Skip to content
K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
Lancement de l'offre jeunesse de K. - Soutenez le projet ici

« Je n’ai pas voulu être une femme rabbin, j’ai voulu être rabbin »

Entretien avec Pauline Bebe

Première femme rabbin ordonnée en France en 1990, Pauline Bebe a cristallisé des tensions anciennes du judaïsme français : rapport à la tradition, à l’égalité, au Consistoire et aux modèles du libéralisme religieux. Dans cet entretien avec Ruben Honigmann, elle revient sur sa trajectoire et propose une relecture historique d’un paysage juif marqué par des continuités méconnues, des ruptures assumées et des recompositions toujours à l’œuvre.

Portrait d’une femme souriante portant des lunettes et une veste bleue, debout devant un mur en bois clair décoré d’un arbre stylisé et de plusieurs lignes de texte en hébreu.
Pauline Bebe (c) Ruben honigmann

Par un texte intitulé « Un désarroi dans l’air : réflexions sur le judaïsme contemporain« , Gabriel Abensour posait en février 2024 le premier jalon d’une série de réflexions sur les ruptures, les permanences et les mouvements de fond qui animent le franco-judaïsme. Depuis, Julien Darmon, David Haziza et Jérémie Haddad lui ont emboité le pas, livrant leurs points de vue respectifs sur l’état et les mutations du judaïsme français, avec son lot de nuances et désaccords, notamment sur les impensés et les biais rétrospectifs qui sous-tendent le regard jeté sur un temps et un monde révolus. À ces prises de paroles – à ce jour exclusivement masculines, ce qui constitue peut-être le symptôme de ce qui aujourd’hui encore « coince » dans le judaïsme français – s’ajoute aujourd’hui celle de Pauline Bebe. Son ordination en 1990 comme première femme rabbin de France a provoqué un séisme dans le paysage juif hexagonal, bien au-delà des cercles libéraux et traditionalistes. À son corps défendant, la jeune femme de 25 ans cristallisait et catalysait alors toutes les tensions, les nœuds et les lignes de fracture latentes d’un judaïsme français déjà largement métamorphosé par la reconstruction post-Shoah, l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord à partir des années 60 et le mouvement de techouva (« retour » religieux) qui animait la génération post-68.

Ruben Honigmann : Dans quel milieu avez-vous grandi ?

Pauline Bebe : Dans une famille intégrée à la société française puisque mon père était médecin pédiatre et ma mère avocate. Mes deux parents sont nés en France. C’est une famille qui s’est cachée pendant la guerre, dans laquelle la transmission du judaïsme a sauté une génération. La seule chose qu’ils pouvaient transmettre, c’était l’antisémitisme, mais ils ne voulaient pas transmettre quelque chose de négatif. Alors lorsque mon frère et moi avons été en âge de poser des questions sur le judaïsme, ils ont cherché une communauté égalitaire tant du point de vue de la place donnée aux hommes et femmes qu’à l’importance accordée à la Raison et à la Révélation. Ils ont donc trouvé la synagogue de la rue Copernic qui, à l’époque, était la seule synagogue libérale de France. À l’âge de neuf ans, ils m’ont inscrite au Talmud-Torah et c’est à partir du moment où j’ai étudié que, petit à petit, toute la famille est, elle aussi, revenue vers l’étude et la pratique juive, en suivant notamment des cours avec Colette Kessler. Ils ont ainsi découvert ce qu’ils n’avaient pas reçu à cause de la guerre. Ensuite, en 1977, j’ai fait ma bat-mitsva au Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). C’était la première bat-mitsva célébrée au sein de cette communauté qui venait d’être créée, et tout de suite après je me suis mise à enseigner. Je donnais des cours de Talmud-Torah à tous les horaires, trois jours par semaine.

RH : Vous donniez des cours de Torah à 13 ans ?!

PB : Oui. La confiance s’est installée entre eux et moi et ils m’ont nommée directrice du Talmud Torah à 18 ans. Puis, rapidement, j’ai commencé à me renseigner pour savoir comment devenir rabbin.

RH : Il n’y avait aucune femme rabbin à ce moment-là en France. Comment étiez-vous au courant que cette possibilité existait ?

PB : Je savais qu’il y avait des femmes qui exerçaient la profession de rabbin en Angleterre et aux Etats-Unis. J’ai rencontré un jeune Américain, venu à Paris pour diriger le groupe de jeunes au MJLF, qui m’a dit « si tu veux être rabbin, il faut que tu ailles aux États-Unis ». J’ai donc passé le BAFA, suis partie en Summer Camp aux États-Unis et j’ai rencontré là-bas des femmes rabbins. Et puis c’est aussi lié à l’éducation que j’avais reçue qui était totalement égalitaire. On m’avait appris que « tout ce qu’une femme veut faire comme métier, je peux le faire, je peux l’être ».

RH : D’où provenait l’égalitarisme de vos parents ?

PB : Je pense que le féminisme était là depuis longtemps. J’ai appris que, du côté de mon grand-père, il y a eu la première femme avocate d’Algérie. J’avais aussi la photo de ma grand-mère maternelle, donc Marguerite Bloch, qui a célébré sa bat mitzvah au Consistoire, en robe blanche à la synagogue de la Victoire. J’ai donc été élevée dans l’idée que le Consistoire, et cela se vérifie aussi historiquement, était libéral avant, avant même l’explosion du judaïsme libéral aux États-Unis.

RH : C’est-à-dire ?

PB : Dès les années 1850, il y avait une influence importante des mouvements libéraux sur le Consistoire. Quand on regarde par exemple les discours du rabbin Zadoc Kahn, tout comme sa traduction de la Bible en français, tout cela dénote une volonté de s’intégrer à la société française. À l’intérieur même du Consistoire, il y avait des réflexions sur la manière d’articuler judéité et citoyenneté, similaires à celles du judaïsme libéral. Je possède des livres de prières de mon arrière-grand-mère qui étaient presque entièrement en français, avec juste le Chéma Israël en hébreu. On jouait de l’orgue à la grande synagogue (consistoriale) de la Victoire, y compris le Shabbat. Et le Consistoire a été le premier à instituer une bat mitzvah pour les filles, sans lecture dans la Torah, mais avec tout de même une cérémonie. Il y a aussi une lettre du Grand rabbin de France après la Shoah qui dit « Ne soyez pas trop regardants sur l’identité des Juifs. S’ils sont seulement juifs de père, ils doivent être considérés comme juifs ».

RH : Donc, si on vous suit, ça n’est pas le judaïsme libéral qui a changé, c’est plutôt le Consistoire.

PB : Absolument. 

Zadoc Kahn, Grand-rabbin de France, Wikipédia Commons

RH : Cela dit, il devait quand même y avoir une différence, sans quoi le courant libéral n’aurait pas eu besoin de voir le jour en France. 

PB : Cela s’explique par le fait qu’il y avait une partie du Consistoire qui était influencée par ces mouvements des Lumières, qui s’appelaient les Régénérateurs de France, et une autre partie qui était dite traditionaliste qui, eux, refusaient ces changements. Par exemple, je ne sais pas si vous avez vu des photos du grand rabbin Jacob Kaplan, avec la robe noire, c’étaient des robes influencées par celles des pasteurs protestants ! Quand les rabbins français arrivaient en Algérie, les gens sur place s’étonnaient de voir cet accoutrement. Au sein du Consistoire, il y avait donc cette tendance-là, qui était attirée par les penseurs libéraux, comme le rabbin André Zaoui dont j’ai été la dernière élève. Ce dernier avait fait ses études au Séminaire israélite consistorial de la rue Vauquelin. Il était aumônier, il est devenu libéral pendant la guerre et c’est le Consistoire qui l’a choisi pour devenir le rabbin de la synagogue libérale de la rue Copernic. 

RH : C’est le Consistoire qui envoie Zaoui chez les libéraux ?!

PB : Oui, c’est drôle, mais en effet, quand il devient libéral on lui dit « prenez en charge cette communauté ». Et avant le rabbin André Zaoui, c’était Louis Germain Lévy qui était auparavant, je crois, grand rabbin de Dijon, lui aussi attiré par les mouvements libéraux.

RH : Vous dites donc avoir grandi un monde où le judaïsme consistorial était assez proche du monde libéral.

PB : Oui, absolument. À l’époque du Grand rabbin Kaplan, c’était encore très ouvert. Le rabbin Zaoui explique qu’en arrivant au séminaire israélite, rue Vauquelin, il connaissait déjà l’arabe et l’hébreu et le directeur du Séminaire de l’époque lui dit qu’il doit s’inscrire à la Sorbonne pour apprendre le latin et le grec, parce qu’on ne peut pas comprendre le monde de la Mishna sans connaître ces deux langues, et qu’il doit aussi suivre des cours d’anthropologie, de psychologie et d’histoire. C’est quand même incroyable, de l’eau a coulé sous les ponts ! Ensuite, il y a eu plusieurs tournants. Quand Sirat, qui a aussi été mon professeur par ailleurs, est devenu Grand rabbin de France, il a procédé à trois réformes : il a interdit l’usage de l’orgue et celui du micro durant Chabat à la Victoire et il a interdit les chœurs mixtes. Après Sirat, le grand rabbin Joseph Sitruk lui a succédé et a accentué encore davantage l’élan conservateur. À mon sens, c’est aussi le repli du Consistoire qui a donné lieu à l’apparition de tant de communautés libérales.

RH : Est-ce que vous liez aussi ce mouvement de retour à la pratique à la séfaradisation du judaïsme français ?

PB : Non, parce que l’exemple anglais montre le contraire. En Angleterre, les séfarades étaient là depuis longtemps et s’étaient largement assimilés et c’est seulement avec l’arrivée, plus tardive, des ashkénazes que la rigidification religieuse s’est amorcée. Les populations qui sont là depuis longtemps s’assimilent, ce sont les nouveaux venus qui sont davantage traditionnaliste. L’idée reçue que les séfarades sont plus regardants sur la pratique me semble fausse. On m’a souvent raconté qu’en Tunisie, où les Juifs étaient des commerçants, les rabbins savaient qu’ils ne pourraient pas les obliger à fermer leurs magasins. Ils ont donc organisé des offices à 8h du matin pour leur permettre de se rendre à l’office puis pouvoir ensuite aller travailler. D’ailleurs, et contrairement à ce que l’on croit, notre communauté est en grande partie séfarade.

RH : Il y aurait donc un stress généré par le départ, par l’exil, qui implique le besoin de repères et de sécurité auquel répond le recours à la tradition.

PB : Oui, je pense que se sentir étranger dans un pays fait qu’on se replie. 

RH : Revenons à votre trajectoire, vous disiez avoir été la dernière élève du rabbin André Zaoui ? 

PB : Oui en Israël. Et je ressens fortement ce passage de flambeau en ce moment où nous créons une école rabbinique et que nous allons ordonner nos premiers rabbins (le 7 septembre 2025). Alors même que le rabbin Zaoui a créé une école en 1955 (fermée en 1969) qui s’appelait l’Institut international des études juives, rue Servandoni, pour former toute une génération de rabbins libéraux. 

Le rabbin André Zaoui
Le rabbin André Zaoui

RH : Donc en 1990, vous avez été ordonnée en Angleterre, au Léo Beck College et vous êtes arrivée à Paris, au MJLF. Et là, comment les choses se sont-elles déroulées ?

PB : Les premières années ont été très difficiles, y compris au sein de la communauté libérale. Le MJLF revendiquait le principe de l’égalité homme-femme, mais cela n’existait pas dans les faits. J’ai donc rencontré beaucoup d’hostilité, autant intra- qu’extracommunautaire. Comme pour toutes les femmes premières, il y avait la pression de faire pareil ou mieux qu’un homme dans cette fonction. Des gens me disaient « m’attendre au tournant ». J’ai reçu des menaces, même physiquement à certains moments : au cours d’une interview radio, il y a un individu qui a fait irruption dans le studio. Intérieurement, j’étais toujours très étonnée parce que ce qui m’intéressait, c’était d’être rabbin, pas « la première femme rabbin de France », qui était une étiquette médiatique. Je voulais travailler discrètement, mais il y a eu un tel déclenchement médiatique, dans le monde entier, que personne n’arrivait à rester indifférent. Soit les gens étaient passionnément pour, soit passionnément contre. Mais toute cette publicité médiatique m’a aussi beaucoup aidé parce que ça m’a permis d’être lancée et acceptée dans ma communauté, tout en générant aussi des jalousies, immanquablement. 

RH : Est-ce que c’est pour ça que vous êtes devenue très discrète médiatiquement ces dernières années ?

PB : Je pense que c’est un métier en soi d’être dans les médias, qui prend énormément de temps. Josy Eisenberg par exemple était un rabbin des médias, Delphine Horvilleur est un rabbin des médias. Moi je voulais uniquement me consacrer à ma communauté et à mes projets. Et je crois être la première femme à avoir construit son propre centre communautaire (la CJL). J’ai écrit une dizaine de livres, j’ai participé à l’écriture du premier commentaire libéral de la Torah, j’ai donné beaucoup de cours de midrash, j’ai pu susciter des vocations de rabbins, j’ai créé des groupes de paroles qui n’existent pas ailleurs, pour les parents qui ont perdu des enfants, pour les malades et pour ceux qui accompagnent les malades. J’ai conduit de nombreuses cérémonies, de la naissance jusqu’à la mort, et j’essaye au maximum de personnaliser. Je passe beaucoup de temps auprès des gens. C’est tout ça le métier de rabbin. Il n’y a pas une seule semaine où je n’ai pas une demande de média, mais je trie et je ne réponds surtout pas à chaud. Donc au final, je suis contente de la manière dont j’ai mené ma carrière – en étant mère de quatre enfants – et cela a été passionnant tous les jours.

RH : À quoi attribuez-vous le fait d’avoir suscité tant d’hostilité ? 

PB : Je pense que les gens vivent avec l’idée qu’un rabbin c’est un homme avec une barbe. Un rabbin qui est une femme bouleverse cette image et la sécurité mentale, sexuelle et éducative qui l’accompagnent. Cela bouscule les gens à l’identité peu sûre. Et cela concerne d’ailleurs autant les femmes que les hommes. J’ai rencontré des réactions très hostiles émanant de femmes. On pourrait croire que les femmes sont solidaires des femmes, c’est faux. Mais il arrive aussi que les gens changent d’opinion, revoient leurs préjugés, et c’est heureux. Encore aujourd’hui, je tombe toujours sur des personnes qui voient pour la première fois une femme rabbin et qui viennent me voir à la fin d’un office en me disant « je dois vous dire, j’étais contre, mais je suis vraiment touché par le travail que vous faites ». Et ça ce sont des moments extraordinaires.

RH : Le port de la kippa, c’était important pour vous depuis le début ? 

PB : Oui, parce que je pense que les symboles juifs ne sont pas des symboles masculins. Que ce soit la kippa ou les tefillin, je pense que c’est important que les femmes se les réapproprient. Si la kippa est le signe, le rappel que nous ne sommes pas illimités, comme un bout de ciel qu’on porte sur la tête, il n’y a pas de raison que seuls les hommes la portent. Dans ma communauté, j’encourage beaucoup les hommes et les femmes à la mettre. Et je suis intégralement égalitaire, donc dans ma communauté, ce qui n’est pas le cas de toutes les communautés libérales, les hommes allument aussi les bougies de Chabat. Tous les gestes sont exécutés par tout le monde.

RH : 35 ans se sont écoulés depuis votre ordination. Qu’est-ce qui a changé depuis, dans les grandes lignes ? 

PB : J’ai vu le judaïsme libéral grandir énormément. Il y a une très forte demande. Ce que je vois aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est qu’on attire des personnes qui viennent du judaïsme traditionnel.

RH : À quoi attribuez-vous ce changement ?

PB : Je pense qu’il y a beaucoup de Juifs qui ne se reconnaissent plus dans les institutions officielles. Les gens me disent qu’ils viennent chez nous parce que c’est chaleureux et égalitaire. Mais je pense qu’on a tous des raisons d’exister, qu’on a tous le même but, de transmettre le judaïsme, quelles que soient les nuances. Il m’arrive de dire à certaines personnes « si vous ne vous sentez pas bien ici, allez voir dans d’autres synagogues ». Je ne considère pas l’autre comme un concurrent. Je ne connais pas les chiffres exacts, mais je dirais qu’il y a encore globalement 80 % de la population juive qui n’est nulle part : ni consistoriale, ni orthodoxe, ni libérale. C’est la grande majorité silencieuse, qui ne vient même pas pour Kippour. 

RH : La plus grande acceptation du courant libéral est peut-être aussi due à celles qui vous ont emboité le pas, je pense à Delphine Horvilleur notamment.

PB : Oui, je pense. Et on en est à dix femmes rabbins aujourd’hui en France, mais pendant quinze ans j’ai été seule. Au début, j’avais l’impression d’être un animal de foire. On s’adressait à moi comme femme rabbin, pas comme rabbin. On me demandait comment je suis devenue femme rabbin. Alors que je ne suis pas devenue femme rabbin, j’étais femme, je suis devenue rabbin. On essentialise encore beaucoup. Moi, quand je regarde ma communauté, je ne me dis pas qu’il y a tant d’hommes et tant de femmes. Je n’ai pas une vision sexuée de l’humanité.

RH : Au XIXᵉ siècle, il y avait une influence allemande sur le judaïsme français. Berlin était la Jérusalem de l’époque. Après la Shoah, le centre de gravité s’est déplacé vers l’Amérique.  Nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils assistent à un office libéral, trouvent cela très américain. Est-ce qu’une voie juive libérale spécifiquement française est possible ?

PB  Oui, je pense qu’en France le judaïsme a notamment été rejeté pour cette raison, par anti-américanisme, sous-tendu par cette caricature de la synagogue libérale américaine où les gens ne porteraient même pas la kippa. De fait, quand les gens viennent ici, ils trouvent cela plus conservateur qu’aux États-Unis. Le judaïsme libéral est présent aussi en Israël, je crois qu’il y a 130 rabbins libéraux là-bas, c’est peu par rapport au nombre de rabbins en Israël, mais le mouvement y a pignon sur rue depuis très longtemps. Donc je ne considère pas le judaïsme libéral comme spécialement américain. C’est vrai qu’une importante littérature libérale est parue outre-Atlantique, mais en Angleterre aussi. J’ai été formée en Angleterre où la moitié des juifs sont libéraux. Je pense que nous avons une autre spécificité française et c’est pour ça d’ailleurs que nous avons tenu à créer cette école rabbinique : pour former des rabbins libéraux pour la France, en tenant compte notamment de la composante séfarade, quasi inexistante en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis. Je me souviens d’un homme sépharade tunisien ici, dans ma communauté, qui m’a dit « moi, je veux bien accepter une femme rabbin, mais si vous venez poser la Mezouza chez moi il faut que vous coupiez la tête d’un poisson, en signe de prospérité ». Enfin, il y a la tradition de réflexion française, de philosophie, de littérature. On n’apprend pas ça ailleurs. Je pense que c’est très important de faire des ponts avec la culture artistique, littéraire, philosophique du pays où l’on vit. Il y a une école de la réflexion en France et cela doit infuser la formation rabbinique. Et puis il y a la langue française aussi, c’est très important. 

RH : Depuis 2019, les communautés juives libérales sont réunies sous l’égide de l’association Judaïsme en mouvement (JEM). La Communauté juive libérale (CJL) que vous dirigez et qui compte environ 640 familles, ne fait pas partie de cette association. Pourquoi ?

PB : Avant JEM il y a eu une instance qui s’appelait l’Assemblée du judaïsme libéral (AJL), créée en 2016, qui regroupait les communautés de la Fédération du judaïsme libéral, à laquelle appartient ma communauté, plus Copernic et le MJLF. Et JEM s’est créé en sortant de l’AJL. Donc, comme toujours, tout dépend de la manière dont on raconte l’histoire.

RH : Ça n’est donc pas vous qui n’avez pas rejoint JEM, vous êtes simplement restée à votre place, là où vous étiez. Quelle différence y a-t-il entre JEM et la Fédération à laquelle vous appartenez ?

PB : La Fédération a un fonctionnement beaucoup plus horizontal, alors que JEM est plus centralisé, un peu sur le mode du Consistoire. On peut aussi remarquer que JEM n’a pas voulu mettre le mot libéral dans son nom, parce que certains rabbins ne se reconnaissaient pas dans cette appellation. Alors que nous, nous revendiquons notre libéralisme et assumons pleinement la théologie libérale.

RH : Pourquoi tenez-vous à cette étiquette de « libéral » ? Quel contenu mettez-vous là-dedans ?

PB : Cela implique une tradition évolutive. Dans notre siddour (livre de prières), on mentionne autant les matriarches (imahot) que les patriarches (avot). Les offices comportent des passages en français. Dans certaines communautés on prie de moins en moins en français, tandis que nous nous y tenons, tout en insistant sur la connaissance de l’hébreu. Nous prônons un judaïsme qui s’adapte vraiment à son temps tout en étant respectueux de la tradition.

RH : Aujourd’hui, comment cela se passe-t-il entre JEM et la Fédération, vous travaillez quand même en commun ?

PB : Oui, bien sûr. On se parle et on est en bons termes. Nous sommes d’ailleurs réunis autour de Kerem, l’association rabbinique qui regroupe tous les rabbins, de JEM comme de la Fédération.

RH : Dans un livre paru récemment, Dov Maïmon et Didier Long annoncent la fin des Juifs de France. Comment voyez-vous les choses ?

PB : Je ne partage pas cette impression. Bien sûr, on ne peut pas nier l’antisémitisme et les inquiétudes qui traversent la France, depuis le 7 octobre en particulier. Mais ce que je vois aussi, c’est que la communauté juive a une vitalité extraordinaire. Des communautés se créent en permanence et des livres s’écrivent sans interruption. C’est une communauté qui produit énormément, artistiquement, intellectuellement, religieusement. Ça ne signifie pas qu’elle n’est pas traversée par des difficultés, mais c’est ce qu’on appelle « le dur bonheur d’être juif », comme le dit André Neher. Ce que je constate aussi et qui est contre-intuitif, c’est que depuis le 7 octobre, il y a de plus en plus de monde à la synagogue, les offices sont pleins. Les gens ont besoin de se retrouver, d’avoir justement un lieu où ils se sentent soutenus, un lieu où ils se sentent en sécurité, et la synagogue joue ce rôle-là encore plus qu’avant. Depuis le 7 octobre, il n’y a pas une journée sans que quelqu’un me contacte en disant « je suis juif, ou d’origine juive, et j’ai toujours voulu savoir ce qu’était le judaïsme, je veux savoir pourquoi je suis juif, ce que ça veut dire de manière positive, etc. ». C’est ce que disent les sages : « il n’existe pas de mal dont il ne sorte un bien ».

Photo de Ruben Honigmann

Ruben Honigmann

Né en 1983 à Berlin-Est, Ruben Honigmann a grandi à Strasbourg. Apres des études en Yechiva et un cursus en histoire à l'Université, il intègre Akadem en 2008, où il occupe aujourd'hui la fonction de directeur éditorial.