Krawuri : ma troisième pièce d’identité

 

 

Ruben et Litzy Honigmann devant le Belvédère de Vienne en 1989 © Ruben Honigmann

 

Arrivé en France à l’âge d’un an, j’ai attendu 37 ans pour devenir français. De mon Allemagne natale je ne connaissais rien, ma germanité était toute virtuelle, réduite à une langue et un passeport. La crainte de rompre le cordon ombilical avec l’histoire de mes parents, ces « derniers juifs allemands », me paralysait dans la démarche de la naturalisation française. Il a fallu que j’aie des enfants, que je les entende me répondre en allemand, que je voie notre lambeau d’identité judéo-allemande se perpétuer sous mes yeux pour que je puisse faire ce qui allait pourtant de soi et que je différais depuis si longtemps.

La procédure fut expéditive et je reçus mon acte de naissance français (comme dans le judaïsme, le néo-français est un nouveau-né) six mois seulement après avoir entamé ma démarche de naturalisation. Trois jours plus tard, le binational que je venais de devenir était à nouveau saisi de bougeotte identitaire et je me mis en contact avec l’ambassade d’Autriche à Paris. Depuis 2019, l’Autriche, comme l’Allemagne, permet aux descendants des victimes du nazisme de récupérer la nationalité dont leur ancêtre a été déchu. Ce qui est mon cas. Symboliquement, le candidat ne devient donc pas autrichien, il ne fait que récupérer une nationalité qui n’aurait jamais dû lui être retirée comme si, de façon uchronique, il n’avait dans le fond jamais cessé d’en être le possesseur. Une législation qui aboutit à un renversement ironique de l’histoire : ces mêmes juifs que l’Europe a voulu supprimer se retrouvent être ceux qui peuvent aujourd’hui cumuler le plus grand nombre de nationalités européennes, au nom précisément de ce crime.

Je possédais déjà deux nationalités, allemande et française, mais quelque chose d’irrépressible me poussait donc à en acquérir une troisième. Un mouvement de balancier me dictait de compenser ma naturalisation française par l’obtention d’une nouvelle nationalité « étrangère ». Pour parachever mon équation identitaire, il fallait donc que j’ajoute un  « ailleurs  » à l’ « ici » dans lequel je venais de m’ancrer administrativement. Devenir officiellement français signifiait que j’acceptais désormais pleinement d’appartenir au pays où je vivais, de faire corps avec lui et de m’y enliser potentiellement et cette perspective suscitait chez moi une insurrection intérieure venue de loin – plus précisément de Vienne où est née et morte ma grand-mère maternelle.

Elle s’appelait Alice à l’état-civil mais tout le monde l’appelait Litzy. Née Kolmann, elle a d’abord épousé un dénommé Friedmann, dont on sait seulement qu’il était sioniste. L’aristocrate anglais Kim Philby, qu’elle avait converti au communisme et qui deviendra ensuite l’agent-double mondialement connu, fut son second mari[1]. Et enfin, vint mon grand-père, Georg Honigmann dont elle finit aussi par divorcer.

Litzy Honigmann, circa 1930  © Ruben Honigmann

Je réduisais au seul « Oma » (le « mamie » allemand), cette succession de noms, ce palimpseste conjugal et social, qui traduisait sa fragmentation, sa dispersion identitaire et me donnait le tournis.

Sa tombe, située dans le cimetière juif de Vienne est d’un dénuement extrême. On y lit uniquement son dernier nom, Honigmann, ses dates de naissance et de mort (1910-1991) et la formule traditionnelle hébraïque qui souhaite que l’âme du défunt soit reliée à l’assemblage des vivants, ce à quoi ma démarche auprès de l’ambassade d’Autriche donnait chair – ou au moins papier.

Je n’ai connu ma grand-mère que durant les huit premières années de ma vie. Lorsque mes parents ont quitté Berlin-Est pour Strasbourg, en 1984, elle a pour sa part quitté la RDA où elle s’était établie après son exil à Londres durant la guerre, pour retourner vivre dans sa Vienne natale, à portée de train de sa fille unique, de son gendre et de ses deux petits-enfants. Celle qui n’avait jamais eu d’autre famille que le Parti ni d’autre moteur que « la cause » liquidait donc 60 ans d’engagement communiste en 48 heures pour que nous puissions continuer à vivre dans le même monde, à l’Ouest donc. Nous nous rendions visite cinq-six fois par an. Le Mozart, train qui reliait alors Paris à Vienne via Strasbourg, nous conduisait à elle en huit heures.

Les voyages à Vienne constituaient une pièce décisive dans mon puzzle psychique intérieur. Je me représentais l’Autriche comme l’Allemagne sans le nazisme et Vienne comme Berlin sans le mur. Le chainon manquant susceptible de trianguler la quadrature du cercle de l’identité judéo-allemande et de sa déchirure si béante. On pouvait donc être légitimement juif et germanophone, cela s’appelait l’Autriche.

Quelques flashs cristallisent les souvenirs que je conserve des séjours chez Oma Litzy.  Il y a d’abord, comme pour tout un chacun, la mémoire alimentaire et gustative : les Mozartkugeln, boules de massepain enrobées de chocolat et les Manner Schnitten, sortes de gaufrettes dites « napolitaines » qui rappellent la méridionalité de l’Autriche où l’Italie n’est jamais loin.

Il y a aussi le souvenir auditif des ch allemands que ma grand-mère prononçait ‘h. Pour Kirche (l’église) elle disait donc Kir’he et elle appelait bar’hess nos barchess du Chabat (les pains tressés que 99% des juifs appellent aujourd’hui des ‘halot).

Surtout, j’avais lors de ces voyages rituels une obsession : j’insistais toujours pour que mes parents m’accompagnent au Musée de l’armée, le Heeresmuseum. Je ne sais plus du tout comment y était exposée la partie inavouable de l’histoire de l’armée autrichienne, son incorporation à la Wehrmacht – ni si même elle y était évoquée. Mais je me souviens de mon attirance pour cet endroit Je crois qu’il exprimait le réconfort paradoxal d’être dans un lieu qui, certes, rappelait la guerre, mais encadrée par des règles, et respectant un minimum de symétrie entre belligérants. Le contraire donc du massacre d’une foule d’innocents qui ne représentait de menace pour personne par des hordes de soldats. Placer la guerre dans un musée, cela signifiait aussi la reléguer dans le passé, comme un objet inactuel. Au temps de ces voyages la guerre était encore froide (Vienne était la plaque-tournante des pourparlers américano-soviétiques), dans ce musée elle devenait fossile.

J’ignorais bien sûr qu’Hitler, comme Eichmann et comme tant d’autres grands nazis étaient Autrichiens, que l’Anschluss avait été accueilli avec un enthousiasme populaire proche de l’extase collective par l’écrasante majorité de la population, et que les juifs y furent maltraités, humiliés, dénoncés et assassinés par leurs voisins de paliers, collègues et amis de la même manière qu’en Allemagne. Je ne savais pas non plus que ces mêmes Autrichiens avaient réussi l’exceptionnelle prouesse, après-guerre, de se faire passer pour un pays victime, s’exonérant ainsi tranquillement du travail de repentance tant loué chez le voisin allemand.

Je ne savais pas non plus combien l’antisémitisme pouvait être profondément, consubstantiellement enraciné parmi les Autrichiens. La conception du juif comme un métèque éternellement inassimilable trouve son expression la plus aboutie dans un documentaire intitulé Watermarks (2004), consacré aux championnes de natation du club de sport Hakoa’h Vienna, fondé en 1909 en réaction au rejet systématique des athlètes juifs des clubs de sport « aryens ». Les nageuses d’Hakoa’h dominaient les compétitions nationales, au grand dam des nazis qui fermèrent le club lors de l’Anschluss. Les championnes purent fuir aux Etats-Unis et le réalisateur Yaron Zilbermann suit leur émouvant voyage de retrouvailles à Vienne 65 ans plus tard. C’est dans le taxi qui récupère l’une des ex-nageuse à l’aéroport que se produit une scène ahurissante du film : le chauffeur lui demande benoîtement pourquoi elle a quitté le pays en 1938. Elle répond qu’elle était considérée comme une sous-citoyenne et il lui rétorque – sans malveillance aucune –, qu’elle n’était donc pas vraiment autrichienne. Abasourdie, celle qui vient de reposer les pieds « chez elle » au terme d’une vie en exil réplique que c’était la conception des nazis et que sa famille avait vécu depuis 500 ans. Et le chauffeur d’enfoncer le clou :  « Oui, mais quand même, vous n’étiez pas vraiment d’ici ». Une continuité de la pensée nazie « Blut und boden[2] » s’exprimait avec bonhommie et sans la moindre mauvaise conscience, laissant l’exilée sur-le-retour hagarde et le spectateur saisi d’une sensation d’impuissance et de désespoir absolu.

Adulte, j’ai toutefois trouvé curieux qu’en France l’Autriche fasse l’objet d’une détestation encore plus grande que l’Allemagne. Comme si les petites mains, les opportunistes du permis de massacrer, les nazis de deuxième catégorie étaient pires que les concepteurs du crime. Un trouble dans la hiérarchie de la haine que je me surprends moi-même à éprouver à l’égard des « auxiliaires » roumains, lituaniens ou ukrainiens que l’on voit dans les rares clichés des massacres à ciel ouvert des Einsatzgruppen.
Faut-il y voir une ruse mentale qui permet de maintenir le crime à distance, en jetant son désir de vengeance, sa rancune sur les seconds couteaux plutôt que sur les maîtres d’œuvre ?

Litzy Honigmann photographiée par Edith Tudor-Hart, Londres 1940.

Chez ma grand-mère nous retrouvions aussi son cercle d’amis proches, des bourgeois juifs qui nous tenaient lieu de famille de cœur. Je les considérais comme des grands-oncles et tantes, ils s’appelaient Löw-Baer, Spitz ou Smolka, nous couvraient de cadeaux mon frère et moi, possédaient des gouvernantes et parlaient cet allemand particulier et si mélodieux à mes oreilles qu’est le viennois. Bien sûr, ils étaient tous juifs et pour eux comme pour ma grand-mère, il allait autant de soi de ne pratiquer aucune règle du judaïsme que de ne fréquenter que des juifs. Ils fêtaient Noël et mangeaient du cochon alors que nous faisions Chabat et mangions cacher mais le gouffre entre leur athéisme et notre mode de vie plutôt orthodoxe était si grand qu’il ne pouvait même pas donner lieu à des frictions. L’assimilation puis le communisme et Auschwitz avaient fait de la religion un non-sujet. Ils ne vivaient ni avec ni contre Dieu, juste sans Dieu. Être juif était un fait, aussi évident que ténu, suspendu à un fil invisible mais suffisamment épais pour que mes parents s’en emparent et l’étoffent à leur manière.

Pour moi, ils étaient juifs par le simple fait qu’ils parlaient allemand, LE critère décisif de judéité à mes yeux d’enfant. A telle enseigne qu’à la synagogue de Strasbourg que nous fréquentions , au sein de la Yechiva des Étudiants, il m’est arrivé de demander à mon père si le maître des lieux, le Rav Eliahou Abitbol, était vraiment juif étant donné qu’il ne parlait pas allemand. Par un détour de l’histoire du judaïsme d’après-guerre, il se trouve que ce natif de Marrakech avait appris son Talmud en yiddish auprès des plus grands maîtres en Israël. Il put donc me dire, dans son yiddish à l’accent marocain, que lui aussi parlait bien sûr allemand. Voilà qui me rassurait !

Ma grand-mère viennoise, en revanche, ne parlait bien sûr pas un mot de yiddish, à l’exception d’une seule expression : « goyim nachess », littéralement « des amusements de goys » – c’est-à-dire le sport, la beuverie ou les jeux de hasard – expression qu’elle employait parfois pour tracer une ligne de démarcation entre « eux » et « nous » ce qui revenait à dire entre les gens civilisés (les juifs donc) et les sauvages.

Ma grand-mère était si peu religieuse qu’il m’a fallu attendre son enterrement pour que je réalise qu’elle était « juive comme nous » c’est-à-dire « devant Dieu ». Sur le coup j’ai même trouvé incongru qu’un rabbin prononce des prières au cimetière. Une bizarrerie qui s’est traduite dans mon esprit par un télescopage sémantique au cours de la cérémonie religieuse qui suivit à la synagogue : le rabbin de Vienne (Wien) fit une prière sur le vin (Wein) que mon père m’incita à goûter, mais je compris à tort qu’il voulait que je pleure (Weinen), ce que je trouvais surfait et en complet décalage avec l’esprit de distinction viennoise qui caractérisait ma grand-mère.

Je compris plus tard ce que mon lapsus auditif révélait : si j’ai entendu une injonction à pleurer c’est parce que la mort de ma grand-mère actait la coupure irréversible avec la sphère germanophone. Le deuil qu’il s’agissait de faire portait désormais sur cet « espace mental vital » que constituait l’Autriche, troisième terme du triangle identitaire et pierre de touche sur laquelle reposait mon échafaudage psychique.

Du viennois de ma grand-mère il ne reste qu’un seul mot que j’utilise au quotidien, avec ma femme juive française d’origine alsaco-tunisienne et mes enfants juifs parisiens germanophones. Dans notre appartement il y a une pièce que nous appelons le Krawuri (prononcé kravouri). Une onomatopée qui en Autriche désigne le bazar, le joyeux désordre, ce que l’hébreu a emprunté au russe avec son balagan. Bref, à la maison c’est la pièce fourre-tout où l’on range les choses qu’on ne sait pas où ranger.

Le Krawuri, cette pièce sans identité mais qui permet aux autres d’être habitables.


Ruben Honigmann

Notes

1 Cette histoire a été racontée par ma mère, Barbara Honigmann, dans Ein Kapitel aus meinem Leben, Hanser, 2004. Traduction française : L’agent recruteur, Denoël, 2008.
2  »Sang et sol » du nom de l’idéologie qui a constitué le ferment du racisme nazi.

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