Deux pigeons

Illustration : Shosha Raymond

 

 

Lundi

Lea

Jonas fait une dépression, et ce n’est pas un poisson d’avril.

C’est le médecin qui l’a dit.

Pour je ne sais quelle raison, il a acheté des barres de céréales.

– Tiens, me dit-il en m’en tendant une.

Je la retire de l’emballage en plastique.

– Une dépression, dis-je la bouche pleine.

– Une dépression, répète Jonas.

La cuisine semble rétrécir autour de nous, les murs se rapprocher du centre de la pièce, le plafond descendre sur nos têtes.

Jonas se tient là, une barre au chocolat en main.

Le sol est crasseux, jonché de miettes de pain noir et de pelures d’oignon.

Il pleure, et je lui tiens la main.

Elle me fait l’effet d’une masse étrangère entre les doigts.

Je me mets à penser à du pain pita et à des tomates cerises.

Il me parle de ses parents et de son enfance.

– Eux aussi ont été en camp de concentration, dit-il

Ce n’est pas étonnant qu’il en vienne là, quiconque raisonne comme lui risque d’autoprovoquer une dépression, ou du moins, m’explique-t-il, de participer à sa propre chute.

Je lui réponds que ce n’est pas sa faute.

Il songe à la manière dont sa mère témoignait sa sollicitude, à combien c’était faux.

Le sol de la cuisine est carrelé.

Je ramasse une pelure d’oignon d’un carreau blanc, la jette vers la poubelle à compost.

Il est temps de la vider.

Jonas s’allonge par terre sur le dos.

Pas impossible qu’il ait des restes de nourriture plein les cheveux.

Il se remet à pleurer.

Je lui embrasse la main encore et encore, en larmes, moi aussi, il me semble.

Je me tâte les joues pour vérifier.

Oui, je pleure.

– On a peur, c’est juste qu’on a peur, bredouille Jonas au milieu d’un sanglot.

– Je demande à la mère de Pelle d’emmener Laban chez elle après la gym, dis-je.

Jonas hoche la tête.

Je devrais peut-être chercher sur google comment on explique à un gamin de 12 ans que son père fait une dépression.

– Ça a été à l’auto-école ? me demande Jonas.

J’avais complètement oublié ma matinée, et affirme :

– Oh, ça ira bien.

Jonas s’est endormi par terre dans la cuisine, et je suis sortie sur le balcon.

– Jonas fait une dépression, dis-je.

– Tu ne m’apprends rien, répond Mamyriam dans le combiné.

– Je pensais que ce n’était qu’une phase, toute cette fatigue et toute cette tristesse.

– Ça l’est sans doute, mais tu es au milieu d’une tempête ou quoi ? enchaîne-t-elle.

– Je suis sur le balcon, dis-je, avec le blouson de Jonas sur les épaules, son grand manteau orange avec de la fourrure sur le capuche.

– Tu me fais froid, commente-t-elle.

– Il fait froid.

– Ma pauvre petite Lea, reprend Mamyriam.

– On va s’en sortir, dis-je.

– Bien sûr, mais quand même.

– Ce matin, mon souci le plus important, c’était que j’étais la plus vieille de toute l’auto-école.

– Les autres sont sympas ?

– Je n’y vais pas pour me faire des amis, dis-je à Mamyriam.

Je regarde à travers la porte-fenêtre du balcon.

Jonas est toujours étendu par terre.

J’envisage de le réveiller et de le mettre au lit, mais si je le tire du sommeil, ce n’est pas sûr qu’il arrive à se rendormir.

– Il dort par terre dans la cuisine, dis-je.

– Jonas ? demande Mamyriam.

– Oui.

– Pourquoi ?

J’ignore la question, inspire profondément et tripote la terre fraîche contenue dans la jardinière.

Elle est parfaite pour les graines de thym et de coriandre que j’ai commandées.

– Tu veux venir jeter un coup œil pour voir si certaines affaires t’intéressent ? me demande Mamyriam.

– Jonas est en train de se réveiller, je ferais mieux d’y aller, dis-je.

– OK, à plus tard petite Lea.

Je retire quelque chose d’indéfinissable des cheveux de Jonas.

– Je ne voulais pas te réveiller maintenant que tu dormais enfin, lui dis-je.

Jonas se masse la nuque.

– Je vais me doucher, déclare-t-il.

Internet m’explique que quand un membre de la famille est malade, il vaut mieux le dire aux enfants.

D’après Internet, les enfants remarquent ce genre de choses.

 

Laban

Un bruit sourd me réveille.

Je me précipite vers la fenêtre, quelque chose a foncé dedans.

Je l’ouvre, sors la tête au grand air.

Une tache sombre apparaît sur les pavés de la cour, quatre étages en dessous de ma fenêtre.

J’enfile un short et un sweat, sors de la chambre, traverse le couloir, me faufile hors de l’appartement et descends l’escalier.

Accroupi devant un pigeon mort, j’effleure ses plumes grises et violettes, son bec crochu.

Puis je porte l’oiseau dans l’appartement, le tenant délicatement des deux mains.

Ses plumes me chatouillent les paumes.

– Tu étais où ? me demande ma mère.

– Regarde, lui dis-je en lui montrant le pigeon, il a foncé dans ma fenêtre.

Mon père sort de leur chambre.

Il prend son petit déjeuner.

Il a des poches sous les yeux.

Nous voilà tous les trois autour de l’oiseau, de la fiente sur les mains.

Je vois le reflet de nos visages dans ses yeux noirs.

Trois petits visages, ma mère, mon père et moi.

Pelle et moi, on est dans la même classe, et on fait de la gym ensemble.

On y va tous les deux après l’école.

A la fin du cours, la mère de Pelle vient me voir.

Elle me dit de les suivre chez eux.

– Pourquoi ?

– C’est ta mère qui m’a demandé, et puis c’est sympa, non ?

– Si, dis-je.

Pelle sort une boule de bain enveloppée dans un papier rouge.

– Ca mousse, dit-il en retirant le papier avant de me tendre la boule.

La boule tient pile dans ma paume.

– C’est une bombe de bain, précise Pelle.

Je trouve presque dommage que ces trucs fondent dans la baignoire.

La mère de Pelle entre dans la pièce avec des tartines de confiture dans une assiette.

Le beurre et la confiture ne sont pas parfaitement étalés jusqu’au bord.

Elle met l’assiette sur la lunette rabattue des toilettes.

Une fois qu’elle est repartie, je me déshabille.

Je trempe un orteil dans l’eau.

Elle est chaude, mon orteil devient tout rouge.

Nos tenues de gym lisses et brillantes gisent sur le carrelage.

– Tu y arriveras la prochaine fois, affirme Pelle en me tapotant le bras.

– Peut-être, dis-je et je me vois sprinter vers le cheval, rebondir sur le tremplin, tendre bien les bras, poser les mains à plat sur le cheval.

La figure est parfaite dans ma tête.

Ce n’est pas moi qui m’élance, mais un garçon de ma taille avec la même couleur de cheveux

Pelle se tient en équilibre sur un pied dans la baignoire, une tartine en main.

Il a des poils à l’entrejambe.

Moi, je n’en ai pas encore, par contre, j’en ai deux sous l’aisselle gauche.

Pelle rit dans son sommeil.

C’est angoissant, j’ai l’impression que quelque chose ne va pas.

Je m’imagine que maman est tombée du balcon.

Peut-être qu’elle était sortie passer un coup de fil, peut-être que le vent l’a emportée et que maintenant, elle est morte, écrasée sur le goudron.

Je me dépêche de sortir de la chambre de Pelle réveiller sa mère en pleine nuit, c’est un peu la honte.

– Je voudrais rentrer chez moi, lui dis-je.

Je n’ajoute rien, garde mon mauvais pressentiment pour moi.

Je hoche la tête.

Nous nous mettons dans la cuisine.

Dans le ronronnement du frigo, elle appelle.

Papa vient me chercher en coccinelle.

Je me sens en sécurité dans cette voiture turquoise.

Il me prend la main, ne la lâche pas en conduisant, jusqu’à ce qu’il doive changer de vitesse.

La chaleur du siège me réchauffe les cuisses.

– Je n’ai pas osé faire de lune salto aujourd’hui.

– C’est quoi ? me demande-t-il en bâillant.

– C’est quand tu mets les deux mains sur le cheval et que tu atterris sur le tapis de l’autre côté, après un salto.

– OK, marmonne papa.

– Donc c’est un saut de lune avec un salto, dis-je.

– Ça l’air dur, commente mon père.

– Faut que je sache le faire avant la compète de juin.

– Tu vas y arriver.

La coccinelle se glisse sur l’allée menant à notre immeuble.

– Tu as fait des farces aujourd’hui ?

– Non, répond papa.

– Pelle m’a convaincu d’en faire une avec lui.

– D’accord

– T’es fâché ?

Ma voix résonne légèrement dans la cage d’escalier.

– Non, répond papa en me souriant, juste fatigué.

 

Jonas

Me voilà seul à la maison avec un pigeon mort.

Il est là, sur un morceau de sopalin au milieu de la table du salon.

Laban veut l’enterrer au parc Frederiksberg Have.

– Tu es où ? dis-je.

– Au bureau, répond Lea au téléphone.

Le bureau, c’est une maison d’édition dont elle s’occupe seule, dans un local au fond d’une cour quelque part à Vesterbro.

Elle publie des revues et des recueils de poésie.

– Tu voulais quelque chose ?

– Nan.

– Tu es allé chez le médecin ?

– Pas encore, dis-je en tripotant le pigeon.

Je regarde le bouclier de David, l’étoile brille dans ma paume.

En levant les yeux, je me rends compte que le médecin est planté devant moi.

– Jonas, déclare-t-il.

– Oui, c’est moi, dis-je.

Je lâche le pendentif accroché à la chaîne que j’ai au cou.

Le médecin me demande comment ça va.

Les mots jaillissent de ma bouche.

Le désagréable sentiment vacillant avec lequel je me réveille le matin.

Les pensées qui affluent.

L’impression d’avoir le visage et le corps engourdis.

Le poids de ma tête.

La mollesse de mes bras.

Le médecin pianote sur le clavier de son ordinateur.

Je n’arrive pas à couper le flot de paroles.

Des mots et des phrases à n’en plus finir.

– Je vous écoute, Jonas, finit par dire le médecin, je vous écoute et je pense que vous avez besoin d’aide.

Je hoche la tête.

– Alors, reprend-il en posant sa main sur mon avant-bras, vos épaules se sont affaissées de cinquante centimètres, vous l’avez remarqué ?

Je me masse légèrement la nuque, irrité par son ton bienveillant.

– J’ai 34 ans, dis-je.

– Vous avez 34 ans, répète-t-il d’un air interrogateur.

– Oui, et vous me parlez comme si j’en avais 9.

– Je suis désolé que vous le preniez comme ça.

– Il m’arrive de me rendre compte tout à coup que je pleure.

– Je vois.

– Genre pour rien.

– D’accord.

– Je me touche les joues comme ça, et je sens qu’elles sont couvertes de larmes.

Le supermarché déborde de gens et de produits du quotidien.

Le sol est collant.

Ca fait ritch-ratch.

J’achète trop de ce qu’on a déjà et pas assez de ce qui nous manque.

Sur le chemin du retour, j’engloutis trois barres de céréales.

Je marche au lieu de prendre le bus.

La derrière barre, je la tends à Lea.

Nous sommes dans la cuisine.

La fatigue me fait l’effet d’un raz de marée qui déferle sur moi avec la force de tout un océan.

Je m’allonge par terre.

La dernière chose que je sens avant de m’endormir, c’est Lea au creux de mon bras.

La première chose que je sens en me réveillant, c’est que j’ai mal au cou et que Lea n’est plus au creux de mon bras.

On fait l’amour.

La dernière fois, c’était il y a plus d’un mois.

Lea est à quatre pattes.

Mon sexe va et vient en elle.

Je me penche sur elle, plaque mon bras sur ses seins, lui embrasse la nuque et lui murmure à l’oreille :

– C’est trop bon.

– Hein ? fait-elle en jetant un coup d’œil dans son dos.

– C’est trop bon.

Quand on a fini, je lui tends le rouleau de papier toilette.

Je me tiens à la fenêtre que je viens d’ouvrir.

Le vent me flatte le visage et le corps.

Je ne porte que le bouclier de David.

Je ne l’enlève jamais.

L’étoile est là, contre ma peau.

Lea se glisse derrière moi, le menton appuyé sur mon épaule.

Les poils de son entrejambe me chatouillent les couilles.

Le portable de Lea sonne.

C’est la mère de Pelle, annonce une voix dans le combiné.

– Je vais le chercher, dis-je.

– Tu es sûr ? répond Lea.

– Oui.

– Moi aussi, je peux y aller.

– En bus ?

– Oui.

– J’y vais, ce sera bien quand tu auras ton permis.

Lea hoche la tête.

 

Mardi

Lea

– Laban, si tu n’enlèves pas ce pigeon de là, je le jette moi-même.

– Tu le jettes ? répète Laban, genre à la poubelle ?

Il me regarde d’un air incrédule.

– Ça n’a rien à faire sur la table à manger.

Laban hoche la tête.

Moi et un attroupement de gamins de 17 ans autour du bureau de la prof de code.

Elle doit signer le carnet de tout le monde.

Je me fraie un chemin jusqu’à son bureau et agite mon carnet devant son visage.

– À mon tour, dis-je.

Elle lève les yeux, s’apprêtant peut-être à rétorquer « patience ».

De forts traits d’eyeliner soulignent son regard.

Je suis plus âgée qu’elle.

Elle signe sans rien dire.

– Lea, c’est ça ? me demande une jeune fille en me tendant mon écharpe.

Je prends l’étoffe.

– Moi, c’est Franciska, poursuit-elle.

– Ah oui, dis-je, comme si j’avais simplement oublié son prénom.

Je me dépêche de sortir.

Le bus est bondé.

– C’est marrant, on va dans la même direction, commente Franciska qui se tient soudain à côté de moi.

J’essaie d’arranger un truc pour le travail sur mon portable.

Franciska veut savoir où je vais.

– Chercher mon fils à l’école.

– Wow, tu as un fils.

– Ouais.

– Moi, je vais voir ma mère, enchaîne-t-elle.

– Sympa, bredouillé-je.

Mon téléphone s’éteint, plus de batterie.

– Ta mère habite où ?

– Elle est dans un hospice.

Je regarde Franciska.

– C’est pas la peine de me fixer comme ça, réagit-elle.

– Pardon.

– Tout le monde me regarde comme ça.

– Ça s’appelle de la compassion, dis-je.

– Peu importe, à plus Lea, conclut-elle avant de descendre.

– Tu m’étouffes Mamy, gémit Laban.

Mamyriam le serre fort contre elle.

Puis elle me pince trois fois la joue.

Laban sort voir les poules.

– Vous lui avez dit ? me demande Mamyriam.

Je secoue la tête.

Les murs de la cuisine sont carrelés de bleu clair et de blanc.

Je gratte une saleté incrustée entre deux carreaux et la jette par terre.

Mamyriam démoule un pain noir qui tombe lourdement sur la planche à découper.

– Qu’est-ce qu’il y a comme perce-neige, dis-je.

Dehors, les bouleaux s’étirent vers le ciel gris.

Œufs durs et tartines de pain noir au hareng.

– Pelle a eu un chien, dit Laban.

– Tant mieux pour lui, répond Mamyriam.

– C’est un bolognese, comme les pâtes.

Laban rit tout en glissant prudemment un demi-œuf dans sa bouche.

– Il s’appelle Peanut, ajoute-t-il.

– Ta mère avait un chien quand elle était petite, déclare Mamyriam en me regardant.

– Papa a dit qu’on pourrait en avoir un, nous aussi, poursuit Laban.

– Ah bon ?

Devant mon étonnement, Laban opine.

– Chouette, répond Mamyriam, les chiens, c’est merveilleux.

– Mon chéri, dis-je, avant de prendre une profonde inspiration.

– J’aimerais bien avoir un colley ou un dalmatien, continue-t-il.

– Laban, intervient Mamyriam.

Elle lui caresse la main.

– Ta mère essaie de te dire quelque chose.

– Que je peux avoir un chien ?

Il m’adresse un sourire enjôleur et bât des cils.

Ils sont aussi longs que ceux de Jonas.

– Je vais voir avec ton père, dis-je.

– Si on prend un dalmatien, on pourrait l’appeler Gollum.

– Comme le Golem de Chełm ? demande Mamyriam.

– Non, répond Laban en la regardant d’un air découragé, comme le personnage du Seigneur des anneaux.

Laban s’affale dans un fauteuil, l’air fatigué, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles.

– On va dans le garage, dis-je en lui faisant signe.

Me voilà dans le garage avec Mamyriam.

Sa tante est morte il y a six mois.

Et elle a disposé ses affaires en petits tas dans la pièce.

– Il y a ça aussi, dit Mamyriam.

J’ai déjà les bras chargés.

Quelques livres, un thermos, une figurine en porcelaine, un bougeoir.

Mamyriam tapote une curieuse construction en métal avec des roues.

– J’ai vu à la télé qu’on pouvait en faire une tiny house.

Elle ignore ce qu’est une tiny house.

 

Laban

Le porridge a goût de brûlé.

Mais avec plein de sucre, le mélange gluant aux airelles devient mangeable.

Je sens que papa me regarde.

Je me tourne vers lui.

Il est assis à son bureau à ne rien faire.

Je me demande si Pelle est déçu que je sois parti de chez lui.

Je lui écris « salut » dans le tchat de Minecraft.

Il me répond direct.

– Laban, si tu n’enlèves pas ce pigeon de là, je le jette moi-même.

Je lève les yeux de mon portable.

Ma mère me fait signe avec sa brosse à dents.

Du dentifrice gicle un peu partout, tandis qu’elle me montre l’oiseau mort.

– Oui oui, dis-je.

Mon sac de gym peut être fixé à mon sac à dos.

Et ma gourde rentre pile dans la poche sur le côté.

J’enfile le tout et prends le pigeon.

Je le laisse à côté d’un arbre dans la cour.

Puis je me dépêche de rejoindre papa qui m’attend rue Viktoriagade.

En traversant vers l’arrêt de bus, il manque de se faire renverser par un vélo.

Je m’excuse auprès du cycliste.

Dans le bus, je tchtate avec Pelle.

Il me dit qu’il m’attend à l’arrêt de bus.

Après les cours, sa mère vient le chercher.

En fait, il veut montrer son chien.

C’est un petit chien blanc qui s’appelle Peanut.

Il aboie et tourne autour de Pelle.

– Vous voulez venir chez moi jouer avec lui ? propose-t-il à moi et d’autres de la classe.

Sofus veut bien.

Agnes et Sebastian ne répondent pas.

– Je ne peux pas aujourd’hui.

Mamy sent bizarre.

Un mélange d’essence et de menthe.

Ma mère est en train de pousser un engin en métal avec des roues dans le jardin de Mamy.

Elle veut qu’on le rapporte à la maison.

Comme c’est hyper lourd, elle finit par demander à Mamy de ne pas le jeter.

– Merci, Mamyriam, dit-elle en lui embrassant la joue.

Je demande à maman ce qu’elle veut faire de ce truc.

Elle secoue légèrement la tête et répond :

– Juste un petit projet personnel.

On rentre dans la maison et on s’installe chacun dans un fauteuil.

Mamy va dans la cuisine.

– Laban, dit maman en posant sur la table basse les affaires qu’elle a trouvées dans le garage.

– Oui, dis-je.

– On peut parler un peu ?

– Je préfèrerais rentrer.

– Ton père, commence-t-elle, il est, euh, il fait une dépression.

– Ah.

– Oui, tu sais ce que c’est ? demande-t-elle.

– Évidemment.

– OK, je me doute que ce n’est pas agréable à entendre.

– Ça va, enfin, c’est triste pour lui.

– Et pour toi, ajoute maman.

– Pourquoi ?

– C’est ton père, et il vaut toujours mieux avoir des parents normaux, qui vont bien.

– Oui, oui, maman, mais maintenant, on peut rentrer ?

– C’est ce que tu veux ?

J’acquiesce.

Mamy apparaît dans la pièce.

Elle savait.

Ça se voit sur son visage.

Ça se sent dans la manière dont elle me serre dans ses bras pour me dire au revoir.

Elles m’agacent toutes les deux.

Dans le bus, je joue à Minecraft.

– Ce sera bien de pouvoir prendre la coccinelle quand tu auras ton permis, dis-je.

– Tu as hâte ? me demande ma mère.

– Oui, c’est ce que je viens de dire.

Elle opine et me regarde d’un air inquiet.

– C’est vrai qu’il est un peu bizarre en ce moment, dis-je.

– Ton père ?

– Il est un peu mou.

– Comment ça ?

– Tu sais, genre fatigué et triste.

Je me penche vers elle.

On est presque aussi grands, tous les deux.

Elle m’attrape la main et la serre fort.

– Ça va, maman, dis-je, je vais bien.

 

Jonas

Sur une échelle de 1 à 10, c’est une belle matinée.

Je me lève avant que mon cerveau se soit vraiment mis en marche.

– ’jour, marmonne Lea.

– Je vais faire le petit-déj, dis-je.

Trois tasses de flocons d’avoine, du lait de riz et de l’eau.

Je saupoudre le tout de graines de lin, d’airelles et de noix de coco.

Puis je vais aux toilettes et me soulage en regardant les dernières infos sur mon portable.

J’entends Lea réveiller Laban.

Le temps que je revienne dans la cuisine, le porridge a commencé à faire des bulles.

C’est train de brûler.

Je me sers un bol, avant de crier à Lea et à Laban qu’il y a du porridge.

Depuis peu, Laban prépare lui-même son casse-croûte pour l’école.

Il mange son porridge tout en beurrant ses tartines, planté à côté de la table.

Il est très méticuleux dans sa manière de faire.

L’épaisseur du pain.

La quantité de garniture.

Je le regarde placer les tartines de pain noir parfaitement beurrées sur du papier sulfurisé ; et les emballer joliment.

Elles ont l’air de bébés emmaillotés.

Laban les glisse délicatement dans sa boîte à pique-nique, puis ajoute un petit récipient contenant des noix et des dattes.

Le porridge refroidit et durcit dans mon bol.

Je fixe mes mails sans comprendre quoi que ce soit du contenu.

Je prends le bus avec Laban.

On ne dit rien, assis côte à côte.

Mon cerveau est comme une boule compacte coincée dans mon crâne.

Le bus est rempli de gens qui vont à l’école et au travail .

– À toute papa, lance Laban.

– À toute, dis-je en le regardant.

Manifestement, 17 minutes se sont écoulées.

– Passe une bonne journée, ajouté-je.

– Toi aussi, répond-il en me tapotant la joue.

Il descend du bus et jette un coup d’œil autour de lui avant de traverser la piste cyclable.

Il rejoint un groupe d’enfants qu’il a l’air de connaître.

Puis il se retourne et me fait signe.

Je lui réponds.

Quand le bus redémarre, je plaque mon front sur la vitre.

Le verre est frais.

Je ferme les yeux.

Mon cerveau vibre à mesure que la vitre tremble.

Je descends du bus et continue à pied jusqu’à la bibliothèque, où je travaille.

– Vous avez un livre à me conseiller ? me demande une femme qui a de la sueur au-dessus de la bouche.

– Ça dépend, qu’est-ce que vous aimez lire ? dis-je.

– Tout un tas de choses différentes, mais plutôt de la littérature, de la fiction.

– Je vois, vous pourriez peut-être me donner quelques écrivains que vous aimez bien.

– Aucun nom ne me vient, là, répond la femme.

– Ah.

– Vous ne pouvez pas me conseiller quelque chose ?

– Non, dis-je.

Je dispose les livres réservés sur une étagère.

Un à la fois.

Ignore un client qui me demande où se trouvent les livres pour enfants.

Lea m’appelle et me demande comment ça va.

– C’est l’enfer, dis-je, et je me mets à pleurer.

– Alors rentre, Jonas, qu’est-ce que tu fais au boulot, tu devrais te mettre en arrêt maladie.

– Tu en as parlé à Mamyriam ?

– Oui, pourquoi ?

– Elle m’a envoyé un message.

Mon portable manque de me glisser des mains tandis que je retire un livre qui n’est pas à sa place.

C’est un bouquin de développement personnel dont on a plein d’exemplaires, mais qui n’est jamais disponible.

– Tu es toujours là, Jonas ? demande Lea.

– Oui, oui.

J’ai envie d’une cigarette, alors que je n’ai pas fumé depuis le lycée.

Quand on a si peu d’envies, je me dis qu’il vaut mieux les suivre lorsqu’elles viennent, quoi que ce soit.

J’achète un paquet de cigarettes et un briquet avec un tigre chez 7eleven.

J’en fume trois sans penser à rien.

Des policiers sont postés devant la synagogue.

Ils me connaissent à la fois parce que je travaille à la bibliothèque et parce que je viens de temps en temps.

– Tout va bien, Jonas ? me demande l’un d’eux en posant sa main sur mon épaule.

Je me détourne légèrement.

Le rabbin me sourit.

– Bonjour, dis-je, ne sachant soudain plus son nom.

Il sourit de tout son visage, l’air vraiment content de me voir.

– Oui oui, ça va, dis-je en hochant la tête.

– Heureux de l’entendre, répond le rabbin.

– Enfin, dis-je sans me lever du banc sur lequel je viens manifestement de m’asseoir, en réalité, je ne vais pas très bien.

– Ah non, répond le rabbin qui, ça me revient, s’appelle Moishe.

– Moishe, dis-je tout haut.

– Oui, répond-il.

– Je vais très mal.

J’écrase ma cigarette par terre.

– Vraiment ?

– Oui.

Un pigeon se pose à côté de moi.

L’oiseau sautille sur le bitume en me regardant.

Moishe me tient l’avant-bras.

Je fixe le pigeon.

– Il arrive qu’on traîne des fardeaux plus lourds qu’on ne veut le croire, déclare Moishe.

Je lève les yeux sur lui.

Je le suis à l’intérieur de la synagogue.

Et m’installe sur l’un des bancs en bois.

Mes jambes me paraissent lourdes comme du plomb et mes bras se balancent bizarrement lorsque je me relève.

Il faut faire ça de temps en temps.

Se lever, chanter, prier, lire et se rassoir.

La synagogue est dorée et agréable.


Shosha Raymond

Traduit du danois par Marina Heide

 

Shosha Florrie Raymond, élevée à Copenhague, a fait ses débuts en 2018 avec le roman ‘Quiet zone’ (titre danois : ‘Stillezone’), qui a été présélectionné pour le prix Munch-Christiansen des débutants, ainsi que comme roman danois pour le séminaire nordique des débutants à Biskops Arnö, en Suède, de même que pour le festival européen des débutants à Kiel, en Allemagne. En 2021, elle a publié son deuxième roman ‘Silent disco’ (titre danois : ‘Tavs disko’). Elle étudie la psychothérapie et la psychologie sociale à l’université de Roskilde.

 

 

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