L’abattage rituel et l’Europe (Première partie)

Problème marginal ou futile pour les uns, coutume barbare qu’il conviendrait de moderniser pour les autres, l’abattage rituel est l’un des piliers de la vie juive. Imposer l’étourdissement préalable des bêtes n’est pas contraire au droit, a pourtant conclu la Cour de justice de l’Union dans un arrêt récent. L’abattage rituel est-il européano-compatible ? David Haziza se pose la question dans un essai que K. publie en deux parties.

 

Abattage rituel dans une boucherie juive. Enluminure d’un manuscrit italien, 1435 © wikipedia commons

 

L’interdiction de la shehita (שחיטה), soit l’abattage rituel juif, est au programme de l’Europe moderne depuis plus d’un siècle. Elle doit se penser en corrélation avec celle de la circoncision et, dans une moindre mesure, avec une certaine « criminalisation » de fait – plutôt propre à la France contemporaine qu’à d’autres pays – de la pratique rituelle par laquelle le judaïsme scande et façonne la vie individuelle, familiale et collective : le shabbat et les fêtes, le choix d’une tenue vestimentaire spécifique, voire d’une alimentation conforme aux règles de la loi juive et affichée comme telle dans les supermarchés.

Aujourd’hui, c’est à l’islam et à ses propres techniques d’abattage que pensent principalement les abolitionnistes. Officiellement, il n’est d’ailleurs pas question de religion mais de bien-être animal (et, secondairement, de risques sanitaires). Si des personnalités aussi différentes que Jean-Luc Mélenchon, François Fillon ou Marine Le Pen ont en effet pour point commun d’avoir déclaré vouloir en finir avec ces traditions ancestrales, la Fondation Brigitte Bardot l’exigeait déjà depuis des années.

Il reste qu’aux préoccupations animalistes se sont joints l’argument de l’identité européenne et celui de la laïcité : c’est bien au nom de cette dernière qu’en avril 2017, un Gilbert Collard, par exemple, justifiait sa demande d’en finir avec la viande halal et cachère en France, exigeant de ses « amis juifs » de consentir à ce petit sacrifice, pour la nation et pour eux-mêmes. Il y a donc, à côté de la question animale, celle de la place du religieux dans un pays qui croit s’en être affranchi, ou celle des religions minoritaires au sein d’une société culturellement chrétienne.

Les alarmes suscitées en France comme dans le reste de l’Europe par un islam rigoriste et conquérant pousse ainsi à mettre au rebut l’article 1 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » Cet « intérêt », si l’abattage rituel était interdit, s’étendrait bien au-delà de ce que pouvaient concevoir les rédacteurs de ce texte si sage. Or, ne serait-il pas désolant que, faute de savoir traiter comme il se doit les éléments factieux et nocifs que compte en effet l’islam, l’on fasse subir à tous les musulmans une telle punition collective – et dans le même temps douloureusement ironique que les Juifs, naguère les premières victimes de l’intolérance islamiste en France, paient, eux aussi, l’incurie de la République ? Tout au rebours de ce que prônait Pierre Manent dans Situation de la France – à savoir : faire du désaveu de la haine antijuive le socle de l’entente entre les musulmans et les autres Français – le bannissement de l’abattage rituel marginaliserait définitivement les Juifs sans réduire la menace islamiste.

Déjà l’étau se resserre au-delà de nos frontières, autour de tous ceux qu’un nouvel ordre mièvre et hygiéniste considère désormais comme déviants. Un décret de la Région flamande de Belgique de 2017 a interdit l’abattage rituel sans étourdissement ; en décembre 2020, la Cour de justice de l’Union européenne, qui devait en l’espèce « mettre en balance la liberté de religion, garantie par l’article 10 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et le bien-être animal », a confirmé la légitimité de ce décret par un arrêt déclarant que l’étourdissement préalable à la mise à mort n’invalidait pas/ne portait pas préjudice à l’abattage rituel ! Pour les Juifs, cette affirmation revient à une mise en demeure : abandonnez le judaïsme ou réinventez-lui ses règles de manière à vous conformer à celles que nous – la magnanime Union européenne – vous suggérons.

Par le détour (inavoué mais flagrant) de l’islam, le bannissement complet de l’abattage rituel sonnerait en fait le glas de la vie juive là où elle a pourtant réussi à se maintenir, voire à renaître – au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne[1]. Je veux ici montrer pourquoi. J’ai la faiblesse de croire que cette pratique est la condition sine qua non, non seulement de la vie juive en Europe, mais encore d’une vie européenne digne de ce nom.

La shehita est-elle cruelle ?

Il n’est pas possible de répondre à cette question sans s’entendre d’abord sur le sens des mots. Une distinction doit être faite entre violence et cruauté – distinction que nous faisons pourtant de moins en moins. Je soutiendrais qu’avant d’être une attaque contre le judaïsme et les Juifs, l’interdiction de la shehita est la manifestation de cette confusion, typique de notre époque : elle prend sens dans l’utopie plus générale d’une éducation sans contrainte, d’un langage qui n’offense pas, d’une existence sans risques ni aspérités, intégralement sous surveillance – d’une alimentation aseptisée. Violente, bien sûr que la shehita l’est ! Ou disons plutôt que, contrairement à d’autres formes d’abattage, elle n’escamote pas la violence inhérente à l’acte de mettre à mort une bête pour s’en nourrir. Elle n’est cependant pas cruelle.

Si l’on ne doit pas délayer l’instant de l’immolation (cruauté), on ne saurait non plus se voiler sa violence (mièvrerie). Cette violence est celle de la vie même – avec laquelle elle se confond étymologiquement – et du sacré, soit du soin porté rituellement à un mal qu’aucune mesure hygiénique ne parviendrait à mettre sous cloche. Si l’on croit encore au sacré de nos jours, c’est sans y rien comprendre : au prix d’un contresens monumental, il est vu, au XXIe siècle, comme ce qui ne « fait pas de mal ». On ne sait plus, dès lors, distinguer entre la part irréductible et nécessaire qui lie la violence au sacré – et à la civilisation –, et la cruauté dont cette dernière se veut au contraire la négation et le dépassement. La shehita est perçue comme une torture, un sacrifice exorbitant et barbare (dans la même veine, on met parfois la circoncision sur le même plan que l’excision, et la décrit comme une forme de maltraitance, voire, également, de torture). À ce niveau de l’analyse, vouloir interdire la shehita, c’est confondre notre réprobation légitime de la cruauté avec une abolition utopique de la violence, du danger, de la peine.

En premier lieu, il y a l’interdit du sang. Le Lévitique enseigne en effet : « Car la vie de toute chair, c’est son sang, à même sa vie, aussi ai-je dit aux Enfants d’Israël : Le sang d’aucune chair ne mangerez ! Oui, la vie de toute chair, c’est son sang et qui en mange sera anéanti[2]. » Le judaïsme a conservé une notion d’âme animale que le cartésianisme refuse. La nefesh est cette âme, ou élan vital, force de vie, que le sacrificateur doit laisser s’écouler au plus vite. L’égorgement (c’est le sens du mot shehita) consiste ainsi dans le fait de trancher d’un coup la trachée et l’œsophage. Le saignement lui est coextensif, et c’est même parce que la bête doit être saignée sans attendre, qu’elle est égorgée selon les règles prévues par la Halakhah, la loi rabbinique : en somme, ces règles nous font toucher par leur trivialité à l’essence de la foi juive en son intempestive primitivité.

Deuxièmement, il y a l’interdiction de consommer une « bête déchiquetée » ou une « charogne », bref, une viande endommagée, un animal malade ou que l’on aurait trouvé mort. Le point qui attire sur la shehita la réprobation générale est lié à cette interdiction : la plupart des rabbins considèrent qu’étourdir une bête avant de l’égorger, c’est endommager sa chair. De plus, certaines formes d’étourdissement faisant s’arrêter les battements du cœur, le saignement peut aussi être affecté par ces techniques. Par conséquent, l’animal est égorgé « à l’ancienne », soit, a priori, alors qu’il est encore conscient : son sang s’écoule ainsi immédiatement et son cerveau reste intact.

Il y a cependant un troisième principe, non moins essentiel, non moins révélé que les deux autres[3] : l’interdiction, majeure, de faire souffrir une bête inutilement. C’est probablement la raison pour laquelle, en sus de l’effilement du couteau, cinq règles qu’il serait trop long d’exposer ici – censées assurer une mise à mort rapide, voire instantanée[4] –, font de la shehita ce qu’elle est, la distinguant d’autres formes d’abattage rituel. C’est à leur propos que Maïmonide écrit dans le Guide des Egarés : « Comme il y a nécessité de se nourrir de la chair des animaux, on a eu en vue de leur infliger la mort la plus légère et en même temps d’obtenir cela de la manière la plus facile. »[5]

 

Shehita en Allemagne au XVIIe siècle, dessin de Paul Christian Kirchner, 1734, Wikipedia commons.

 

Quand la shehita a été réalisée dans les conditions requises, il est rare, contrairement à ce qu’affirment les défenseurs des droits des animaux, que l’agonie se prolonge au-delà de plusieurs minutes : au contraire, il a été observé que la mort advenait presque immédiatement pour plus de neuf bêtes sur dix. L’Américaine Temple Grandin, professeure de zootechnie et spécialiste mondialement célèbre de la souffrance animale, qui n’est pas juive et a commencé par dénoncer – alors à raison – ce qu’elle avait pu observer dans une usine cachère, soutient que lorsque les prescriptions rituelles sont minutieusement suivies, la shehita s’avère en fait ni plus ni moins cruelle que n’importe quels autres modes d’abattage. Elle pourrait même l’être plutôt moins. Elle a par exemple relevé qu’une vache ainsi égorgée ne se débattait pas, laissant supposer qu’elle ne savait pas qu’on la tuait. Les aménagements que Grandin a proposés vont pour cette raison « moins loin » que ce que même certains rabbins pourraient peut-être admettre : ils ne concernent pas le fondement de la shehita mais les mauvaises conditions dans lesquelles il arrive qu’elle soit pratiquée.

Rappelons en passant que l’efficacité des méthodes par lesquelles les abattoirs ordinaires prétendent limiter la souffrance animale est plus que contestable. La commission d’enquête créée à la demande d’Olivier Falorni en 2016, et qui s’est penchée sur l’abattage rituel, a fait suite à la diffusion d’images extrêmement choquantes par l’association L214 : elles provenaient d’abattoirs conventionnels. En vérité, les conditions d’acheminement des bêtes et leur étourdissement même n’ont parfois comme conséquence que de décupler leur souffrance : il n’est pas si rare que des cochons ou des vaches, que l’on croit ou feint de croire inconscients, soient écorchés, non seulement vifs, mais encore bel et bien conscients du fait d’une erreur technique.

Enfin, les conditions d’existence de l’animal n’importent-elles pas plus que ses derniers instants ? La mort « propre » est illusoire, pis que cela peut-être, et quoiqu’il y ait certainement des limites humaines à imposer à la mise à mort, je pense qu’une ou deux minutes de conscience, à plus forte raison quelques secondes, ne changent, elles, rien à la violence intrinsèque de la mort. Ce qui change quelque chose pour l’animal, et il semble qu’aucun ennemi de la shehita ne s’en préoccupe, est ce qui précède : l’élevage,  l’organisation même de l’abattoir,  la vie des bêtes. Dans la nature, la mort est autrement plus violente que lorsque nous la leur administrons, mais la vie y est plus douce et plus digne que ce que notre élevage industriel et intensif leur offre. Il n’est pas contre-nature d’égorger un animal mais de le faire « vivre » en cage l’est.

Par conséquent, disons tout de suite que si l’élevage industriel était sérieusement et prioritairement dénoncé ; s’il était demandé aux chasseurs et aux pêcheurs d’étourdir les bêtes qu’ils tuent, ce qui est évidemment impossible ; si l’on entendait les « amis des animaux » s’en prendre à la castration des taureaux, des chevaux ou, d’ailleurs, des chiens et des chats, ou déplorer la vie de misère (faite, notamment, de répression sexuelle) que réserve à ces deux dernières espèces notre ordre domestique égoïste et lâche ; si l’étalon qui a fait son temps, le chien que, probablement pour son bien, l’on préfère ne pas voir errer dans les rues, n’étaient pas systématiquement abattus ; enfin, si elle était sincère et éclairée – informée, par exemple, par ce qu’en disent les experts reconnus –, peut-être pourrions-nous prendre au sérieux la critique de la shehita. En l’état actuel des choses, cela n’est pas possible, et la question demeure donc des raisons, conscientes ou non, qui motivent cette critique.

Brève histoire de l’interdiction de la shehita en Europe

La Suisse est le premier État européen à avoir banni la shehita. Elle l’a fait par initiative populaire en 1893 : c’était alors la première fois qu’une loi y était votée de cette façon. Bien qu’il y eût fort peu de Juifs à ce moment, on crut bon de consulter la population sur une question difficile, nouvelle puisque l’étourdissement était une méthode établie récemment, enfin relativement mineure – à tout le moins dans un pays qui ne devait pas connaître d’autre législation en matière de « protection animale » avant 1978, et où la chasse est évidemment permise. L’élevage en batterie y est interdit, je le concède, mais depuis 1992 seulement, soixante ans après son introduction. En outre, et ceci est peu connu, il est permis aux paysans qui en ont la coutume, dans certaines zones reculées de la campagne suisse, de consommer de la viande de chien à titre privé, soit à l’abri de toute surveillance : n’est-il pas difficile, dans ces conditions, de justifier la loi de 1893 par le seul amour que les doux Helvètes porteraient aux bêtes ? Cela l’est d’autant plus que la Suisse avait un lourd passé, largement oublié de nos jours, de haine antijuive. Lors de son occupation par la France, l’opposition à Bonaparte et à sa politique centraliste s’était en effet concentrée sur l’émancipation des Juifs, refusée par la majorité chrétienne. En 1802, la populace saccagea les villages d’Endingen et de Lengnau au cours d’un pogrom resté célèbre sous le nom de Zwetschgenkrieg ou « Guerre des Pruneaux ».

Au XXe siècle, le débat sur la shehita a conduit à son interdiction par un certain nombre d’autres Etats. La Norvège l’a fait dès 1929 (suivie soixante ans plus tard par la Suède, puis par le Danemark en 2014). La Pologne comptait trois millions cinq cent mille Juifs avant la Shoah, et certaines de ses villes, dont Varsovie, avaient une population à moitié juive, si ce n’est plus : contrairement à la Suisse, le « problème » était cette fois réel mais il est évident que l’antisémitisme n’en anima pas moins les diverses tentatives d’interdiction de l’abattage rituel qui y eurent lieu avant la guerre. Je ne sache pas en effet que la souffrance animale ait, à part cela, beaucoup intéressé les Polonais. Isaac Bashevis Singer – qui devait devenir végétarien et ne saurait être accusé d’avoir méprisé les bêtes – constate avec dépit, dans La Famille Moskat, que les députés du Sejm jugeaient bon de débattre des modalités de l’abattage rituel juif à quelques mois de l’invasion de leur pays. Ces dernières années, le sujet y a suscité un renouveau/regain d’intérêt.

Mais retenons surtout qu’en Allemagne l’une des premières lois votées sous Hitler, en avril 1933, fut précisément l’interdiction de la shehita. Bizarrement, cette loi n’empêcha ni l’utilisation à outrance des bêtes (chiens et chevaux principalement) pour les besoins de la guerre et de la conquête, ni la promotion de la chasse : Göring s’intitula en effet Reichsjägermeister, « Grand Veneur de l’Empire », qualité qu’il s’employait à justifier avec un zèle arrogant dans son pavillon de chasse du Brandebourg…

Ceux qui l’ont vu se souviendront que l’appel au meurtre en images qu’est Le Juif éternel de Fritz Hippler s’achève sur une série de plans, censés insoutenables, de vaches égorgées par des Juifs. On ne peut s’empêcher de songer que Georges Franju répondit à sa manière au propagandiste nazi – et à ses épigones passés ou futurs – dans son Sang des bêtes, sorti en 1949, soit moins de dix ans après Le Juif éternel. On peut y voir des veaux, des vaches, des moutons ou encore des chevaux, aux abattoirs de la Villette et de Vaugirard, se débattre et souffrir, agoniser et puis expirer tout aussi horriblement que les « victimes » des Juifs filmées par Hippler. René Girard a bien montré – mais les mots mêmes de Sophocle y eussent à la vérité suffi – qu’Œdipe n’était pas plus incestueux, pas plus meurtrier qu’un autre : seulement, il faut bien que l’unanimité du groupe se fasse au prix d’une vie ou d’un honneur et le Juif saigneur d’agneaux, tout comme le roi-martyr de Thèbes, est le bouc émissaire rêvé. Quand on met côte à côte la brutalité des chevillards de la Villette et le farouche antisémitisme que, depuis l’Affaire Dreyfus, ils opposaient à leurs rivaux juifs – si cyniquement accusés par eux de cruauté envers les bêtes – on ne peut qu’être écœuré.

Rituel juif et identité européenne

L’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne mentionné plus haut précise « que les manifestations culturelles et sportives aboutissent, tout au plus, à une production marginale de viande qui n’est pas significative au plan économique ». La corrida est donc à l’abri, la chasse aussi. La pêche – qui n’a vraiment rien, pour le coup, d’une industrie « marginale » – aussi, quoique la mort qu’elle inflige aux poissons soit sans doute l’une des plus cruelles qui soient ! Chacun appréciera le caractère spécieux de l’argument de ces juristes aussi peu formés à la logique qu’à l’étude des religions. Voilà, de façon lourdement symbolique, exprimé tout le rapport, morbide, de l’Europe à son noyau juif, dont elle s’évertue, peut-être malgré elle, à se débarrasser comme d’un furoncle – soit qu’on s’imagine que les Juifs n’ont pas, ces deux mille dernières années, versé le sang des bêtes sur le sol européen comme le leur prescrivait leur loi, faisant ainsi de la shehita une tradition européenne comme une autre ; soit que cette violence que le judaïsme persiste à « défendre » et dont la circoncision est un autre avatar, contrarie désormais le mièvre robotisme occidental. Mais il s’agit selon moi d’une trahison de la civilisation européenne – que je suppose, lorsqu’elle est en pleine santé, consciente de sa part ‘orientale’ –, par les institutions qui prétendent la représenter.

Arguer du respect de l’identité européenne – ou française – pour prohiber la shehita relève de la plus grossière malhonnêteté. Sauf à considérer qu’en tant que tel, le judaïsme est un élément purement allogène : toute cette polémique se ramènerait alors bel et bien à l’antisémitisme en ce qu’il a d’essentiel, à savoir le fait de voir dans la communauté juive un élément étranger et illégitime, si ce n’est corrupteur. Le problème est que sans le judaïsme, il n’y a pas d’Europe, de même que sans violence, je le répète, il n’y a ni civilisation ni vie. Et ce qui se profile derrière l’absurde arrêt de décembre, c’est donc notre rapport, comme Européens, à la mémoire et à la culture ; et, comme hommes, à la chair. La présence juive est la chair de l’Europe, littéralement, et la shehita, comme la circoncision, est le langage dans lequel cette chair se raconte. Viande et chair, après tout, ne sont qu’un seul mot – bassar en hébreu, caro en latin…


David Haziza

Notes

1 L’Italie (vingt-neuf mille Juifs) ne semble pas juger qu’il convienne d’interdire un mode d’abattage pratiqué sur son sol sans interruption ou presque depuis deux mille ans. La Hongrie (entre cinquante et cent mille Juifs) non plus. A la vérité, la France (six cent mille Juifs, la première communauté d’Europe) est divisée sur la question mais une interdiction y semble également improbable pour l’instant, ne serait-ce qu’à cause de sa forte population musulmane : la viande halal est produite dans des conditions assez semblables à celles de la viande cachère.
2 Lévitique, 17 : 14. Je traduis d’après l’hébreu.
3 Voir à ce propos Bava Mesi‘a, 32b.
4 Mishneh-Torah, Sefer Qedushah, III, 3 ; Shulhan ‘Arukh, Yoreh De‘ah, 23.
5 Guide des Egarés, III, 26. La même idée est reformulée au chapitre 48. Je suis la traduction et les commentaires de Salomon Munk.

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