Juifs russes et ukrainiens dans la guerre. Entretien avec le grand rabbin de Moscou en exil.

Depuis cet été, Pinchas Goldschmidt n’est plus le grand-rabbin de Moscou, poste qu’il a occupé pendant près de trente ans. Né à Zurich, arrivé en Russie en 1988, à l’époque de Gorbatchev, pour travailler au rétablissement d’une vie juive au moment de la perestroïka, il a décidé de quitter son pays d’adoption après l’invasion de l’Ukraine, alors qu’il subissait des pressions pour soutenir la guerre. K. l’a rencontré à l’occasion de son passage à Paris pour une réunion de l’Institut pour la liberté religieuse et la sécurité en Europe (IFFSE) dont il est un des membres fondateurs, en tant que président de la Conférence des rabbins européens[1].

 

Pinchas Goldschmidt – site de la Conférence des rabbins européens (CER)

 

Vous êtes né à Zurich et vous avez fait vos études pour devenir rabbin en Israël, pourquoi vous êtes-vous installé en Russie ?

Je suis arrivé à Moscou en 1988, à 25 ans. C’était sous Gorbatchev, pendant la perestroïka, la glasnost… À l’époque, il s’agissait de contribuer à la reconstruction de la vie juive après soixante-dix ans de répression soviétique, avec l’aide d’organisations comme le World Jewish Congress. C’était un moment où il n’y avait pas un seul rabbin pour 3 millions de juifs soviétiques…. Il faut se souvenir du contexte dans lequel les Juifs vivaient sous l’empire soviétique : ils ne pouvaient ni professer leur foi, ni quitter le pays. J’avais été sensibilisé à cette question par mon père, qui était un homme d’affaires et travaillait avec l’Union soviétique, en Mongolie. Des émissaires qui avaient été en contact avec les refuzniks, ces Juifs soviétiques dissidents, venaient souvent chez nous. Mon père, lorsqu’il était en URSS pour ses affaires, avait pris contact avec eux et je me rappelle très bien qu’il parlait de ces femmes et ces hommes qui s’étaient battus contre le régime communiste et contre le KGB comme des héros. Ces Juifs soviétiques avaient maintenu, ou essayé de maintenir leur identité juive, alors même qu’ils savaient très peu de choses sur le judaïsme, presque rien même. Ils ont tout fait pour préserver une vie culturelle juive sous les yeux du KGB. Enfant, leur histoire m’avait énormément touché.

À la fin de la période communiste, on pouvait comptabiliser 3 millions de juifs ? 

C’étaient les chiffres.

Selon le principe soviétique de la nationalité[2], n’est-ce pas ?

Les juifs n’étaient pas identifiés[3]. Ce n’était pas forcément marqué sur leur passeport. Ce fut d’ailleurs l’une de mes premières missions, comme fondateur du Beth Din de Moscou, que de voir comment l’on pouvait rétablir la judéité de personnes qui n’étaient pas considérées comme juive sur leurs papiers ou leurs pièces administratives. Encore une fois, il faut se remettre dans le contexte : les parents, les grands-parents pouvaient avoir décidé de cacher leur identité juive pour ne pas être refusés dans les universités ou pour obtenir certains emplois. Il fallait donc que nous puissions donner une attestation de judéité à tous ces gens pour qu’ils puissent faire leur Alyah, ou aller en Allemagne ou en Amérique.

Comment êtes-vous devenu Grand Rabbin de Moscou ?

Vous parlez yiddish ? « Bemokom she’eyn ish, iz a hering oykh a fish. » Cela veut dire : « Dans un endroit où il n’y a pas de poisson, le hareng est considéré comme du poisson ». Il n’y avait pas de rabbin à Moscou, alors il a fallu en importer… Le plan initial – élaboré entre le World Jewish Congress et le ministre soviétique des Affaires religieuses de Gorbatchev – qui consistait à envoyer un rabbin de l’ouest vers la Russie est d’abord tombé à l’eau. Le ministre qui avait donné son accord était un libéral, mais il a été mis à la porte et un communiste moins ouvert l’a remplacé. Au même moment, la yeshiva du rabbin Adin Steinsaltz a ouvert et c’est dans ce cadre que je suis venu officiellement, sous la houlette de l’Académie des sciences de l’URSS qui a créé un centre de civilisation juive. Au début, j’ai enseigné ; puis j’ai été très pris par le travail du Beth Din, c’est-à-dire par les actes d’état civil : les mariages, les divorces, les certifications de judaïté des personnes… Et c’est un an plus tard que la grande synagogue de Moscou m’a demandé de devenir son rabbin.

Les Juifs russes me regardaient, moi qui venais m’installer à Moscou, comme si j’étais fou. Lors du premier cours que j’ai donné, des refuzniks m’ont dit : ‘Toi, tu viens ici, alors que nous on essaie de fuir’

Au moment où vous êtes arrivé en Russie, la plupart des Juifs voulaient partir…

Jusqu’au putsch[4], jusqu’à la fin réelle de l’Union soviétique en 1991, la grande majorité des Juifs voulait en effet vraiment partir. Ils n’envisageaient pas de manière positive ce qui pouvait arriver et ils avaient peur d’un retour au communisme. Les Juifs russes me regardaient, moi qui venais m’installer à Moscou, comme si j’étais fou. Lors du premier cours que j’ai donné, des refuzniks m’ont dit : « Toi, tu viens ici, alors que nous on essaie de fuir ». J’avais alors beaucoup d’élèves parmi les leaders des refuzniks. L’un d’entre eux, Ze’ev Elkin, est aujourd’hui un ministre du gouvernement israélien… Quand je suis arrivé à Moscou, personne ne pouvait imaginer que l’Union soviétique allait disparaître. On pensait juste qu’une fenêtre d’opportunité s’ouvrait, comme après Staline à l’époque de Khrouchtchev. On se disait même que, peut-être, cette fenêtre allait vite se refermer. Qu’est-ce qu’on a voulu faire dans ce contexte ? Utiliser autant qu’on le pouvait ce moment de répit pour recréer le contact entre le monde juif de l’Ouest et les Juifs russes. Et puis, il y a eu le putsch et Eltsine : le pays est officiellement devenu démocrate.

Comment avez-vous vu se modifier la situation des Juifs russes à ce moment-là ?

Le changement était réel. La possibilité d’un avenir en Russie était à nouveau envisageable pour les Juifs. Beaucoup d’entre eux se sont donc dit : « Ok, let’s give it a chance » [Ok, donnons-leur une chance]. C’est alors qu’avec d’autres jeunes rabbins qui sont arrivés de l’Ouest, nous avons commencé à créer des structures communautaires, des écoles, des jardins d’enfants, des synagogues…

Mais les départs ne se sont pas arrêtés…

Non, bien sûr. Beaucoup continuaient à partir. D’ailleurs, tous les refuzniks sont partis. La communauté s’est retrouvée sans leader. Ce sont nous, les rabbins fraîchement arrivés l’Ouest, qui avons occupé les places laissées vacantes.

Durant ces années quatre-vingt-dix, qu’en était-il de l’antisémitisme ? Il était moins présent qu’auparavant ? 

Oui. N’oublions pas que l’une des trois personnes tuées pendant le putsch était un juif : Ilya Kritchevski. Quand il a été enterré, le Kaddish a été dit du côté de la Maison-Blanche, dans le centre de Moscou. Ce fut la première fois depuis des dizaines d’années que le judaïsme pouvait se vivre au grand jour en Russie. À ce moment-là, beaucoup de juifs qui étaient auparavant victimes de répression en Union soviétique deviennent des figures importantes, à la fois dans le monde économique et dans le gouvernement. Il y a un vice-premier ministre juif, mais je pense aussi à Boris Nemtsov, Yakov Urinson et Alexander Lifchitz…

Une relation entre les juifs et le pouvoir se remet en place après avoir été cassée.

Oui, et des banquiers juifs deviennent des oligarques très puissants.

Ce qui a pu être un vecteur d’antisémitisme justement…

Oui, il y avait encore de l’antisémitisme sous Eltsine, mais l’ambiance générale a changé et s’est améliorée. En 1996, la Communauté juive unie de Russie a été créée. Les rabbins, qui étaient des activistes communautaires locaux, ainsi que des oligarques et des personnalités juives qui étaient au gouvernement se sont unis sous la houlette du Congrès juif russe. Vladimir Goussinski était à sa tête. Quand Eltsine a démissionné en 2000 et qu’il a nommé Poutine comme chef du gouvernement, la Russie a pris une tout autre direction. Le régime a décidé de se débarrasser de Goussinski, qui était aussi le propriétaire de NTV, la quatrième chaîne de télévision. Il a été arrêté plusieurs fois. Mais comme il était aussi le chef de la communauté juive, le jour où il a été mis en prison, le pouvoir a créé une communauté juive alternative avec un grand rabbin lui aussi alternatif censé devenir l’interlocuteur privilégié de Poutine.

Et comment Poutine a-t-il choisi ce grand rabbin alternatif ?

Il a choisi le chef du mouvement Chabad-Loubavitch[5].

Comment explique-t-on que le mouvement Chabad ait eu tellement de succès en Russie et qu’il soit un interlocuteur privilégié pour le pouvoir ?

La raison est extrêmement simple. Il n’y avait pas de leaders locaux élus. Tout le leadership est venu de dehors. C’est une chose que l’on voit dans tous les pays où le mouvement Chabad travaille : ils deviennent proches du pouvoir et ensuite ils trouvent des sources locales pour financer leurs activités. Les rabbins traditionnels sont des employés, ils sont invités par une communauté pour organiser la vie religieuse alors que le système des Chabad fonctionne comme une franchise, comme McDonald’s. Ils commencent une communauté à partir de rien. C’est la raison pour laquelle, à l’est de l’Europe, le mouvement Chabad a eu un succès incroyable ces trente dernières années…

C’est aussi parce qu’ils interviennent moins dans la vie politique et qu’ils se soumettent plus facilement à la parole de l’État…

Oui, en général le mouvement Chabad a moins de problèmes pour travailler avec un régime non démocratique.

Qu’est-ce qui a changé avec l’arrivée de Poutine au pouvoir ?

D’un côté, la Russie est devenue de jour en jour plus autoritaire au cours des vingt-deux années de son régime. Mais, de l’autre, la vie juive était tolérée.

Protégée ou tolérée ?

Les deux. Le président Poutine a toujours eu des positions contre l’antisémitisme et il avait d’excellentes relations avec le Premier ministre israélien, Netanyahou. Je ne dirais pas que Poutine est ou était antisémite… Les juifs se sentaient à l’aise et en sécurité. En même temps, la situation est devenue de plus en plus difficile : moins de droits de l’homme, moins de démocratie… La situation générale s’est détériorée de manière globale. Mais le Kremlin a soutenu la vie juive, spécialement le mouvement Chabad.

L’Ukraine a eu une histoire tragique avec les Juifs, mais c’est un pays qui a voté à 70 % pour un président juif. Vous vous souvenez de la dernière fois que les États-Unis ou la France ont eu un président juif ? 

A début de la guerre, il y a six mois, quand vous entendez parler de « dénazification » et quand vous voyez se développer les mots de la propagande russe, qu’est-ce que vous comprenez ?

La Russie dit alors : « Nous ne sommes pas des antisémites, c’est l’inverse, nous sommes contre les antisémites, contre les nazis ». Je pense alors que ce discours relève de la science-fiction. Il n’a rien à voir avec la réalité. Bien sûr, l’Ukraine a eu une histoire tragique avec les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant la Shoah… Mais c’est un pays qui a voté à 70 % pour un président juif. Vous vous souvenez de la dernière fois que les États-Unis ou la France ont eu un président juif ? Par ailleurs, au-delà de ce fait politique que représente Zelenski, il faut bien constater le renouveau d’une vie juive en Ukraine. De nombreux rabbins ont réussi à y recréer des communautés partout. Une réalité comme celle-là serait impossible sous un régime nazi. Le discours du Kremlin est évidemment une fiction, mais le problème, c’est que je voyais que beaucoup de Russes croyaient à cette propagande.

Vous diriez que les juifs, à ce moment-là, ont mieux compris ce qui se passait ?

Oui, beaucoup mieux. Contrairement à la population majoritaire qui est plus dépendante des réseaux de communications officiels, les juifs avaient plus de liens avec leur famille, en Ukraine ou en Israël, et avaient plus facilement accès aux bonnes informations.

Beaucoup d’articles ont raconté les départs de juifs depuis l’Ukraine – on parle de 15,000 ou 20,000 personnes – et presque autant depuis la Russie. Que pouvez-vous dire à ce propos ?

Depuis le commencement de la guerre, le nombre de Juifs qui ont quitté la Russie vers Israël est deux fois plus important que celui des Juifs qui ont quitté l’Ukraine. Il y a les chiffres officiels qui parlent de 23.000 mais je crois que l’on est plus prêt de la vérité si l’on parle de 50.000 personnes, peut-être plus. Et il faut évoquer les 35.000 personnes d’origine juive qui attendent en Russie aujourd’hui l’autorisation de l’ambassade israélienne. Aussi, beaucoup de juifs qui avaient déjà leur passeport israélien ont décidé de repartir.

Comment interprétez-vous cet exode ? Est-ce ce que vous pensez que c’est un départ définitif ?

Une grande peur qui monte est tangible, pour de nombreuses raisons : il y a l’antisémitisme qui progresse ; la crainte qu’un rideau de fer soit en train de se fermer à nouveau redevient présente ; il y a la situation économique qui empire et l’inquiétude d’une mobilisation totale. Enfin, il y a la répression qui se durcit. Chacun ayant des yeux pour voir sait que l’avenir va devenir de plus en plus difficile. Les juifs russes ne veulent pas vivre encore une fois comme en Union soviétique…

Vous évoquez une progression de l’antisémitisme ? Or, vous avez dit un plus tôt que Poutine n’était pas antisémite, mais autour de lui, qu’en est-il du pouvoir ? On a par exemple entendu le discours de Lavrov[6]

Le régime d’aujourd’hui a facilité une revanche totale des descendants du KGB, le FSB. Ils prennent le contrôle total du pays. Or, le KGB, comme organisation, est ontologiquement antisémite.

En quel sens ?

Les hommes du KGB ou du FSB, ce sont eux qui remplacent les oligarques d’origine juive. Ce sont eux qui prennent le pouvoir en Russie au point de vue économique, mais aussi dans le gouvernement, partout. Et ils sont très méfiants vis-à-vis de l’Ouest. Comme sous Staline, ils reprennent le discours contre le cosmopolitisme juif. Depuis 2014, on a cette avalanche de rhétorique contre l’Ouest, contre l’Amérique. Dans ce contexte, les Juifs sont toujours suspectés. C’est la raison pour laquelle le FSB essaye de se débarrasser de toutes les organisations internationales… En ce moment, on me demande souvent pourquoi les Russes ont décidé de fermer l’Agence juive. La question est en fait posée à l’envers : pourquoi, jusqu’à maintenant, ils ne l’avaient pas encore fermée ?

Et pourquoi ?

À cause des relations spéciales avec Israël.

Il est trop tôt pour prévoir quoi que ce soit. Mais on peut dire avec certitude aujourd’hui que les deux communautés – la communauté juive en Russie et la communauté juive en Ukraine – seront plus fragiles, plus petites et plus pauvres. 

Comment envisagez-vous l’avenir du judaïsme ukrainien, mais aussi celui du judaïsme russe ?

Tout dépend de l’issue de la guerre. Qui va la gagner ? Il y a six mois, chacun disait que les Russes seraient victorieux, que ce n’était qu’une question de temps. Aujourd’hui, beaucoup de voix parlent d’une victoire possible de l’Ukraine. Dans tous les cas, il y aura de grands changements dans les deux pays. L’Ukraine est déjà en grande partie détruite. Beaucoup des Juifs qui ont quitté le pays n’y retourneront pas, même en cas de victoire ukrainienne. Beaucoup de Juifs russes également partis de leur pays ne reviendront pas non plus. Quand la reconstruction de l’Ukraine sera à l’ordre du jour, la question va être celle des paramètres de la relation avec la Russie. Y aura-t-il la paix avec la Russie ? Est-ce que ce sera une victoire ukrainienne totale ou une part de l’Ukraine va-t-elle rester russe ? Il est trop tôt pour prévoir quoi que ce soit. Mais on peut dire avec certitude aujourd’hui que les deux communautés – la communauté juive en Russie et la communauté juive en Ukraine – seront plus fragiles, plus petites et plus pauvres.

Vous êtes pessimiste.

Je suis réaliste.

Une question non pas à l’ex-grand rabbin de Moscou, mais au président du Congrès des rabbins européens : quelle est votre vision de l’avenir du judaïsme européen ?

Le problème n’est pas le « judaïsme européen » en tant que tel, le problème c’est l’Europe. Pour Israël, jusqu’il n’y a pas longtemps, l’Europe n’existait pas. Il y avait l’Amérique, et c’est tout. Seul existait le judaïsme américain. Je vais vous raconter une anecdote : peu après la création de la Communauté juive unie de Russie, lors d’un événement où étaient présent Vladimir Goussinski et le chef de l’Agence juive de l’époque, ce dernier s’est tourné vers nous pour dire : « Écoutez, l’Europe n’existe pas, il y a deux communautés juives, celle de l’Amérique et Israël, c’est tout. Maintenant, vous, en Russie, vous devez décider où vous voulez être ». Il parlait comme ça ! Pour Netanyahou, aller à une Bar-mitsva d’un membre du comité central du Likoud était d’ailleurs beaucoup plus important que d’aller voir un ministre des Affaires étrangères européen. Mais la situation a changé et continue de changer. En grande partie parce que beaucoup de membres de la diaspora européenne, à l’Est surtout, sont devenus pauvres et ne peuvent pas survivre sans l’aide d’Israël. Il y a tout un mouvement israélien qui comprend que, pour ne pas le perdre, il faut aider ces communautés. Cet intérêt qui renait est quelque chose de très positif. L’intérêt revient aussi parce qu’aujourd’hui, une menace des organisations internationales comme la cour criminelle de La Haye, est perçue. Israël comprend que ce n’est pas seulement avec les Américains que les relations sont importantes, mais aussi avec l’Europe.

Mais, si l’on met de côté la manière dont Israël perçoit l’Europe, du point de vue des forces internes aux Juifs d’Europe, comment vous voyez leur avenir ?

On a de grands problèmes. Des problèmes avec la shehita [abattage rituel]… On a des problèmes, mais on a des partenaires, dans les gouvernements, dans la Commission européenne. Des partenaires qui nous comprennent. On note un changement.

En attendant, en 2020, la Cour de justice de l’Union européenne a confirmé la légalité du décret de la Région flamande de Belgique de 2017 interdisant l’abattage rituel sans étourdissement…

Vous parlez du tribunal européen, je parle de la Commission européenne. La décision de la communauté juive en Belgique d’aller contester le décret belge à la Cour de justice de l’Union européenne était une mauvaise décision et sans espoir. On ne résoudra pas ce problème au niveau juridique, mais au niveau politique. C’est seulement quand on aura fait comprendre qu’il n’y aura plus de juif en Europe si on interdit la pratique de la religion juive qu’il pourra y avoir un changement. Le 20 octobre prochain, il y aura une grande conférence à Bruxelles, décidée par la Commission européenne, avec le Conseil d’Europe et l’OCSE, sur la shehita. C’est de ce côté-là que l’on peut attendre un changement positif sur ce dossier. Je perçois des changements au niveau politique : aujourd’hui, dans chaque pays en Europe, il y a une personne qui est en charge de la lutte contre l’antisémitisme par exemple…

Vous me répondez en disant : « on a des partenaires, on discute avec les pouvoirs, avec les États », mais qu’en est-il de la société européenne ?

C’est vrai qu’il y a un problème : les Européens ont oublié leur histoire, la Première et la Deuxième guerre mondiale, la Shoah… Ils commencent à vouloir se retourner vers le nationalisme, aidés par des partis de l’extrême droite. L’Europe était en train de se briser, avec le Brexit par exemple. Mais, grâce à cette guerre russe en Ukraine, elle a réussi à rappeler à tous les Européens ce que sont les conséquences de l’impérialisme, du nationalisme et du manque de démocratie. C’est une leçon qui coute extrêmement cher. Il y aura beaucoup d’Européens qui vont avoir froid cet hiver…


Propos recueillis par Stéphane Bou et Lisa Vapné

Notes

1 L’objectif de l’IFFSE consiste notamment à « favoriser des pratiques religieuses modérées et sauvegarder les libertés religieuses » et à « mobiliser les chefs religieux pour jouer un rôle actif dans l’amélioration de la sécurité de leurs communautés et pour contrer les abus de la religion »
2 La « nationalité » en Union soviétique correspond à une identité ethno-culturelle inscrite dans les papiers d’identité des citoyens soviétiques. Être juif était une « nationalité ».
3 Lors du dernier recensement de la population soviétique, en 1989, sont comptabilisés comme Juifs 1, 4 millions de citoyens soviétiques. Il s’agit de personnes catégorisées comme telles par leur « nationalité », c’est-à-dire leur identité ethno-nationale qui correspond à la « nationalité » de leurs deux parents. Cette comptabilité via le recensement donne un aperçu de ce que le démographe Della Pergola appelle la « population juive noyau ». Pinchas Goldschmit donne ici un chiffre qui serait celui de la population juive élargie.
4 Le « putsch » des 19-21 août 1991 est une référence à la conspiration d’un certain nombre de fonctionnaires du parti communiste soviétique (PCUS) visant à écarter du pouvoir le secrétaire général du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev, et à empêcher la signature d’un traité prévue le 20 août 1991. Ce putsch a été repoussé par Boris Eltsine, les autorités républicaines et la mobilisation urbaine, notamment à Moscou et à Léningrad. Trois jours plus tard, cette mobilisation a été réprimée et est devenue l’épisode le plus marquant de la défense par les citoyens de leurs droits et libertés dans l’ère post-perestroïka.
5 Le mouvement Chabad-Loubavitch est un mouvement hassidique de judaïsme orthodoxe implanté dans de très nombreux pays.
6 Le 1er mai 2022, à l’occasion d’un interview pour la télévision italienne, le ministre des Affaires étrangères russe Aleksandr Lavrov déclarait : « La nazification est présente : les combattants que nous avons capturés et les bataillons « Azov », « Aidar » et d’autres unités portent sur leurs uniformes, sur leur corps, le symbole et les tatouages de croix gammées, des bataillons nazis de la Waffen-SS. Ils lisent ouvertement et font la propagande de Mein Kampf. Il [Zelenski] avance cet argument : de quelle nazification il peut être question puisqu’il est juif. Je peux me tromper, mais Adolf Hitler avait aussi du sang juif. Cela ne veut absolument rien dire. Le sage peuple juif a coutume de dire que les antisémites les plus zélés sont en règle générale des juifs ». https://mid.ru/ru/foreign_policy/news/1811569/ (Texte original en russe sur le site du ministère des Affaires étrangères), page consultée le 19 octobre 2022.

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