Que peut l’individu face à une réalité sociale toujours plus complexe ? C’est la question qui, alors que notre monde connaît des bouleversements drastiques, ne peut manquer de se poser à chacun de nous. Toutefois, qu’elle doive se poser n’implique pas qu’elle le soit bien, et encore moins qu’une réponse satisfaisante y soit apportée. C’est ce que démontre le sentiment d’impuissance sévissant actuellement dans nos démocraties, qui sert de terreau fertile à la promesse populiste d’une reprise de contrôle sur la réalité, via sa simplification outrancière. Mais c’est aussi ce qui se trouve illustré par deux mythes modernes, un classique et un pop, analysés par la philosophe Julia Christ. Dans le Faust de Goethe et dans la série Breaking Bad, il est question de la tentation d’une sortie de l’impuissance par un passage à l’acte démiurgique dont le versant destructeur est toujours porté au passif d’un diable étrangement enjuivé. Comment contrer cette pente désastreuse de la modernité, qui semble inévitablement unir la pensée et les juifs dans une communauté de destin sacrifiée ? Seules des sciences sociales renouant avec leur impulsion d’origine pourraient empêcher notre débâcle politique : en produisant une interprétation du monde permettant sa transformation effective, pas sa négation dans la jouissance.
Si le sentiment d’impuissance résulte d’une mauvaise description de la situation dans laquelle on se trouve plongé, un diagnostic efficace ouvre le champ des possibles pour l’action réfléchie. L’interview de la militante féministe israélienne Hadas Ragolsky que nous publions cette semaine, alors que la contestation du gouvernement de Netanyahu bat son plein dans les rues israéliennes, pourrait à cet égard avoir un effet salutaire. Espérons-le. S’y donnent en effet à lire les enjeux décisifs auxquels se trouve actuellement confrontée la démocratie israélienne, dans un rapport de force politique qui décidera de l’avenir du pays. À ces enjeux, les juifs de la diaspora ne sauraient rester indifférents, pas plus qu’ils ne peuvent se contenter de prendre position du bout des lèvres. L’appel vibrant lancé par Ragolsky est là pour nous le rappeler : « Les juifs d’Europe pourraient bien être les derniers soutiens d’un Israël démocratique ».
« Aujourd’hui, je ne me sens que juif » déclare Daniel Cohn-Bendit, à l’occasion de la parution de son livre Souvenirs d’un apatride, aux éditions Flammarion. Nous republions donc l’entretien qu’il nous avait accordé en décembre dernier. Il se disait alors « être juif sans être, tout en étant juif sans l’être ». Notons qu’en quelques mois, il a pris de l’assurance…