Résidence secondaire (Retour sur l’affaire Sarah Halimi)

La décision de la Cour de cassation, qui a confirmé l’irresponsabilité pénale de l’assassin de Sarah Halimi, a provoqué une émotion collective considérable. Fait inédit : les parties civiles envisagent de se battre, non plus sur le terrain judiciaire français – lequel leur parait bloqué – mais en se tournant vers Israël. Il importe peu ici de savoir si une plainte y sera finalement déposée ni reçue. Qu’une telle éventualité ait pu se formuler est un événement en soi, symptomatique de la portée politique de l’affaire Halimi. Un pas supplémentaire semble ici avoir été franchi dans la transformation des rapport des juifs français à leur propre pays.

 

Rassemblement en hommage à Sarah Halimi, Paris, 25 avril 2021 © Alain Azria

 

L’affaire Sarah Halimi représente, nul ne peut le nier, un événement. Reste à savoir en quoi consiste exactement sa qualité d’événement. Non pas, comme on le prétend parfois, dans un déni de justice. Le droit s’est appliqué, et c’est le droit de tous, auquel tous consentent dans la mesure où il est celui de l’ensemble de la communauté nationale. En démocratie, ce droit est critiquable, révisable, évolutif, et il se peut que ce cas incite à le changer. Mais cette évolution aussi passe par des procédures auxquelles on consent, sans se laisser emporter par l’opinion, sur la base d’une réflexion et d’une délibération communes. La déclaration de l’irresponsabilité du meurtrier, sans doute, est dans ce cas contestable. Sans doute aussi, le fait que le procès n’ait pas lieu laisse le crime antisémite dans une suspension insupportable. Mais l’essentiel de l’affaire se situe ailleurs : dans l’émotion collective elle-même, et dans ce qu’elle révèle de la situation actuelle des juifs de France. Plus précisément, dans ce qu’elle en révèle non pas tant sur le plan moral ou psychologique, que sur le plan proprement politique.

L’émotion des juifs de France est grande. Cette fois pourtant, ce qui saisit cette communauté et à quoi elle réagit, ce n’est pas la dense série d’actes antisémites dont ce meurtre est un maillon, mais l’impuissance à obtenir la répression judiciaire de l’antisémitisme. On se mobilise, on proteste, on n’en reste pas à l’impuissance, dont il est clair qu’on ne veut plus – pas plus qu’on ne veut subir dans la passivité les actes eux-mêmes et leur funeste répétition. Bref, on agit. Or comment se conduit l’action en justice, processuelle, comme disent les juristes ?

Dans l’affaire Halimi, pour la première fois en France, les parties civiles hésitent maintenant sur la voie à prendre. Elles s’interrogent : faut-il porter l’affaire en remontant de la justice française à la cour européenne, c’est-à-dire à ce niveau que la France, pays d’Europe, reconnaît comme instance légitime ? Ou bien faut-il la porter devant la justice d’un autre État, en l’occurrence de l’État d’Israël ? On touche là, dans la position de cette alternative, ce qui fait événement : l’action des juifs de France transite, ou cherche à transiter, depuis Israël et dans le cadre du droit israélien. Que franchir ce pas soit sérieusement envisagé, c’est là à coup sûr l’événement significatif auquel on assiste. Et sa qualité est sans conteste politique, au sens fort du terme.

Décentrement

Elle est politique, parce qu’elle revient à contourner la logique de l’existence juive dans la modernité, avec pour foyer les Etats-nations et leur insertion dans la constellation européenne de l’après-seconde guerre mondiale. Dans ce segment de l’histoire juive où nous nous situons encore, être juif et être le citoyen d’un État déterminé, membre d’une nation tout aussi déterminée, se sont solidement ajointés. Cette connexion est la conséquence la plus tangible de l’émancipation. La construction européenne, en ajoutant un droit supra-étatique accepté par chaque Etat, ne change pas à cet égard le dispositif. Le droit, pour les citoyens juifs comme pour n’importe quel citoyen de n’importe quel État d’Europe, est celui de son État et de l’Europe, entités articulées et agencées de sorte à renforcer et à garantir les droits de tous les Européens, distribués en nations particulières. Qu’il s’agisse des droits civils, politiques ou sociaux, l’appartenance à la nation est le socle sur lequel s’érige l’appartenance à l’Europe.

Or ici, brusquement, on envisage un déplacement, hors de France et hors d’Europe. Sans préjuger de la suite que connaîtra l’affaire et des moyens qu’elle empruntera, le geste qui consiste à vouloir recourir aux tribunaux israéliens, la pensée même d’explorer cette voie, donne une traduction politique frappante au désarroi des juifs de France. Converti en action résolue, ce désarroi prend un tour inédit. Voilà que, citoyens français, c’est comme si les juifs, dans cette partie de l’Europe la plus durement frappée par l’antisémitisme des deux dernières décennies, s’imaginaient résider secondairement ailleurs – un ailleurs vers lequel s’orientent leurs regards et leurs attentes, parce qu’il serait le lieu, le seul à leurs yeux, où justice pour les juifs pourrait enfin être rendue.

Résider et appartenir

Cette pensée et cette option méritent réflexion. Qu’est-ce donc qu’une résidence secondaire ? Au sens administratif repris dans le langage courant, c’est une habitation d’usage occasionnel, qui sert de lieu de villégiature pour des périodes de durée réduite, le plus souvent des vacances réparties dans le courant de l’année. Secondaire, cette résidence l’est par opposition à la résidence dite « principale », lieu d’habitation effectif d’une personne et de sa famille, qui constitue aussi, dans le vocabulaire fiscal, le centre des intérêts matériels et professionnels du contribuable, par quoi il est localement identifié du point de vue de l’autorité publique qui prélève l’impôt. C’est pourquoi il est possible de posséder plusieurs résidences secondaires, mais il est impossible de posséder plus d’une résidence principale. La résidence principale, sauf exception, suppose que le citoyen soit ancré en un point et un seul de l’espace national, à partir duquel sa relation à l’État et sa vie sociale s’organisent.

Résider et appartenir sont, on le voit, étroitement associés. Qu’en est-il pour les juifs ? Dans leur cas, l’avènement de la modernité a marqué un changement notable. Lorsque le sociologue Max Weber voulut circonscrire leur spécificité dans l’espace historico-politique de l’Europe avant l’émancipation, il les qualifia de « Gastvolk », de peuple-hôte. L’appellation sonne juste. L’hôte, dans l’usage qui est fait ici du terme, c’est évidemment l’accueilli, celui qui est reçu dans une résidence qui n’est pas la sienne. Il est l’antonyme de l’invitant, c’est-à-dire de celui qui reçoit. Ce dernier autorise le premier, sans quoi l’invité se retrouve un intrus, un individu indésirable. Ensemble, les deux figures forment une paire dont la solidarité reste suspendue à des dispositions et des attitudes foncièrement asymétriques.

Alexandre Rodschenko, « Rouge et Jaune’, 1918, wikiart

Le droit de résider est, dans cette configuration, octroyé : il est le droit de vivre dans un certain domaine ou dans un certain lieu, sous la protection consentie du pouvoir qui y exerce son autorité. C’est à cela que peut en effet se résumer, en quelques mots, la condition politique des juifs dans l’Europe prémoderne. Or cette condition est surmontée et dépassée dès lors que les juifs deviennent citoyens dans l’Europe moderne. Alors, l’appellation de Weber devient caduque. S’ils forment toujours un peuple, ce n’est plus en tant qu’ils sont accueillis. Leur appartenance au peuple juif doit pouvoir se composer avec leur pleine appartenance aux nations non-juives où ils résident de plein droit, principalement, de sorte qu’ils ne sont plus des invités susceptibles à tout moment de déchoir au statut d’intrus.

S’il faut rappeler cette condition ancienne, c’est qu’elle fonctionne toujours comme un arrière-plan. Elle s’est déposée dans la mémoire des juifs comme le sédiment de leur histoire longue, dont la modernité n’est que la dernière séquence, relativement courte. Et dans cette séquence, les juifs ont traversé une épreuve sans précédent, celle de leur destruction. Bref, les juifs, tout modernes qu’ils soient, se souviennent de ce qu’ils furent en tant qu’invités. Ils savent, d’un savoir tacite, que l’invité, protégé, réside toujours sous condition, et que cela implique aussi qu’ils puissent toujours être congédié. Dans la période prémoderne, cette précarité était assumée dans son principe par les communautés. Certes, ses conséquences malheureuses, dont la première était l’expulsion, pouvaient être contestées. Mais l’attitude fondamentale était l’acceptation d’une condition précaire sur fond de laquelle les événements, positifs ou négatifs, se détachaient.

Il s’agissait dans tous les cas d’une confirmation de la galouth, c’est-à-dire de l’exil pris dans son sens traditionnel : cette situation où les juifs persistent, et qui fait de chaque pays étranger, par définition, un lieu de résidence secondaire, strictement distinct de leur résidence principale.  L’espace des « nations » – d’un mot qui n’avait pas le sens qu’il revêt avec la souveraineté populaire moderne, mais celui de groupements historiques ethniquement et culturellement caractérisés, chacun uni par son origine – était toujours l’espace des nations d’accueil, ces invitants plus ou moins conciliants. Quant à la résidence principale, elle se teintait d’un mélange d’imaginaire et de réalité, puisqu’elle n’était autre que le lieu d’où les juifs furent chassés, leur royaume perdu dont la restauration leur était barrée par volonté divine, et qu’ils gardaient à l’esprit dans leur mémoire.

Paul Klee, « Peinture murale du temple du désir de ‘Là-bas' », 1922, Wikipedia commons.
Exil et modernité

Bien entendu, l’exil prémoderne n’a rien d’un long séjour de villégiature : la résidence principale, indisponible, supposait que l’on soit accueilli à l’étranger, dans les meilleures conditions possibles, en donnant des gages de fidélité au pouvoir afin de s’assurer de sa protection, et afin de ne pas passer pour cet intrus ciblé par la populace ou par des pouvoirs intermédiaires virtuellement malveillants. Souvent, il arrivait que le changement de résidence secondaire s’imposât comme la seule solution pour survivre aux aléas de l’indisponibilité structurelle de la résidence principale et de la versatilité des souverains en place. Les sages savaient à cet égard tirer le meilleur du pire : l’une des bénédictions de la galouth, disaient-ils en substance, c’est que les résidences secondaires sont potentiellement multiples. La détérioration d’une situation en un lieu est immédiatement compensée par la possibilité de migrer dans un autre. Car les nations sont nombreuses.

C’est pourquoi le droit de résider a été, jusqu’à l’ère moderne — et en vérité au-delà, car l’émancipation ne fût ni un basculement instantané ni un chemin idyllique — l’enjeu majeur des communautés juives en Europe. Puis, avec la formation des Etats modernes s’enclencha un processus de résidentialisation progressive, rapide ou lent selon les lieux, jamais tout à fait linéaire, mais globalement orienté dans un seul et même sens, celui de la dissipation du modèle ancien. Ce processus était un élément constitutif de la nationalisation des juifs, projetée à l’horizon de leur expérience collective intégrale, qui devrait à terme les concerner tous. Et c’est en somme ce qui arriva. En dépit des variations, la modernité politique réalisa au bout du compte les promesses formulées et tenues pour la première fois par la Révolution française. La citoyenneté pleine et entière dans les Etats-nations où ils résidaient sera finalement acquise à l’échelle de l’Europe entière (la Russie faisant longtemps exception, jusqu’à sa révolution).

Ce nouveau statut des juifs avait cependant pour eux une conséquence immédiate, qui fit l’objet de maintes discussions, internes et externes aux communautés : c’est que la résidence antérieurement principale, toute nimbée de représentations fût-elle, et perdue depuis bien longtemps, devait forcément passer au second plan et se trouver oblitérée. Car c’est la résidence jusqu’alors secondaire qui devait maintenant devenir principale. Il fallait abandonner volontairement « Jérusalem », transformer sa représentation et la situer ailleurs ou autrement dans la conscience du peuple.

Il revient à la France, pionnière de l’émancipation, de donner le ton pour tous. La figure qu’elle invente de l’ « israélite », produit d’exportation au succès inégal mais à diffusion large, est ce résident juif nouvelle version. Dans sa matrice, il est un citoyen français. Son émergence, comme modulation du juif, tient au fait qu’on ne peut avoir qu’une seule résidence principale, la nationalisation moderne excluant absolument la double appartenance. Telle est la logique résidentielle de l’émancipation, particulièrement accusée à l’Ouest de l’Europe, plus inchoative dès qu’on se déplace vers l’Est et qu’on s’enfonce dans les contextes multinationaux des empires finissants. Il n’en reste pas moins que la tendance générale est de ce type : arrimée à l’émancipation, axée sur la nationalisation, elle affecte et modifie l’ensemble du monde juif.

Il est inutile de revenir sur la sinuosité et les méandres de ce parcours. A l’Ouest comme à l’Est, il se dessine évidemment sur la toile de fond de l’antisémitisme moderne, pris comme revers plus ou moins contrôlé de l’émancipation, c’est-à-dire comme contre-tendance récurrente et perpétuellement renaissante. Chaque fois que l’appartenance réelle des juifs aux nations était questionnée, chaque fois que les juifs émancipés étaient soupçonnés de défection, ils étaient comme reconduits à leur statut ancien de résidents-invités, ce qui pouvait se traduire par des projets de réformes les visant en particulier, des demandes de mesure d’urgence et de décrets d’exception, des soulèvements populaires, et même – l’Affaire Dreyfus en a révélé la possibilité en France même – d’authentiques dénis de justice, où le droit de la nation se voyait bafoué. A chacune de ces occasions, les juifs s’exposent au rappel de leur expérience fondamentale, la longue durée se réfractant subitement dans leur actualité : la résidence principale actuelle se précarise, et la résidence principale indisponible, puis secondarisée, puis oubliée, affleure de nouveau à leur esprit, comme un pan de leur mémoire sensible toujours prêt à l’emploi. Mais à quel emploi ? C’est ici qu’un autre changement intervient.

Kazimir Malevitch, « Pause. Société en hauts de forme », 1908, wikiart
Israël, l’adresse

La naissance de l’État d’Israël est le dernier fait décisif qui ait modifié l’existence des juifs dans sa globalité, quoi qu’il en soit du rapport effectif des juifs au sionisme, lequel va de l’adhésion au rejet en passant par toute la gamme des sentiments intermédiaires. Cet État naquît en 1948 comme un État parmi d’autres, mais destiné aux juifs qui souhaitent le rejoindre. S’il prolongeait la version initiale du sionisme qui visait expressément à rassembler tous les juifs dispersés dans leur nouvelle résidence principale, un point doit être souligné : jamais cet État, une fois fondé, ne se donna pour vocation de troubler le statut acquis par les juifs d’Europe. Sa politique d’immigration pouvait se faire particulièrement volontariste, relayée par des institutions présentes dans tous les pays où les juifs étaient éparpillés, il n’était jamais question d’entraver leur vie en diaspora, mais au contraire de s’assurer de la viabilité de leurs conditions d’existence, en tout lieu, et tout particulièrement dans ces Etats où la majeure partie du peuple avait été persécuté et détruite. Précisément pour cette raison, le nouvel État se voulait ouvert aux juifs d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient, du moment qu’ils éprouvaient la nécessité de le rejoindre. Pour cela, il s’en remettait à leur jugement personnel. Tel est le sens de la loi dite « du retour », adoptée par la Knesset en 1950. L’État d’Israël se voulait l’abri des juifs, il se dressait devant eux comme un État-abri, dont l’existence devait être prise comme une nouvelle donnée de leur expérience, comme un fait objectif indépendant de leur volonté.

Depuis l’apparition de l’État d’Israël, on peut donc dire qu’une nouvelle résidence est proposée aux juifs, et qu’elle l’est sur le mode optatif. C’est une proposition qui s’adresse à eux individuellement, en les sollicitant un à un, c’est-à-dire en les considérant comme autant de citoyens de leurs Etats. Politiquement, dans la configuration moderne, il s’agit à coup sûr d’un mécanisme étrange. Sans cesser d’être le citoyen de sa résidence principale actuelle, le juif est le destinataire d’une adresse qui ni ne l’enjoint ni ne le somme, mais qui lui signifie seulement qu’une porte est ouverte pour lui, et pour autant qu’il le veuille, c’est-à-dire dès l’instant où il en éprouve la nécessité.

En France, patrie de l’israélitisme, cette invitation a longtemps été reçue avec un discret mélange d’étonnement, d’indifférence, parfois d’intérêt teinté de crainte. Ne risquait-elle pas en effet de déclencher le soupçon de la double allégeance ? N’entrait-elle pas en tension avec l’affiliation résidentielle unique, sous le rapport de l’appartenance sans faille à la nation émancipatrice ? La porte n’en est pas moins restée ouverte, et l’adresse s’est maintenue. Au fil des événements, nationaux et internationaux, elle a résonné avec plus ou moins d’insistance et d’intensité.

L’Europe, terre des doutes

Faut-il le rappeler, l’État d’Israël est né au sortir de la guerre, à une époque où la condition des juifs en Europe était devenue on ne peut plus incertaine. Quant à savoir s’ils pourraient continuer à y vivre, nul ne pouvait en préjuger. Dans de larges zones du continent, il est clair que la possibilité était exclue, la dévastation étant absolue et l’hostilité à l’égard des rescapés inentamée. Dans d’autres, meurtries à un moindre degré, elle était soumise à des réaménagements où le doute et l’inquiétude ne cessaient pas de peser. Dans tous les cas, l’incertitude faisait corps avec l’expérience juive ; elle l’imprégnait en profondeur, en dépit de tous les efforts pour se reprendre et aller de l’avant.

La France, avec le procès fait à Vichy et le rétablissement de la République, ne faisait pas vraiment exception. Certes, un fil relativement consistant s’y était maintenu, appuyé sur une démographie qui n’était pas insignifiante, puisqu’elle n’avait pas été annihilée par la politique nazie comme c’était le cas à l’Est. Cette démographie allait même connaître un rebond significatif à l’issue de la décolonisation, avec l’afflux d’une autre population juive qui, pour une large part, avait subi Vichy mais avait été préservée de la Shoah. L’incertitude n’en restait pas moins perceptible là-aussi, alimentée par le souvenir des persécutions et des déportations que n’effaçait pas le pont lancé entre les Républiques. Quelque chose s’était fissuré, qui touchait à l’État protecteur, jusqu’à l’idée même, toute moderne, de résidence principale nationale dont la France s’était faite le paradigme. Dans cette fissure, la double question résidentielle, avec l’inflexion optative que l’État d’Israël était parvenu à lui donner, se frayait un chemin dans les consciences. A l’occasion de la guerre des Six-jours, ce chemin souterrain s’exprima au grand jour. Face au danger qui pesait sur l’existence du nouvel État qui leur délivrait de loin son message étrange, les citoyens juifs devaient bien se rendre à l’évidence : il s’avérait que même les plus israélites d’entre eux tenaient à cet État par quelque fibre de leur être que leur nationalisation n’avait pas éliminée.

Comprenons bien : ce n’est pas que soudain, ils entendirent et reçurent favorablement l’invitation à rejoindre l’État d’Israël. Ce n’est pas même qu’ils devinrent massivement sionistes. Mais c’est plutôt qu’ils comprirent de quoi il s’agissait, ce que voulait dire l’adresse, insérée dans le cours ordinaire de leur vie de citoyens des nations modernes, si divers soient-ils par leurs orientations politiques et leurs conditions sociales. Quelles que furent leurs dispositions, cet Etat les touchait, parce qu’il remplissait dans leur esprit une fonction dont ils n’avaient pas pris la mesure : celle d’une résidence de substitution par temps de crise. Ni une autre résidence principale, ni non plus une nouvelle résidence secondaire comparable à celle de l’ancien temps où l’on se déplaçait d’une nation prémoderne à une autre, mais plutôt la matérialisation d’une doublure de résidence principale, constamment à portée de main.

René Magritte, « Le séducteur », 1950, Wikipedia commons.
Protéger et rendre justice

Ce double résidentiel ne se substitue à la résidence nationale moderne que dans certaines conditions, et sous un rapport bien précis. C’est la règle de l’optatif. Lorsque l’État-nation européen connaît une situation sociale telle que l’hostilité à l’égard des juifs y croît manifestement, c’est la fissure qui s’élargit et laisse entrevoir l’option désormais possible. Elle ne signifie pas une désaffiliation, une défection des juifs comme on le croit superficiellement, et selon une opinion rarement bien intentionnée, mais l’activation de l’inquiétude qui gît au cœur des juifs les plus nationalisés, ceux les plus assurés de ce que leur seule résidence principale est bien celle où ils vivent actuellement. Car leur rapport à l’option résidentielle qui s’ouvre à eux n’est pas d’ordre national : il ne correspond pas à l’attribution des droits et des devoirs articulés dans le cadre de la nation, à l’auto-législation démocratique ou encore à l’appartenance politique et sociale que résume le terme de citoyenneté. Mais il se résout intégralement dans la fonction de protection que tout État dispense par principe, et de façon plus résolue et plus lucide quant aux périls encourus dans l’Europe d’après 1945. C’est sa défaillance comme État protecteur de tous ses citoyens, c’est-à-dire de tous ses résidents principaux, qui provoque, dans la conscience de certains d’entre eux, une dynamique de secondarisation de la résidence nationale et la quête d’une alternative. Car, à la défaillance, il se trouve que pour les juifs, un palliatif existe : il s’appelle État d’Israël. Ni vraiment secondaire, ni vraiment principal, cet État figure l’ancrage d’une justice dont ils nourrissent légitimement l’espoir qu’elle puisse être rendue, et qu’ils peuvent, en ce lieu, toujours requérir quoiqu’il leur arrive.

Il s’appelle Israël, et il ne s’appelle pas l’Europe. Ou du moins, si l’on se fie à l’alternative surgie dans le développement de l’affaire Sarah Halimi, il s’appelle Israël en contrepoint de l’Europe. Celle-ci est encore invoquée, puisqu’elle est bien l’instance légalement accessible du point de vue du droit national. Mais on discerne qu’elle l’est sans figurer le recours où s’accrochent les certitudes. Non que l’Europe ne soit pas l’objet d’attentes pour cette communauté. Vivre en Europe après 45, vivre dans des Etats d’Europe qui ont mis au cœur de cette construction la défense et l’approfondissement des droits, est au contraire chargé d’un sens particulièrement fort pour les juifs. Leur persistance dans ces Etats dépend de l’existence de cette Europe-là. Mais le contrepoint israélien, ici, indique l’insuffisance ressentie, voire la désillusion anticipée. Comme si on doutait que la crise de l’État-nation déclinée en incapacité à défendre ses juifs puisse trouver sa correction au niveau de la construction européenne. Comme si le doute gagnait jusqu’au socle de leur persistance en Europe.

Dans l’alternative, le désarroi vécu dans l’État se mue ainsi en désillusion répercutée à cet étage supérieur qu’est l’Europe. Un enseignement important en découle. Faute d’être de bons diagnosticiens des situations où ils sont pris, on peut en effet créditer les juifs d’être souvent de bons sismographes de dynamiques plus générales. Car les violences qui les atteignent sont les effets d’une crise à double échelle, dont on ferait bien de s’apercevoir qu’elle est la même crise, vue de deux côtés différents : celle des Etats-nations européens qui échouent à se penser comme des collectifs d’appartenance consistants et justes, et celle de l’Europe qui échoue à s’imposer comme le lieu de leur commun déploiement à l’horizon d’un universalisme accompli et d’une justice plus haute. Le désarroi des juifs de France, lorsqu’ils en appellent au droit d’un autre État qui n’est pas leur État, ni leur groupement d’Etats, est l’indicateur le plus fiable de cette double crise. Elle concerne tous les Européens, parce qu’elle ne peut se résoudre ni par le repli nationaliste, ni par le renoncement aux missions qui incombent toujours aux Etats-nations. Dans ces moments de crise aigüe, c’est-à-dire de crise généralisée, il est naturel qu’aux yeux de ces Européens singuliers que sont les juifs, la résidence-abri puisse apparaître comme l’ultime recours.


Bruno Karsenti et Danny Trom

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