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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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« Dès qu’une voie politique pour battre le Hamas et libérer les otages s’est fait jour, la guerre est devenue injuste. »

Rencontre avec Michael Walzer

Le grand philosophe américain Michael Walzer, après avoir défendu sans réserve le droit d’Israël à riposter aux attaques du 7 octobre (voir dans K, son entretien d’octobre 2023), examine après coup la manière dont la guerre s’est déroulée à Gaza. Il analyse comment elle est, selon lui, devenue injuste et menace l’avenir même d’Israël. Dans cet entretien accordé à Haaretz (en janvier dernier, avant les "opérations 'Roaring Lion' et 'Epic Fury'"), le spécialiste de l’éthique de la guerre - dont la plus grande fierté, dit-il, est "d’avoir quatre petits-enfants juifs" - appelle à un examen de conscience israélien.

Photographie de Michael Walzer
Michael Walzer
>>> Lire en introduction à ce texte : « Michael Walzer : de la guerre juste à la politique devenue injuste » par la rédaction

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Au printemps 1967, le jeune philosophe Michael Walzer parcourait les États-Unis, dénonçant avec passion la guerre du Vietnam partout où l’on voulait bien l’écouter. Puis la guerre des Six Jours éclata et le professeur de Harvard défendit l’attaque préventive israélienne avec la même passion.

De la guerre du Vietnam à la théorie des guerres justes

« Certaines personnes trouvant cette attitude incohérente, se souvient Walzer, je voulais démontrer qu’il existe des guerres justes et des guerres injustes. Or, j’ai découvert qu’il existait peu de littérature sur le sujet. Les derniers à l’avoir abordé étaient les philosophes chrétiens du Moyen Âge, et leurs théories n’étaient enseignées que dans les universités catholiques. » 

Walzer entreprend alors d’élaborer une version laïque de la réflexion sur la guerre, cherchant à déterminer dans quels cas elle peut être justifiée et dans quels autres elle ne l’est pas. Cette décision bouleversera sa trajectoire et fera de lui l’un des penseurs politiques les plus influents des cinquante dernières années, ainsi que la principale autorité mondiale en matière d’éthique de la guerre.

« J’ai travaillé sur ce sujet pendant dix ans », confie-t-il au journal Ha’aretz lors d’un entretien-fleuve de trois heures, à l’occasion d’une récente visite en Israël. Walzer raconte avoir lu d’innombrables ouvrages de philosophie catholique et d’histoire militaire, et s’être longuement entretenu avec des soldats pour approfondir sa compréhension. « Je me suis passionné pour ce domaine, bien que n’ayant jamais moi-même servi dans l’armée », nous confie-t-il d’un ton presque apologétique. « J’étais trop jeune pour la Corée et trop âgé pour le Vietnam. »

Son livre, Just and Unjust Wars, a été publié en 19771. « J’étais un jeune gauchiste », dit-il, « et à ma grande surprise, quelques mois après sa publication, le livre a été ajouté à la liste des lectures obligatoires de l’Académie militaire américaine de West Point. Depuis, j’y ai été invité à plusieurs reprises. »

Il n’est pas évident qu’un ouvrage universitaire de philosophie puisse avoir une telle influence.

« Comme le soulignait Wittgenstein, la philosophie ne change rien au monde — et il avait raison. Mais mon travail sur les guerres justes s’est frayé un chemin dans le droit international et influence la réflexion des militaires. Certains officiers américains m’ont confié l’avoir lu en Irak. »

Jus ad bellum : la légitimité d’entrer en guerre

Pouvez-vous expliquer brièvement ce qui rend une guerre juste ?

« Le principe cardinal est la légitime défense, fondement du recours à la force armée. Vient ensuite l’intervention pour arrêter un génocide — pensons à l’invasion pleinement justifiée du Cambodge par le Vietnam en 1978 contre les Khmers rouges. Il faut surtout séparer la guerre préventive, fondée sur une menace hypothétique, de la guerre préemptive, qui vise à contrer une agression certaine et imminente, à l’image de celle déclenchée en 1967 par Israël. »

La guerre contre le Hamas était-elle juste, selon vos principes ?

« Il ne faut pas oublier que cette guerre visait aussi l’axe de la résistance iranienne. Pour la plupart des Israéliens, l’objectif prioritaire était Gaza, mais il s’agissait en réalité d’un conflit sur plusieurs fronts incluant une frappe contre l’Iran pleinement justifiée, puisque Téhéran avait participé à l’attaque conjointe du 7 octobre. Israël bénéficia d’un coup de chance : l’opération ne fut pas synchronisée, le Hamas craignant une indiscrétion. Une offensive simultanée sur trois fronts, avec des armes iraniennes, aurait été dévastatrice. Ce point mérite d’être rappelé. »

« Spécialiste de l’éthique de la guerre, je le dis nettement : dès qu’une voie politique pour battre le Hamas et libérer les otages s’est fait jour, la guerre est devenue injuste. »

Sans surprise, Walzer juge sans équivoque la guerre déclenchée par Israël après le 7 octobre : elle était légitime. « N’importe quel pays au monde aurait riposté face à une telle agression », affirme-t-il. Mais le temps passant, des interrogations ont émergé. « Une distinction éthique fondamentale oppose le jus ad bellum — la légitimité morale d’entrer en guerre — au jus in bello — les règles morales régissant la conduite des opérations militaires. Le déclenchement de la guerre, après une agression d’une telle ampleur, était pleinement justifié ; sa poursuite s’est pourtant avérée problématique. » 

Jus in bello : la conduite de la guerre mise à l’épreuve

Walzer pèse ses mots. « J’imagine que Tsahal a combattu loyalement au début », dit-il. « Mais affronter une milice tapie dans la population et usant de boucliers humains est un défi redoutable. Les règles internationales exigent, une fois une cible militaire identifiée, d’évaluer sa valeur stratégique face au nombre de civils innocents susceptibles d’être touchés, et de vérifier si le ratio est raisonnable. »

Existe-t-il un ratio universellement accepté ?

« Non : ce ratio varie selon la valeur stratégique de la cible, ce qui rend la question fort problématique. Les armées modernes fixent toutefois des seuils pour équilibrer pertes civiles et gains militaires. Lors des opérations précédentes à Gaza, un tel ratio existait et, selon les médias, des officiers supérieurs israéliens ont déclaré que, dans le cadre de ce conflit, Israël avait modifié ledit ratio afin de justifier le fait de tuer davantage de civils. Il m’est difficile de m’exprimer avec précision à ce sujet depuis New York, mais lors des bombardements opérés à la fin de la guerre, il semblerait qu’aucune évaluation n’ait été effectuée. »

« Ce que les gens ont vu à la télévision américaine, c’est par exemple un immeuble de six ou sept étages entièrement effondré après un bombardement, puis un porte-parole de Tsahal affirmant qu’une unité d’observation du Hamas se trouvait sur le toit du bâtiment. Tous ceux qui ont vu ces images ont pensé : cela ne justifie pas la destruction de quarante appartements. Ces frappes paraissaient disproportionnées, comme si l’intention était de rendre Gaza inhabitable. »

Tout en critiquant le comportement d’Israël, Walzer souligne que l’utilisation de civils par le Hamas à Gaza était sans précédent. À ses yeux, l’une des questions les plus importantes en matière d’éthique de la guerre concerne le degré de risque que les soldats doivent accepter afin de minimiser les dommages causés aux civils.

« Quand on parle aux soldats, ils expliquent souvent prendre des risques pour limiter les victimes civiles. À Gaza, le Hamas a pourtant utilisé la population à double titre, dans une configuration inédite. D’abord, en infiltrant ses combattants parmi les civils — hôpitaux, écoles, immeubles résidentiels.
Ensuite et surtout avec sa “ville souterraine” : non pas de simples tunnels, mais une véritable métropole à trois niveaux, ventilée, alimentée en électricité, protégée par la ville d’en haut. Rien de tel dans l’histoire militaire. C’est une nouvelle forme de guerre : ses règles — et les risques imposables aux soldats — restent à définir. »

« Le Hamas a essentiellement planifié une attaque à laquelle Israël ne pouvait pas répondre sans tuer des civils, détruire des maisons et déplacer des populations »

Dans un tel cas, la responsabilité première incombe parfois moins aux généraux et conseillers juridiques qu’aux exécutants directs sur le terrain.

« Dans différentes armées et à diverses époques, de nombreux soldats ont essayé de se battre conformément à certains principes moraux et, de ce point de vue, le rôle des officiers sur le terrain est prépondérant », explique Walzer. « Certaines unités se battent avec honneur, d’autres avec sauvagerie, et cela dépend beaucoup des officiers subalternes. Pas seulement de leur moralité, d’ailleurs, mais aussi de leur sang-froid. Au Vietnam, les massacres se produisaient généralement sous l’effet de la panique d’officiers subalternes. J’ai discuté avec un officier israélien dont l’unité, lors d’une précédente opération à Gaza, était chargée de repérer les entrées de tunnel. Il m’a confié que ces orifices comportent toujours un piège, une souricière : “Si le commandant est pondéré et calme, il peut généralement déjouer le piège sans l’intervention de l’artillerie ou de l’armée de l’air, laquelle entraînera immanquablement la mort de nombreux civils” ».

Pourtant, le piège le plus important dans cette guerre n’était pas tendu aux unités sur le terrain, mais à l’armée dans son ensemble, voire à Israël tout entier. « Le Hamas a essentiellement planifié une attaque à laquelle Israël ne pouvait pas répondre sans tuer des civils, détruire des maisons et déplacer des populations », explique Walzer. « C’est une caractéristique courante des guerres asymétriques, c’est-à-dire des guerres entre une armée high-tech et une organisation low-tech. L’organisation se dissimule parmi les civils et l’armée en tue un grand nombre. Ces guerres asymétriques — de la France en Algérie aux conflits contemporains — ont toutes tourné au désastre.

Le piège des guerres asymétriques

L’armée est responsable de la plupart des morts et elle est condamnée à perdre la guerre si elle ne détruit pas la population, comme l’ont fait les Russes en Tchétchénie ou les Sri Lankais contre les Tamouls », déclare-t-il. « Mais vous ne pouvez le faire que si personne ne s’en soucie. Les Français, les Américains, les Israéliens, eux, ne peuvent pas agir ainsi, car le monde entier les observe. Le Hamas s’est fondu avec une rare efficacité dans la population civile, intégrant morts et destructions à son propre calcul stratégique. Israël n’avait d’autre choix que de tomber dans ce piège ; mais une fois dedans, il convient de mûrement réfléchir à la manière d’en sortir. On peut s’extraire du piège par la politique et la diplomatie — comme le recommandent certains officiers supérieurs de Tsahal et l’Administration américaine — ou on peut se frayer un chemin vers la sortie à grand renfort de tirs d’artillerie et de bombardements aériens, comme le gouvernement israélien a choisi de le faire. »

C’est ainsi que vous comprenez le choix des dirigeants israéliens ?

« Le traumatisme du 7 octobre a donné lieu à des discours délirants appelant à la vengeance et à des meurtres aveugles. Des responsables politiques israéliens de premier plan ont déclaré qu’il n’y avait pas de civils innocents et que tous méritaient la mort. Le choc et le traumatisme causés par l’attaque ont donné lieu à des déclarations qui ne manqueront pas d’être brandies contre Israël dans tous les débats futurs sur la conduite de la guerre et sur l’accusation de génocide. »

Ces réactions se sont également répercutées sur le terrain, explique Walzer. « Cela a entraîné des problèmes moraux qui auraient dû être traités, mais qui ne l’ont pas été. Sur les réseaux sociaux circulaient des vidéos glaçantes de soldats se glorifiant de crimes de guerre. Sans doute une minorité, mais symptomatique d’une érosion de la discipline dans Tsahal. Dans le même temps, la violence des colons s’est intensifiée au point d’atteindre — il hésite — des pogroms, sous le regard passif de la police et de l’armée. Des informations crédibles ont également fait état de mauvais traitements infligés aux détenus. Le refus d’autoriser l’accès à la Croix-Rouge était une erreur, même s’il découlait d’une volonté de faire pression sur le Hamas pour qu’il autorise les visites aux otages. »

Le problème éthique le plus grave, selon lui, a été le siège imposé à Gaza. Là encore, il adopte une position mesurée, mais ferme.

« Ce siège, partiel et entrecoupé de pauses, constituait néanmoins un élément central de l’effort militaire israélien. C’est peut-être là l’élément le plus litigieux du débat sur la justification de la guerre : quelle a été la responsabilité d’Israël dans la crise médicale et alimentaire à Gaza ? Après le 7 octobre, beaucoup d’Israéliens — et de Juifs dans le monde — ont estimé n’avoir aucune responsabilité, traumatisés qu’ils étaient par les célébrations de l’attaque à Gaza. Erreur. »

« Les dirigeants du Hamas voulaient tuer des Juifs, mais ils voulaient aussi que les Juifs tuent des Palestiniens. Les nombreuses morts à Gaza faisaient partie de leur plan. Par conséquent, le siège était une erreur politique »

Pourquoi est-ce une erreur de penser ainsi ? Après tout, le Hamas est censé assumer la responsabilité du sort des habitants de Gaza.

« Pensez au déroulement d’un siège. Vous encerclez une ville, bloquez les approvisionnements, puis vous attendez. Les habitants ont faim, ils font pression sur leurs dirigeants, et c’est ce qui, tout au long de l’histoire, a conduit ces dirigeants à accepter de négocier ou à se rendre. Mais ce scénario suppose un lien moral ou politique entre les habitants de la ville assiégée et leurs dirigeants. Or, il n’existait aucun lien de ce type entre le Hamas et la population de Gaza, et les décideurs israéliens le savaient.

C’est l’une des principales raisons pour lesquelles le Hamas a été si largement condamné. Ses dirigeants voulaient tuer des Juifs, mais ils voulaient aussi que les Juifs tuent des Palestiniens. Les nombreuses morts à Gaza faisaient partie de leur plan. Par conséquent, le siège était une erreur politique et, plus grave encore, il était moralement répréhensible. Militairement, on ne peut pas lui attribuer la moindre valeur. »

Le siège : erreur politique, faute morale

Mais si les dirigeants des Gazaouis ne se soucient pas d’eux, pourquoi Israël devrait-il le faire ?

« Aussi étrange que cela puisse paraître, dans une guerre asymétrique, le bien-être de la population civile relève de la responsabilité de l’armée high-tech. Tout d’abord, parce que les morts civiles constituent un atout pour l’autre camp. Même si le Hamas a volé une partie du carburant et de la nourriture et en a tiré profit, il a davantage profité des destructions causées par le siège. L’un des commandants américains en Afghanistan l’a un jour résumé ainsi : “Plus nous tuons de civils, plus nous risquons de perdre la guerre”.

Stratégie, certes. Mais il y a un principe supplémentaire : celui qui inflige la destruction doit prendre soin des victimes innocentes du camp opposé. Or, Israël ne l’a pas fait. Son gouvernement refusait tout allègement des souffrances jusqu’à une “victoire totale” — objectif illusoire, auquel ni Tsahal ni personne ne croyait vraiment. »

Walzer, né dans le Bronx à New York, est depuis longtemps considéré comme un ami indéfectible d’Israël. Le 7 octobre, il a réagi avec stupéfaction et colère, convaincu qu’une réponse militaire sévère était justifiée et indispensable. C’est ce qu’il a déclaré au journal Ha’aretz en novembre 2023.

« Dès le début de la guerre, j’ai insisté sur la responsabilité du Hamas, et pas seulement pour l’attaque du 7 octobre », dit-il aujourd’hui. « Aux États-Unis, certains ont condamné l’attaque du 7 octobre, pour ensuite commenter la guerre comme si le Hamas n’existait pas — comme si seul Tsahal combattait sur le terrain. »

« Les efforts déployés pour remporter la victoire alors qu’il n’y avait aucun moyen d’y parvenir sans détruire Gaza constituaient un acte criminel. Les guerres sont parfois inévitables, mais elles exigent une fin et un objectif clairs. »

Y a-t-il eu un moment précis où votre lecture de cette guerre a basculé ? 

« Lorsque Joe Biden et ses conseillers sont allés voir le Premier ministre Nétanyahou et lui ont dit : “Vous avez causé suffisamment de dégâts, vous pouvez désormais poursuivre la lutte contre le Hamas par la voie diplomatique”. Spécialiste de l’éthique de la guerre, je le dis nettement : dès qu’une voie politique pour battre le Hamas et libérer les otages s’est fait jour, la guerre est devenue injuste.

Les efforts déployés pour remporter la victoire alors qu’il n’y avait aucun moyen d’y parvenir sans détruire Gaza constituaient un acte criminel. Les guerres sont parfois inévitables, mais elles exigent une fin et un objectif clairs. Votre gouvernement a refusé de s’engager envers quelques fin ou objectif que ce soit, hormis la conquête de la bande de Gaza et l’expulsion de la totalité ou de la majorité de ses habitants — alors qu’une issue plus favorable était à portée de main.

Je m’exprime aujourd’hui en tant qu’Américain qui a voté pour Biden et qui l’admirait. Le 8 octobre, avec une lucidité tant intellectuelle que morale, Biden s’est résolument rangé aux côtés d’Israël et des Juifs comme aucun autre président américain ne l’avait fait avant lui. Il a envoyé des porte-avions et formé une coalition pour défendre Israël contre les missiles.

Et il avait un plan pour mettre fin à la guerre — au moins un an avant que Donald Trump ne copie ce même plan. Bien sûr, le plan de Biden n’était pas parfait, pas plus que celui de Trump. Les deux comportaient des risques. »

Walzer s’était rendu en Israël à l’invitation de l’Institut Van Leer de Jérusalem et de l’Académie israélienne des sciences et des lettres, lesquels avaient organisé une conférence pour marquer son 90e anniversaire. La salle du Van Leer était presque pleine. Dans le public, on pouvait apercevoir l’ancien président de la Cour suprême Aharon Barak, l’ancien ministre Dan Meridor et des figures majeures de la pensée israélienne. Même une petite délégation d’avocats du ministère des Affaires étrangères s’était déplacée pour écouter l’expert. Il est d’ailleurs quelque peu réconfortant de savoir que quelqu’un, au sein de cet organe, s’intéresse encore à la question, même si ces juristes ont bien pris soin de préciser qu’ils étaient venus de leur propre initiative.

Dans un discours poignant, l’historienne et écrivaine Fania Oz-Salzberger a présenté Walzer comme la dernière figure paternelle du camp libéral israélien. « Il n’en reste plus », a-t-elle déploré, « depuis la disparition d’Yitzhak Rabin, de Yossi Sarid, de Shulamit Aloni (dans notre camp, le rôle paternel n’est pas genré, Dieu merci !) et des écrivains A. B. Yehoshua et Amos Oz. »

Dans son discours, le professeur Yael Sternhell a fait remarquer que la gauche est en voie de disparition quoiqu’elle survive encore dans cette salle. À l’Institut Van Leer, l’espace d’un instant, on a pu entretenir l’illusion que l’éthique de la guerre demeure un enjeu majeur en Israël. Outre Walzer, Kant et Aristote, les intervenants ont cité les journalistes Sheren Falah Saab et Nir Hasson du quotidien Ha’aretz pour leurs reportages.

Lors de la réception précédant la conférence de Walzer, une longue file s’était formée devant le modeste buffet. Personne ne bousculait. Même l’épouse de l’invité d’honneur, Judith Borodovko Walzer, attendait patiemment. Autour d’une modeste assiette de crackers et de tartinades aux tomates séchées, des philosophes grisonnants évoquaient avec nostalgie les heures glorieuses d’antan. L’un d’eux me confia comment, un jour, il s’était plaint auprès de Walzer d’avoir essuyé un refus de Princeton pour son doctorat. « Pourquoi Princeton ? », lui avait rétorqué celui-ci. « Trop raffiné, trop policé. Allez à Harvard ! » (Walzer y a lui-même enseigné quatorze ans avant de rejoindre l’Institute for Advanced Study de Princeton, où il est professeur émérite).

« Celui qui inflige la destruction doit prendre soin des victimes innocentes du camp opposé. Or, Israël ne l’a pas fait. Son gouvernement refusait tout allègement des souffrances jusqu’à une “victoire totale” — objectif illusoire, auquel ni Tsahal ni personne ne croyait vraiment. »

« J’admire la société civile israélienne qui est descendue dans la rue pour exiger la libération des otages et la fin de la guerre », a déclaré Walzer sous les applaudissements de la foule. « J’aime à penser que si j’étais là-bas, je me joindrais à eux. J’admire ceux qui se rendent dans les territoires [occupés] pour protéger les Palestiniens des brutes. »

Mais la guerre, a-t-il déclaré, est une « production conjointe » : les citoyens israéliens doivent reconnaître leur responsabilité dans la destruction et les meurtres à Gaza. « Bien sûr, il faut saluer le courage des soldats face aux rigueurs du combat. Fierté et culpabilité se mêlent face aux injustices commises en votre nom. La réponse internationale sera probablement partiale et injuste. C’est pourquoi l’avenir d’Israël requiert de votre part un examen de conscience le plus rigoureux et solennel possible », a-t-il conclu d’un ton presque prophétique. « Faites-le bien, je vous en conjure. »

Le présent entretien avec Walzer a eu lieu quelques jours après la conférence, dans le vaste hall de l’hôtel où il séjournait à Tel-Aviv. À travers les grandes fenêtres, la plage était encore animée, même au début du mois de décembre. « J’ai travaillé sur ce discours pendant un mois, dit-il. Je l’ai réécrit à de multiples reprises. Je n’arrivais pas à dormir la nuit. Que puis-je dire depuis New York sur ce qui se passe ici ? »

Mais parfois, pour citer un dicton israélien bien connu, les choses que l’on voit d’ici, on ne les voit pas de là-bas. 

Le paradoxe de la libération : quand la laïcité engendre le fondamentalisme

Walzer a écrit 27 livres et plus de 300 articles. L’un de ces ouvrages, The Paradox of Liberation [Le paradoxe de la libération]2, publié en 2015, est particulièrement pertinent aujourd’hui. Il y décrypte l’un des tournants politiques majeurs de ces dernières décennies : les peuples opprimés, émancipés par un acte de modernisation démocratique, délaissent — après une prospérité éphémère ou durable — la laïcité et la démocratie au profit de dérives religieuses et autoritaires. Walzer scrute les ressorts profonds de cette régression.

Son explication : les mouvements de libération, menés par des élites laïques formées à l’occidentale, ont combattu les colons européens pour fonder des démocraties modernes. Mais les peuples libérés, demeurés profondément traditionalistes et non occidentaux, ont fini par voter démocratiquement pour des partis religieux — reléguant les pères fondateurs au rang d’élites perfides, déracinées du « vrai peuple ».

Dans son ouvrage, Walzer s’est intéressé au passage de la libération laïque au fondamentalisme religieux, un processus observé en Israël, en Inde et en Algérie. « L’argument développé dans le livre est que les libérateurs se sont engagés dans deux luttes : contre la puissance coloniale et contre leur propre société traditionnelle », explique-t-il. « Nehru a combattu à la fois les Britanniques et le système des castes. Le FLN marxiste a lutté contre les Français d’Algérie et contre l’islam. Et le sionisme a cherché à obtenir l’indépendance nationale et à rejeter l’idée de diaspora, c’est-à-dire, en fait, à rejeter le judaïsme tel qu’il existait depuis 2 000 ans. »

« La réaction religieuse contre la libération nationale laïque aurait eu lieu de toute façon, mais Nétanyahou a joué un rôle important dans son succès politique. »

Pour Walzer, le paradoxe de la libération réside dans le fait qu’elle ne se limite pas à rompre avec le joug colonial : elle suppose aussi de se défaire des anciennes représentations de soi. Or, ces deux ordres sont inconciliables, et l’un doit supplanter l’autre. Une fois la libération nationale acquise, la libération séculière non seulement échoue, mais engendre un fondamentalisme plus virulent qu’avant l’indépendance — précisément en raison de l’assaut brutal mené par le mouvement de libération contre les fondements religieux et traditionnels du peuple.

Comment les premiers dirigeants sionistes auraient-ils dû agir ?

« Il était probablement inévitable de rompre avec certains traits essentiels de la vie diasporique, mais ce rejet fut excessif. Pendant deux millénaires, la diaspora avait préservé la nation sans territoire ni souveraineté — une prouesse qui méritait respect et intégration au sionisme. Bialik l’avait tenté avec son recueil d’histoires midrashiques ; rétrospectivement, reconnaître cette valeur eût facilité l’absorption des Mizrahim traditionalistes. Mission ardue, je l’admets. »

On reproche à votre théorie son manque d’universalité : les pays chrétiens indépendants n’ont pas connu ce retournement. Le judaïsme inciterait-il à l’extrémisme ?

« En France, la Révolution a provoqué une réaction catholique ; en Allemagne, les Lumières ont basculé dans l’extrémisme. Mais il se peut que le protestantisme soit plus ouvert à un gouvernement libéral que le catholicisme, l’islam et le judaïsme. Ceux qui prétendent avoir un lien direct avec Dieu sont les plus dangereux, tandis que le protestantisme, tout au long de l’histoire, a eu tendance à se subdiviser en plusieurs groupes. Le judaïsme s’est lui-même diversifié en courants multiples — haredi, réformé, conservateur — et cette fragmentation s’est révélée féconde. »

Il semble que depuis la publication de The Paradox of Liberation il y a dix ans, la situation dans les pays que vous avez étudiés ne se soit pas améliorée.

« C’est exact. En Algérie, le FLN, opposé au fanatisme islamique, a instauré un régime militaire autoritaire, contrairement à ce que souhaitaient les leaders de la lutte de libération. En Inde, le pouvoir du nationalisme hindou s’est encore renforcé. Et en Israël, le régime est devenu plus religieux et plus à droite, en partie parce que Nétanyahou a fait entrer des extrémistes au gouvernement. »

« Il existe différents degrés de corruption. Un bon dirigeant s’efforcera de minimiser la corruption et les mensonges auxquels il doit se livrer pour remporter les élections. J’ai déjeuné une fois chez Golda Meïr, lorsqu’elle était Premier ministre. C’était un petit appartement très simple. Elle nourrissait des ambitions politiques, mais pas économiques. »

Peut-être Nétanyahou n’est-il pas responsable de ce processus qui, selon votre livre, se serait probablement produit de toute façon, comme cela a été le cas dans d’autres pays ?

« Je pense que Nétanyahou s’avère un dirigeant catastrophique pour Israël. Tout d’abord, en raison de son incitation à la haine contre Rabin et de son opposition à la fin de l’occupation et à la coexistence avec les Palestiniens. Il a systématiquement sapé tous les efforts. Il a approuvé ou financé les colonies et formé des coalitions avec les ultranationalistes et les religieux radicaux. La réaction religieuse contre la libération nationale laïque aurait eu lieu de toute façon, mais Nétanyahou a joué un rôle important dans son succès politique. »

Que pensez-vous du procès de Nétanyahou ? Dans un autre article, consacré au « problème des mains sales », vous affirmez qu’il est impossible de diriger sans se compromettre.

« Diriger des gens exige de se salir les mains. Même celui qui vise à soulager la pauvreté ou à réformer la santé doit, pour être élu, faire lors de sa campagne des promesses qu’il sait ne pas pouvoir tenir. C’est ainsi que fonctionne la démocratie, et il faut bien comprendre qu’aucun dirigeant politique n’a les mains propres. On ne peut pas se permettre d’être puriste et on doit admettre que les dirigeants ont forcément des défauts, mais on souhaiterait tout de même qu’ils en aient le moins possible. »

À quoi ressemble un dirigeant qui a des défauts, mais seulement quelques-uns ?

« Il existe différents degrés de corruption. Un bon dirigeant s’efforcera de minimiser la corruption et les mensonges auxquels il doit se livrer pour remporter les élections. George Washington, par exemple, était un bon dirigeant. Certains Républicains ne voulaient pas que le peuple gouverne et proposaient de conférer un pouvoir considérable au président. Washington refusa et, après deux mandats, retourna dans sa ferme. Un bon politicien n’utilise pas sa fonction pour s’enrichir personnellement.

J’ai déjeuné une fois chez Golda Meïr, lorsqu’elle était Premier ministre. C’était un petit appartement très simple, un peu comme celui où j’ai grandi dans le Bronx quand nous n’avions pas d’argent, et elle nous a servi le déjeuner dans une petite cuisine. Elle nourrissait des ambitions politiques, mais pas économiques. Elle recherchait le pouvoir, mais pas la richesse. Begin était comme ça lui aussi. »

La séparation entre pouvoir politique et pouvoir économique est au cœur de l’important ouvrage de Walzer intitulé Spheres of Justice3, qui propose une théorie de l’égalité sociale.

Égalité complexe et corruption du pouvoir

« Autrefois régnait l’idéal d’une égalité absolue : salaires identiques, abolition des héritages, ni riches ni pauvres. Mais une telle uniformité aurait exigé une répression intolérable », affirme-t-il. « C’est la raison pour laquelle j’ai forgé la théorie de “l’égalité complexe” ».

Qu’entend-on par égalité complexe ?

« L’idée est de tolérer des inégalités dans la société, mais de les cloisonner dans des sphères précises. On ne saurait exiger, par exemple, que tous les écrivains reçoivent les mêmes critiques et vendent le même nombre d’exemplaires. Il en va de même dans le domaine du pouvoir : il y aura toujours quelqu’un qui remportera les élections et quelqu’un qui les perdra. Les inégalités sont inévitables, mais doivent rester cantonnées afin d’éviter tout débordement d’un domaine vers l’autre.

« Si l’on considère l’histoire dans son ensemble, les États-Unis demeurent, aujourd’hui encore, l’un des pays où les Juifs ont trouvé les conditions les plus favorables pour vivre et s’épanouir. »

Nous ne voulons pas, par exemple, qu’une personne ayant remporté les élections — et disposant par conséquent d’un pouvoir important — puisse également faire entrer indûment ses enfants dans une meilleure école, ce qui lui conférerait également une emprise dans le domaine de l’éducation. Il en va de même pour la richesse. Il n’y a rien de mal à ce qu’un individu gagne plus d’argent que les autres. Mais il ne devrait pouvoir s’en servir que pour acheter ce que l’argent est censé acheter, par exemple des vacances coûteuses ou des bijoux. Cette richesse ne devrait pas favoriser les inégalités dans d’autres domaines, tels que les soins de santé, l’éducation ou le pouvoir. Le système de l’égalité complexe vise précisément à éviter ces débordements. »

Cela semble très raisonnable, mais très éloigné de notre situation actuelle. Y a-t-il une société qui se rapproche de la réalisation de votre idée ?

« J’ai récemment partagé un panel avec un social-démocrate suédois : il m’a affirmé que son pays se rapproche de ce modèle. »

Walzer nous confie avec fierté que c’est sa 46e visite en Israël. La première remonte à 1957.

« J’avais 21 ans, Judith et moi venions de nous marier », se souvient-il. « J’étudiais à Cambridge et nous avons traversé l’Europe en voiture jusqu’au Pirée. Là, nous avons embarqué sur un bateau à destination d’Israël. Nous étions les seuls passagers payants, car c’était un bateau de réfugiés. Il transportait vers Israël des Juifs ayant fui l’Égypte après la campagne du Sinaï4, ainsi que des Juifs ayant fui la Pologne qui venait d’imposer la dissolution ou l’absorption des écoles confessionnelles. Les Égyptiens étaient des bourgeois traditionalistes, les Polonais des communistes athées.

Nous nous sommes liés d’amitié avec un Polonais et son fils. Quand celui-ci a vu les Juifs égyptiens prier, il s’est exclamé : “Je croyais que les Juifs ne prient pas”. Lorsque nous avons aperçu le mont Carmel, l’un des Polonais a entonné la Hatikva. C’est à cet instant précis que je suis devenu sioniste. »

Malgré son sionisme et ses fréquentes visites en Israël, Walzer est resté aux États-Unis. Il se considère comme un Juif laïc, mais se rend à la synagogue chaque shabbat. « J’ai besoin de la compagnie des Juifs », explique-t-il. « Ils rient de mes blagues, ils partagent mes inquiétudes. »

– Lorsque vous repensez à votre parcours, quelle est votre plus grande fierté ? – « D’avoir quatre petits-enfants juifs. » 

Il semble que les Juifs américains aient aujourd’hui de bonnes raisons d’être anxieux.

« Si l’on considère l’histoire dans son ensemble, les États-Unis demeurent, aujourd’hui encore, l’un des pays où les Juifs ont trouvé les conditions les plus favorables pour vivre et s’épanouir. Leur réussite y a été remarquable. Dans les années 1960, leur présence était particulièrement marquée dans le monde universitaire, le spectacle et la musique populaire. Cette réalité évolue désormais, notamment sous l’effet des vagues d’immigration. »

Vous ne constatez pas de montée de l’antisémitisme ?

« L’antisémitisme a toujours existé. Quand j’étais enfant, mes parents ont quitté New York pour s’installer dans une ville de Pennsylvanie, où le club de golf et le country club n’acceptaient ni les Juifs ni les Noirs. Mais personnellement, je n’ai jamais été victime d’antisémitisme. Au lycée, nous étions 75 élèves dans ma classe, dont cinq Juifs, et j’ai été élu président du conseil des élèves. Dans le monde universitaire des années 1960, être juif était même un avantage. Il est vrai que nous attirons l’attention. Dans les années 1980, j’ai rencontré à Jérusalem un journaliste français. Il m’a confié que, dans la presse française, le poste le plus prestigieux était celui de correspondant à Jérusalem. Il y a là quelque chose d’un peu fou. »

Lors des dernières élections à New York, Walzer a voté pour Zohran Mamdani. « C’est un bon social-démocrate, mais aussi un antisioniste avec lequel les gens comme moi devront débattre », dit-il. « La campagne menée contre lui par la droite juive était hystérique ; ils parlaient de pogroms dans les rues s’il était élu. Et quelle a été sa première décision ? Nommer une femme juive au poste de chef de la police. »

À la fin de cette longue interview, le gendre de Walzer, John Barrett, m’invite à me joindre à la table familiale. Devant une assiette de houmous d’hôtel hors de prix, Walzer me confie qu’il travaille actuellement sur ses mémoires.

Lorsque vous repensez à votre parcours, quelle est votre plus grande fierté ?

« D’avoir quatre petits-enfants juifs. » 

Quel avenir envisagez-vous pour eux ?

« La situation politique aux États-Unis ne paraît guère réjouissante. Mais il faut garder à l’esprit que rien n’est jamais figé. Au cours de ma vie, j’ai été témoin de bouleversements que l’on croyait impensables — la chute du nazisme, puis celle de l’Union soviétique. En politique, il faut toujours s’attendre à être surpris. Je ne vivrai peut-être pas assez longtemps pour assister au prochain retournement, mais il finira par se produire. »

Le texte de cette rencontre avec Michael Walzer est paru dans Haaretz en janvier 2026, avant la guerre en Iran.

  1. Par Basic Books et réédité plusieurs fois depuis. En français, le livre est paru sous le titre Guerres justes et injustes chez Gallimard, collection Folio essais, en 2006, dans une traduction de Marie-Anne Lescourret. ↩︎
  2. Publié par Yale University Press. ↩︎
  3. Le titre complet de cet ouvrage est Spheres of Justice : A Defense of Pluralism and Equality, il a été édité en 1983 par Basic Books. Le livre a été traduit en français par Pascal Engel sous le titre Sphères de justice : Une défense du pluralisme et de l’égalité et édité par Le Seuil en 1997 (dans la collection « La Couleur des idées ») avec une réédition augmentée en 2013. ↩︎
  4. La campagne du Sinaï de 1956, également appelée Opération Kadesh (en hébreu : מבצע קדש), désigne l’offensive menée par Israël contre l’Égypte en octobre 1956, dans le contexte de la crise de Suez. Conformément à un accord secret entre l’État hébreu, le Royaume-Uni et la France (accords de Sèvres), Paris et Londres sont ensuite intervenus sous prétexte de séparer les belligérants et de protéger le canal. Les forces israéliennes, britanniques et françaises s’emparent sans coup férir de leurs objectifs, mais doivent rapidement se retirer sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Union soviétique. ↩︎