Hadas Ragolsky : « Nous sommes déterminés à ne pas nous faire diasporiser ».

Hadas Ragolsky, ancienne journaliste, activiste et une des fondatrices du mouvement Women in Red, a rencontré K. à deux reprises : la première fois dans son bureau à la mairie de Tel-Aviv en juin 2024, et la seconde il y a quelques jours. Lors de cette dernière rencontre, elle a évoqué les attaques répétées contre la démocratie, la résistance de l’opposition, et les droits des femmes, tandis qu’une partie de la société israélienne manifeste contre les actions controversées du gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Elle a notamment lancé un appel vibrant à la diaspora pour qu’elle soutienne les mouvements de protestation.

 

Hadas Ragolsky. Crédit : Maya Mashal
K. : Que diriez-vous aux lecteurs de K. pour vous présenter ?

Hadas Ragolsky : Je suis née dans le Sinaï alors sous contrôle israélien. En 1982, après le retrait, ma famille s’est installée dans un moshav, une collectivité semblable à un kibboutz, mais avec un collectivisme moins prononcé, bien que moins axée sur l’agriculture que la plupart des collectivités, dans la ceinture de Gaza. Plus précisément, j’ai grandi à Netiv Haassara. Malheureusement, lors de l’attaque du 7 octobre, notre moshav a perdu 20 de ses membres. Si ma famille proche a été épargnée lors du massacre, mes parents, mon frère, mon cousin et mes amis ont dû trouver refuge ailleurs. Cela a façonné ma vision des choses. Pendant plus d’un an, ils ont fait partie des 100 000 Israéliens réfugiés à l’intérieur du pays, ayant été déplacés des régions du sud et du nord du pays. Si certaines personnes ont commencé à retourner dans le sud, il en va différemment pour les membres de Netiv Haassara situé juste à la frontière concrétisée à cet endroit par une barrière dite « Mur de la paix » qui a été abandonné pendant plus d’un an. 

Le Mur de la Paix à Netiv HaAssara
K. : Comment êtes-vous arrivée à la politique ? 

HR : À l’âge de 22 ans, j’ai quitté le moshav pour poursuivre des études de droit, puis je me suis orientée vers le journalisme. Pendant près de trente ans, j’ai travaillé pour des médias en Israël, principalement à la télévision. J’ai notamment été productrice exécutive de l’émission Five o’clock maintenant connue sous le nom de 12 News, qui reste une référence du journalisme israélien. Auparavant, j’ai travaillé pour Yediot Aharonot et des publications similaires. Au cours des cinq dernières années, j’ai occupé le poste de rédactrice en chef de Onlife, un média en ligne destiné aux femmes qui couvre divers sujets sociétaux, culturels et politiques aux niveaux israélien et international. J’ai également participé à la création de Bonot Alternativa, une organisation initiée par un groupe de 200 femmes influentes, parmi lesquelles des journalistes, des femmes d’affaires, de la tech et des leaders de divers secteurs. Au départ, il s’agissait d’une plateforme de discussion, mais nous avons également participé à des manifestations sur des questions telles que la représentation des femmes, la lutte contre la violence fondée sur le genre et la promotion de la participation des femmes dans la sphère économique.

Bien qu’influente, notre organisation comptait relativement peu de membres. Cependant, avec le début de la refonte du système judiciaire en janvier 2023, je me suis appuyée sur mon expertise journalistique et mes connaissances politiques acquises au fil des années pour anticiper les conséquences potentielles et le cauchemar à venir. J’ai mis en garde mes collègues, consciente des défis imminents que ce changement poserait aux femmes et à la société israélienne dans son ensemble.

K. : Qu’aviez-vous prévu ?

HR : J’ai minutieusement examiné les accords de coalition, en scrutant chaque détail des engagements pris. Il m’est apparu évident que l’intention des auteurs allait au-delà d’une simple réforme judiciaire ; ils cherchaient à transformer Israël en une forme d’autocratie religieuse, où le pouvoir sera centralisé entre les mains d’un seul homme, déterminé à détenir le pouvoir absolu, entouré de ceux qui veulent appliquer la loi religieuse à tous les aspects de la vie. Consciente de la gravité de la situation, je me suis sentie obligée de tirer la sonnette d’alarme et d’agir. Nous avons lancé des protestations, nous joignant à la multitude de voix qui s’élevaient à travers Israël. Notre groupe, bien que peu puissant au départ, faisait preuve d’une détermination inébranlable. Le 13 février 2023, Jérusalem a été le théâtre d’une manifestation massive, marquant un tournant crucial dans la contestation contre la refonte judiciaire proposée par le gouvernement. Nous avions décidé de mettre en scène une représentation symbolique de « La Servante écarlate »[1], en invitant les médias et les photographes. Étant donné ma récente reconversion en tant que rédactrice en chef, j’avais pris en charge la coordination avec les médias. Je ne pensais pas que ce court épisode en tant que militante dépasserait mes attentes : nous nous tenions, alignées, devant la Cour suprême. Et puis j’ai commencé à marcher avec un mégaphone. À côté de moi se trouvait Moran Zer Katzenstein, la fondatrice de Bonot Alternativa. J’ai pris un mégaphone et j’ai crié : « Faites place, faites place, les esclaves de Gilead défilent ! ». Les gens étaient stupéfaits, ils ne comprenaient pas ce qui se passait, et la foule s’est fendue en deux. C’était comme ouvrir la mer. En défilant de la Cour suprême à la Knesset, nous avons fait la une de tous les médias israéliens, ainsi que du Washington Post, du New York Times, de Der Spiegel, du Monde, et de grandes chaînes comme CBS, NBC et Sky News.

À la fin de la semaine, environ 1000 femmes avaient rejoint la cause, défilant simultanément dans cinq endroits différents à travers Israël. En trois mois, nous étions 50000 réparties sur 50 localités. Notre mouvement a eu un écho bien au-delà de nos frontières, son message et son mode d’action se propageant dans des pays comme l’Angleterre, l’Argentine et même l’Iran, où des femmes ont défilé en signe de solidarité. Margaret Atwood, l’auteure du livre de 1982, a partagé notre photo le 13 mars et a continué à la republier pour soutenir la cause.

Haïfa, manifestation contre la refonte du système judiciaire par des femmes vêtues comme dans la série « Les servantes écarlates », 11 mars 2023.
K. : Il semble donc que les femmes jouent un rôle important dans le mouvement pour la démocratie en Israël.

HR : Seuls 6 sièges de députés sur 64 sont occupés par des femmes au sein de la coalition. Au sein de Bonot Alternativa, un petit groupe de femmes juives ultraorthodoxes milite activement pour une représentation accrue, mais elles se heurtent à des obstacles majeurs. Certaines femmes de la communauté ultra-religieuse s’opposent à ces efforts en faveur d’une plus grande égalité des sexes. Cette division est encore exacerbée par la refonte judiciaire, qui a créé des dissensions même au sein de petits groupes. La coalition au pouvoir prévoit d’étendre l’autorité des tribunaux rabbiniques aux aspects financiers du divorce, tels que la pension alimentaire et le partage des avoirs. Actuellement, ces questions relèvent des tribunaux civils en Israël, la compétence des tribunaux religieux se limitant à l’acte religieux de divorce. Cette évolution, qui s’inscrit dans le cadre d’une réforme judiciaire plus large, constituerait un sérieux revers pour les droits des femmes.

Bonot Alternativa défilant contre la réforme judiciaire
K. : Parlez-nous de ce qui se passe ces jours-ci dans la rue en Israël.

HR : Aujourd’hui, je vous parle, et c’est le seul jour où je ne me rendrai pas à Jérusalem pour manifester. Jeudi, une manifestation massive a eu lieu à Tel-Aviv, à l’initiative d’anciens hauts responsables des secteurs militaire et sécuritaire israéliens, dont des généraux de brigade de réserve de la police, de l’armée, du Shin Bet et du Mossad. Ensemble, ils ont déclaré que le Premier ministre Nétanyahou conduit le pays vers la dictature et ont insisté sur la nécessité de stopper cet engrenage. Puis, samedi, une autre manifestation massive a rassemblé environ 100000 personnes dont le président de l’Académie nationale israélienne, des acteurs de renom, d’autres anciens militaires, des chefs d’entreprise du secteur high-tech et le président du barreau israélien. De nombreux autres groupes étaient représentés, tous unis autour de la déclaration selon laquelle le gouvernement de Nétanyahou franchit une ligne rouge et que cela ne peut pas durer.

Au cours du week-end, plus de 60 maires et responsables de collectivités locales ont signé une pétition exprimant leur volonté de se joindre à une grève si nécessaire. Ils ont également appelé le Premier ministre Nétanyahou à respecter l’État de droit. En tant que membre du conseil municipal de Tel-Aviv–Jaffa, j’ai travaillé aux côtés d’autres élus déterminés à défendre la démocratie. Nous avons tous approché nos maires respectifs et plus de 200 d’entre nous ont signé une deuxième pétition, destinée spécifiquement aux élus locaux, affirmant que tout le monde, y compris le gouvernement, doit respecter la loi. Nous avons souligné que le gouvernement avait dépassé les limites.

Les événements du 7 octobre ont créé une situation désastreuse, révélant des défaillances catastrophiques dans chacun des 30 organes de sécurité israéliens. Il est compréhensible que les gens demandent la démission du chef d’état-major ou du chef du Shin Bet. Mais la même norme devrait s’appliquer au Premier ministre Nétanyahou. Il aurait dû démissionner, ou tout au moins revenir devant les électeurs et solliciter un nouveau mandat. Une tragédie d’une telle ampleur, avec 1800 morts, appelle des réponses et des actions à la hauteur. En Serbie, des manifestations de masse ont éclaté à la suite de la mort de seulement 15 personnes dans une gare. Et ici ? Nétanyahou est toujours à son poste.

Ce gouvernement a perdu toute légitimité le 7 octobre et aurait dû démissionner à ce moment-là. Au lieu de cela, les membres de la coalition se sont accrochés au pouvoir tout en démantelant progressivement nos institutions démocratiques

Ce gouvernement a échoué dans tous les domaines : éducation, sécurité, lutte contre le terrorisme, gestion de la guerre elle-même et économie. Tout ce qu’il entreprend se transforme en désastre. Pourtant, malgré ces échecs, il continue à gouverner sans aucun contrôle. À mon avis, ce gouvernement a perdu toute légitimité le 7 octobre et aurait dû démissionner à ce moment-là. Au lieu de cela, les membres de la coalition se sont accrochés au pouvoir tout en démantelant progressivement nos institutions démocratiques et ses garde-fous. Force est de constater que nous suivons la voie qui a mené récemment à des régimes illibéraux en Hongrie, en Turquie, en Pologne et dans d’autres pays…

K. : Avez-vous vu arriver ce retour de bâton ?

HR : C’est en effet un retour de bâton. Franchement, je ne l’ai pas vu venir au violemment. Ce à quoi nous assistons se prépare depuis 15 ans, depuis le premier gouvernement Nétanyahou. Tout d’abord, nous avons un Premier ministre qui, bien qu’il n’ait pas encore été condamné, fait face à des inculpations pour des infractions pénales graves. Ce qui ne l’empêche pas de compter de fidèles partisans, à l’image d’un chef de secte. Ensuite, les factions religieuses — les juifs ultraorthodoxes, les Haredim — ont anticipé l’expiration de la loi sur la conscription militaire, décidée par la Cour suprême en 2013. Pourtant, durant une décennie, aucune solution viable n’a été proposée, nous laissant en janvier 2023 sans résolution en vue.

Parlons maintenant de la droite ultra-fasciste. Ces individus, bien que minoritaires, exercent une influence considérable. Ils s’apparentent aux fascistes que l’on peut trouver en France ou en Allemagne et représentent environ 10 à 15 % de notre population. Ces ultranationalistes exercent un pouvoir considérable et se sont alignés sur le gouvernement de Nétanyahou. 

K. : Comment ce groupe s’était-il préparé à son arrivée au pouvoir ?

HR : Les bases de ce changement ont été posées méticuleusement au fil des ans. Des groupes tels que Kohelet ont été à l’origine de diverses initiatives, notamment l’élaboration de nouvelles lois et la nomination de juges conservateurs. Sous l’égide de Kohelet, des initiatives dans les domaines de l’éducation, des droits des minorités, des questions sociales et de l’influence des médias ont vu le jour. Cette infrastructure complexe a été construite discrètement, dans l’attente du moment opportun pour s’imposer.

Heureusement, leur arrogance a causé leur perte. Au lieu de mettre progressivement en œuvre leurs plans, ils ont commis la grave erreur de dévoiler leur programme complet à la face du monde lorsqu’ils ont lancé leur première attaque contre la Cour suprême. Cette transparence nous a permis de faire le lien et de comprendre la nature de leurs intentions. Lorsque les manifestations ont éclaté en janvier 2023, nul parmi nous n’aurait pu imaginer à quel point leurs projets allaient se concrétiser. Aujourd’hui, nous assistons à la réalisation de leurs ambitions. Cette réalité, autrefois impensable, est désormais bien tangible.

Moshe Koppel, président de Kohelet, novembre 2014

Les juifs religieux messianiques ont pris une décision stratégique il y a une vingtaine d’années, notamment après le retrait de Gaza : ils se sont rapidement positionnés pour occuper toutes les fonctions de pouvoir disponibles. Et nous n’y avons pas prêté attention. Nous nous sommes dit : « Qu’est-ce qui nous inquiète ? Ils représentent moins de 10 % de la population ». Mais ils ont agi avec rigueur et détermination, de manière stratégique, presque militaire. Et maintenant ? Ils exercent un contrôle significatif sur la sphère politique, agissant comme des faiseurs de rois capables de décider qui sera Premier ministre. Ils ont accédé à des postes de haut rang dans l’armée, alors que de plus en plus d’Israéliens laïcs se détournent d’une carrière militaire pour travailler dans la haute technologie ou les affaires. Ils occupent des postes clés dans l’administration publique et même dans les médias. Ils avaient un plan, ils l’ont exécuté et ils ont réussi. Il y a deux ans, nous nous sommes réveillés et nous nous sommes dit : « Attendez, comment est-ce arrivé ? Comment une minorité en est-elle venue à dominer l’éducation, l’armée, le système politique ? ». Et maintenant, nous sommes confrontés à un énorme défi : faire face, repousser l’attaque et reconquérir notre démocratie.

K. : Qu’est-ce qui est en jeu actuellement ?

HR : Ce qui se passe aujourd’hui est le résultat d’un gouvernement, certes élu démocratiquement, mais largement dépourvu de légitimité aux yeux du public. Dès le départ, le système manquait de garanties solides. Au cours des deux dernières années, le gouvernement a œuvré pour l’éroder encore davantage. En fait, au cours de la dernière décennie, il a rendu la Knesset pratiquement impuissante. Elle est devenue un simple tampon pour l’exécutif. Il n’y a plus de véritable contrôle législatif. En pratique, le gouvernement et la Knesset ont fusionné en une seule branche. Le pouvoir judiciaire est donc le dernier contre-pouvoir qui subsiste d’où la volonté du gouvernement de le soumettre à son tour. 

Ces jours-ci[2], le gouvernement devrait adopter la loi la plus importante qu’il prépare depuis deux ans : un texte visant à modifier la composition du comité de nomination des juges. Si cette loi est adoptée, les juges seront sélectionnés selon un processus politisé. Cela modifierait fondamentalement le système, qui, rappelons-le, ne dispose déjà que de peu de garde-fous. Si le comité devient politique, plus rien ne pourra arrêter l’exécutif.

Nous le constatons actuellement. Le ministre de l’Éducation a récemment envoyé des fonctionnaires dans des établissements scolaires à Tel-Aviv qui avaient exprimé leur soutien à la participation des élèves aux manifestations. Il ne s’agit pas d’une simple surveillance, mais d’une intimidation. L’idée que des représentants du gouvernement sont envoyés dans les écoles pour surveiller l’expression politique est terrifiante.

Cette culture de la peur s’étend aux salariés, aux fonctionnaires et aux citoyens ordinaires. Il y a quelques jours à peine, le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a suggéré d’emprisonner le chef du Shin Bet. Pendant ce temps, lors d’une audition parlementaire sur un projet de nouvel aéroport — débattu depuis une bonne dizaine d’années —, le député Almog Cohen a menacé des fonctionnaires en ces termes : « Nous vous briserons les os si vous ne nous laissez pas faire. » Il ne s’agit pas seulement de rhétorique fasciste, mais d’une véritable tentative d’intimidation des fonctionnaires, une pratique que les membres de la coalition répètent sans relâche.

Si nous ne nous battons pas maintenant, nous perdrons Israël. Et si nous perdons Israël, nous n’aurons pas d’autre choix que de partir.

K. : Pourquoi Israël semble-t-il si enclin à voir ses institutions démocratiques détournées ?

HR : Alors que la France a deux chambres, une chambre basse et une chambre haute, le Parlement israélien est monocaméral. Faute de disposer d’une chambre haute, garante de l’équilibre des institutions, nous nous appuyons sur la Cour suprême pour jouer ce rôle. Traditionnellement, le gouvernement est au service du peuple, sous le contrôle du Parlement et la supervision de la Cour suprême. Cependant, au cours des quinze dernières années, et plus particulièrement sous la direction de Benyamin Nétanyahou, la situation a évolué. L’idée a émergé que si un parti détient la majorité parlementaire, il contrôle effectivement à la fois le parlement et le gouvernement. Elle brouille les frontières entre la fonction critique du parlement et l’action du gouvernement, les fusionnant pour ainsi dire en une seule entité.

Aujourd’hui, la coalition tente d’exercer un contrôle sur le troisième pouvoir, le pouvoir judiciaire. Lorsque les trois pouvoirs tombent sous l’emprise de politiciens, a fortiori ceux qui défendent des idéologies extrêmes, messianiques et délirantes, Israël se retrouve dans une situation périlleuse. Ces individus envisagent des projets de conquête grandioses, considérant la guerre non pas comme une catastrophe, mais comme une mission divine sur le chemin d’un prétendu salut. C’est l’irrationalité à l’état pur. Si nous ne parvenons pas à rétablir l’équilibre entre les pouvoirs, Israël risque de sombrer dans le chaos et la subversion.

Manifestation contre le gouvernement à Tel Aviv, mars 2025.
K. : Mais ils ne s’attendaient pas à ce que la société israélienne résiste en défilant dans les rues.

HR :  Ils n’avaient pas prévu l’ampleur de notre rejet et de nos protestations. Lorsque près d’un million de personnes sont descendues dans la rue, ils ont réalisé que leurs projets se heurtaient à une opposition considérable. Malgré leurs efforts, ils n’ont réussi à faire adopter que trois lois, lesquelles ont toutes été rapidement contestées et invalidées par la Cour suprême. Cependant, ils ont tout fait pour retarder l’élection d’un nouveau président de ladite Cour et ont volontairement laissé trois sièges vacants au sein de cette juridiction. Aujourd’hui, avec une majorité conservatrice en place, ils sont sur le point de remodeler le système judiciaire pour l’aligner sur leur programme, ce qui n’est pas sans rappeler les événements survenus en Hongrie. J’hésite à conclure sur une note pessimiste, mais il s’agit indéniablement d’un moment charnière pour la société et l’État israéliens.

K. : Je comprends désormais mieux pourquoi vous avez parlé de « cauchemar ».

HR : La raison pour laquelle nous nous engageons dans ce combat, la raison pour laquelle je m’y consacre, c’est que j’espère un avenir pour mes deux filles et mon fils ici en Israël. Nous sommes déterminés à ne pas rejoindre la diaspora. Nous avons vu ce schéma se reproduire ailleurs, notamment en Syrie, où tous ceux qui en avaient les moyens matériels ou la capacité intellectuelle ont fui. Les gens sont partis, comme les Polonais, en particulier la classe supérieure qui travaillait dur, jusqu’à ce que la démocratie puisse être rétablie dans leur pays, et certains commencent à revenir maintenant. Si nous ne nous battons pas maintenant, nous perdrons Israël. Et si nous perdons Israël, nous n’aurons pas d’autre choix que de partir. Ce n’est pas quelque chose que nous prenons à la légère, surtout quand nous pensons à nos ancêtres qui n’avaient nulle part où aller. Je descends d’une lignée de combattants, d’activistes. Mes grands-parents ont fui Varsovie en septembre 1939, alors que ma grand-mère n’avait que 18 ans et mon grand-père 21. Ils ont réussi à sauver leur peau, mais ils étaient bien peu. Ils avaient chacun une famille nombreuse : ma grand-mère avait huit frères et sœurs, mon grand-père six, et seuls deux ont survécu. L’un a réussi à rejoindre les États-Unis, l’autre est mort en combattant pour l’Armée rouge pendant la guerre. Il a laissé une fille qui, avec sa mère, s’est enfuie au Canada. Deux frères ont survécu : l’un est venu en Israël, l’autre en Amérique et la femme et les enfants du troisième se sont installés au Canada. Aujourd’hui, nous avons un endroit où nous sentir chez nous : Israël. Pour l’instant, je ne sais pas si mes enfants ont un avenir ici. J’espère que oui. Je me bats pour cela. C’est ce que j’ai fait au cours deux dernières années : me battre pour l’avenir de mes enfants.

Pour moi, la perspective de l’exil est profondément dévastatrice, non pas parce que je nourris le moindre ressentiment envers les Juifs de la diaspora, puisque j’ai vécu deux années merveilleuses aux États-Unis, où j’ai noué des amitiés profondes. Mais aujourd’hui, je vois des personnes proches de moi — des parents d’élèves, des collègues — commencer à partir. Cela ressemble à une fin.

La population d’Israël s’élève à environ 10 millions d’habitants, mais la composante cruciale, la force vive du pays, est beaucoup plus restreinte. Elle est composée de personnes qui stimulent l’innovation et assurent le fonctionnement des systèmes essentiels : les chefs d’entreprises, les chercheurs et les scientifiques, les inventeurs, les acteurs du secteur numérique, les intellectuels et les écrivains. Et surtout les médecins.

Les médecins sont un pilier essentiel. Une fois que le système de santé commence à s’effondrer, c’est toute la structure de la société qui s’écroule. Le groupe auquel je fais référence, c’est-à-dire ceux qui soutiennent le pays intellectuellement, économiquement et socialement, compterait entre 250 000 et 350 000 personnes. Moins d’un demi-million. Et nous commençons déjà à les perdre.

Prenons par exemple un scientifique travaillant sur des technologies avancées de chirurgie du cerveau. Combien de personnes comme lui y a-t-il en Israël ? Beaucoup partent maintenant aux États-Unis, où les salaires et les financements de la recherche sont bien meilleurs. Mais une fois qu’ils sont partis, personne ne peut les remplacer. C’est ainsi qu’un pays meurt, non pas lorsque la majorité des habitants partent, mais lorsque ses personnes les plus essentielles et les plus compétentes s’en vont. Si une partie suffisamment importante de ce noyau part, les dégâts deviennent irréversibles. Nous sommes déjà engagés sur cette voie.

Il est essentiel que la diaspora soutienne ceux d’entre nous qui luttent contre le gouvernement, ce qui n’a pas été suffisamment le cas jusqu’à présent.

K. : Qu’attendez-vous de la diaspora ?

HR : Ma réponse est simple : la diaspora doit intervenir. Quand on voit la peur profonde affichée par Nétanyahou à la suite des déclarations de la Cour pénale internationale (CPI), il est évident qu’il est sensible à la pression.

Les fascistes sont prêts à rester en Israël. Mais Nétanyahou est un dirigeant corrompu, qui multiplie notamment les voyages somptuaires en Europe et en Amérique. Il existe de nombreux moyens de le tenir responsable de ses actes. C’est là que la diaspora doit se montrer solidaire. Il est essentiel qu’elle soutienne ceux d’entre nous qui luttent contre le gouvernement, ce qui n’a pas été suffisamment le cas jusqu’à présent. Certains Juifs de France ont beau considérer Nétanyahou comme une figure messianique, il n’est rien de plus qu’un faux Messie, à l’instar de Sabbataï Zvi, qui tente de démanteler Israël. Nous sommes arrivés à un moment critique où la pression de l’extérieur peut soutenir les efforts internes. Toute pression externe peut contribuer à renforcer notre cause.

Ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c’est le silence des Juifs de la diaspora. J’ai besoin qu’ils soient à nos côtés dans ce combat pour la démocratie. Il y a eu un signe encourageant : les réactions à la grande conférence sur l’antisémitisme qui a eu avec Amichaï Chikli, un ministre israélien d’extrême droite, comme orateur principal. En réponse à cette invitation, plusieurs grandes organisations juives ont annoncé qu’elles boycotteraient l’événement si cet individu était présent. C’était une excellente initiative[3]. Cependant, nous avons besoin d’un soutien supplémentaire pour résister.

Les Juifs de la diaspora ne sauraient rester silencieux. Ils devraient s’exprimer haut et fort à chaque occasion. Ils devraient refuser toute invitation adressée à un ministre israélien représentant ce gouvernement. Ils devraient faire pression sur leurs propres gouvernements pour qu’ils prennent position. 

Demeurer silencieux face à la situation en Israël est tout aussi dangereux que de se taire face à l’antisémitisme. Le silence et l’indifférence menacent tous deux l’avenir du peuple juif. Si Israël continue de s’affaiblir — et nous sommes déjà dans une situation critique —, de nombreux ennemis n’hésiteront pas à achever ce qu’ils ont commencé le 7 octobre.

Nous assistons à cette situation en temps réel. Le pays perd de sa force. Alors que des personnes clés — scientifiques, médecins, penseurs — quittent le pays, la nation devient plus vulnérable. C’est l’un des symptômes de notre affaiblissement et des agences économiques comme Moody’s et Fitch ne s’y sont pas trompées en abaissant déjà nos notations. Nous glissons de plus en plus bas. La tendance est claire : un déclin constant, directement lié à l’instabilité politique et à la guerre en cours.

C’est pourquoi nous avons besoin que la diaspora juive s’exprime. Chaque voix compte. Chaque action aide. En Israël, nous faisons tout ce que nous pouvons, mais cela ne suffit pas. Pendant longtemps, j’ai cru que nous pouvions compter sur les Juifs de la diaspora américaine pour prendre les devants, mais je commence à en douter. Le retour de Trump jette une ombre d’incertitude sur l’Amérique elle-même. Il semble que les démocraties à travers le monde soient engagées dans une course pour voir laquelle s’effondrera en premier. En définitive, les Juifs d’Europe pourraient bien être les derniers soutiens d’un Israël démocratique.


Propos recueillis par Elie Petit

Notes

1 La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) est un roman dystopique de science-fiction écrit par Margaret Atwood en 1985. Il dépeint une société totalitaire et théocratique appelée Gilead, où les femmes sont réduites à des rôles strictement définis selon leur utilité pour le régime : Épouses, Tantes, Marthas, Jézabels ou Servantes. Ces dernières, reconnaissables à leurs vêtements rouges et coiffes blanches, sont des femmes fertiles forcées de procréer pour les élites dirigeantes dans des rituels inspirés de la Bible. Le livre a inspiré une série télévisée américaine créée par Bruce Miller et diffusée depuis 2017 sur Hulu.
2 Cette interview a été réalisée quelques jours avant l’adoption du projet de loi par la Knesset.
3 La conférence s’est effectivement tenue en présence du ministre Chikli en sa qualité d’organisateur et de plusieurs représentants d’autres formations d’extrême droite. Elle a été effectivement boycottée par plusieurs organisations et personnalités juives, dont l’ADL, Bernard-Henri Lévy, le commissaire allemand chargé de la lutte contre l’antisémitisme Felix Klein, le grand rabbin Pinchas Goldschmidt, président de la Conférence des rabbins européens (CER) et le grand rabbin du Royaume-Uni Ephraim Mirvis.

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