Samuel Schwarzbard

1926, à Paris. Samuel Schwarzbard assassine Petlioura, militaire et homme politique ukrainien responsable des pogroms qui, entre 1919 et 1920, firent des dizaines de milliers de morts juifs. L’affaire, aujourd’hui oubliée, a un immense écho dans la France d’alors. Indirectement, elle est aussi à l’origine de la création de l’actuelle LICRA. Élisabeth de Fontenay revient sur l’histoire d’un homme qui, avant la Shoah, voulut venger les Juifs assassinés, et dont le geste fut à l’origine d’un désir d’auto-défense juive aux quatre coins de l’Europe.

 

Samuel Schwarzbard

 

« Lorsqu’on est attaqué en qualité de juif, c’est en tant que juif que l’on doit se défendre. » Hannah Arendt

 

Paris, rue Racine, près du boulevard Saint-Michel, le 25 mai 1926, à quatorze heures quinze, un artisan en blouse blanche interpelle un passant que depuis un an il attendait de pied ferme, et lui demande à deux reprises s’il est bien Petlioura. Puis, en criant « Assassin ! voilà pour les massacres, voilà pour les pogromes ! », il tire à cinq reprises sur l’homme qui s’est retourné vers lui. Le meurtrier se rend immédiatement aux policiers auxquels il déclare : « j’ai tué un assassin. ». En octobre 1927, il sera jugé : l’avocat Henri Torres qui, se contentant des trois témoignages sollicités par le président du tribunal, avait pris le risque de ne pas présenter à la cour ses quatre-vingts témoins venus de Russie et d’Ukraine, le défendra en une plaidoirie admirable[1] : les jurés de la cour d’assises l’acquitteront à l’unanimité. Cet innocent, ce meurtrier se nomme Schwartzbard[2] : prénom Samuel, mais il signe du diminutif Scholem et c’est ainsi que son avocat l’interpelle amicalement. Il est né en 1888 à Izmaïl, il a grandi à Balta, cette ville d’Ukraine où, en 1882, 1905, 1917 avaient eu lieu plusieurs pogromes et où, en 1919, avait sévi l’homme qui tomba sous ses balles.

« J’ai ouvert, écrivit-il, un nouveau chapitre dans notre sombre et sanglante histoire millénaire : assez d’esclavage, assez versé de larmes, cessons d’implorer, de crier, de suborner ! » Cet assassinat en effet, c’était à la fois un acte de justicier, éperdu de piété envers les martyrs de son peuple et un appel à l’émancipation. Mais c’était aussi un geste politique de divulgation. Car Scholem Schwartzbard avait décidé de révéler spectaculairement à la France, patrie des droits de l’homme, comment les troupes commandées par l’ataman[3] général Petlioura, « bourreau en chef ou chef des bourreaux »[4], sous couvert de défendre l’indépendance ukrainienne contre les armées soviétiques, avaient torturé, violé et tué près de 100.000 Juifs. Des dizaines de massacres organisés de juifs sont à mettre à l’actif de Petlioura et de son armée nationale ukrainienne. Orinin, cinq personnes assassinées; Brazlav, 82 personnes; Odorkhov, 700 tués et 800 blessés, le pogrome ayant duré douze heures ; Proskourov sous le commandement de l’ataman Semessenko, assisté de la brigade des cosaques zaporogues commandés par l’ataman Petlioura, sans compter les massacres perpétrés par ses généraux. Plus les défaites des armées ukrainienne se battant contre les bolcheviques s’accumulaient, plus les hommes de Petlioura se vengeaient sur les juifs. On a compté, durant les années 19-20, jusqu’à neuf cent cinq localités « pogromisées »…

« En décembre 1925, déclara Schwartzbard à son procès, j’appris par un ami que deux officiers de l’armée blanche s’étaient vantés, l’un d’avoir fait subir les derniers outrages à trente sept femmes juives, l’autre d’avoir tué à coups de sabre dans la même journée quinze juifs. (…) Quelques jours plus tard, j’appris que l’ancien ataman Petlioura était à Paris, alors je me mis à sa recherche »[5]. L’auteur de cet acte de vengeance se réclamait à la fois du sionisme, de l’anarchie et de la France, ce qu’aujourd’hui nous avons peine à comprendre car nous oublions que le sionisme libertaire, théorisé par Bernard Lazare, anarchiste et premier dreyfusard, ne défendait pas l’idée d’un État juif, mais celle d’une nation juive. Après une errance à travers l’Europe centrale, Schwartzbard s’était dès 1914 engagé dans la Légion étrangère, avait pris part aux combats de la Somme puis avait été incorporé dans un régiment d’infanterie de ligne. Grièvement blessé à Verdun, cité à l’ordre du jour et décoré de la croix de guerre, il avait été réformé en 1917. Nous avons gardé de lui un récit minutieux, lucide de ces années là. Et sans aucun doute, son titre d’engagé volontaire et de blessé de guerre a beaucoup compté pour les jurés qui l’ont acquitté.

18 octobre 1927 : La foule devant le tribunal attend l’ouverture du procès

Puis Schwartzbard retourne en Russie d’où il ne repartira qu’en 1920. Il s’emploie alors, selon son récit, à organiser militairement les bolcheviks afin d’arracher Odessa aux forces anti révolutionnaires, à réquisitionner locaux et vivres pour les enfants démunis et à porter secours aux rescapés qui affluent. Il est le témoin direct de plusieurs des pogromes de la terrible année 1919, au cours de laquelle quinze personnes de sa famille sont assassinées par les haïdamaks, ces milices composées de cosaques et de paysans ukrainiens, commandées par les ataman. De retour en France, en 1920, il s’installe à Paris où il exerce son métier d’horloger, boulevard de Ménilmontant. Il existe une paisible photo de lui-même, de sa femme Anna et de son chien César, posant devant sa boutique. Mais, en dépit de sa naturalisation en 1925, il ne parvient pas à être « heureux comme Dieu en France », car il n’oublie rien du destin effroyable des siens en Ukraine. C’est pourquoi, dans un geste irréversible et théâtral, il va, face au crime des uns et à l’indifférence des autres, hisser farouchement le drapeau de la résistance en exécutant celui qui, en tant que président du Directoire ukrainien, commandant des troupes et pogromiste notoire, endossait à ses yeux comme à ceux de tous les juifs d’Ukraine une responsabilité à la fois personnelle et emblématique. En exil à Paris, Petlioura n’avait du reste pas désarmé, éditant un journal nationaliste et antisémite, Le Trident.

Une campagne insidieuse a tenté dès le début de persuader les démocrates que Petlioura pâtissait d’une terrible injustice, qu’il était en réalité philosémite, comme il l’aurait prouvé en nommant un Juif membre de son directoire et que, de surcroît, il envisageait d’émanciper ultérieurement ceux que les tsars avaient astreints à résidence dans le sud de la Russie. Cette campagne a pris un tour officiel depuis que le gouvernement ukrainien a élevé en 2006 un monument à celui que le peuple considère comme le héros de son indépendance nationale et comme une victime des communistes. Avec la bénédiction des autorités françaises, une scandaleuse cérémonie d’hommage d’où furent exclus les journalistes eut lieu, en mai 2006, sur le tombeau du soldat inconnu, pour honorer le quatre-vingtième anniversaire de la mort du pogromiste.

Des Ukrainiens continuent à suggérer en effet, que Schwartzbard appartenait aux services secrets bolcheviks et qu’il avait agi sur ordre. Beaucoup de Français israélites, et pas seulement les dignitaires du Consistoire, ne furent pas insensibles à l’intoxication anticommuniste qui imputait l’assassinat de Petlioura à un ordre venu de Moscou et volait donc au modeste artisan juif et libertaire la paternité de son crime. Personne ne niera que Schwartzbard fut, dans ses années russes, anarchiste et communiste. Il ne s’en est jamais caché mais ses écrits autobiographiques sont sans doute sélectifs. Car il semble qu’en août 1917, sur le bateau français qui l’emmenait en Russie, il ait été arrêté pour agitation communiste et livré aux autorités tsaristes d’Arkhangelsk. Il aurait ensuite réussi à gagner Pétrograd, où il aurait servi dans la Garde rouge puis dans un bataillon spécial de la Tchéka, envoyé en Ukraine. En 1919, il aurait commandé une brigade spéciale de cavalerie juive de quatre-vingt-dix hommes sous les ordres d’un leader communiste.

Il faut reconnaître que sa jeunesse n’avait pas été celle d’un enfant de chœur. Il avait pris part à la révolution russe de 1905, et il avait en 1909, avec des anarchistes, braqué une banque à Vienne. Condamné aux travaux forcés, il s’était évadé après quatre mois de détention. Puis il avait commis un nouveau braquage dans un restaurant de Budapest, à la suite duquel, expulsé de l’Empire austro-hongrois, il avait trouvé refuge en France en 1910, à l’âge de 24 ans. Il faut noter que les jurés d’assises n’ont même pas envisagé de tenir compte de ces anciennes condamnations.

Schwartzbard, debout au centre, durant son procès

Schwartzbard fut sans doute, à sa façon propre, toujours si tendre vis-à-vis de son peuple persécuté, un héros de Cavalerie rouge, le récit d’Isaac Babel. Mais il rompit très vite – il s’en explique dans ses écrits – avec « la dictature bolchevique de Lénine et de Trotski » qui étouffait les anarchistes et les conseils ouvriers pour leur substituer des « épigones fusilleurs ». Et le dangereux révolutionnaire, revenu en France, ne se contentait plus que de soutenir une association anarchiste sioniste et de militer à la Ligue des Droits de l’Homme. C’est donc, sur un double plan éthique et politique, une mauvaise action, c’est même une falsification que de priver son acte de la pureté presque enfantine qu’il y a mise.

Le meurtre et plus encore l’acquittement eurent un retentissement immense chez de nombreux juifs qui avaient fui les pogroms, et allaient fuir la montée du nazisme. Ce ne fut pas là un fait divers mais un « crime fondateur »[6] qui, en quelque sorte, devint comme un exemple à suivre. David Frankfurter assassinera le 4 février 1936, à Davos, Wilhelm Gustloff, activiste du parti nazi suisse, et sera condamné à 18 ans de prison par la cour de Coire. Herschel Grynszpan, le 7 novembre 1938, assassinera le secrétaire d’ambassade Ernst vom Rath et sera livré par la police vichyste aux nazis. Le personnage était un peu trouble, mais lui aussi voulait venger ses parents expulsés d’une ville allemande et privés de ressources. Son acte servira de prétexte au déclenchement de la Nuit de Cristal. Et puis bien sûr, il y aura Marcel Rayman, résistant FTP de la MOI, la Main-d’œuvre immigrée, qui fut fusillé au Mont Valérien après avoir commis plusieurs attentats contre les troupes d’Occupation.

Mais ce modèle de l’action directe inspira aussi des intellectuels émancipés qui y virent l’éveil d’une nouvelle mentalité, de ce qu’ils appelaient à l’époque une « régénération ». Inspirées par les paroles et les écrits de Schwartzbard, nourries des témoignages apportés au procès, les protestations tant juives que non juives renchérissaient, dans une certaine équivoque antijudaïque parfois, en dénonçant la passivité, l’arriération, la Torah et les mœurs du ghetto. Et le journaliste Bernard Lecache, d’origine juive ukrainienne, se réclama de l’assassin de Petlioura pour, en février 1929, dans la foulée de la Ligue contre les Pogromes, fonder la LICA, la Ligue Contre l’Antisémitisme. Sa revue, Le Droit de vivre, engagée à gauche, appelait les Juifs à l’autodéfense contre les « excès antijuifs », c’est-à-dire à l’action illégale « Un jour, écrivait-il, je me réveillai juif, et c’était parce que le bruit du browning de Schwartzbard avait retenti dans ma conscience. Que l’on comprenne, là où justement on ne comprend jamais ! Juif, c’est-à-dire libéré de mes peurs sournoises, c’est-à-dire affranchi de mes préjugés ‘d’assimilé’. J’avais pris le parti de mes origines. (…) Puisque le petit horloger de Ménilmontant avait accompli ce que j’aurais dû, peut-être, accomplir, mon devoir tranquille d’honnête homme me rangeait à ses côtés pour prendre, avec lui, les responsabilités lourdes et nécessaires de son geste »[7]. Il faut rappeler que beaucoup des responsables de la Résistance juive en France auront milité à la LICA.

Par un curieux tour que l’homonymie semble avoir joué à l’histoire, un autre Schwarzbardt, prénommé André, se fera connaître du grand public. Le yiddish était sa langue maternelle comme elle fut celle de Samuel. Il obtiendra le prix Goncourt en 1954 pour un livre admirable, Le Dernier des Justes, hymne à la patience et à la douceur que les Juifs ont opposées d’âge en âge à leurs persécuteurs. Entre les cent mille que venge Scholem et les six millions qui hantent l’écriture d’André, à peine vingt ans de ce siècle.


Élisabeth de Fontenay

Notes

1 Henri Torrès, Le Procès des pogromes, Ressouvenance, Coeuvres et Valsery, 2010.
2 Le nom est écrit tantôt Schwartzbard, tantôt Schwarzbard.
3 Ataman était le titre d’un chef qui remplissant des fonctions politiques et militaires chez les Cosaques et chez les haïdamaks.
4 Emmanuel Debono, « La régénération de l’identité juive par la lutte contre l’antisémitisme dans les années 30 » dans Les cahiers du judaïsme, 2008, n°24.
5 Samuel Schwartzbard, Mémoires d’un anarchiste juif, présentées et préfacées par Michel Herman, éditions Syllepse, mars 2010, p 255.
6 Ibid.
7 Cité par Emmnuel Debono dans Les cahiers du judaïsme, 2008, n°24.

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