Israël : Start-up Nation et Soup Kitchen Nation
À l’approche des élections législatives israéliennes du 27 octobre 2026, la sécurité, la guerre et les fractures identitaires dominent le débat public. L’ONG humanitaire Latet entend inciter les candidats à se prononcer sur un autre enjeu majeur : la pauvreté, qui touche plus de 20 % de la population et menace, selon son fondateur Gilles Darmon, la cohésion même du pays. Créée en 1996, cette organisation de lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire mobilise des dizaines de milliers de bénévoles. Gilles Darmon revient pour K. sur 30 ans d’engagement et défend l’idée que la justice sociale doit retrouver une place centrale dans les choix politiques d’Israël.
K. : Comment un immigrant français installé en Israël en est-il venu à créer Latet ? Qu’est-ce qui, dans votre parcours, vous a conduit à fonder cette organisation ?
Gilles Darmon : Quand j’arrive en Israël, dans ma valise, j’ai trois t-shirts, un lecteur de cassettes et tous mes souvenirs d’enfance et je me demande ce que je peux faire pour ce pays. Il ne s’agissait pas de dire : « j’arrive, je suis Israélien, j’oublie mon identité française ». Ma conception de l’action humanitaire est profondément liée à mon identité française. J’ai grandi dans les années 1980, à une époque qui fut, d’une certaine manière, l’âge d’or de la société civile en France : la naissance des Restos du Cœur, l’influence considérable de Médecins sans frontières… Ces initiatives incarnaient une forme d’engagement qui prolongeait l’action politique par d’autres moyens. En arrivant en Israël, je me suis dit qu’il fallait y développer quelque chose de comparable, car cela manquait. Latet repose sur un modèle qui n’existait pas en Israël : concevoir l’action humanitaire comme une mobilisation de la société civile autour des enjeux majeurs que les politiques institutionnelles négligent. C’est un transfert de culture civique française vers Israël. Il n’est donc pas anodin que ce soit un Français qui l’ait porté.
K. : En arrivant en Israël, aviez-vous déjà l’intention de travailler sur la pauvreté et sur ce que l’on appelle aujourd’hui l’« insécurité alimentaire » ?
G.D. : L’expression « insécurité alimentaire » est apparue plus tard, mais l’idée de renouveler l’approche de la pauvreté était déjà présente. Nous voulions intervenir dans le débat public en affirmant qu’on ne pouvait pas laisser à l’État le monopole de mesurer la pauvreté tout en étant seul chargé d’y répondre. Pourquoi la pauvreté, alors ? Pour deux raisons. La première est personnelle. En tant que militant juif et sioniste en France, on est condamné à s’investir dans la cité uniquement à travers le prisme d’Israël : est-ce bon pour les Juifs ? Est-ce mauvais pour les Juifs ? Est-ce qu’une chose est antisémite, ou non ? En faisant mon aliyah, je voulais devenir un citoyen à part entière, capable de m’intéresser aux retraités, à la pauvreté ou à n’importe quel autre sujet sans tout ramener au triptyque Juifs-Israël-antisémitisme. La pauvreté m’apparaissait comme une question universelle, affranchie de tout prisme identitaire, dans une société qui restait encore à construire. La seconde raison était stratégique. Il fallait choisir un sujet qui permette de dire aux Israéliens : « voilà un enjeu majeur, et c’est à vous de vous en saisir ». Il fallait cesser de se tourner systématiquement vers la diaspora pour le financer et de tout attendre du pouvoir politique. La pauvreté devait être une question de responsabilité citoyenne qu’il fallait parvenir à situer au cœur du consensus israélien.
K. : La situation était si grave ?
G.D. : À nos débuts, la pauvreté n’avait pas encore atteint une telle ampleur. Le véritable décrochage, marqué par une forte hausse des inégalités, s’est produit dans les années 2000. Lorsque Latet a été officiellement créée, en 1996, la situation restait encore relativement contenue. Mais, entre 2000 et 2010, le taux de pauvreté a subi une très forte augmentation. Depuis, il s’est stabilisé à un niveau très élevé, supérieur à 20 %, qui place Israël parmi les pays développés les plus touchés par la pauvreté. Le choix de ce combat est né de la rencontre entre une motivation personnelle et une intuition sur l’évolution de la société israélienne.
K. : En France, la création des Restos du Cœur et d’autres associations comparables accompagnait le sentiment d’une crise de la politique en général, et de la gauche en particulier, jugées incapables de répondre aux exigences de la question sociale. Cette réflexion a-t-elle joué un rôle dans votre démarche ?
G.D. : Pour être tout à fait honnête, je n’avais pas de positionnement politique lorsque j’ai créé Latet. Il ne s’agissait ni de combler un vide idéologique ni de dénoncer les insuffisances d’une partie de la scène politique israélienne. Ce n’est pas ce qui a déclenché mon engagement. En revanche, cette dimension est devenue centrale lorsque la pauvreté a fortement progressé et qu’il a fallu poser les questions de fond : qui en porte la responsabilité ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment inverser la tendance ? Quel rôle l’État doit-il jouer ? Et quelle place le projet sioniste accorde-t-il à la question sociale ? Face à l’ampleur du phénomène, notre position s’est donc précisée : il fallait rappeler que la justice sociale et la lutte contre la pauvreté constituent une dimension essentielle du projet sioniste. Or elles sont devenues le point aveugle du débat public comme des arbitrages budgétaires de l’État. Sur le papier, Israël est un État-providence. Tous les dispositifs existent (minima sociaux, allocations vieillesse, indemnités de chômage, etc.). Mais, dès que l’on regarde leur durée et leur montant, on constate que l’État n’est pas un acteur suffisamment efficace pour infléchir durablement la courbe de la pauvreté.
« [L‘économie israélienne] a produit de la valeur, mais pas de ruissellement. »
Depuis la réforme de l’économie israélienne engagée dans les années 1980, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont suivi le même cap : une politique libérale inspirée de l’école de Chicago et de la théorie du ruissellement. On baisse les impôts, on maîtrise strictement le déficit et l’on espère que la richesse créée par les entrepreneurs finira par bénéficier aux populations les plus pauvres. Le résultat est clair : cette politique a produit de la valeur, mais pas de ruissellement. La croissance israélienne des trente dernières années a été exceptionnelle. Ce furent, en quelque sorte, nos « Trente Glorieuses ». Hors crise financière de 2008 et pandémie de Covid, elle s’est située en moyenne autour de 4 %, atteignant 7 % certaines années. À l’exception de la Chine et de quelques rares pays, peu d’économies ont connu une telle dynamique sur une période aussi longue. C’est un véritable miracle économique. Mais le modèle économique qui a permis ce miracle a eu un prix : l’augmentation de la pauvreté. Aujourd’hui, selon les modes de calcul, entre 2 et 2,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté en Israël. Si l’on se fonde sur les chiffres de l’OCDE, Israël est le deuxième pays le plus touché par la pauvreté au sein de l’organisation, juste après le Costa Rica. Deux réalités y coexistent : la « Start-up Nation » et la « Soup Kitchen Nation ».

Dès le départ, nous avons voulu inscrire notre démarche au sein du débat public israélien afin de faire bouger les lignes et d’inscrire durablement cette question au cœur des préoccupations politiques. Il a fallu du temps et des efforts importants pour rendre notre parole audible et mettre en lumière la question de la pauvreté dans un pays travaillé par de nombreux conflits et défis existentiels. Aujourd’hui, après 30 ans sur le terrain, Latet est parvenue à incarner cette problématique en portant un message porteur d’espoir et d’engagement plutôt qu’un message inutilement alarmiste et culpabilisant. Il nous reste encore du chemin à parcourir avant de faire de la question de la pauvreté une préoccupation centrale des Israéliens.
K. : La hausse de la pauvreté ne fait pas partie des préoccupations majeures des Israéliens ?
G.D. : Depuis vingt ans, nous posons chaque année la même question : quel est, aux yeux des Israéliens, le problème le plus important auquel la société est confrontée ? Nous espérions voir la pauvreté remonter progressivement dans le classement. Mais, selon les périodes, ce sont l’éducation, la corruption, la sécurité ou encore la polarisation politique qui arrivent en tête. La place de la pauvreté dans les préoccupations des Israéliens est en réalité inversement proportionnelle à la situation sécuritaire. À chaque nouvelle crise, la sécurité se hisse immédiatement au premier rang, tandis que la pauvreté disparaît presque entièrement du débat. Elle remonte ensuite lentement, jusqu’au choc suivant, qui la relègue de nouveau au second plan.
« La place de la pauvreté dans les préoccupations des Israéliens est en réalité inversement proportionnelle à la situation sécuritaire. »
Nous ne sommes malheureusement pas parvenus à inscrire durablement la pauvreté au premier rang des préoccupations israéliennes. En revanche, nous avons réussi à imposer plus fortement l’idée d’un devoir de solidarité, ainsi que les questions de résilience et de capital social.
Dans les semaines qui ont suivi le 7 Octobre, la préoccupation de la majorité des Israéliens s’est tournée presque exclusivement vers la guerre et le sort des otages. Il était quasiment impossible d’évoquer d’autres enjeux qui, cependant, n’avaient pas disparu. Au contraire : la guerre n’a fait qu’aggraver la situation de la pauvreté ; comme à chaque fois en période de crise, les faibles deviennent plus faibles encore et paient les premiers le prix de la crise.
K. : Parlons précisément de ceux qui s’engagent, à commencer par les bénévoles. D’après votre rapport 2025, Latet en a mobilisé environ 46 000. Quel est leur profil ? A-t-il évolué depuis le 7 Octobre, dans le contexte de mobilisation générale de la société civile israélienne ?
G.D. : Parmi nos dizaines de milliers de bénévoles, nous disposons d’un noyau d’environ 2 000 volontaires que nous connaissons bien et avec lesquels nous échangeons régulièrement. La plupart ont entre 35 et 55 ans, ce qui est assez inhabituel. Le bénévolat mobilise généralement beaucoup d’adolescents et de retraités ; nous avons, pour notre part, réussi à engager des personnes en pleine vie active, qui choisissent de consacrer une partie de leur temps à l’action sociale. Leur profil a-t-il changé après le 7 Octobre ? Non. Ce qui a changé, c’est leur nombre : beaucoup plus de personnes ont souhaité s’engager. Ce phénomène reste toutefois cyclique. Après le 7 Octobre, la mobilisation a atteint un niveau exceptionnel : on estime que près de 40 % des Israéliens ont fait du bénévolat ou effectué un don, soit presque un Israélien sur deux. Depuis, ce chiffre a diminué, mais il demeure à un niveau relativement élevé.
K. : Les bénéficiaires sont-ils majoritairement des personnes issues de la population juive ? L’aide est-elle accordée sans condition d’appartenance ? Latet intervient-elle sur l’ensemble du territoire ? Je vous pose la question parce qu’en lisant le mot « israélien », certains, parfois de mauvaise foi, pourraient se demander si votre action touche également la population arabe, les Bédouins et les habitants des périphéries.
G.D. : Notre critère est la vulnérabilité, non l’appartenance communautaire. Nous intervenons dans tous les secteurs de la société israélienne et, pour répondre à votre question, nous consacrons beaucoup d’énergie à dissocier notre action d’un débat politique et national qui brouille trop souvent la discussion publique en Israël. Une réponse trop précise risquerait de nous assigner à un camp, ce que je refuse. Je ne veux pas entrer dans une logique consistant à dire : « cela, nous le faisons ; cela, nous ne le faisons pas. » Je préfère m’en tenir à un principe clair : Latet a une mission humanitaire et une vision humaniste pour venir en aide, dans le cadre de sa mission, aux gens qui souffrent. Si l’identité israélienne est centrale pour Latet, l’universalisme et le caractère profondément composite de la société israélienne font également partie de notre perspective.
Nous aidons donc aussi bien les habitants de Tel-Aviv que les Bédouins du Néguev, les ultra-orthodoxes précarisés comme les Arabes de Galilée. Toute personne appartenant à cet ensemble qu’est la société israélienne peut bénéficier de notre aide. À l’image du Bituah Leumi, la sécurité sociale israélienne, nous venons en aide à toute personne dans le besoin au sein et en marge de la société israélienne.
K. : Je vais essayer de préciser ma question, car le « flou » que vous revendiquez est lui-même très politique. Il y a trente ans, à la naissance de Latet, l’expression « identité israélienne » ne recouvrait pas les mêmes réalités qu’aujourd’hui. Depuis, la société s’est profondément divisée, au point de donner parfois le sentiment d’être au bord de la guerre civile. Et cette polarisation porte précisément sur deux questions : qu’est-ce que l’identité israélienne ? Qu’est-ce que le sionisme ? L’identité israélienne à laquelle vous vous référez demeure en partie une abstraction, alors même que c’est autour de sa définition que se cristallisent les conflits, en Israël comme dans la diaspora. Je comprends votre démarche : elle est nécessaire et stratégique, puisqu’il faut rassembler le plus largement possible et faire de la solidarité une responsabilité commune. Mais vous agissez dans un champ de forces où, pour certains, l’identité israélienne exclut les Arabes et, pour d’autres, les habitants des colonies. Comment faites-vous, dès lors ? En arrière-plan demeure toujours la même question : qui peut légitimement bénéficier de votre aide ? Cette polarisation vous oblige-t-elle à repenser votre définition de l’identité israélienne, ou parvenez-vous encore à ne pas trancher ?
G.D. : Je ne cherche pas à éviter cette question : je l’affronte directement, et plus que jamais. C’est précisément parce que nous traversons une période de polarisation extrême, où tout devient politique et où chaque position vous assigne à un camp, que je m’efforce, à Latet, de tenir cette ligne de crête. S’il subsiste encore un espace de consensus capable de réunir l’ensemble des communautés, ce doit être l’action sociale. Et s’il faut incarner ce consensus quelque part, alors que Latet soit ce lieu : tout le monde aide tout le monde. L’an dernier, plus de 450 000 Israéliens ont fait un don à Latet pour soutenir l’ensemble de nos bénéficiaires. Personne ne nous a dit : « Je donne, mais uniquement pour les haredim », « uniquement pour les Arabes » ou « uniquement pour les laïcs ». Ils ont donné pour aider tout le monde. Par exemple, nous menons régulièrement des campagnes de collecte au sein de la communauté arabe israélienne. Nous l’avons fait récemment, à Pessah, dans des chaînes de supermarchés particulièrement implantées dans cette population, et les fonds recueillis sont ensuite redistribués à l’ensemble des bénéficiaires.
« S’il subsiste encore un espace de consensus capable de réunir l’ensemble des communautés, ce doit être l’action sociale. »
Cela fait trente ans que nous portons ce même discours autour d’une identité israélienne commune au-delà de sa pluralité. Si nous pouvons aujourd’hui mobiliser le crédit et la légitimité acquis au fil du temps pour contribuer à retisser les liens au sein de la société, alors nous devons le faire. Les désaccords existent, bien sûr, mais nous essayons de ne pas les laisser déterminer notre action. Nous devons rester fermes sur nos principes. Notre premier critère est celui de la vulnérabilité : lorsqu’une personne a besoin de nous ou sollicite notre aide, nous devons répondre présents. Nos seuls critères sont le besoin et l’appartenance à la société israélienne. Qu’il existe, au-delà des institutions, une polarisation profonde et des gens qui contestent cette conception, c’est évident. Arriverons-nous un jour à un point de rupture où ces différentes « communautés » se sépareront ? Je l’ignore. À titre personnel, et je distingue ici ma position de celle de Latet, j’agis comme citoyen israélien, au-delà même de mes réflexes français. Israël forme une entité commune : nous devons pouvoir vivre ensemble et accepter nos différences. C’est ainsi que j’ai été éduqué et je m’attache à en faire le principe directeur de l’action de Latet.
K. : Quels sont les différents types de vulnérabilités propres à la société israélienne ?
G.D. : Je répondrai en deux temps. Il y a, de fait, deux gros bataillons de la pauvreté en Israël : la communauté haredi et la communauté arabe israélienne. Dans le secteur ultra-orthodoxe, la pauvreté est liée au taux d’emploi des hommes : une partie importante d’entre eux choisit d’étudier à la yeshiva et la charge du foyer repose alors exclusivement sur la femme qui doit nourrir, avec un seul salaire, une famille souvent nombreuse. Les choses évoluent : aujourd’hui, le taux d’emploi des hommes ultra-orthodoxes est d’environ 50 % alors qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans, il n’était que de 20 %. Mais on reste loin des 87 % de taux d’emploi des hommes juifs non haredim. À l’inverse, dans la communauté arabe israélienne, c’est souvent la femme qui ne travaille pas : on est à 49 % d’emploi des femmes arabes israéliennes, contre 83 % pour la moyenne nationale.
Fait intéressant : le taux d’emploi des femmes ultra-orthodoxes est aujourd’hui quasiment identique à celui des femmes laïques. Sur l’intégration économique, la communauté ultra-orthodoxe progresse. Mais progresse-t-elle assez vite ? Au-delà de ce phénomène propre à la société israélienne, on retrouve également des schémas de pauvreté classiques, les mêmes qu’en France et qui touchent principalement les personnes âgées, les familles monoparentales et les personnes en situation de handicap. À ceux-là s’ajoutent, en Israël, de nombreux nouveaux immigrants qui peinent à trouver leur place sur le marché de l’emploi.
K. : Quelle est la situation des nouveaux immigrants ?
G.D. : Certaines communautés connaissent un véritable échec d’intégration. C’est notamment le cas de la population d’origine éthiopienne, où cet échec se transmet d’une génération à l’autre : c’est sans doute la plaie la plus ouverte. On pensait que la pauvreté ne concernerait que la première génération, mais on constate que les enfants restent eux aussi fortement exposés. En Israël, la pauvreté est étroitement liée aux périphéries sociales et géographiques. Une étude récente montre ainsi qu’un enfant né à Kiryat Malachi a deux fois plus de risques de connaître la pauvreté qu’un enfant né à Tel-Aviv. D’une ville à l’autre, les situations peuvent varier : les perspectives d’intégration sociale sont moins défavorables à Sderot, mais les risques sont nettement plus élevés à Dimona, Ofakim, Karmiel ou Shlomi. Or les nouveaux immigrants se concentrent souvent dans ces territoires périphériques. La situation des immigrants venus de l’ex-URSS est différente. Beaucoup de personnes âgées sont arrivées dans les années 1990 et 2000 sans épargne et sans avoir cotisé au système israélien de retraite. Elles vivent aujourd’hui avec une allocation minimale et un complément de revenu public insuffisants au regard du coût de la vie. Une part importante de cette population se trouve donc en situation de pauvreté.
« Un enfant né à Kiryat Malachi a deux fois plus de risques de connaître la pauvreté qu’un enfant né à Tel-Aviv. »
K. : Y a-t-il aussi une part de racisme dans ces situations ?
G.D. : Non, je ne le pense pas, ou en tous cas pas de manière déterminante. Pour les immigrés venus de l’ex-URSS, leur pauvreté relève d’abord d’un mécanisme économique. Beaucoup ne sont plus en mesure de travailler. Ils n’ont pas cotisé assez longtemps pour bénéficier d’une retraite décente, sont souvent arrivés sans ressources et ont eu du mal à trouver un emploi à la mesure de leurs compétences. Seul l’État aurait pu corriger cette situation. Or il sous-investit de manière structurelle dans les politiques sociales au profit notamment des dépenses sécuritaires.
En ce qui concerne la situation des Israéliens d’origine éthiopienne, elle est un peu différente. Je ne suis vraiment pas certain que le modèle israélien d’intégration économique ait fonctionné ; je me demande plutôt s’il ne relève pas en partie du mythe. Regardez ce qui s’est passé avec les immigrés venus du Maroc, puis avec les Israéliens d’origine éthiopienne : au lieu de les installer au cœur du pays et du système économique, on les a dirigés vers les périphéries, notamment pour peupler certaines régions. La première génération a, sans doute, été instrumentalisée de cette manière. Aujourd’hui, leur pauvreté me semble moins tenir directement à leur identité qu’à leur relégation sociale et géographique, même si les deux dimensions sont évidemment liées. Le fait d’avoir été durablement maintenus à la périphérie pèse probablement davantage que le fait d’être marocain ou éthiopien en soi. Mais je précise qu’il s’agit là d’une appréciation personnelle : je ne dispose pas de chiffres permettant de l’établir.

K. : Et l’action de Latet en faveur des rescapés de la Shoah ? Alors que cette génération disparaît peu à peu, quel bilan tirez-vous de votre combat pour leur garantir des conditions de vie dignes ?
G.D. : Nous avons lancé, il y a une vingtaine d’années, un programme d’aide aux survivants de la Shoah vivant en situation de précarité, le programme Aid for Life. Ce programme est né notamment grâce à un partenariat avec la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, qui en a été l’un des principaux instigateurs. Après vingt ans, le bilan est mitigé. D’un côté, nous avons considérablement renforcé l’efficacité du programme. Aujourd’hui, nous sommes réellement capables d’assurer des conditions de vie dignes aux rescapés que nous accompagnons. À l’origine, notre aide était ponctuelle et ne répondait qu’à une faible partie de leurs besoins. Désormais, nous savons les entourer, presque comme le ferait une famille. De ce point de vue, les progrès sont réels. En revanche, le bilan en matière de pauvreté reste très préoccupant. Entre 108 000 et 110 000 rescapés de la Shoah vivent encore en Israël. Parmi eux, plus de 30 000 perçoivent une allocation complémentaire de subsistance, en plus des prestations ordinaires : cela signifie qu’ils vivent officiellement sous le seuil de pauvreté. Ce sont plus de 1 600 personnes issues de cette catégorie de la population que nous continuons à aider avec Aid for Life. Comment expliquer qu’en 2026, plus de quatre-vingts ans après la guerre, Israël ne soit toujours pas parvenu à garantir qu’aucun rescapé de la Shoah ne vive dans la pauvreté ? Les bons jours, je me dis que certaines personnes sont tombées entre les mailles du système et que même l’administration la plus performante comporte des failles. Les mauvais jours, je considère que c’est un scandale et je me demande pourquoi cette question n’a jamais été définitivement réglée, même si l’État intervient ponctuellement…
K. : Votre position vous donne un point d’observation privilégié sur les relations entre Israël et la diaspora. D’un côté, vous insistez sur la responsabilité de la société israélienne, que Latet mobilise par le bénévolat et les dons. De l’autre, vous sollicitez également la diaspora. Comment faites-vous entrer la diaspora dans cette conception de la solidarité israélienne ? Et comment voyez-vous évoluer son rapport à Israël, dans un contexte de fortes tensions, notamment parmi les jeunes ?
G.D. : Il faut comprendre qu’une redéfinition du rapport entre Israël et la diaspora est inscrite dans le projet même de Latet. Dès l’origine, nous avons affirmé avec force qu’Israël devait cesser de compter systématiquement sur la diaspora pour financer ses problèmes sociaux. Lorsque le secteur associatif israélien rencontre une difficulté, son premier réflexe est souvent de se tourner vers elle. Nous avons toujours soutenu que ces problèmes relevaient d’abord de la responsabilité des Israéliens. De même, les institutions publiques doivent cesser de considérer la diaspora comme un simple réservoir d’argent ou de soutien politique. À mon niveau, j’essaie de défendre l’idée qu’il faut transformer cette relation. Concrètement, les ressources israéliennes ont toujours représenté une très large majorité du financement de Latet. Pendant une période, elles en constituaient même la totalité.
Durant vingt ans, nous avons refusé de lever des fonds à l’étranger. Nous avons ensuite estimé que nous avions atteint les limites de ce que nous pouvions mobiliser en Israël et qu’il nous fallait chercher des ressources complémentaires dans la diaspora. Mais notre message demeure très clair : la majorité de notre aide est fournie par les Israéliens eux-mêmes, nous demandons à la diaspora de compléter cet effort, non de s’y substituer. Le projet de Latet permet de dépasser les enjeux conflictuels liés au soutien à Israël et de ramener l’engagement solidaire vers une problématique à la fois réelle et universelle, loin des querelles et polémiques qui fracturent le débat en diaspora, tout comme en Israël.
Ceci étant, le soutien de la diaspora à Latet a pris une ampleur croissante après le 7 Octobre. En France, les institutions juives se sont immédiatement mobilisées face à l’urgence humanitaire. Je remercie notamment le FSJU qui a su nous apporter un soutien rapide et important au moment où nous en avions le plus besoin pour faire face à la situation de crise humanitaire dans laquelle Israël a été plongé.
K. : Nous venons de parler de solidarité, de fraternité et de responsabilité collective au sein de la société israélienne. Dans le contexte des prochaines élections, Latet porte-t-elle des revendications précises auprès des différents candidats ?
G.D. : Nous lançons une opération qui consiste à demander à tous les candidats de présenter le volet social de leur programme. Notre objectif est de rendre leurs propositions publiques, de les médiatiser et de permettre aux électeurs de se prononcer en connaissance de cause. Nous leur avons adressé à tous la même question : « Quelle est votre position sur la pauvreté et les politiques sociales ? » Plusieurs nous ont déjà contactés pour mieux comprendre le sujet. Très peu de responsables, à droite comme à gauche, sont réellement formés aux questions sociales. C’est même rare à gauche, alors qu’elle devrait théoriquement être en première ligne. Nous pensons donc qu’en réduisant ce déficit de connaissances et en donnant aux responsables politiques les outils nécessaires, nous pouvons renforcer leur implication. Il y a un véritable travail d’éducation du leadership israélien à mener : il faut l’aider à changer de logiciel.
Comme nous l’avons dit, la survie d’Israël ne dépend pas seulement de sa sécurité ; elle dépend aussi de sa cohésion sociale. La pauvreté et les inégalités constituent un risque de désagrégation de la société dont quelqu’un devra finir par se saisir pleinement. Notre action autour des élections poursuit donc deux objectifs : d’une part, expliquer aux candidats ce qu’il est possible de faire et pourquoi c’est essentiel ; d’autre part, les obliger à dire clairement ce qu’ils comptent entreprendre, afin que les électeurs puissent les juger sur leurs propositions.
K. : Un autre enjeu apparaît dans votre dernier rapport : celui de la santé mentale. Vous indiquez que 61 % des bénéficiaires interrogés jugent leur état psychologique mauvais. Cette fragilité risque-t-elle d’avoir des effets plus durables encore que la pauvreté ou l’insécurité alimentaire ?
G.D. : Les populations déjà vulnérables se sont considérablement fragilisées pendant la guerre, et la santé mentale est l’un des indicateurs les plus révélateurs de cette dégradation. Certains estiment qu’environ 500 000 personnes souffrent aujourd’hui de stress post-traumatique en Israël.
« Il faut cesser de considérer la résilience comme un présupposé ou un axiome. »
Cette réalité accompagnera la société israélienne pendant des années, peut-être des décennies. Il faut manier avec prudence cette idée selon laquelle la société israélienne serait un « modèle de résilience », car ce concept peut trop facilement servir à pousser sous le tapis les problèmes qu’on refuse d’affronter. Il faut cesser de considérer la résilience comme un présupposé ou un axiome. La blessure est profonde et elle touche une part considérable de la population et probablement de manière durable. Nous n’avons pas fini de voir, sur la société israélienne, les stigmates de la guerre.
K. : Lors d’un séjour de membres de la rédaction de K., il y a environ un an et demi, nous avons rencontré plusieurs acteurs engagés dans l’aide alimentaire à Gaza. Certains nous ont expliqué que des ONG israéliennes, fortes de leur connaissance du terrain, avaient continué à contribuer à l’action humanitaire pendant la guerre, notamment en conseillant des organisations étrangères. Est-ce exact ? Latet s’est-elle, dès l’origine, fixé pour limite de n’intervenir qu’à l’intérieur d’Israël ? Existe-t-il malgré tout des formes de coopération avec des acteurs intervenant à Gaza ?
G.D. : Certaines ONG israéliennes sont intervenues à Gaza ou ont apporté leur expertise aux organisations internationales présentes sur place. Latet n’a pas participé à ces actions. Au lendemain du 7 Octobre, il nous était difficile de nous engager dans cette voie, compte tenu de la profondeur de notre ancrage israélien et du traumatisme subi par la société. Nous sommes une émanation de la société israélienne, il faut comprendre le gouffre qui s’est créé entre ces deux mondes depuis le 7 Octobre.
K. : La situation politique actuelle en Israël ne vous oblige-t-elle pas à prendre position ? Cette neutralité peut-elle réellement être maintenue ?
G.D. : Oui, je pense que c’est possible. Au sein de la mosaïque israélienne, nous sommes présents aux côtés de tous ceux qui sont dans le besoin, c’est notre raison d’être. L’action sociale est également un vecteur d’inclusion de la société israélienne. Nous sommes très clairs sur ce positionnement : notre engagement cherche à créer un consensus, pas à diviser ou à renvoyer chaque communauté à son propre cercle.
Comment rester fidèle à nos principes face à ces exigences ? Comment résister aux forces centrifuges qui traversent la société israélienne et poussent chacun à choisir son camp ? Nous essayons d’inventer une réponse en avançant. Ces débats existent aussi au sein du conseil d’administration de Latet, mais nous parvenons jusqu’à présent à les contenir en restant fidèles à notre identité. Il nous arrive d’entretenir une part de flou ; dans ce cas, assumons-la. C’est une manière de ne pas nous laisser enfermer dans un positionnement partisan. Pour l’instant, cela fonctionne. Personne ne peut sérieusement présenter Latet comme une organisation de droite ou de gauche. Nous agissons également en tant qu’organisation parapluie qui coordonne l’action sur le terrain de près de 210 ONG locales qui ont chacune leurs spécificités mais qui adhèrent toutes à une même charte éthique que nous sommes soucieux de préserver. Structurellement, tout le monde doit pouvoir trouver sa place à Latet ; si vous venez dans nos bureaux ou dans nos entrepôts, vous trouverez un échantillon représentant toute la diversité de la société israélienne.
La pauvreté n’est pas une fatalité, c’est une question de moyens et de choix d’arbitrages politiques. Israël, la Start-up Nation, devrait avoir, et se donner, les moyens de financer une politique sociale ambitieuse qui permettrait de ramener la pauvreté au niveau moyen des autres pays de l’OCDE.
C’est cela que nous attendons de voir dans les programmes, avec une feuille de route claire qui définirait le taux de pauvreté comme un indice de performance de l’action gouvernementale au même titre que l’inflation, le déficit public ou la croissance. Nous ne devons jamais nous habituer ou nous résigner à voir nos semblables, nos enfants, nos aînés, souffrir de la faim. Être Israélien, c’est aussi combattre ce fléau-là, c’est de là que vient le mantra de Latet : להיות ישראלי זה לתת (être Israélien, c’est donner ; latet signifie « donner » en hébreu)
Cet entretien n’aurait pas vu le jour sans l’initiative de mise en contact de Nathalie Rodach, que la rédaction remercie sincèrement.