Comment Emmanuel Schaffer a mené l’équipe de foot d’Israël à la Coupe du monde 1970

En ce lendemain de finale d’Euro 2021, K. ouvre ses colonnes à SoFoot, en republiant un article[1] qui vient de recevoir le Prix Franco-Allemand du Journalisme dans la catégorie Jeunes Talents[2]. Adrien Candau et Julien Duez y racontent l’histoire d’Emmanuel Schaffer, né en Ukraine mais élevé en Allemagne, survivant de la Shoah devenu l’entraineur mythique de l’équipe d’Israël. Après avoir fait son Alya, Schaffer est retourné dans le pays de son enfance à la fin des années 50 pour y apprendre leurs méthodes de jeu. Critiqué pour ce choix, il a donné à l’État hébreu une équipe qui gagne et mené son équipe de football à sa seule et unique participation à la Coupe du monde.

 

Emmanuel Schaffer

 

Marquer l’histoire peut parfois se résoudre à un geste d’apparence anodine. Alexandre le Grand a tranché le nœud gordien, Rosa Parks a refusé de céder sa place dans un bus et Mordechai Spiegler a juste fait son job, en égalisant du gauche pour Israël contre la Suède, le dimanche 7 juin 1970. “Des buts comme celui-ci, j’en ai marqué des tas dans ma carrière, mais celui-là est devenu le plus important de l’histoire du football israélien”, clame l’avant-centre cinquante ans plus tard. Le mondial mexicain reste à ce jour l’unique participation d’Israël à la Coupe du monde, et la réalisation de Spiegler est la seule au compteur de l’État hébreu dans l’épreuve suprême. Ni plus ni moins qu’un aboutissement pour la Nivcheret, une sélection qui puise pourtant sa source à des milliers de kilomètres de Jérusalem, au détour des années 1920. En Rhénanie, un certain Emmanuel Schaffer use alors ses fonds de culotte, sans se douter qu’il sera considéré presque neuf décennies plus tard comme “le plus grand entraîneur qu’Israël ait jamais connu”. C’est en tout cas comme ça qu’il a été présenté lors de son oraison funèbre, en 2012. 

Emmanuel “Eddy” Schaffer a connu une jeunesse jalonnée par une succession d’exils, provoqués par les persécutions dont sont victimes les Juifs du Vieux Continent tout au long de la première moitié du 20e siècle. Né le 11 février 1923 à Drohobytch, une petite ville de Galicie orientale (aujourd’hui en Ukraine), ce fils d’un commercial itinérant dans l’industrie pétrolière émigre très jeune à Recklinghausen, au cœur de la Ruhr. En Allemagne, il fréquente l’école juive locale en compagnie de ses trois sœurs. Pas pour longtemps, car l’horizon va vite s’assombrir… Suite à la prise du pouvoir par le NSDAP (le Parti national-socialiste des travailleurs allemands, soit les nazis d’Adolf Hitler, ndlr) en 1933, les Schaffer fuient l’Allemagne en direction de Metz, puis de la Sarre. Lorsque le petit protectorat est rattaché au Reich en 1937, retour au point de départ : la Galicie. C’est d’ailleurs au Beitar de Drohobytch, le club de la jeunesse sioniste, que Schaffer signe sa première licence. La zone étant encore sous le contrôle de l’Armée rouge, la question des lois raciales ne se pose pas, mais tout vole en éclats en 1941 lorsque les nazis rompent le pacte germano-soviétique et envahissent l’Ukraine. Eddy a 18 ans, et ne reverra plus les siens. Comment a-t-il échappé aux griffes des SS ? L’instinct de survie. “J’étais à l’école lorsque la nouvelle nous est parvenue. Les Russes sont tous partis, donc moi aussi j’ai fichu le camp, tout simplement”, raconte-t-il. À peine adulte, le lycéen est jeté sur les routes, seul et sans nouvelles de sa famille, restée coincée derrière les lignes allemandes. Survivant consécutivement à la diphtérie, au typhus et à la malnutrition, il échoue finalement au fin fond du Kazakhstan, à Alma-Ata (aujourd’hui Almaty), une ville certes sous pavillon soviétique, mais géographiquement plus proche de la Chine que de sa région natale. Dans le camp où il est interné, Schaffer fabrique des chaussures dans une usine et en use d’autres, durant son temps libre, en tant qu’ailier gauche du Dynamo Alma-Ata. C’est d’ailleurs en portant le maillot du club de la police politique qu’il apprend que presque toute sa famille a péri dans un massacre perpétré par la SS en Ukraine, à Stanislawow (aujourd’hui Ivano-Frankivsk), une ville dont il contribuera à restaurer le cimetière juif en 1993. Lorsque prend fin la Seconde Guerre mondiale, Eddy a 22 ans et, comme de nombreux Juifs, son ambition est de fuir cette Europe en ruines pour gagner la Palestine, alors sous mandat britannique. Seulement, des complications administratives le contraignent à rester dans une Pologne où l’antisémitisme est loin d’avoir disparu. Preuve en est, dès 1948, lorsque le gouvernement interdit les associations juives, y compris le ZKS Bielawa, le club fondé par Schaffer, que ce dernier était parvenu à hisser jusqu’en deuxième division polonaise. Sa convocation pour effectuer son service militaire est la goutte de trop et un élément déclencheur: le jeune homme fuit vers sa terre promise, en traversant successivement la Tchécoslovaquie, l’Autriche et l’Italie. Débarqué à Haïfa, où il va rapidement occuper un poste de mécanicien, le rescapé peut entamer sa nouvelle vie et sa nouvelle carrière de footballeur amateur. Le temps est venu –enfin– de poser ses valises? Il faut croire que, subie ou choisie, la bougeotte est un syndrome dont on ne se débarrasse pas facilement.

Emmanuel Schaffer et Mordechai Spiegler

Au moment d’atteindre l’âge du Christ, Eddy a déjà porté huit fois le maillot de l’équipe nationale israélienne. Sauf que ses 33 ans sont avant tout marqués par une grave blessure à la jambe qui vient mettre un terme à son destin de footballeur. Comme tout bon autodidacte, Schaffer voit en chaque coup dur une opportunité : “J’ai toujours rêvé de devenir entraîneur”, assène-t-il alors. Coup de pot : dans un souci de réconciliation, la très sélective Deutsche Sporthochschule (DSHS), l’université des sports de Cologne, ouvre à partir de 1957 ses amphithéâtres à plusieurs apprentis entraîneurs israéliens avides de connaissances en management sportif. “En réalité, les Israéliens n’avaient généralement pas les qualifications requises pour étudier là-bas, estime l’ancien ambassadeur d’Israël en Allemagne, Yakov Hadas-Handelsman. Mais, après la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait compris que le sport était un moyen de tisser des liens avec l’État hébreu.” La chose est tout sauf anodine, car à l’époque, comme le rappelle aujourd’hui Manfred Lämmer, professeur émérite de la DSHS et ami personnel de Schaffer : “Israël a interdit à ses ressortissants de se rendre en Allemagne pour y étudier jusqu’en 1963. Et les relations diplomatiques entre les deux pays n’ont débuté qu’en 1965.” En intégrant le prestigieux cursus dès 1958, Schaffer fait donc office de privilégié, d’autant que selon Lämmer, l’école de Cologne est un établissement absolument unique au monde : “Ce n’est pas une simple école des sciences du sport, mais une véritable université où tous les domaines sont enseignés, de la neurophysiologie jusqu’à la psychologie, en passant par tout ce qui touche au terrain.” Sa réputation a commencé à franchir les frontières de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie après le “miracle de Berne”, en 1954, qui vit la RFA remporter la Jules-Rimet face à la Hongrie de Puskas à la surprise générale. Tout le monde se demande alors comment l’exploit de Fritz Walter et des siens a pu avoir lieu. “On s’est aperçu que le sélectionneur allemand, Sepp Herberger, avait atteint une nouvelle étape dans la science du football en lui conférant un aspect à la fois stratégique et tactique, chose qui tranchait avec le football instinctif qui prédominait alors, analyse encore Lämmer. Cette vision du jeu était enseignée à la DSHS, où Herberger officiait en tant que formateur.”

À Cologne, Eddy va aussi rencontrer un homme qui changera sa vie à tout jamais : Hennes Weisweiler. Futur entraîneur du grand Borussia Mönchengladbach des seventies et du Barça de Cruyff, le gaillard a succédé à Sepp Herberger au poste de responsable de la formation à la DSHS. Entre lui et Schaffer, toujours traumatisé par l’extermination des Juifs mais prêt à tendre la main à l’ennemi d’hier, une romance s’installe très vite. “Schaffer n’était pas un Juif d’Europe de l’Est comme les autres: il a grandi en Allemagne pendant dix ans, souligne l’historien israélien Moshe Zimmermann. Après la guerre, il n’était pas si rare de voir des Juifs allemands remettre les pieds dans le pays qui les a chassés, car beaucoup considéraient que la période nazie était une aberration dans l’histoire de l’Allemagne.” Pour Dietrich Duppel, réalisateur du film Geheimmission Tel Aviv als Fußball die Geschichte veränderte (Mission secrète Tel-Aviv, quand le football changea l’Histoire), un documentaire consacré à cette amitié peu commune, les circonstances ont fait que Weisweiler était disposé à regarder l’Histoire droit dans les yeux : “Il a grandi non loin d’une famille juive et a vécu la Nuit de cristal au premier plan, resitue le cinéaste. Cela l’a profondément marqué, en plus de lui laisser un fort sentiment de culpabilité.” Pendant son année de formation, Schaffer boit donc les paroles de son instructeur, tout en distillant ses consignes depuis le banc du Rhenania Würselen, un club amateur local. Lorsqu’il obtient son diplôme, il croit même que son avenir se trouve en Allemagne, avant de se raviser, par consensus marital. “Sa femme n’était pas allemande et vivre dans la patrie des bourreaux lui était inconcevable”, souligne Dietrich Duppel.

De retour en Israël, Schaffer est convaincu de détenir les clés qui permettront au football de sa nouvelle patrie de franchir un cap. La fédération lui confie alors un laboratoire sous-exposé médiatiquement, mais idéal pour mettre en pratique ce qu’il vient d’assimiler : la sélection U19. Sous sa houlette, les jeunes loups écrasent le championnat d’Asie des nations de leur catégorie, qu’ils remportent quatre fois d’affilée entre 1964 et 1967. Un an plus tard, l’école est finie : Schaffer peut débuter son Grand Œuvre avec les A, dont il est nommé sélectionneur peu avant les JO de Mexico. La tâche s’annonce monumentale : vingt ans après la création de l’État d’Israël, le football local en est toujours à ses balbutiements et ses troupes sont essentiellement composées d’amateurs sous-entraînés. “En 1968, je venais d’achever mes trois ans de service militaire, et je débutais mes études à l’université de Tel-Aviv, témoigne ainsi Giora Spiegel, le meneur de jeu d’Israël au mondial mexicain. La plupart des joueurs étaient comme moi : ils sortaient de l’armée et étaient étudiants, ou alors ils avaient un emploi à côté du football. En gros, on bossait le matin et on jouait au foot l’après-midi.”

Mettre la sélection dans le droit chemin n’attend pas. Sitôt en poste, Eddy fait comprendre à ses ouailles que franchir un palier et se hisser à la table des meilleurs, quand on a un déficit de talent, implique de suer à grosses gouttes. Lors des premiers rassemblements, il annonce qu’il imposera à ses joueurs “trois entraînements.” Giora Spiegel se rappelle la scène, et se marre rien que d’y penser: “L’un de nous lui demande: ‘On s’entraînera trois fois par semaine? Même en club, on ne fait pas ça.’ Et là, Schaffer lui répond : ‘Non, trois fois par jour.’ Ce n’était pas du bluff. “Lorsque nous sommes partis en stage pour les JO de 1968, puis pour le mondial 1970, il nous réveillait à 6 heures du matin, pour commencer par un footing, reprend le milieu créateur. Puis, à 10 heures, on avait un nouvel entraînement, et enfin un dernier à 17 heures.”

La méthode Schaffer choque alors autant qu’elle intrigue. Son exigence est simple : que les joueurs exécutent ce qu’il ordonne. Sévère, il a pris l’habitude de râler et jurer dans la langue de Goethe. “J’étais souvent en désaccord avec lui, mais il mettait simplement en application le savoir-faire tactique et managérial qu’il avait appris en Allemagne”, reprend Spiegel. Et quand il ne fait pas courir ses poulains comme des dératés, Eddy joue le nutritionniste de service, en scrutant au microscope l’hygiène de vie et la diététique de ses joueurs: “Il était hypertendu, toujours suspicieux. Il nous espionnait pour voir si nous étions irréprochables. C’était un peu le chien de garde de nos assiettes, ajoute Spiegel. Il disait: ‘Pourquoi tu manges ça? N’avale pas ça!’ Sa chance, c’est que ses joueurs sont réceptifs à ses préceptes “à l’allemande”, et comprennent assez vite que tous ces sacrifices consentis le sont au nom du bien : “Il a d’abord eu un peu de mal dans le relationnel, mais on a vite compris qu’il était en train d’ouvrir une nouvelle ère dans l’histoire du foot israélien, assure ainsi Mordechai Spiegler, meilleur buteur de l’histoire de la sélection israélienne. On n’avait jamais été exposé à un tel degré de professionnalisme.”

L’une des plus grandes réussites du sélectionneur aura été d’imposer une discipline et un esprit de groupe quasi militaires. Tout sauf un hasard, même si l’intéressé a réussi par trois fois à échapper à la conscription au cours de sa vie. Alors qu’Israël est sorti triomphant de la guerre des Six Jours en 1967, Eddy veut faire de Tsahal une source d’inspiration : “Nous avons la meilleure armée du monde, nous avons les meilleurs ingénieurs du monde. Il n’y a aucune raison pour que nous n’ayons pas aussi de grands footballeurs”, se plaisait-il à dire. “Il aimait bien faire ce parallèle entre notre armée et le foot, confirme Giora Spiegel. Notre pays a l’image d’une nation toujours en guerre. Depuis le génocide, on a toujours dû se battre. C’est ce qu’il disait aux jeunes joueurs. Il avait compris que ce caractère typiquement israélien pouvait être appliqué au terrain.” Pour arriver à ses fins et transcender son collectif, Schaffer parvient à placer la sélection au centre de l’existence de ses hommes, quitte à empiéter drastiquement sur leur vie privée: “Pendant son mandat, on jouait certes en club le week-end mais, pendant la semaine, on s’entraînait trois à quatre jours dans un kibboutz entre Tel-Aviv et Netanya, dépeint Mordechai Spiegler. Quand tu passes plus de temps avec l’équipe nationale qu’avec ton club et même ta famille, forcément, il y a une unité qui se crée.” Le climax de l’approche martiale de Schaffer se situe pendant le stage de la préparation au mondial mexicain: pour les habituer à galoper en altitude, le sélectionneur emmène successivement ses joueurs en Éthiopie, en Suisse et dans le Colorado. “Il avait enrôlé un lieutenant-colonel qui dirigeait l’instruction physique de l’armée israélienne, se souvient l’ex-milieu de terrain israélien, Itzhak Shum. Au Mexique, nous avions la même forme physique que des soldats.”

Shmuel Rosenthal, à droite, le gardien Itzhak Vissoker et Yeshaiyahu Schwager, lors de la Coupe du monde au Mexique.

En bon homme pressé, Schaffer ne va pas tarder à récolter les fruits de ses méthodes: les Khoolim Levanim (les Bleu et Blanc) atteignent les quarts de finale des JO 1968, où ils sont éliminés par la Bulgarie au bout de la prolongation par tirage au sort, la FIFA n’ayant alors pas encore introduit le concept de tirs au but. Le point culminant du travail d’Eddy avec l’équipe nationale intervient évidemment deux ans plus tard, lorsque Israël décroche le seul et unique ticket de son histoire pour une Coupe du monde. Un sésame obtenu après avoir dominé les qualifications de la zone Asie-Océanie et remporté un tour final en aller-retour contre l’Australie. Le leadership de Schaffer, contesté à ses débuts, a largement convaincu. Néanmoins, peu avant le tournoi, pas grand monde ne croit en la sélection, les médias étrangers s’amusant à la présenter comme une équipe de rigolos, composée de deux chauffeurs, d’un commercial, d’un électricien, d’un mécanicien, d’un publicitaire, d’un négociant, d’un étudiant, d’un comptable et d’un diamantaire. Grave erreur: depuis deux ans, Schaffer a méthodiquement préparé son coup. La Nivcheret cuvée 70 est une sérieuse équipe de bastonneurs : bien en place tactiquement, accrocheurs, affutés, bien dans leur corps et dans leur tête, les Khoolim Levanim semblent n’avoir d’amateur que le montant minuscule des émoluments qui leur sont versés quand il évoluent avec l’équipe nationale. Scientifique et rigoriste, le coaching de Schaffer s’attache également à affiner l’approche mentale du jeu: au même titre que le Brésil en 1958, Israël est la seule équipe du mondial 1970 à compter un psychologue dans ses rangs, l’Américain Arie Nescher. Israël débute pourtant la compétition sur une fausse note, en déjouant complètement contre l’Uruguay, qui l’emporte facilement 2-0. Le second match de la phase de poules face à la Suède doit être la rencontre de la rédemption. Le moment choisi par les Dupond et Dupont de l’unité de Schaffer, Spiegel et Spiegler, pour sortir du rang. “J’étais un milieu de terrain créatif, je pourvoyais tout le monde en ballons, détaille le premier. Spiegler était un attaquant, plus porté vers le but. Nous formions un vrai tandem, on multipliait les une-deux, on aimait beaucoup combiner ensemble.” C’est ainsi que le duo offre à Israël le plus grand moment de son histoire footballistique. À savoir, son seul et unique but en Coupe du monde. “Spiegel dribble un tas de joueurs, me fait la passe, et je marque aux 20 mètres. J’avais le vent dans le dos, rejoue Mordechai Spiegler. Le but devait se trouver en direction de Jérusalem.” Score final: 1-1, face à un pays finaliste trois éditions plus tôt. Le moment est grandiose à l’échelle d’un si petit État, qui n’aura paradoxalement pas la chance d’assister à ce fait d’armes en direct. “Nous visionnions, au mieux, les matchs vingt-quatre heures après qu’ils aient été joués, explique le diplomate Yakov Hadas-Handelsman, qui, du haut de ses 13 ans, vibrait pour la Nivcheret depuis Tel-Aviv. Les diffuser par satellite revenait trop cher, donc les médias israéliens avaient un envoyé spécial qui faisait le trajet aller-retour entre Guadalajara, Toluca et Israël, pour apporter le film des rencontres. Ils étaient ensuite retransmis à la TV, en noir et blanc.” Le but inscrit contre la Suède n’est pas qu’un feu de paille. Pour sa troisième sortie, les bleus et blancs parviennent ainsi à museler l’Italie, future finaliste (0-0) de la compétition. Israël est éliminée, mais elle a réussi son tournoi. Les joueurs peuvent quitter le Mexique avec le sentiment du devoir accompli. “Se qualifier pour un mondial à seize participants, c’est déjà difficile, mais tenir en respect l’Italie de Facchetti et Mazzola, c’était du lourd, savoure Giora Spiegel. On avait montré qu’on savait tenir notre rang, même contre des cadors.” De fait, sur leurs terres, les Khoolim Levanim ont massivement séduit les foules: “Nous les considérions comme des héros, poursuit l’ambassadeur Hadas-Handelsman. Schaffer nous avait amenés dans l’élite mondiale.”

L’équipe d’Israel de 1970

Pourtant, l’apogée d’Eddy avec l’équipe nationale sera aussi son chant du cygne footballistique. En désaccord supposé avec sa fédération, il quitte son poste de sélectionneur dans la foulée du mondial, un rôle qu’il endossera de nouveau de 1978 à 1979. Sans succès, cette fois-ci. La suite de sa carrière, il la passe en qualité de représentant d’Adidas, puis de Puma, sur le sol israélien. Comme un signe supplémentaire de son lien indéfectible avec l’Allemagne, ce poste lui impose de se rendre régulièrement en RFA. L’autre grand accomplissement de Schaffer, justement, c’est d’avoir aidé les deux pays à renouer le dialogue. À ce titre, ses deux ans à la tête de la sélection israélienne ont aussi pesé dans la balance: le 25 février 1970, Eddy organisait un match pour l’Histoire, avec son vieux pote Hennes Weisweiler, les deux hommes étant toujours comme cul et chemise depuis leurs années fac. Israël-Borussia Mönchengladbach, à Tel-Aviv. À cette occasion, certains “Viva Germania!” résonnent même dans un Bloomfield Stadium plein à craquer. “Gladbach était une équipe glamour à l’époque, la meilleur équipe allemande avec le Bayern en fait!, remarque Yakov Hadas-Handelsman. Je suis allé au stade avec un ami et j’ai vu tous ces joueurs dont j’avais découpé la silhouette dans les magazines de foot que j’achetais gamin: Günter Netzer, Berti Vogts, Jupp Heynckes…” Cependant, un léger problème se profile : à la pause, Israël se fait balader trois buts à zéro. Il se dit alors que Weisweiler aurait approché son homologue, pour lui demander s’il devait ordonner à ses hommes de lever le pied. “Et là, Schaffer lui aurait répondu: ‘Non, jouez normalement’, reprend Yakov le diplomate. “Il voulait que ses joueurs aient une idée de ce qui allait les attendre à la Coupe du monde”, ajoute Manfred Lämmer. Israël sera finalement balayée 6-0, mais l’essentiel est ailleurs : au coup de sifflet final, les travées acclament les artistes allemands. Sur le plan géopolitique aussi, l’initiative est un succès. Tient-on là le vrai match du siècle? “L’ambassadeur d’Allemagne en Israël a félicité le président de Gladbach après coup, estimant qu’en quatre-vingt-dix minutes, onze types en short avaient plus fait pour rapprocher les deux pays que tous les projets qu’il avait essayé de mettre en place depuis cinq ans”, vante Yakov Hadas-Handelsman. Deux ans plus tard, en 1972, le milieu de terrain Shmuel Rosenthal, présent au Mexique pour les JO 68 et la Coupe du monde 70, devient le premier footballeur israélien à signer pour un club européen. Tout sauf un hasard, il s’engage avec le Mönchengladbach drivé par Weisweiler, sur les conseils de Schaffer. “Pour la jeune génération, je crois qu’on parle d’un authentique héros hélas oublié. Eddy était un homme qui avait l’intention de pardonner aux Allemands, pour qui la vie devait continuer. Et cela s’est matérialisé à travers son amitié avec Hennes Weisweiler”, conclut le réalisateur Dietrich Duppel qui, dans le cadre de son documentaire, a pu constater que les veuves des deux hommes continuent d’entretenir une amitié sincère malgré la distance qui les sépare.

Lorsqu’il succombe à une tumeur au cerveau à l’âge de 88 ans en 2012, Emmanuel Schaffer laisse ainsi derrière lui un héritage qui dépasse le cadre purement sportif. À leur manière, les deux fils d’Eddy ont suivi les traces de leur père: le premier, Moshe, a exercé la médecine à l’hôpital de Munich pendant vingt ans, tandis qu’Avi, le cadet, a repris le business familial à Tel-Aviv. Une manière de perpétuer le nom d’un homme qui, sa vie durant, n’aura jamais cessé de mettre en avant ses multiples identités, juive et allemande. En 1952, le futur premier ministre israélien Menachem Begin condamnait pourtant l’idée d’une réconciliation avec l’ennemi germain d’hier, en déclarant avec virulence qu’il n’y avait “pas un Allemand qui n’ait assassiné nos pères. Tout Allemand est un nazi. Tout Allemand est un meurtrier”. Avec un simple ballon, quelques joueurs amateurs, et une poigne de fer forgée en Allemagne, Emmanuel Schaffer est sans aucun doute parvenu à lui donner tort.


Adrien Candau et Julien Duez

Tous propos recueillis par AC et JD, sauf ceux de Shum, Ynet et ceux de Schaffer, tirés de Blizzard et de l’ouvrage de Lämmer, Deutsch-israelische Fußballfreundschaft.

Remerciements chaleureux aux auteurs de l’article, à Eric Karnbauer et à SoFoot pour ce partage.

Notes

1 Paru dans le numéro 178 de l’été 2020, nous republions l’article sans autre modification que celle de son titre original : « Schaffer d’état ».
2 « Dans leur article, les auteurs abordent un sujet encore peu connu en Allemagne et en France : la vie de l’entraîneur de football israélien Emanuel Schaffer. Ils décrient la vie et l’œuvre d’un homme pour qui la réconciliation germano-israélienne après la Seconde Guerre mondiale était avant tout une affaire de football. Julien Duez et Adrien Candau mettent en lumière une autre facette du football et nous montrent que même le sport peut écrire l’histoire du monde » précise le jury du prix.

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