Ce que « dénazification » veut dire

Il y a les faits : la violence de la force russe qui s’écrase sur l’Ukraine ; il y a les discours : la propagande poutinienne, les appels désespérés de Zelensky qui font feu de tout bois pour recevoir le soutien d’un Occident incapable d’apporter une réponse décisive, et puis la réception de l’Europe, sonnée par l’événement et sommée de réfléchir aux directions de sa politique. Car ce retour de la guerre chez nous dessine déjà des options d’une future intégration européenne. Ces options, irrésistiblement, se construisent autour du signifiant juif et de la mémoire de la Shoah qui irriguent tous azimuts les discours. C’est principalement autour de ce point que Julia Christ propose son analyse, attentive aux mots employés et aux imaginaires déployés de part et d’autre.

 

Vladimir Poutine le 18 mars 2022, lors d’un grand concert-meeting. Les banderoles disent : « Pour un monde sans nazisme » et « Pour la Russie ».

 

Quand la Russie entre en scène dans la troisième saison de House of Cards, elle est représentée par Lars Mikkelsen, jouant le rôle du président russe Petrov, patronyme qui cache mal, si jamais il était censé le faire, que c’est de Poutine lui-même qu’il s’agit lorsque se rencontrent l’Amérique et la Russie au sein de cette série. Le moins que l’on puisse dire de ce choix de casting est que Netflix a fait preuve d’un sens de l’équité inimaginable à l’époque de la guerre froide : Mikkelsen est un acteur terriblement séduisant qui ne cède rien, en termes de charisme ou de sexappeal, à Kevin Spacey incarnant le président américain. Moins bedonnant, alliant un port altier et des yeux d’un bleu-gris d’acier, qui examinent froidement le monde plus qu’ils ne le regardent, c’est pourtant au président russe qu’il revient d’incarner le vieux fantasme occidental de la virilité puissante. Son homologue américain, homosexuel à ses heures perdues, respectueux et dépendant d’une épouse aussi belle et intelligente que cynique, donne déjà une nouvelle version, plus complexe, du masculin – cela, bien qu’il soit dominateur, sans scrupules, et assassine même une jeune femme dès lors qu’elle décide de se soustraire à ses désirs.

Le président russe de House of Cards n’a plus rien à voir avec le bureaucrate gris et ennuyeux comme l’un de ces HLM des banlieues de Moscou que Hollywood chérissait à l’ère soviétique.

Lars Mikkelsen incarnant le Président Petrov dans House of Cards.

Son étrangeté pour l’Occident ne se manifeste plus dans le retard esthétique de « l’homme russe » qui, bien au contraire, est pleinement arrivé dans une société de consommation aisée et en a pris le vernis ; elle s’avère dans un certain retard mental, dans la foi en la force brute comme moyen de la politique. De cette croyance, qu’on nous décrit comme étant désajustée à la réalité géopolitique depuis la chute de l’Union soviétique, découle – insinue la série – une certaine tendance à la paranoïa où toute action sur le terrain de la politique étrangère est interprétée en premier lieu comme tentative de mainmise sur des ressources stratégiques, qu’elles soient d’ordre économique ou militaire. Si l’homme russe apparaît limité aujourd’hui, ce n’est plus par son incapacité à jouir des biens terrestres et à revendiquer pleinement son droit individuel à la jouissance, mais par son incapacité à comprendre que l’on puisse agir de manière désintéressée, en vue de la paix dans ce monde.

Car c’est sur ce point que s’affrontent l’Amérique et la Russie de House of Cards : la paix israélo-palestinienne que le président américain souhaite promouvoir en collaboration avec les Russes en installant des forces de paix onusiennes dans la vallée du Jourdain. Or, le président russe ne saurait voir dans cette entreprise qu’une tentative américaine d’installer des troupes à moins de 2000 kilomètres de la frontière sud de la Russie et, par des kabbales complexes dignes d’un ancien officier du KGB, fait capoter la mission de paix.

Les parties de la série où apparaît le Président Petrov ont été tournées entre 2015 et 2018. Après l’annexion de la Crimée par la Russie donc, mais dans une situation où l’on croyait des négociations avec la Russie encore possibles. Nul doute qu’aujourd’hui, et pour des années à venir, aucun producteur occidental ne se permettra plus une représentation aussi séductrice de la puissance à l’état pur que celle donnée par Mikkelsen. Il est fort à parier que la Russie reprendra un visage diabolique sans charme et que la force virile de l’est que l’on admire secrètement en Occident sera désormais incarnée par de jeunes hommes héroïques en pulls kaki vert.

Toutefois, la série est plus qu’un document de la fascination que l’Occident a pu éprouver face à la force brute habillée en Armani. Elle témoigne aussi d’une certaine lecture de la politique étrangère russe, présentée comme obsédée par la question de ses frontières. Que ce soit la frontière sud dont la protection semble plus importante à Petrov que le processus de paix au Moyen-Orient, où la frontière occidentale qui ne cesse de revenir dans les négociations entre les deux présidents et dont Petrov exige la démilitarisation, ce qu’on voit exposé est une Russie qui se sent militairement menacée par l’Occident et dont la politique est déterminée par l’angoisse de le voir trop proche.

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C’est cette lecture qui s’est également imposée comme l’une des premières réactions à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et il est indéniable que Poutine exige la démilitarisation de l’Ukraine comme condition à une future paix entre les deux pays. Mais dans la phrase qui, au début de la guerre, justifiait son déclenchement, on entendait à côté du mot « démilitarisation » un deuxième terme. Ce dernier a installé le conflit au cœur de la politique européenne, alors que la question de la protection des frontières de la Russie le situe plutôt sur la scène de la guerre froide, structurée par la confrontation de l’Amérique et de la Russie, laissant l’Europe politiquement passive, prise en tenaille entre les deux blocs. Ce deuxième terme était celui de « dénazification ». Contrairement à celui de « démilitarisation » – que tout le monde comprenait puisque même une série grand public pouvait expliquer de quoi il s’agissait là pour la Russie – cette histoire de « nazis » en Ukraine que la Russie s’apprêterait à chasser nous laisse encore aujourd’hui interdit. C’est qu’en fonction de celui qui entend le terme, des imaginaires bien différents se présentent à l’esprit si bien que les réactions suscitées par l’emploi du terme se distinguent d’un camp à l’autre. Et bien que l’indécence de la prétention russe à y puiser une justification de son attaque de l’Ukraine ne fasse aucun doute, il importe de déplier les différents sens qu’il revêt dans l’espace où se déroule cette guerre, afin de saisir ce que Poutine essaie de faire – et, par là même, de faire faire à l’Europe.

Vadym Meller, Mask, 1919, wikiart

Notons d’abord que l’expression est plutôt inusitée dans la rhétorique politique russe elle-même. La guerre de défense contre l’agresseur nazi est entrée dans l’histoire russe sous l’appellation « grande guerre patriotique antifasciste » et non pas « antinazie ». À ce niveau, l’emploi du terme « nazi » au lieu du terme « fasciste » indique pour le moins que la Russie ne se dit pas agressée par l’Ukraine, n’est pas en train de prétendre à une guerre défensive. Est-ce que la référence au nazisme pourtant justifie la guerre d’agression que la Russie est en train de mener ? Tel n’est clairement pas le cas. Avec les nazis, faut-il le rappeler, l’Union soviétique avait conclu un pacte de non-agression ; jamais il n’a été question de mener une guerre contre l’Allemagne pour libérer l’Europe avant qu’Hitler n’ait envoyé ses chars dans les plaines russes. Ainsi il n’est pas étonnant que la Russie présente son invasion de l’Ukraine non pas comme une guerre mais comme une opération de maintien de l’ordre.

La dénazification en effet, dans le vocabulaire politique hérité de l’époque soviétique, est cette activité dévolue aux commissaires politiques soviétiques, exécutée par le NKVD, qui consistait à dénicher, condamner, et finalement déporter ou tuer les collaborateurs autochtones du régime nazi dans les États de l’Est occupés par l’Allemagne entre 1941 et 1945 désormais sous domination soviétique. Que parmi ces « collaborateurs » se trouvaient beaucoup de simples opposants au régime soviétique qui n’ont jamais collaboré avec les nazis est un fait ; que cette opposition trouvait le plus souvent sa source dans le désir légitime des nations de disposer enfin de la souveraineté que l’ordre européen de 1918 leur a promise est également vrai.

Autrement dit, ce que l’Union soviétique a appelé « dénazification » des pays de l’Est reposait sur une confusion volontaire : celle entre la réelle collaboration des nationaux ukrainiens, lettons ou polonais avec le régime nazi qui s’est essentiellement illustré dans une participation active à l’extermination des juifs, et les légitimes aspirations à l’autonomie nationale de ces pays après la fin de la deuxième guerre mondiale. Rien d’étonnant dès lors à ce que Poutine procède aujourd’hui à la même opération, en alléguant que « les représentants de l’Ukraine votent encore et encore contre la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant la glorification du nazisme », que « des marches et des processions aux flambeaux en l’honneur des criminels de guerre restants des unités SS ont lieu sous la protection des autorités officielles » et en expliquant que « Mazepa, qui a trahi tout le monde, Petliura, qui a payé le patronage polonais avec des terres ukrainiennes, et Bandera, qui a collaboré avec les nazis, sont classés parmi les héros nationaux », si bien que « de la mémoire des jeunes générations les noms des véritables patriotes et vainqueurs, qui ont toujours fait la fierté de l’Ukraine »[1] sont effacés.

On voit qu’il essaie clairement de rabattre les aspirations à la souveraineté nationale de l’Ukraine actuelle sur son passé criminel, tout en déclarant dans le même temps inexistante une authentique volonté nationale ukrainienne. Les Ukrainiens ne sauraient être que des collaborateurs des véritables « nazis » qui ont occupé leurs pays – terme par lequel est visé l’Occident lui-même, dont le but serait l’éradication de la culture russe. C’est dans ce cadre de pensée que les sanctions à l’égard de la Russie sont désormais comparées par Poutine aux pogroms contre les juifs en Allemagne nazie dans les années 1930[2]. Notons qu’en suivant cette voie, il se rapproche dangereusement de l’idée que la Russie est bel et bien attaquée par des nazis, ce qui justifierait à terme une  guerre « défensive » contre l’Ouest. Mais avant qu’intervienne la réduction de l’Occident à ces puissances « nazies » qui, à travers la collaboration de l’Ukraine, visent la destruction de la Russie éternelle, donc au début de l’agression de l’Ukraine, on n’en était pas encore là : « dénazification » signifiait simplement empêcher toute velléité nationale de l’Ukraine.

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Pour autant que les choses semblent plutôt cohérentes du côté de la Russie, elles s’embrouillent pour une oreille européenne. D’abord parce qu’au cours des dernières décennies, il est devenu de plus en plus évident pour tous que la « dénazification » menée par l’Ouest en RFA était une vaste plaisanterie. On sait désormais que les alliés ont construit la RFA avec l’aide des anciennes élites nazies, notamment dans l’appareil judiciaire, l’économie, la police et les services secrets, et qu’ils ont très largement profité des scientifiques nazis pour faire avancer leurs projets militaires. On sait aussi que la majeure partie des bourreaux nazis n’a jamais été traduite en justice : les assassins des juifs d’Europe coulaient des jours paisibles dans leurs jardins truffés de nains grotesques, tout en vaquant par ailleurs à leurs affaires de médecin, d’avocat ou de représentant de commerce. Sur cet horizon, la « dénazification » de l’Ukraine ne veut strictement rien dire, si ce n’est un changement de régime au sein duquel les anciennes élites de la société ukrainienne pourraient trouver ou garder leur place.

Certificat de dénazification, que les Allemands appelaient et appellent encore le « Persilschein », littéralement la pièce de papier qui vous lave blanc comme la lessive Persil

Mais le signifiant « nazi » est également devenu ces dernières décennies ce qui désigne le mal absolu. « Nazi », c’est la partie dans un conflit qui est en train, ou se tient idéologiquement prête à exterminer la partie adverse pour des raisons ethniques ou raciales. Il est probable que l’Europe, dans l’esprit de Poutine, était alors censée entendre que la Russie menait une guerre « humanitaire », visant à empêcher ou à arrêter un « génocide », en l’occurrence celui des russophones dans l’est du pays. C’est ce genre de références que l’Occident, notamment l’Allemagne qui avait à vaincre en interne des réticences massives contre une intervention militaire à l’étranger, avait mobilisé pour expliquer son intervention tout à fait juste dans la guerre du Kosovo. De ce point de vue, la rhétorique russe a probablement aussi pour objectif de semer un doute dans la conscience européenne, la renvoyant à la question de savoir quelles politiques nationalistes sont légitimes à ses yeux et lesquelles doivent s’attendre à être combattues non seulement de l’intérieur.

À une époque où l’Union européenne est en conflit constant avec ses États membres que sont la Pologne et la Hongrie précisément à cause des politiques jugées trop nationalistes de ces pays, qui enfreignent effectivement les valeurs de l’Europe en termes des libertés publiques et des protections des minorités tout en essayant de placer leurs constitutions nationales au-dessus du droit européen, il se peut alors que Poutine se soit attendu à une interrogation de l’Europe sur la politique ukrainienne menée à l’égard de la minorité russe depuis 2019[3]. Cela n’a pas eu lieu. L’Union européenne a répondu d’une seule voix face à l’agression russe en soutenant intégralement l’Ukraine sans se laisser entraîner un instant dans des débats sur les orientations de la politique intérieure du pays envahi. Cette réaction unanime de l’Europe qui pour une fois a surmonté ses tensions internes a été pour beaucoup la preuve qu’elle trouve enfin une identité politique consistante qui pourrait servir de supplément d’âme à une Europe dont l’intégration passe actuellement davantage par son marché intérieur que par une politique intérieure réfléchie et voulue  de l’Union.

Or, cette unanimité dans la réaction ne signifie malheureusement pas que le stratagème initial de la rhétorique russe antinazie ait échoué. Car si la réaction à la confusion opérée délibérément par les Russes entre volonté d’autodétermination nationale et nazisme se résume à une incapacité à distinguer entre une définition substantielle de l’État-nation européen et nationalisme, quelque chose du projet européen se perd dans cette guerre. Quelque chose qui lui est pourtant essentiel : d’abord, la déconstruction des nationalismes en ce qu’ils reposent sur l’homogénéisation des populations selon la culture nationale majoritaire conduisant finalement à un récit national unitaire et puis la composition des nations à partir des groupes qu’elles intègrent.

Aussi ne suffit-il pas de révéler l’ineptie de la prétention poutinienne à mener une guerre « humanitaire » prévenant des exactions d’un nationalisme effréné, encore faut-il se soustraire à la logique binaire « nazi » ou « européen » dans laquelle la Russie tente d’enfermer la pensée politique de l’Europe. Car entre le nazisme et le projet politique de l’Europe s’étend tout un éventail de politiques nationalistes plus ou moins démocratiques. Parmi ces politiques, de toute évidence, se trouvent celles qui portent atteinte délibérément aux droits des minorités. En général, on notera que ces politiques n’ont aucune difficulté à promouvoir par ailleurs les libertés individuelles, pour autant que les choix identitaires des individus déclarés libres se disent sous forme de préférences individuelles ou de goûts personnels, et qu’ils ne prennent pas la forme de revendications collectives. Cela les rend parfois même attractives pour l’Occident, qui y voit un signe d’adhésion aux principes démocratiques, pour le moins aux droits de l’homme dont l’Europe se déclare la terre natale et la gardienne. Il n’empêche qu’elles reposent sur le déni des droits des minorités en ce qu’elles forment des groupes consistants en eux-mêmes, avec leur culture, leur langue et leur histoire propres.

Kazimir Malevitch, Suprematism, ca. 1920, wikiart

Certes, il est notable que la partie éclairée de l’Europe de l’Ouest combatte tout naturellement ces politiques outrancièrement nationalistes en son sein – la levée de bouclier salutaire contre le nationalisme intégriste d’un Éric Zemmour en témoigne. Mais elle a d’autant moins de raisons pour renoncer à cette impulsion lorsqu’elle rejette la rhétorique de la dénazification dont use Poutine. Cela, elle peut le faire pleinement, sans qu’elle ne doive dans le même temps s’empêcher d’interroger honnêtement, sans a priori, le nationalisme ukrainien. Allons plus loin : elle le doit, précisément si elle ne veut pas se laisser prendre au piège de la rhétorique russe. Elle le doit en tout cas, si elle veut continuer à s’élaborer comme un projet de politique intérieure de l’Union qui articule la protection des libertés individuelles et celle des droits collectifs des groupes qui constituent ses sociétés et irriguent les demandes de justice sociale qui s’y expriment.

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Reste une question, qui n’est pas la moins importante au vu de la conscience de soi de l’Europe qui s’est reconstruite depuis 45. Elle résonne tout particulièrement, et prend une saillance compréhensible, pour l’oreille juive qui doit subir cette rhétorique de la dénazification. Si l’on veut bien adopter cette position d’écoute, on constate qu’indéniablement, c’est comme si les juifs se trouvaient soudainement projetés au centre de ce conflit armé en Europe qui, à première vue, ne les concerne pas plus que d’autres groupes. Objet du discours plutôt que sujet de son énonciation, ils doivent bien constater, ballotés entre incrédulité et regain d’optimisme pour le projet européen, de l’importance lourde d’ambiguïtés que revêt leur existence pour la politique en Europe. Comme dans House of Cards la paix du monde dépendait du conflit israélo-palestinien, l’évidence avec laquelle on se réfère aux juifs dans ce conflit fait penser que la paix en Europe ne saurait se dire comme projet commun sans y inclure les juifs. Mais alors, « inclure » peut signifier des choses éminemment contradictoires. Car ils peuvent être soit ce qui rappelle à l’Europe le caractère crucial du respect des droits des minorités, soit – à travers l’usage de leur image au prisme de l’accusation non contrôlée de nazisme – le moyen de ne pas y penser.

L’Ukraine a une longue et sanglante histoire d’antisémitisme, mais rien dans la vie de la communauté juive ukrainienne des dernières années ne laisse penser que les juifs sont particulièrement mis en danger par la vie politique interne du pays, pour nationaliste que puisse en être certaines de ses orientations. Le président lui-même a des origines juives, le pays a connu un Premier ministre juif entre 2016 et 2019 et en dehors des attaques antisémites auxquels n’importe quel homme politique juif européen peut s’attendre sur les réseaux sociaux, il ne semble pas que le climat soit particulièrement dangereux pour les juifs d’Ukraine. Toutefois, cela ne change rien au fait que la rhétorique poutinienne mais aussi que la contre-rhétorique de Zelensky tentent d’installer l’histoire des juifs d’Europe au cœur de la guerre. Poutine le fait en renvoyant implicitement par le signifiant nazi au passé collaborationniste de l’Ukraine, et en rappelant, en toutes lettres, que le pays pratique une politique de la mémoire très peu encline à reconnaître les responsabilités du peuple ukrainien dans le génocide des juifs. Zelensky le fait par l’opération inverse, en identifiant le peuple ukrainien au peuple juif persécuté par les nazis et en expliquant, dans un discours devant le Parlement allemand, que « de nouveau on essaie, en Europe, d’exterminer un peuple entier »[4].

Si Poutine a échoué dans la mesure où aucune voix juive ne s’élève demandant de rester passif face à l’invasion d’une nation dont l’antisémitisme meurtrier dans le passé est pourtant connu par tous, les juifs ont toutefois le droit de s’interroger sur l’usage du signifiant juif dans ce conflit, des deux côtés de sa convocation. Non pas parce qu’en temps de guerre on n’aurait pas le droit de se servir de toutes les armes de propagande dont on dispose, quitte à dire que « l’histoire se répète » quand une bombe russe tombe sur le territoire de Babi Yar sur lequel se trouve également une tour de télévision. Le problème est ailleurs. Ce qui rend songeur, et s’avère dissonant pour une oreille vraiment attentive à l’histoire de l’Europe, est que l’usage du signifiant juif, des deux côtés des belligérants, repose sur une identification pur et simple de « juif d’Europe » et de « victime ». Que ce soit les russophones de l’Ukraine orientale pour la protection desquels Poutine prétend mener la guerre ou les Ukrainiens attaqués par leur voisin surpuissant, en traitant l’adversaire de nazi, les deux partis revendiquent pour eux le statut de victime innocente d’une agression potentiellement exterminatrice. Notons qu’une députée ukrainienne allait même plus loin dans l’explicitation, avant le discours de Zelensky devant la Knesset, en prédisant qu’« il parlera de la Shoah et de la situation des Ukrainiens aujourd’hui, car c’est vraiment similaire – tuer des Ukrainiens uniquement parce qu’ils sont ukrainiens. Nous espérons qu’ils nous comprendront. »[5] ; de même que devait rendre plus « compréhensible » la situation actuelle la comparaison de Poutine entre les sanctions contre la Russie et les pogroms dans l’Allemagne des années 30.

Vlodomir Zelensky lors de son discours par visioconférence à la Knesset

On craint qu’il ne faille en réalité comprendre tout autre chose. C’est que, par ces mobilisations de l’histoire des juifs, s’exprime le fait qu’ils ne peuvent jouer pour l’Europe le rôle de force active au sein de son espace politique et culturel qu’en tant que juifs morts. Voilà le message sur lequel Poutine et Zelensky sont semble-t-il d’accord, pour des raisons et avec des motivations opposées, mais sans fléchir. Il est probable par ailleurs qu’ils ne s’en doutent pas eux-mêmes. Ce trait qu’ils partagent d’une seule et même représentation de l’Europe leur échappe. Dans les deux cas, il s’agit d’une Europe qui s’est construite comme Europe de la paix sans les juifs, sur leurs cendres et en les pleurant avec plus ou moins de sincérité, mais sans les inclure en tant que juifs vivants dans le projet politique européen d’après-guerre. Dans cette perspective, l’histoire des juifs d’Europe est finie avec la Shoah ; s’ils ont encore une histoire, ce ne pourrait-être qu’ailleurs.

Pour les juifs, cette révélation de l’inconscient de l’Est a quelque chose de douloureux, et ceci d’autant plus que l’Europe de l’Ouest ne tressaille pas vraiment à l’entendre. Comme si pour l’Europe entière, les juifs étaient présents sur le continent uniquement comme ceux qui l’ont toujours déjà quitté. Objet instrumentalisé d’un discours politique voulant dire l’essence de l’Europe – « plus jamais ça » – leur histoire européenne se voit effacée. Destitués de leur statut de sujets de cette histoire, ils découvrent, ahuris pour certains, qu’on leur y fait une place exclusivement comme ceux qui s’en sont à jamais absentés.

Or l’histoire des juifs en Europe ne se résume pas à leur destruction. Non seulement elle continue, y compris sur le continent européen, mais elle était essentielle à sa construction également avant la Shoah. Ce qu’on a appelé « la question juive » était bien plus que le problème en lequel les nazis l’ont transformée. Elle a été ce lieu où l’Europe a appris à s’interroger sur ce qui fonde ou entrave la liberté des individus, qui constitue indéniablement le cœur de son projet politique. Les juifs étaient ceux face auxquels les États-nations européens en voie de constitution se sont arrêtés, stupéfaits, en constatant que, malgré l’archaïsme que l’on imputait invariablement à ce groupe, ses membres étaient capables d’être pleinement des individus libres. Que cette stupéfaction a sécrété de l’antisémitisme est certainement vrai ; mais elle a également incité l’Europe à questionner l’un de ses présupposés originaires, à savoir que les groupes d’appartenance sont les ennemis de la liberté des individus, et que l’État donc se doit d’en désactiver la puissance pour produire des citoyens libres. La conception spécifiquement européenne de la démocratie qui articule droits individuels et droits des minorités, non pas par un multiculturalisme de tolérance passive, mais par l’intégration des tous les groupes de la société dans un projet commun d’émancipation, a trouvé une de ses impulsions majeures dans la question juive ainsi comprise.

Lorsque l’Europe, comme elle le fait dans cette situation de guerre, réduit la signification du fait juif au statut de cette victime qu’il ne faudra plus jamais produire, elle oublie cette longue histoire des juifs d’Europe. Or, en l’oubliant, elle court le risque que son projet politique, dont on espère que cette guerre sera bien le creuset escompté, se résume à la simple militarisation du continent en vue de la défense de libertés individuelles détachées de la construction d’une société qui se pense elle-même comme plus juste. Autrement dit, en oubliant ce que les juifs ont signifié pour la construction de l’Europe politique, elle déclare définitivement réglée la question que leur participation à l’histoire européenne a ouverte ; et en les réduisant à la destruction qu’ils ont effectivement subie, elle déclare également, entre les lignes, par qui.


Julia Christ

Notes

1 Vladimir Poutine, « On the historical unity of Ukrainians and Russian », 12 juillet 2021, nous traduisons.
2 Vladimir Poutine, Conférence Visio du 17 mars 2022.
3 Ce qui est en question est la Loi sur les langues de 2019, qui discrimine le russe parmi les langues minoritaires de l’Ukraine. Pour une analyse détaillée de la loi, cf : https://www.hrw.org/news/2022/01/19/new-language-requirement-raises-concerns-ukraine, et https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/ukraine-3valorisation-ukrainien.htm.
4 Discours de Vlodomir Zelensky devant le Bundestag le 17 mars 2022.
5 TOI, https://fr.timesofisrael.com/zelensky-invoquera-la-shoah-dans-son-discours-a-la-knesset-dit-une-elue-ukrainienne/

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