Ce que nous préservons

Que signifie vivre avec le passé nazi ? Katharina Volckmer, jeune auteure allemande vivant à Londres, tente de répondre à la question en la prenant par le côté matériel des choses : que signifie vivre au sein d’un paysage urbain truffé de rêves de grandeur hitlériens devenus pierres ? Soupçonnant les Allemands de tenir aux monuments du nazisme parce qu’en eux se reflète une promesse de grandiose qui inconsciemment sert de consolation aux bourreaux, elle rappelle que le nazisme était de part en part abject. Qu’aucun monument issu des fantasmes malsains d’Hitler ne devrait être maintenu ; que personne n’en a besoin pour se souvenir des crimes allemands. Ils ne servent qu’à rendre la vie en Allemagne irrespirable pour celles et ceux qui y entraperçoivent leur véritable utilité : permettre aux Allemands de se dire que, quand même, « cela avait de gueule ». Visite guidée des lieux du grandiose abject servant de décor au quotidien des Allemands.

 

Paysage bucolique allemand, avec en fond le Palais des congrès du Reich de Nuremberg.

 

Le nazisme a été un échec. Malgré, ou plutôt à cause des crimes indicibles commis au nom de cette idéologie, il est important de se rappeler que les structures internes de la dictature allemande n’ont pas tenu et que la vision d’un Reich qui perdurerait pendant mille ans était aussi ridicule que perverse – un rêve fondé sur la violence et la peur. Cette prise de conscience reste douloureuse pour les victimes et leurs descendants, ainsi que pour les auteurs des crimes et ceux qui pleurent les vies fauchées par les Allemands qui se sont battus pour cette idéologie vide. Elle découle de l’intuition qui était au cœur du malaise causé par le livre d’Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : le fait que les méchants de la vie réelle ne sont pas des génies à l’enfance compliquée, mais des êtres banals et ordinaires. Que c’est précisément cette banalité qui a rendu la participation si facile pour tant de gens, qui l’a rendue si dangereuse. Que les hommes qui ont commis ces crimes contre l’humanité étaient des gens comme Heinrich Himmler, un éleveur de poulets qui peinait à aligner plus d’une phrase. Des individus qui ont laissé les juges des procès de Nuremberg en 1945/46 incrédules en constatant que ces hommes avaient bel et bien devant eux les responsables de la planification et de l’exécution d’un meurtre de masse à une échelle industrielle inédite.

Le château impérial de Nuremberg, Wikipédia commons

C’est à Nuremberg, la ville qu’Hitler destinait à l’érection de son propre paradis aryen, que s’illustre le mieux le décalage entre l’idée nazie de soi et la réalité. On y trouve encore les espaces de rassemblement du parti nazi – la plupart conçus par le nazi préféré des Allemands, Albert Speer – qui occupent environ onze kilomètres carrés dans le sud-est de la ville. C’est ici qu’ont eu lieu les congrès nazis, immortalisés dans le film le plus célèbre de Leni Riefenstahl, Triumph of the Will. C’est ici que le 15 septembre 1935, lors d’une réunion spéciale du Reichstag se déroulant pendant le rassemblement de Nuremberg, les lois de Nuremberg ont été promulguées – des lois pour la protection du sang et de l’honneur allemands, interdisant le mariage et les relations extraconjugales entre Allemands et Juifs (peu de temps après, les Noirs et les Roms ont également été ajoutés à la liste des « ennemis de l’État fondé sur la race »). Pourtant, rien d’autre n’est vraiment sorti de ces « congrès » et il n’est pas surprenant que, à quelques exceptions près, la plupart des architectures monumentales conçues dans un seul but de propagande et d’intimidation n’aient jamais été achevées. La Grande Route est une route de parade qui n’a jamais été utilisée, le Deutsches Stadion, qui devait être le plus grand stade du monde, en est resté à ses fondations et le palais des congrès, qui s’inspirait du Colisée de Rome pour offrir 50 000 places, n’a jamais été achevé et demeure sans toit. La construction d’un terrain de jeu destiné à l’organisation d’événements de masse sans autre signification intrinsèque que d’offrir le spectacle de l’unité et de faire peur aux ennemis du parti (une tactique nazie toujours observable dans les marches aux flambeaux qui ont lieu en Allemagne aujourd’hui) s’est finalement révélée être une ambition irréalisable.

L’excavation du Deutsches Stadion, aujourd’hui rempli d’eau. Sur le panneau: « Interdiction de baignade, danger de mort »

Récemment, le palais des congrès s’est de nouveau retrouvé au centre de l’actualité, la ville de Nuremberg ayant décidé que l’Opéra de Nuremberg y serait hébergé pendant les plusieurs années d’indispensables travaux de rénovation du bâtiment qui l’abrite d’ordinaire. Construit avec des matériaux provenant de sites de travail forcé, c’est, parmi ceux qui subsistent, le plus célèbre des exemples de la mégalomanie de l’architecture nazie. Pour quiconque n’est pas allemand, cela peut sembler choquant, inconcevable ou de mauvais goût, alors qu’il s’agit en fait d’une réalité quotidienne de la vie dans l’Allemagne contemporaine. L’orchestre symphonique de Nuremberg est installé dans l’aile sud du palais des congrès depuis 1962 et, au fil des ans, la ville de Nuremberg a envisagé divers autres projets : en faire un stade de football (trop cher) ou un centre commercial, avant qu’en 2001, une partie du bâtiment ne devienne le « Centre de documentation des espaces de rassemblement du parti nazi ». Aujourd’hui, certaines parties de la zone qui l’entoure sont utilisées comme parking, espace de stockage ou lieu d’organisation de festivals de musique. Entre le Palais des Congrès et la Grande Route se déroule la Volksfest (fête foraine) biannuelle. Mais, si cela peut faire office de consolation, l’armée américaine a retiré les grandes croix gammées de la tribune du Zeppelin Field, où avaient lieu les grands rassemblements nazis, avant de l’utiliser comme espace de loisirs pour leurs soldats et leurs familles. En 2016, l’État fédéral allemand et le Land de Bavière ont promis une somme de 85,1 millions d’euros pour la rénovation de la tribune et des zones environnantes, qui étaient tombées en ruines. Il va sans dire que tous les bâtiments restants sur les anciens terrains de rassemblement du parti nazi, y compris le palais des congrès, sont classés et préservés comme monuments historiques.

Fête foraine installée le long du palais des congrès du Reich de Nuremberg

Mais que cherche-t-on exactement à préserver ici ? En exerçant un peu son regard, on peut apprendre à repérer une grande partie de l’architecture nazie qui subsiste aujourd’hui en Allemagne – des bâtiments du quotidien où les croix gammées manquantes sont encore visibles, mais aussi des immeubles plus officiels tels que l’actuel ministère fédéral des finances à Berlin, la Haus der Kunst à Munich ou le théâtre national de Sarrebruck. Très tôt, Albert Speer a été le principal architecte du Troisième Reich, un homme qui, parmi les nombreux crimes qu’il a commis, a décidé que les baraquements d’Auschwitz-Birkenau n’avaient pas besoin d’un revêtement de sol adéquat, ce qui rendait encore moins probable la survie des personnes qui s’y trouvaient en hiver. Voilà le rappel puissant des aspects moraux de l’architecture que l’histoire de ces bâtiments racontent.

Et pourtant, l’État allemand continue de montrer une nette tendance à préserver ce type d’architecture monumentale et à se débarrasser d’autres bâtiments, en particulier ceux de l’ancienne RDA. La raison généralement invoquée est que les nazis construisaient plus solidement que les socialistes – l’exemple récent le plus célèbre étant le Palais de la République à Berlin (siège du Parlement de la République démocratique allemande) qui a été démoli à cause de l’amiante. À sa place, il a été décidé de reconstruire le palais de Berlin (résidence principale de la maison des Hohenzollern de 1443 à 1918) en modernisant une de ses façades et en créant un intérieur appelé Humboldtforum. Un musée pour abriter l’art « non-européen », c’est-à-dire des artefacts coloniaux. C’est le genre d’épisodes qui semblerait déraisonnable dans tout roman. Mais il en existe d’autres exemples. Lorsqu’un membre de la communauté juive de Wittenberg a saisi la justice pour demander que soit retiré de la facade d’une église une sculpture antisémite, un Judensau (image de Juifs en contact obscène avec une grosse truie) datant du 13e siècle (il existe plusieurs autres exemples de sculptures de ce type), sa demande a été rejetée en raison du caractère historique du monument. Il existe même des cas d’églises qui souhaite se débarrasser de ces sculptures mais les lois entourant les bâtiments classés ne le permettent pas. A l’inverse, en 2015, lors de la première vague de réfugiés, des politiciens n’ont pas hésité à suggérer que certains de ces demandeurs d’asile pourraient être logés dans les baraquements d’un ancien camp satellite de Buchenwald. Les autorités ont tenté de justifier cette idée en soulignant que le bâtiment en question n’avait jamais hébergé de travailleurs forcés, mais seulement des criminels…

Restaurant Burgerking installé dans une des anciennes centrales électriques servant à alimenter les congrès du parti nazi. L’aigle du Reich est d’origine.

Le 5 janvier de cette année, quatre jeunes gens accusés de dommages criminels en rapport avec le déboulonnage de la statue d’Edward Colston lors des manifestations de Black Lives Matter à Bristol en juin 2020 ont été acquittés. Colston était fortement impliqué dans la traite d’esclaves, et le renversement de la statue a provoqué des débats houleux sur la manière dont nous nous souvenons de notre histoire. Qui a le droit de raconter ces histoires, que devons-nous faire pour nous souvenir des crimes que nous avons commis et gérer les continuités de notre passé ? Je n’ai jamais douté que le retrait de cette statue fut juste, parce que je suis sûre que sa présence n’a jamais poussé aucun passant à se confronter à l’histoire de l’esclavage et à l’impact qu’elle a encore aujourd’hui sur la vie des gens. En tant qu’Allemande, je n’ai cessé de me dire que je n’avais pas besoin d’une statue d’Hitler pour me souvenir de la Shoah. Une statue d’Hitler ne contribuerait en rien à la dignité et à la mémoire de ceux qui ont souffert et été tués sous ce régime. Et cependant, si vous ouvrez les yeux en vous promenant en Allemagne, voici ce que vous verrez : à tous les coins de rue, le sourire sardonique du nazisme. Le nazisme protégé comme un monument classé, comme quelque chose que l’on se doit de préserver. En l’occurrence, le palais des congrès de Nuremberg qui se profile sinistrement, avec toujours la possibilité qu’il soit un jour achevé. Et même s’il n’existe pas de politique générale sur la meilleure manière de traiter ce patrimoine architectural, il est grand temps de repenser la manière et la raison de préserver les bâtiments, et de se rappeler que l’architecture incarne toujours l’idéologie de son créateur. Personnellement, j’aimerais que les gens utilisent la même énergie collective qui les a poussés à détruire le mur de Berlin, pour se mettre enfin à démolir certaines de ces horreurs de notre passé nazie. Et pourquoi ne pas commencer par le palais des congrès de Nuremberg ? Nous n’avons pas besoin de ces bâtiments pour garder vivant le souvenir de ceux que nous avons fait souffrir. Nous devrions avoir des stolpersteine[1] et des sites commémoratifs pour les victimes et les survivants, nous devrions essayer de tout faire pour défaire le fascisme auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, mais nous ne devrions pas continuer à rendre hommage aux rêves torrides d’Hitler. Aux visions absurdes du nazisme et aux sentiments de peur qu’elles suscitent encore en nous. Sinon, il restera difficile de respirer dans ce pays, et jouer un opéra dans un tel lieu ne pourra jamais être considéré comme un acte libre. Cette forme d’art est trop entachée par le contexte de notre histoire pour être en mesure de s’émanciper d’un tel arrière-plan, et nous avons donc besoin d’une mesure beaucoup plus radicale si nous voulons être en mesure de voir clairement. De voir notre histoire pour ce qu’elle a vraiment été. C’est pourquoi il est temps que ces pierres tombent enfin.


Katharina Volckmer

Katharina Volckmer est née en Allemagne en 1987. Elle vit à Londres, où elle travaille pour une agence littéraire. « Jewish Cock » est son premier roman, publié en France par les Éditions Grasset.

Notes

1 Ndt : Créés par l’artiste berlinois Gunter Demnig, il s’agit de petits pavés de béton ou de métal encastrés dans le trottoir, qui rendent hommage à une victime du nazisme.

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