Les hommes en noir de Sofia

À Sofia, en février dernier, se déroulait la « Marche de Lukov », organisée depuis près de vingt ans par l’Union nationale bulgare – Edelweiss (BNUE) et qui commémore la mémoire d’un ministre de la Défense des années 1930, pro-Nazi, assassiné par des résistants communiste en 1943. La journaliste Emmy Barouh, auteur de plusieurs livres sur l’histoire des Juifs Bulgares et sur la mémoire de la Shoah dans son pays, était ce soir-là, pour K., dans les rues de Sofia: elle revient pour nous sur l’histoire et l’actualité de ce rendez-vous où la fine fleur de la mouvance néo-nazie européenne aime chaque année se retrouver.

 

Marche de Lukov, Sofia, février 2021 © Phelia Barouh

 

Ils sont habillés en noir. Ils marchent en formation serrée. Sans leurs torches enflammées, ils ressembleraient à un bataillon de parachutistes. Le claquement de leurs bottes – bruyantes même dans les rues enneigées de Sofia en février – ressemble à une musique de défilé militaire dissonante. Ils ont un commandant qui crie des ordres à l’aide d’un mégaphone. Les mêmes slogans sont scandés encore et encore. Dans l’air résonnent des variations sur le thème de « la Bulgarie pour les Bulgares ! » et le nom d’un général est répété : Hristo Lukov.

Ministre de la guerre entre 1935 et 1938, Lukov a démissionné du gouvernement avant de se retirer de l’armée pour rejoindre en 1940 l’Union des Légions nationales bulgares. C’est à partir de cette année, selon l’historien Stefan Detchev, que l’Union a commencé à toujours plus revendiquer l’existence de « Bulgares purs » opposés aux « Non-Chrétiens et aux Non-Bulgares », à critiquer « l’aliénation étrangère » et « la mise en esclavage du pays par la ploutocratie », à maudire « les capitalistes prédateurs, judéo-maçons et bolcheviks qui dirigent la Bulgarie » et, bien sûr, « les Juifs vils et perfides [qui] corrompent le corps bulgare ». Lukov est devenu le leader de l’Union des légionnaires en 1942. Il a été assassiné le 13 février 1943, sur ordre du parti communiste clandestin de l’époque, afin d’éviter « que le gouvernement de la Bulgarie soit repris par des forces favorables à des liens avec le Troisième Reich encore plus étroits » explique Stefan Detchev.

Hristo Lukov… Telle est donc la personnalité historique autour de laquelle, depuis 2003, se rassemblent à Sofia des personnes qui, pour la plupart d’entre elles, ne savent rien de sa vie et du programme politique de l’organisation qu’il dirigeait pendant la Seconde Guerre mondiale. Ceux qui se regroupent autour de son nom sont jeunes. La majorité d’entre eux sont nés après la chute du mur de Berlin et il est difficile de dire comment on leur a enseigné l’histoire à l’école. Ils vivent dans un pays qui n’a pas encore reconsidéré son passé et où les concepts de « gauche » et « droite » ne signifient pas grand-chose. La mémoire nationale, sans cesse utilisée à des fins politiques, s’est transformée en un terrain de lutte qui divise le public. Selon les manifestants et les organisateurs de la Marche de Lukov – l’Union nationale bulgare Edelweiss (BNUE), une organisation à structure paramilitaire dont les membres s’habillent en uniformes lors de leurs actions publiques – leur général de référence est un héros national bulgare qui doit être honoré et respecté.

Parade aux flambeaux dans les rues de Sofia

La première marche de Lukov, organisée en 2003, a réuni 15 personnes. Personne n’aurait alors pu deviner que 18 ans plus tard, leur nombre dépasserait les 2 000. Et cela d’autant plus dans un pays où il n’y a pas eu de pogroms antisémites pendant la Seconde Guerre mondiale ; où l’histoire des Juifs bulgares sauvés de leur déportation programmée vers les camps de la mort nazis a été pendant des années le cliché le plus exploité pour promouvoir l’image internationale de la Bulgarie. Le fait est qu’elle s’est avérée être le seul pays allié aux nazis pendant la Seconde Guerre mondiale dont la population juive n’a pas disparu ; elle a même augmenté de plus de 3 000 personnes… Il est cependant tout aussi vrai que sur les 50 000 Juifs bulgares qui ont survécu, 45 000 ont choisi d’émigrer en Israel après sa création. Ils portent la Bulgarie dans leur cœur, chérissent sa mémoire et auraient bien du mal à croire que les discours de haine qui traversent la Marche de Lukov puissent être aujourd’hui entendus dans leur patrie d’origine. Parmi ceux qui sont restés en Bulgarie, ils sont nombreux à dire qu’il y a davantage de cas d’antisémitisme aujourd’hui qu’à l’époque de leurs grands-parents. Les organisateurs de la Marche de Lukov sont sans aucun doute l’une des sources abondantes qui rend possible ce genre de pensées. Selon Dzheyhan Ibryamov, un député bulgare du Mouvement pour les droits et les libertés (DPS), la manifestation organisée par l’Union nationale bulgare Edelweiss est calquée sur les défilés aux flambeaux nazis qui ont eu lieu pendant la Nuit de Cristal en Allemagne nazie et la tâche des jeunes hommes vêtus de noir est, comme en 1933, de semer la peur et de faire preuve de force.

Diverses organisations ont réagi contre cette commémoration du général Lukov – certaines timidement, mais d’autres plus vigoureusement. Les appels à l’interdiction lancés par les militants des droits de l’homme, les organisations juives ainsi que toutes les lettres adressées à la maire de Sofia, Yordanka Fandakova, demandant l’annulation de la procession néonazie, remontent à sa toute première édition. Les mobilisations n’ont jamais cessé. En novembre 2017, par exemple, l’Organisation des Juifs de Bulgarie « Shalom » et le Congrès juif mondial ont lancé une pétition contre la Marche et le « défilé des fascistes bulgares », laquelle devait cette année-là se tenir pendant la présidence bulgare du Conseil de l’Union européenne. En dépit de ces protestations répétées adressées aux autorités pour qu’elles prennent des mesures, les partisans des légionnaires d’antan parviennent toujours à se réunir pour écouter les discours de leurs leaders.

Marche de Lukov, Sofia, février 2021 © Phelia Barouh

L’année dernière, pour la première fois de son histoire, la Marche de Lukov n’a pas eu lieu. Mais après avoir été interdite par la municipalité de Sofia, un rassemblement a quand même été autorisé devant l’ancienne maison du général. L’interdiction a fait l’objet d’un appel et a été annulée par un tribunal. Il en a été presque de même cette année : en raison de procédures administratives et de délais de réaction dépassés, et malgré l’avis de la municipalité, la marche a été fragmentée en plusieurs groupes et tenue sous un contrôle accru de la police.

Désormais, c’est aussi le ministère public qui demande au tribunal de la ville de Sofia de radier l’Union nationale bulgare Edelweiss pour avoir organisé des actions anticonstitutionnelles et propagé un discours de haine. « Au cours des dix dernières années, l’association a organisé des actions qui contreviennent à l’article 44 (2) de la Constitution de la République de Bulgarie, qui interdit les organisations dont l’activité […] incite à l’inimitié raciale, nationale, ethnique ou religieuse, et porte atteinte aux droits et libertés des citoyens, ainsi que les organisations qui mettent en place des structures clandestines ou paramilitaires, ou qui cherchent à atteindre leurs objectifs par la violence » justifie le ministère public qui précise que son enquête « a révélé de nombreuses déclarations publiques de membres de la direction et d’activistes de la BNU Edelweiss incitant à la violence et propageant une haine fondée sur la race, l’ethnicité, la religion, le sexe, la propagande antisémite… » Malgré cela, le 18 février 2021, jour même où la Commission européenne a envoyé une lettre de mise en demeure à la Bulgarie pour ne pas avoir correctement suivi les règles de l’UE en matière de lutte contre le racisme et la xénophobie au moyen du droit pénal, le tribunal de la ville de Sofia a rejeté la requête du ministère public visant une fois de plus à interdire l’organisation de la Marche de Lukov.

« Nos nations, Notre Europe »

« Honorer ledit héros national bulgare » est une occasion en or pour permettre le rassemblement d’organisations interdites dans différents pays d’Europe. La Marche de Lukov accueille en effet des organisations néo-nazies de Roumanie, d’Espagne, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie… Elle est désormais une tradition transeuropéenne où se rencontrent des hommes qui sont aussi bien des supporters de football que des skinheads, des militants fanatiques d’extrême droite que des individus confus à la recherche de leur identité. Autant d’hommes et de femmes qui viennent à Sofia mais sauraient difficilement placer la Bulgarie sur la carte de l’Europe. L’année dernière, la police allemande a empêché neuf extrémistes d’extrême droite de monter à bord d’un avion qui les emmenaient vers Sofia où, comme l’a rapporté le quotidien allemand Die Zeit, ils avaient l’intention de participer à la Marche de Lukov. D’ailleurs, l’un des orateurs habituels du rassemblement annuel en Bulgarie est Christoph Drewer, personnalité notoire qui se trouve au centre des organisations néo-nazies paramilitaires en Allemagne et surveillé par les services de sécurité depuis des années. Il a déjà été condamné à 13 mois de prison pour discours de haine et incitation à la violence contre des personnes d’une autre ethnie et d’une autre religion.

Pour souligner la dimension internationale de l’activité de l’Union nationale bulgare Edelweiss, il faut rappeler qu’il y a presque deux ans, cette organisation a accueilli une réunion internationale pour que, le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler, soit fondée une alliance – avec le parti Die Rechte, (Allemagne), le mouvement Les Nationalistes (France), Légió Hungária (Hongrie), Národní a sociální fronta (République tchèque), et Szturm (Pologne) – appelée « Forteresse Europe ». Leur devise : « Nos nations, Notre Europe ».

Il y a quelques années encore, des partis bulgares – dont certains sont actuellement des partenaires de la coalition au pouvoir – partageaient les mêmes vues que les organisateurs de la Marche de Lukov. L’un d’eux est le VMRO (Organisation révolutionnaire macédonienne interne). Il faut dire que selon son leader et actuel ministre de la défense, Krasimir Karakachanov, le général Lukov est « la bannière de l’anticommunisme [et]  il est absurde de déclarer l’Union des légions bulgares une organisation nazie ». Mais Karakachanov n’est pas le seul représentant de l’élite politique au pouvoir dont les déclarations publiques sont, du point de vue des normes démocratiques, pimentées de revendications controversées de cet ordre. La rhétorique nationaliste a gagné du terrain en Bulgarie. Et au plus haut niveau d’ailleurs. S’exprimant au Parlement en 2015, Valeri Simeonov, le vice-président sortant de l’Assemblée nationale, a qualifié les Tsiganes d’ « anthropoïdes féroces » et leurs épouses de « femmes aux instincts de salopes errantes ».

Une autre figure de l’extrême droite bulgare – Volen Siderov, chef du parti Ataka, est l’auteur de livres explicitement antisémites : Le pouvoir de Mammon (2004) et Le boomerang du mal (2002). Dans ce dernier Siderov affirme que les « fameuses » chambres à gaz ont été fabriquées. Selon lui, la Shoah est un mensonge dont les Juifs ont grandement bénéficié. Après que la Cour européenne des droits de l’homme, en février dernier, ait condamné la Bulgarie pour avoir ignoré le négationnisme et l’antisémitisme dont les déclarations publiques de Siderov faisaient preuves, les tribunaux bulgares ont estimé que ses propos prononcés il y a quinze ans, lorsqu’il a été élu député pour la première fois, n’étaient pas discriminatoires.

Cette année, Volen Siderov n’a pas participé à la Marche de Lukov. Au sein de l’élite politique actuelle, on est désormais prudent. Aucun autre événement propre à la Bulgarie contemporaine n’est comme lui susceptible de déclencher une vague massive de critiques venant de l’étranger – et émanant aussi bien des organisations juives que des ambassades. Cette année, les partis de gauche et de droite ont exigé l’annulation du rassemblement. Il a cependant eu lieu. Une pancarte à l’avant du cortège indiquait : « Nous ne capitulons pas ».

Marche de Lukov, Sofia, février 2021 © Phelia Barouh

Chaque année, le jour même où des garçons et des filles vêtus de noir marchent sinistrement et de manière menaçante en scandant « La Bulgarie pour les Bulgares », leurs torches allumées à la main ou leur bras levés faisant un salut nazi, un autre groupe de personnes – moins nombreux – manifeste également dans les rues de Sofia. Parmi eux se trouvent des membres d’une organisation qui se définit comme « un groupe de personnes aux idées essentiellement anarchistes et anti-autoritaires qui s’opposent aux partis, structures et organisations traditionnels », ainsi que des membres de partis et organisations de gauche, de mouvements civiques et de défense des droits de l’homme, des professeurs d’université et des militants. Leur slogan : « Pas de nazis dans nos rues ».


Emmy Barouh

 

Journaliste indépendante, commissaire d’expositions et documentaristes Emmy Barouh est l’auteure de Les Juifs dans les terres bulgares. Mémoire ancestrale et destin historique, (Ed. IMIR, Sofia, 2001), Au-delà des utopies: la Bulgarie, les Balkans et l’Europe – Visions pour le futur (Ed. Deutsche Welle, 2002), Histoire et Mémoire – la Bulgarie face à la Shoah (Ed. OSF, 2003). Actuellement elle préside la Fondation FotoFabrika (www.fotofabrika.org), anime l’émission « Faits et Fixions » à la Radio Nationale et poursuit des recherches sur les survivants de la Shoah.

Soutenez-nous !

Le site fonctionne grâce à vos dons, vous pouvez nous aider
Faire un don

Avec le soutien de :

Merci au bureau de Paris de la Fondation Heinrich Böll pour leur coopération dans la conception du site de la revue.

Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.