L’homme qui sifflait les chiens

C’est aujourd’hui, le 20 octobre, que le jugement de Cassandre Fristot a été rendu. Aussi, nous avons voulu revenir sur la rhétorique dont témoignait la pancarte, et son fameux « Qui ? », brandie par cette militante d’extrême droite lors d’une manifestation contre le pass sanitaire. L’image est vite devenue virale. Elle fournit un cas d’école d’un antisémitisme à décrypter, où il s’agit pour le locuteur de dire ce qu’il pense tout en se camouflant et de coder la violence de son propos pour le faire circuler dans l’espace public. Une chronique de Rudy Reichstadt (vidéo en fin de page) réalisée en partenariat avec Akadem.

 

Cliché d’un manifestant anti-pass sanitaire (France, fin juillet-début août 2021).

 

Trois mois de prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité ont été requis contre Cassandre Fristot, enseignante, proche du Parti de la France[1] et ancienne collaboratrice de Louis Aliot au Front national, pour « provocation à la haine raciale ». L’objet du délit : une pancarte brandie lors d’une manifestation contre le pass sanitaire début août égrenant plusieurs noms de personnalités supposément juives (Rothschild, Soros, BHL, Attali, Buzyn, etc.) eux-mêmes surmontés d’une question (« Mais qui ? ») et du mot « traîtres » en guise de mention centrale[2].

Cassandre Fristot le samedi 7 août 2021 à Metz (Moselle) lors d’une manifestation contre le pass sanitaire.

Si l’affaire importe, c’est qu’elle est emblématique d’une tendance de fond dans l’expression de l’antisémitisme contemporain ; un antisémitisme inavouable, contraint de se camoufler d’ambiguïté dans un perpétuel jeu du chat et de la souris.

On sait les vocables sarcastiques auxquels ont recours les xénophobes pour évoquer à mots couverts les personnes issues de l’immigration africaine ou maghrébine : les « chances pour la France », les « Suédois », les « Auvergnats » … Cela n’a rien de nouveau. L’historien Emmanuel Debono rappelle que dès l’adoption du décret-loi Marchandeau (avril 1939) qui sanctionne pour la première fois la diffamation raciale ou religieuse et vise les propos ayant « eu pour but d’exciter à la haine entre les citoyens ou les habitants », l’extrême droite s’est emparée du terme « habitants » pour désigner ironiquement les étrangers résidant en France.

Les antisémites aussi ont élaboré au fil des décennies un langage codé pour parler des Juifs : « sionistes », « cosmopolites », « Khazars », « les descendants de ceux qui ont crucifié le Christ » (Hugo Chavez)[3], « la communauté de lumière » (Alain Soral)[4] ou encore les « Innommables » selon le mot de Raphaël Confiant (Voir à ce propos : Jean Szlamowicz, « Raphaël Confiant face aux Juifs « innommables » : obsession et dénégation », Controverses : Revue d’idées, Editions de l’Eclat, 2007). Car l’on n’aurait, paraît-il, pas le droit de nommer ni de parler de cette « communauté parasitaire et prédatrice » comme aime à la qualifier le chef d’Égalité & Réconciliation.

Pancarte brandie lors d’une manifestation contre le pass sanitaire à Paris, 7 août 2021 (capture d’écran Odysee).

C’est là un argument classique de la rhétorique antisémite. Ainsi, le 17 mai 2019, dans une vidéo portant sur la monnaie, on assiste à cet échange entre le polémiste Dieudonné et l’enseignante suisse Chloé Frammery, qui s’imposera l’année suivante comme l’une des figures les plus influentes du complotisme covido-sceptique francophone :

— Dieudonné : Nous sommes dans une énorme escroquerie basée en fait sur une croyance. Et à partir du moment où l’être humain va changer de croyance… [il arbore une affiche représentant le Christ en croix – ndlr] : Il est venu nous le dire, Lui, en chassant les marchands du Temple il y a presque deux mille ans… Eh bien, peut-être que les choses vont évoluer, vont changer. Mais enfin, il est clair que [il saisit une liasse de billets de banque – ndlr] le grand responsable de tous ces malheurs, de toutes ces guerres…

— Chloé Frammery : oui, c’est ça [en désignant de la tête la monnaie – ndlr].

— Dieudonné : … est très proche de cette…

— Chloé Frammery : … c’est ça, et surtout ceux qui la fabriquent…

— Dieudonné : C’est ça. Alors, qui sont-ils après ?…

— Chloé Frammery : Ouais… On a une petite idée quand même…

— Dieudonné : Chut !

— Chloé Frammery : Ah ! Faut pas dire !

Portrait du Général Delawarde brandi lors d’une manifestation contre le pass sanitaire à Paris, 31 juillet 2021 (capture d’écran Odysee).

En avril 2021, le général à la retraite Dominique Delawarde faisait partie de la vingtaine de signataires de la fameuse « tribune des militaires » sur le « délitement » de la France publiée dans Valeurs Actuelles. Quelques mois plus tôt, l’ancien officier avait publié sur Réseau Voltaire, le site de l’auteur complotiste Thierry Meyssan, un article portant sur l’élection présidentielle américaine. Alors que Donald Trump et ses partisans refusaient obstinément de reconnaître la victoire de Joe Biden, Delawarde, qui partageait la conviction que l’élection avait d’une manière ou d’une autre été volée, s’inquiétait des agissements de « la meute médiatique », coupable selon lui de vouloir court-circuiter la volonté populaire. A trois reprises, il use à propos de cette « meute médiatique » de la formule allusive : « dont nous savons qui la/les contrôle »[5]. Et si jamais les choses n’étaient pas encore suffisamment claires pour le lecteur, Delawarde ajoute que si Joe Biden devait être élu, « il serait sous influence et ne prendrait ses décisions que sur les conseils et le « contrôle étroit » de son entourage proche, émanation du « Deep State » et composé de « mondialistes » purs et durs. C’est […] cet entourage qui gouvernerait, en fait, les USA. […] L’étude approfondie de cet entourage (biographies, ascendances, réseaux et communauté d’appartenance) serait très révélateur [sic] mais, hélas, peu surprenant [sic]. Nous avons les mêmes chez nous. Il faudrait donc s’attendre à une multiplication des ingérences agressives US aux Proche et Moyen-Orients (Liban, Syrie, Irak, Iran), au profit d’Israël bien sûr […]. »

Bien sûr.

Le 19 juin 2021, sur CNews, Delawarde est invité à clarifier ses écrits. Claude Posternak le somme alors à plusieurs reprises, par cette question, « Qui ? », d’expliciter l’identité de ceux qui selon lui contrôleraient les médias. Et le général de répondre : « la communauté que vous connaissez bien ».

Pancarte brandie lors d’une manifestation contre le pass sanitaire à Paris, 31 juillet 2021 (capture d’écran Odysee).

La séquence aura une postérité considérable sur les réseaux sociaux, la question « Qui ? » et le visage de Posternak figé dans une grimace de vocifération ne tardant pas à se transformer en mème antisémite. On retrouve les trois lettres du « Qui ? » à l’été 2021, sur des pancartes de manifestants anti-pass sanitaire, souvent associées au slogan « Stop au génocide gaulois ». Une pancarte portée par un individu dissimulant intégralement son visage sous un masque à l’effigie d’une tête de corneille, affirme :

« Qui nous esclavagise avec le « pass sanitaire » ; qui nous empoisonne, nous tue avec le vaccin ; qui prendra le train grâce à la révolte des Gentils ; #StopGénocideGaulois ».

Cliché d’un manifestant anti-pass sanitaire (France, fin juillet-début août 2021).

Les références à la déportation des Juifs et à la révolte des « Gentils » (de l’hébreu goyim, qui désigne les non-Juifs) rendent le message limpide. Pariant sans doute sur les facultés de décryptage limitées de ceux à qui il la destinait, l’auteur de cette pancarte a cependant cru devoir encore enfoncer le clou, prenant le soin de remplacer le point du « i » du mot « Qui » par… une étoile de David.Tous ces exemples sont parfaitement représentatifs de la technique dite du « sifflet pour chien » (dog whistle en anglais), qui tire sa dénomination de ces sifflets à ultrason émettant sur une fréquence inaudible pour les humains et utilisés pour le dressage des canidés. Par analogie, la Dog Whistle Politics, titre d’un ouvrage du professeur de droit public américain Ian Haney López publié en 2014 chez Oxford University Press, se présente comme une stratégie discursive consistant à user d’une communication équivoque conférant à ses propos un double niveau de lecture où le sens de ce qui est sous-entendu compte davantage que ce qui est effectivement dit ou écrit. Et offrant surtout la possibilité d’esquiver, avec un peu de chance, toute condamnation judiciaire.

Outre qu’il joue sur la connivence qu’implique des références connues des seuls initiés, le recours au dog whistle est aussi un moyen, sur Internet, d’échapper aux fourches caudines de la modération des plateformes. Au fond, c’est une stratégie rhétorique qui permet de laisser libre cours à ses penchants antisémites sans avoir l’air d’y toucher : dans le cas où l’on se ferait rattraper par la patrouille, la dénégation reste toujours possible, le contrevenant disposant même d’une option de riposte consistant à accuser son contradicteur de paranoïa : « Faites-vous soigner mon ami, vous voyez vraiment des racistes/antisémites partout ! »

Aujourd’hui, Cassandre Fristot a finalement été condamnée à six mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Metz (Moselle).


Rudy Reichstadt, le 20 octobre 2021

Notes

1 Groupuscule nationaliste formé en partie d’anciens membres du Front national en désaccord avec la stratégie de dédiabolisation portée par Marine Le Pen.
2 William Audureau, « Pancarte « Mais qui ? » : « L’antisémitisme auquel nous sommes confrontés avance en oblique, il prend des détours » », entretien avec Rudy Reichstadt, Le Monde, 10 août 2021. 
3 Voir Jean-Hébert Armengaud, « Le credo antisémite de Hugo Chávez », Libération, 9 janvier 2006.
4 Dans une vidéo publiée le 28 mars 2020, en pleine crise sanitaire, Alain Soral déclare : « Je vais quand même citer les gens qui ont aujourd’hui en charge la médecine d’État : nous avons donc Lévy, Buzyn, Hirsch, Guedj, Deray, Jacob, Salomon enfin je veux dire… C’est la Liste de Schindler hein ! […] ça devient de plus en plus clair pour ceux qui me traitent de complotiste ou de monomaniaque. On a quand même je dirais le « gang » Buzyn, Lévy, et Bauer il faut pas oublier parce que je rappelle que « la communauté de lumière » dont on n’a pas le droit de parler détient… ça s’est fait progressivement à partir des années Mitterrand et j’ai vu s’accomplir cette prise de pouvoir systématique, que ce soit d’ailleurs dans le milieu du spectacle, de la médecine, de la politique, de l’économie, c’est général […]. On voit bien qu’il y a une lutte entre le peuple derrière Raoult, le peuple du « bon sens », et puis le gang Buzyn, Lévy et toute la clique qui représentent Big Pharma, le « Nouvel Ordre Mondial » et la communauté parasitaire et prédatrice qu’on retrouve à peu près dans tous les problèmes […] » (« Soral a presque toujours raison – Réflexions sur le couillonavirus », YouTube/ERTV, 28 mars 2020 (vidéo supprimée par YouTube puis republiée sur Odysee).
5 « Il y a, à mes yeux, trop d’indices concordants pour permettre à la meute « médiatique » occidentale, dont nous savons qui la contrôle, de me convaincre [qu’il n’y a pas eu de fraude électorale lors du scrutin présidentiel américain]. […] Il y a eu cette précipitation curieuse, voire suspecte de la meute médiatique US, suivie par la meute « sœur » de l’UE dont nous savons qui la contrôle, à vouloir imposer un vainqueur alors que les résultats officiels de 5 ou 6 États ne sont pas encore connus. […] Cette collusion évidente de ces grandes sociétés de service, dont nous savons qui les contrôle, n’est tout simplement pas « naturelle », ni démocratique… » (source : « Élections aux USA : lettre du général Delawarde », Réseau Voltaire, 13 novembre 2020. URL : https://archive.is/xxezP ).

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