De l’indifférenciation à l’indifférence. Sur les viols de masse le 7 octobre en Israël.

Que dire des crimes sexuels perpétrés par les hommes du Hamas le 7 octobre – documentés un peu plus chaque jour par le travail d’un groupe israélien de gynécologues, médecins légistes, psychologues et juristes du droit international ? Et comment comprendre l’occultation de la violence faite aux femmes ce jour-là par une partie de l’opinion mondiale – supposées « féministes » comprises ?  Cette occultation ne revient-elle pas à faire une deuxième fois violence à ces femmes, comme si leur calvaire ne comptait pas et était dépourvu de signification ?

 

« Large Brush », 1979, Philippe Guston

 

Chaque viol est un acte. La « femme », s’il est possible de la définir, se caractérise par le fait de savoir que cet acte en quoi le viol consiste peut toujours lui arriver à elle. Elle est cet être humain qui vit, grandit, évolue et se transforme avec ce savoir intime qu’elle peut toujours se faire violer. « Sachante », cela la rend alors plus directement interrogative : comment un tel acte est-il réellement possible ?  Comment fait-on pour violer une femme ? La question se pose, parce que le viol comme destruction du corps de l’autre a ceci de spécifique que l’agent destructeur use pour y parvenir de son propre corps : l’homme qui viole le plus souvent ne recourt pas à des outils, des prolongations techniques du corps humain, mais se sert de son corps propre comme d’une arme ; et plus précisément, non pas d’une partie corporelle que la fermeté constitutive rend toujours potentiellement disponible pour servir d’arme, tels le pied ou le poing, mais de son pénis, qui doit se durcir pour pouvoir devenir un moyen de destruction. Le viol à proprement parler, celui qui déchire les parties intimes de la femme par pénétration sauvage, ne peut effectivement s’accomplir que si l’homme est en érection. Qu’est-ce qui, face à une femme hurlant de terreur et de douleur, produit, puis soutient cette érection ? Quel est le processus psycho-physiologique qui rend possible cet acte ?

Quiconque s’attèle à une enquête dans son entourage masculin se trouve peu renseigné. Interrogez les hommes autour de vous sur la question de savoir comment ces hommes-là font pour bander, et vous obtiendrez une fin de non-recevoir, dont le plus étrange est qu’elle n’est absolument pas soupçonnable d’insincérité :  le viol, c’est le crime de l’autre par excellence, avec qui on n’a rien de commun. Comme si les hommes qui violent faisaient partie d’une autre espèce avec laquelle ils ne partagent rien et qu’ils ne comprennent pas.

Les femmes, quant à elles, n’y comprennent rien non plus. Pour elles, en matière de sexualité, les hommes sont tout aussi compliqués qu’elles-mêmes. Rien de simple dans l’érection d’un homme. La sexualité leur est tout aussi désirable qu’à elles, tout aussi peu évidente également – et ce savoir partagé entre hommes et femmes se maintient contre une société qui ne cesse de colporter le fantasme d’une sexualité simple, directe et quasi-animale pour les hommes et fort compliquée pour les femmes.

Aussi l’affirmation qui parfois est censée servir d’explication à la possibilité du viol, selon laquelle les hommes sont constitutivement et potentiellement tous des violeurs, en vérité tous excités devant n’importe quel corps de femme nue ou potentiellement dénudable et seulement tenus en respect par la crainte de sanction, n’éclaire-t-elle strictement rien. Pour quiconque d’un peu sincère, le mystère du « comment » reste entier. Peut-être même est-ce cette incompréhension absolue qui est à l’origine de la thèse étrangement rassurante de « tous des violeurs ». Comme un refus de se confronter au caractère abyssal de la question, qui ne vise pas seulement la possibilité de l’érection en vue de la destruction d’une femme, mais aussi le mystère qu’un homme puisse accepter de jouir en réalisant cette œuvre destructrice à laquelle, il faut le répéter, celui qui l’accomplit assiste à chaque seconde.

On n’a donc aucune hypothèse à présenter pour expliquer comment ont fait les membres des commandos du Hamas pour user de leur intimité comme arme pendant leurs raids sur le festival de musique et les vingt villages israéliens à la frontière de la Bande de Gaza. On peut en revanche dire une petite partie de ce qui a été fait aux femmes, et émettre une interprétation qui éclaire non pas les faits, mais leur occultation par l’opinion mondiale. Comme cette occultation revient à faire une deuxième fois violence à ces femmes, comme si leur calvaire ne comptait pas, était dépourvu de sens et de signification, commençons par les faits.

Le viol, l’un des objectifs – occulté – de l’attaque du 7 octobre…

On sait désormais partiellement, grâce au travail courageux d’un groupe de professionnelles israéliennes – gynécologues, médecins légistes, juristes du droit international et psychologues[1] –, ce qu’ont fait les hommes du Hamas : ils ont violé de façon répétée, et l’ont fait en groupe. Ils ont tellement violé que l’on voit l’entrejambe des pantalons des femmes kidnappées rouges de sang, et des flaques de sang entre les jambes de femmes et de filles assassinées après les viols. Ils les ont tant violées que certaines, retrouvées mortes, ont eu les os pelviens brisés. Ils ont violé des adolescentes, des femmes et des femmes âgées. Ils ont coupé des seins. Ils ont mutilé les parties sexuelles de leurs victimes – en ce cas, y compris des hommes. Ils ont torturé les femmes après le viol. Ils se sont filmés le faisant. Ils ont envoyé les vidéos des viols et tortures aux proches, qui durent y assister à distance, là où ils n’étaient pas contraints d’assister en direct à ce qui était fait à leurs amies, compagnes, épouses, mères, sœurs et filles. Ces femmes, ils les ont presque toutes tuées après les viols, ou laissées pour mortes[2]. La plupart des victimes survivantes dont on a connaissance à l’heure actuelle, ou plutôt qu’on espère encore vivantes, sont les femmes qui ont été entraînées, déjà violées, à Gaza. On a trouvé un glossaire arabe – hébreu sur l’un des combattants morts du Hamas, indiquant, entre autres, des phrases utiles en hébreu pour faciliter l’acte de violer : « enlève ton pantalon », « retourne-toi » … Les terroristes ayant survécu et été faits prisonniers expliquent à ce propos que le viol était l’un des objectifs de l’attaque.

Or de tout cela personne ou presque n’a parlé jusqu’au 25 novembre, journée mondiale de la lutte contre les violences faites aux femmes qui a produit quelques articles de presse[3]. Le travail de restitution des faits, sur ce point, ne passe pas le seuil du débat public et de l’analyse pourtant requise du massacre du 7 octobre. Et ceci bien que les organisations féministes israéliennes aient envoyé dès le 9 octobre des lettres décrivant la partie des faits connus et largement visionnés par le monde entier sur internet aux organismes de l’ONU censés défendre les droits de femmes. Elles l’ont fait, expliquent-elles, pour que l’ONU, conformément à ses statuts, reconnaisse ces actes comme « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » [Statuts de Rome article 7 (crimes contre l’humanité) et article 8 (crimes de guerre)] et, conséquemment, envoie des équipes en Israël pour enquêter sur ces crimes. Elles n’ont pas eu de réponse. Le communiqué publié le 13 octobre par UN Women, l’organisme de l’ONU en charge de la protection des droits des femmes, ne parle pas de ces crimes, mais s’évertue à indifférencier au plus vite les partis du conflit en condamnant « les attaques contre des civils en Israël et dans les territoires palestiniens occupés [sic !] ». Il y a des morts civils israéliens, certes, et c’est déplorable, mais il y a aussi des morts palestiniens tout aussi déplorables. Et après avoir été obligées précisément par le 25 novembre d’en dire plus, elles assurent simplement « rester alarmées ».

Les crimes de guerre sexuels perpétrés systématiquement par le Hamas sont effectivement gênants pour les tenants de l’indifférenciation entre les acteurs. Une vie vaut une vie, telle est l’idée directrice très largement adoptée pour se positionner, apparemment au-dessus de la mêlée, dans ce conflit. Si la proposition ne souffre pas d’objection à un niveau purement moral, elle laisse complètement intacte celle de l’inégalité des mises à mort. Les Israéliens essaient d’expliquer qu’il y a une différence entre la décapitation intentionnelle de nourrissons et la mort non-intentionnelle d’enfants gazaouis sous les bombardements de Tsahal. Puisqu’ils tuent des enfants, eux aussi, la distinction ne peut pas être entendue. Dans les deux cas, un enfant a été tué, cela est vrai et absolument inadmissible. Et pourtant, pour le peuple auquel appartiennent les parents et les enfants, il y a probablement une différence entre le fait de savoir que ses enfants peuvent devenir les victimes dans une guerre, et celle de savoir que leurs enfants sont érigées en cibles privilégiées dans une guerre. Sans même parler du modus operandi, qui change dans chaque cas ce que « guerre » veut dire. Mais soit. Cela est actuellement inaudible pour une large part de l’opinion, bien que, après la guerre, on n’arrive probablement pas à une solution politique réaliste sans prendre au sérieux les peurs formulées de part et d’autre en ce qu’elles se nourrissent d’actes réellement subis.

Or, quels que soient les parallèles qu’on s’efforce de tracer, un acte fait voler en éclat cette approche du conflit par l’indifférenciation entre les acteurs : les crimes de guerre sexuels du Hamas. C’est là le point où il s’avère que le désir d’être au-dessus de la mêlée n’a rien à voir avec la distanciation requise pour regarder objectivement ce qui se passe dans la réalité, mais est un simple désir de ne pas voir. Et ce qu’il ne faut surtout pas regarder dans cette manière d’aborder le conflit, ce sont précisément les crimes sexuels du Hamas, parce qu’ils n’ont pas de correspondant du côté d’Israël permettant de les inscrire dans la logique d’effacement des différences réelles qui prévaut actuellement dans l’opinion globale, et qui permet de condamner la puissance de la riposte israélienne sans regarder la grammaire de la cruauté des actes du Hamas.

Tsahal, en effet, ne viole pas. Les pénis des soldats israéliens n’appartiennent pas à l’arsenal militaire de l’armée mais à la vie intime des soldats. Personne au haut commandement n’autorise, ni ne planifie, ni n’ordonne leur usage comme armes dans cette guerre : tout à l’inverse il s’agit d’une infraction implacablement sanctionnée par le code de l’armée. Si bien que, vu le nombre important de morts à Gaza, on peut certes soupçonner que, pour les Israéliens, une vie palestinienne ne prime pas sur leur but de guerre. Mais au regard de l’absolue protection contre les agressions sexuelles dans laquelle les femmes gazaouies se trouvent là où Tsahal a pris le contrôle à Gaza, on ne peut pas dire que leur intégrité sexuelle serait secondaire par rapport au but de guerre d’Israël. Bien au contraire. Tandis qu’une femme israélienne, pour le Hamas, est un objet à détruire, lentement, sur une durée inimaginable dont atteste le nombre de spermes différents trouvés dans et sur les corps des victimes. Destruction systématique, publique, accompagnée d’une évidente jouissance. Reconnaître cette radicale différence dans les actes obligerait l’ONU à distinguer entre les parties impliquées dans cette guerre. Ce que clairement elle est incapable ou n’a pas la volonté de faire, comme si effacer la réalité pouvait aider à régler ce conflit, laissant du coup affleurer l’interrogation de savoir si les femmes israéliennes sont protégées, comme toute autre femme, par le droit international. Mais ce silence empêche aussi que se pose la question, pourtant importante, du caractère inédit du viol comme arme de guerre dans ce conflit précis.

Mettre les viols de côté pour ne pas différencier

Et pourtant il y a de l’inédit qui n’est pas couvert par la compréhension officielle du viol comme arme de guerre. Contrairement à d’autres cas, comme notamment en ex-Yougoslavie, mais aussi en Afrique, le viol des commandos du Hamas n’a visiblement pas été choisi comme un moyen pour détruire le groupe adverse, en passant pour cela par la profanation des corps féminins[4]. En effet, dans le cas du 7 octobre, on n’a pas laissé survivre les victimes de ces viols afin qu’elles retournent dans leurs familles et groupes d’appartenance et, tel est l’espoir des violeurs organisés étatiquement ou militairement, contribuent à leur dissolution par la terreur et l’humiliation inscrites de manière indélébile dans leurs corps et esprits. L’enregistrement des images, leur distribution dans les familles et sur le world wide web, semble avoir à cet égard suffi. Le but du viol comme arme de guerre était atteint par là. Grâce aux caméras filmant fièrement les atrocités que l’on était en train de commettre, tout semble comme si on pouvait désormais s’épargner le risque que les victimes guérissent, que leurs groupes d’appartenance les accueillent et leur enlèvent le faux sentiment de honte, que la société les protège au lieu de les vilipender. Grâce aux images, il était possible de les tuer sur le champ, et s’assurer ainsi que ce qui reste d’elles se tient intégralement dans le moment enregistré de leur destruction.

C’est là un nouveau degré dans le perfectionnement de la destruction totale qui devrait au moins inquiéter l’ONU et l’opinion internationale. Mais on préfère regarder ailleurs. Par quoi on rejoint la propension qui concerne le viol en temps de paix et qui, en l’occurrence, soutient insidieusement la possibilité d’effacer les différences entre les acteurs impliqués dans ce conflit. Car pour ne pas différencier, pour pouvoir rester dans une position de surplomb qui prétend penser politiquement en se contentant de compter les vies perdues, il faut mettre les viols de côté. Et on peut les occulter d’autant plus facilement que, malgré la reconnaissance officielle largement partagée de la destructivité propre du viol, que ce soit en temps de guerre ou de paix, on ne s’interroge pas sur le « comment ». On ne s’arrête pas sur la question de savoir ce qui excite dans cet acte au point de soutenir une érection – ici on se contente souvent d’un renvoi à la puissance ou le pouvoir qui seraient des excitants « naturels » –, ni sur celle de savoir ce qui fait que des hommes jouissent de leur destructivité, ni encore sur celle, propre aux viols de guerre, de savoir ce qui fait que des hommes acceptent de transformer leur vie intime en arme. Au lieu de quoi on naturalise une prétendue propension au viol des hommes, et on s’arrange ainsi avec la réalité. Comme si c’était normal que des viols adviennent. Comme s’il était normal que des armées en usent. Inévitable, inéluctable, incompréhensible. Comme si ce n’était pas un acte qu’il faut analyser à chaque fois de nouveau jusqu’à ce qu’on ait compris, mais juste quelque chose qui arrive.

Mais chaque viol est un acte, dans chacun il y a un sujet qui jouit, les victimes le savent, leurs proches le savent et pour le cas des femmes israéliennes, grâce à la politique des images du Hamas, toute la société israélienne le sait et tout le monde pourrait le savoir. Nos sociétés le savent, puisqu’elles sanctionnent cet acte. Et pourtant on le relègue dans le même temps dans l’ordre de l’événement inexplicable. Or, sans compréhension de ce qui le rend possible, ce qui permettrait peut-être de le prévenir, les femmes continueront pourtant de grandir et de vivre avec le savoir qu’elles pourraient se faire violer. De même, sans comprendre comment les hommes du Hamas ont fait pour sévir de cette sorte parmi les femmes israéliennes, et essayer de prévenir ces actes dans le futur, la société israélienne vivra avec le soupçon que cela puisse arriver de nouveau. Aucune paix ne se construira sur la volonté du monde de ne pas comprendre ce qui fait agir les partis impliqués dans ce conflit.


Julia Christ

Notes

1 Leur témoignage peut être écouté sur YouTube.
2 À l’heure actuelle on ne dispose que du témoignage d’une seule fille survivante, précisément laissée pour morte. Á lire dans Le Parisien. 
3 Ces articles ont paru dans Le Parisien : ici, Le Point : ici et ici, Le Washington Post : ici, et Haaretz : ici et ici.
4 Une vue d’ensemble sur le viol comme crime de guerre, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, ces vingt derniers années a été récemment fournie par le livre de Christina Lamp, Nos corps, leur champ de bataille. Ce que la guerre fait aux femmes. Harper Collins, 2021.

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