# 211 / Edito

Que peut l’individu face à une réalité sociale toujours plus complexe ? C’est la question qui, alors que notre monde connaît des bouleversements drastiques, ne peut manquer de se poser à chacun de nous. Toutefois, qu’elle doive se poser n’implique pas qu’elle le soit bien, et encore moins qu’une réponse satisfaisante y soit apportée. C’est ce que démontre le sentiment d’impuissance sévissant actuellement dans nos démocraties, qui sert de terreau fertile à la promesse populiste d’une reprise de contrôle sur la réalité, via sa simplification outrancière. Mais c’est aussi ce qui se trouve illustré par deux mythes modernes, un classique et un pop, analysés par la philosophe Julia Christ. Dans le Faust de Goethe et dans la série Breaking Bad, il est question de la tentation d’une sortie de l’impuissance par un passage à l’acte démiurgique dont le versant destructeur est toujours porté au passif d’un diable étrangement enjuivé. Comment contrer cette pente désastreuse de la modernité, qui semble inévitablement unir la pensée et les juifs dans une communauté de destin sacrifiée ? Seules des sciences sociales renouant avec leur impulsion d’origine pourraient empêcher notre débâcle politique : en produisant une interprétation du monde permettant sa transformation effective, pas sa négation dans la jouissance.

Si le sentiment d’impuissance résulte d’une mauvaise description de la situation dans laquelle on se trouve plongé, un diagnostic efficace ouvre le champ des possibles pour l’action réfléchie. L’interview de la militante féministe israélienne Hadas Ragolsky que nous publions cette semaine, alors que la contestation du gouvernement de Netanyahu bat son plein dans les rues israéliennes, pourrait à cet égard avoir un effet salutaire. Espérons-le. S’y donnent en effet à lire les enjeux décisifs auxquels se trouve actuellement confrontée la démocratie israélienne, dans un rapport de force politique qui décidera de l’avenir du pays. À ces enjeux, les juifs de la diaspora ne sauraient rester indifférents, pas plus qu’ils ne peuvent se contenter de prendre position du bout des lèvres. L’appel vibrant lancé par Ragolsky est là pour nous le rappeler : « Les juifs d’Europe pourraient bien être les derniers soutiens d’un Israël démocratique ».

« Aujourd’hui, je ne me sens que juif » déclare Daniel Cohn-Bendit, à l’occasion de la parution de son livre Souvenirs d’un apatride, aux éditions Flammarion. Nous republions donc l’entretien qu’il nous avait accordé en décembre dernier. Il se disait alors « être juif sans être, tout en étant juif sans l’être ». Notons qu’en quelques mois, il a pris de l’assurance…

Dans un monde où l’impuissance collective ébranle les démocraties et nourrit les populismes, le recours au « passage à l’acte » devient tentant. Faust, le personnage emblématique de Goethe, et Walter White, le héros de Breaking Bad, incarnent cette fuite en avant : lorsque la compréhension échoue, la destruction et la refondation s’imposent. Mais dans ces récits de la puissance retrouvée, une figure juive surgit souvent en filigrane, accompagnant l’élan destructeur ou endossant la faute. Dans les moments où la modernité craque, que devient alors la minorité juive, se demande la philosophe Julia Christ ? Alors que nos sociétés écoutent les sirènes des solutions immédiates, elle rappelle que seule une solidarité patiemment construite peut protéger les minorités de la tyrannie du désir majoritaire.

Hadas Ragolsky, ancienne journaliste, activiste et fondatrice du mouvement Women in Red, a rencontré K. à deux reprises : la première fois dans son bureau à la mairie de Tel-Aviv en juin 2024, et la seconde il y a quelques jours. Lors de cette dernière rencontre, elle a évoqué les attaques répétées contre la démocratie, la résistance de l’opposition, et les droits des femmes, tandis qu’une partie de la société israélienne manifeste contre les actions controversées du gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Elle a notamment lancé un appel vibrant à la diaspora pour qu’elle soutienne les mouvements de protestation.

Daniel Cohn-Bendit développe sa position résolument critique du gouvernement israélien et en faveur de la reconnaissance d’un État palestinien. Dans cet entretien, Julia Christ et Danny Trom l’interrogent sur son judaïsme, son rapport au sionisme, sur la manière dont il perçoit les mouvements pro-palestiniens et le BDS, mais aussi sur l’Europe et les populismes…

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Merci au mahJ de nous permettre d’utiliser sa photothèque, avec le voyage visuel dans l’histoire du judaïsme qu’elle rend possible.

La revue a reçu le soutien de la bourse d’émergence du ministère de la culture.