÖ (Sozialdemokratische Partei), le « Parti social-démocrate » qui se nommait de 1945 à 1991 « Parti socialiste ». Avant la guerre, il portait déjà le nom de « Parti social-démocrate ».
2 ÖVP (Österreichische Volkspartei), parti conservateur actuellement dirigé par le chancelier Sebastian Kurz. Ce parti est issu d’une formation d’avant-guerre qui portait le nom de « Parti chrétien-social », Il avait érigé en 1934 une dictature d’inspiration cléricale (souvent désigné comme « Austro-Fascisme ») avant de succomber à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938.
3 Partout, à Vienne et dans les villes de provinces, des centaines de milliers d’Autrichiens acclamèrent l’arrivée de l’armée hitlérienne en 1938. Déjà avant l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, le soutien au mouvement nazi avait été un phénomène de masse, qui ensuite, devait perdurer tout au long de la guerre. Les Autrichiens étaient surreprésentés à tous les échelons de l’appareil nazi, à commencer par Hitler lui-même, et Adolf Eichmann, le grand ordonnateur de l’extermination des juifs d’Europe.
4 FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs), littéralement « Parti de la liberté ». Issu d’un regroupement d’anciens nazis qui avait fondé un nouveau parti d’extrême droite en 1949. Après un intermède durant lequel des leaders du FPÖ tentait d’insuffler une orientation centriste à leur parti, celui-ci retourna à des positions d’extrême-droite sous un nouveau leader, Jörg Haider, à partir de 1986. Le FPÖ constitua à partir de 2010 avec le Front national français le principal noyau du courant national-populiste au sein du parlement européen.
5 . En 1986, l’ex-secrétaire général de l’OONU, Kurt Waldheim, fut élu président de la république autrichienne, malgré les révélations sur sa carrière militaire sous le régime nazi et une campagne électorale teinté d’antisémitisme du parti conservateur. Il n’éprouva aucun regret et se justifia en déclarant : « Je n’ai fait que mon devoir ». Mais cet énième scandale lié au passé nazi de l’Autriche marquait un tournant : de nouvelle générations instruites et urbaines balayèrent la culture du déni et même de l’apologie du nazisme qu’avaient entretenu leurs prédécesseurs.
6 Die Grünen (Les Verts), issu de regroupements de militants écologistes et d’extrême gauche durant les années 1980, ce parti se situe aujourd’hui au centre-gauche et participe au gouvernement dirigé par le conservateur Sebastian Kurz.
7 Sebastian Kurz se montra d’abord assez favorable au premier ministre hongrois Viktor Orban et à son refus d’accueillir des réfugiés. Mais ils se sont, entre temps, éloignés l’un de l’autre : Orban a été mis au ban du regroupement des conservateurs européens avec l’aval de Kurz, et ce dernier s’est réaligné sur la droite classique occidentale, en premier lieu la CDU allemande.
8 L’écrivain Doron Rabinovici, personnalité emblématique des sensibilités de gauche au sein de la communauté juive de Vienne, avait justifié le boycott du premier gouvernement de Sebastian Kurz parce que celui-ci incluait le FPÖ, un parti d’extrême droite : « Est-ce que les juifs peuvent honorer leurs parents assassinés (par les nazis) en tendant la main à Strache (alors leader du FPÖ et vice- chancelier) qui, il y a encore peu, postait des carricatures à sous-entendus antisémites ? Cela peut étonner certains, mais les juifs ne se laissent plus cracher sur la figure en disant : ce n’est que de la pluie ». Mais même après l’éviction du FPÖ du gouvernement et son remplacement par le parti « Les Verts », Rabinovici persista dans son rejet de Kurz, notamment à cause d’une série d’affaires de favoritisme et de corruption qui entachent le leadership du chancelier conservateur.

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