Babi Yar : un mémorial, des mémoriaux…

La date de publication de cet article marque le quatre-vingtième anniversaire du massacre de Babi Yar[1] commis les 29 et 30 septembre 1941 par les nazis. Près de 34 000 Juifs de Kiev ont été exécutés dans un ravin situé à l’ouest de la capitale ukrainienne. « Babi Yar » est le nom qui symbolise par excellence l’extermination des Juifs de cette région dans la mémoire collective soviétique et postsoviétique. Mémoire chaotique cependant, où le rappel régulier de l’événement (le massacre a tout de suite et continûment suscité une littérature et une production culturelle qui l’évoque) et son refoulement (résultat d’une politique d’occultation de la dimension génocidaire du massacre par le pouvoir soviétique) ont tracé deux voies qui ont, étrangement, cheminé ensemble. La question de la mémorialisation du lieu, posée dès la fin de la guerre, n’a toujours pas trouvé à ce jour de réponse claire. Lisa Vapné nous donne un aperçu de la longue histoire conflictuelle, foisonnante de péripéties, d’une mémoire qu’il reste encore à édifier sur le lieu même du crime. 

 

Vue aérienne de Babi Yar. Photographie de Mykola Kondrashev.

 

« Il n’y a pas de monuments sur Babi Yar » : c’est ainsi qu’en 1961, après sa visite du ravin où vingt ans plus tôt avaient été fusillées sous des balles nazies les familles juives restées à Kiev, un poète soviétique, russe, Evgueni Evtouchenko, avait entamé un de ses poèmes. À l’époque, ce poème, qui affirmait explicitement que les victimes du ravin étaient juives et que l’Union soviétique n’avait donc pas autorisé qu’y soit construit un monument, avait fait l’effet d’une bombe en URSS et au-delà de ses frontières. Déjà, avant lui, un autre écrivain russe, Viktor Nekrassov, résidant à Kiev, s’était interrogé : pourquoi ces morts sans sépulture de Babi Yar n’auraient-ils pas le droit – eux aussi – à un monument[2]?

Aujourd’hui, ce n’est plus l’absence de monuments commémorant ces morts qui questionne, mais plutôt la conflictualité autour des derniers projets qui ont été proposés, et en particulier le tout dernier, l’ambitieux projet dévoilé à partir de 2016 du Babi Yar Holocaust Memorial Center (BYHMC) destiné à donner à la fois un musée et un complexe mémoriel à ce lieu tragique de la Shoah en Ukraine. Ce projet cristallise les passions, clive à l’intérieur du monde juif et en dehors et suscite chez certains une telle hostilité qu’après une longue série de mémoriaux avortés, on en est encore à se demander à cette date si ce mémorial-là ouvrira un jour et surtout quelle forme il prendra.

Soixante ans de silence soviétique

Babi Yar est le nom du ravin où ont été fusillés les 29 et 30 septembre 1941 au moins 34 000 Juives et Juifs demeurés à Kiev à qui l’on avait imposé sous peine de mort de se rassembler le 29 septembre vers 8 heures du matin au croisement des rues Melnikov et Dokterivska avec leurs papiers d’identité, de l’argent et des vêtements chauds. Ce jour-là, la population juive de Kiev, qui n’était pas partie ou n’avait pas été évacuée, a traversé la ville au vu et au su des habitants jusqu’à Babi Yar, où elle a été exécutée sommairement plusieurs jours durant. Les têtes dirigeantes des troupes d’occupation allemande, six jours seulement après leur arrivée à Kiev, avaient préparé la liquidation des Juifs de la ville, après avoir réceptionné un nombre suffisant de balles pour y tuer toute la population juive de la région de Kiev. Babi Yar, à côté duquel le camp de concentration de Syrets a été implanté, doit être considéré comme l’un des centres d’anéantissement de la Shoah. Ce sont des Juifs qui en très grande majorité y ont été exécutés entre 1941 et 1943, même si d’autres groupes y ont aussi été fusillés : Roms[3], prisonniers de guerres soviétiques, combattants du mouvement nationaliste ukrainien (OUN), prêtres orthodoxes, Ostarbeiter, malades d’un hôpital psychiatrique avoisinant. Parfois tués ailleurs, leurs dépouilles ont été jetées dans le ravin. Puis, après la fin des massacres, à l’été 1943, les traces du génocide ont été en partie effacées par les nazis dans le cadre de l’opération 1005 d’exhumation et d’incinération des corps.

Des SS fouillent les affaires des Juifs assassinés début octobre 1941. Photographie de Johannes Hähle

Comment Babi Yar, ce ravin de la mort qui en même temps a été le théâtre de crimes de guerre, est-il devenu le double symbole paradoxal du génocide des Juifs en URSS et de l’occultation étatique de la Shoah sur le territoire soviétique ?

Dès mars 1945, les autorités soviétiques locales décident de faire ériger un monument par l’architecte en chef de Kiev – un monument qui honorerait les victimes en tant que Soviétiques, mais un monument tout de même… Aucune cérémonie officielle n’avait encore eu lieu à Babi Yar, malgré les efforts du poète yiddish David Hofshteyn qui, à peine revenu dans la capitale ukrainienne, essaya d’organiser en septembre 1944 un rassemblement commémoratif. Les autorités soviétiques lui rétorquèrent alors qu’il valait mieux abandonner une telle initiative, arguant de leur crainte de réactions antisémites dans la population locale. Très vite, ce n’est plus l’antisémitisme actif d’une partie de la population – un pogrom contre les Juifs de Kiev éclate en septembre 1945 – qui représente un frein aux initiatives mémorielles, mais celui de l’État soviétique et sa représentation en Ukraine, qui met en 1946 un terme au projet de faire de Babi Yar un lieu de commémoration. La période n’est pas aux monuments pour se souvenir des Juifs assassinés pendant la guerre ; elle est celle de l’assassinat secret d’écrivains juifs – dont celui de David Hofshteyn, le 12 août 1952[4].

Projet de monument à Babi Yar de1945.

Les autorités soviétiques veulent que Babi Yar soit effacé de la ville et de la mémoire des vivants. Les urbanistes ont pour mission de transformer ce territoire en faisant disparaître le ravin pour l’oblitérer de la géographie de Kiev. L’ancien cimetière juif adjacent, fermé en 1937, et lieu d’exécutions également, connait le même sort, laissé à l’abandon avant d’être rasé. Une usine à briques déverse sa boue dans le tragique ravin – jusqu’au jour de mars 1961 où, à la suite d’une forte pluie, une digue cède et la boue ravage ce quartier. L’écrivain Friedrich Gorenstein, qui connait la mémoire du lieu, qualifie cet événement de « mystique et céleste »[5]

Malgré tout, le nom de Babi Yar est resté. Le silence imposé a rendu bavard. Et, à partir du Dégel, le lieu a charrié des mémoires grâce aux poètes, aux romanciers, aux compositeurs.

Des monuments pour l’oubli

Dans l’Union soviétique de 1965 où la voix de Evtouchenko a résonné – « Il n’y a pas de monuments sur Babi Yar » –, un appel à concours est lancé à Kiev pour construire un monument qui, comme vingt ans plus tôt, représenterait l’héroïsme du citoyen soviétique face à la mort. Qu’importe le nombre et la qualité des propositions architecturales exposées au public à la fin de l’année, aucune ne reçoit finalement l’approbation du jury[6]. Et l’appel d’Evtouchenko reste sans réponse :  il n’y a toujours pas de monuments sur Babi Yar…

Un an plus tard, en septembre 1966, de jeunes Juifs téméraires appellent à des rassemblements commémoratifs « spontanés » non loin de là où les massacres ont été commis. Des dissidents non juifs sont présents : l’écrivain Viktor Nekrassov, le mathématicien Leonid Plioutsch et le poète ukrainien Ivan Dziouba.

Viktor Nekrassov au rassemblement de septembre 1966 à Babi Yar, Kiev. Source : Emmanouil Diamant.

Produire de l’oubli en imposant le silence s’avérant peu efficace, les autorités ukrainiennes soviétiques décident finalement de l’érection d’une simple pierre tombale où il est écrit, en ukrainien : « Ici va être érigé un mémorial aux Soviétiques victimes des crimes du fascisme pendant l’occupation de la ville de Kiev entre 1941 et 1943 ». L’inscription sur cette pierre – où les Juifs sont omis volontairement – est très rapidement barrée d’un trait par une main vengeresse. Paradoxalement, cette pierre donne à ceux qui veulent commémorer Babi Yar un lieu autour duquel se rassembler[7] – alors que plus rien ne demeure dans la morphologie du ravin qui puisse rappeler le lieu des exécutions.

Rassemblement de septembre 1968 à Babi Yar, devant la pierre où apparait l’inscription barrée. Source : Emmanouil Diamant.

En 1969, en opposition à ces rassemblements, le premier secrétaire du Comité de la ville de Kiev, décide d’organiser un contre-rassemblement à la mémoire des soldats et citoyens soviétiques tués par les « fascistes » allemands[8]. Babi Yar devient quelques années durant, au mois de septembre, en parallèle des rassemblements soviétiques, un lieu de rassemblement pour des refuzniki kiéviens, des citoyens soviétiques de nationalité juive en attente d’un visa pour Israël. Au fil des années, nombre de Juifs d’Ukraine vont partir d’URSS ; les dissidents comme Nekrassov ou Plioutch aussi. Babi Yar, comme territoire d’une mémoire alternative au récit officiel, va aussi s’exporter et devenir l’objet d’une mémoire transnationale et, plus tard, un possible lieu de tourisme mémoriel pour les Juifs d’origine ukrainienne…

Finalement, un monument dans le style réaliste socialiste des mémoriaux soviétiques est érigé à Babi Yar en 1976, conçu pour marquer le territoire. L’écrivain Victor Nekrassov écrit alors avec sarcasme : « Il aura fallu trente-cinq ans pour qu’apparaissent (…) sur le lieu où des vieillards avaient été fusillés, les corps de bronze à moitié nus et tout en muscles de combattants et résistants qui, sous les feux des mitraillettes, regardent vers le futur avec calme et confiance.[9] » Le lieu choisi pour ériger la sculpture et le ravin artificiel construit autour ne sont pas ceux des exécutions. Le monument à Babi Yar de 1976 est gigantesque comme l’oubli et l’erreur qu’il induit.

Inauguration le 2 juillet 1976 du monument aux citoyens soviétiques et prisonniers de guerre tués à Babi Yar, Kiev.
Cacophonie mémorielle

Ce n’est que bien plus tard, en 1991, cinquante ans après la tragédie, au moment de la commémoration de septembre, que Leonid Kravtchouk, alors chef du parlement de la toute jeune Ukraine indépendante, rompt avec la rhétorique soviétique. Il reconnait enfin officiellement que les Juifs constituaient la majorité des victimes de Babi Yar dans le cadre d’un projet spécifiquement génocidaire. Il reconnait aussi la responsabilité de ceux qui « n’ont pas arrêté les assassins », demande « pardon au peuple juif » et déclare qu’il « est nécessaire pour un peuple d’admettre ses erreurs et de demander pardon » pour pouvoir progresser. Lors de cette semaine de commémoration, une Menora de bronze est inaugurée[10], inscrivant dans le paysage mémoriel de Babi Yar que c’est en tant que Juifs que des vieillards, des femmes, des hommes, des enfants ont été assassinés. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais elle continue depuis trente ans, car c’est aujourd’hui un centre mémoriel et un musée qu’il s’agit de bâtir pour donner une narration à un lieu qui manque de lisibilité. Mais quelle narration proposer pour un lieu à plusieurs facettes ?

Menora sur le site de Babi Yar symbolisant l’identité juive de la majorité des victimes. Photographie de 2008 de Sarah McGee.

Au fil des années, depuis 1991, différents groupes sont venus poser leur pierre, leur symbole, leur stèle autour de Babi Yar. Tous les groupes de victimes ont érigé leur propre mémorial, créant une mosaïque de monuments qui, écrit Barbara Martin, « laisse libre jeu à une pluralité de mémoires, revendiquées par des groupes distincts [qui] se livrent à une compétition dont l’enjeu est l’appropriation d’un espace aussi bien symbolique que physique. »[11]

Aujourd’hui encore, en 2021, environ trente monuments distincts jonchent le territoire de Babi Yar. Trente symboles qui permettent certes de sortir de l’indifférenciation ethnique et de la typologie des crimes, qui a caractérisé ce lieu à l’époque soviétique, mais qui éparpillent les mémoires du lieu et ne le rendent absolument pas intelligible pour un visiteur. Parmi ces pierres, certaines sont des promesses de centres mémoriels de la Shoah qui n’ont jamais vu le jour.

Croix et stèle à la mémoire des 621 membres de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, dont la poétesse Olena Teliga. Photographie de 2010 de Lisa Vapné.
Des projets venus de l’étranger

En 2000, l’American Jewish Joint Committee, qui a largement financé la renaissance des Communautés juives institutionnalisées dans tout l’espace postsoviétique (dont la démographie a été totalement modifiée par l’émigration massive vers Israël et l’Allemagne) propose de financer un mémorial à Babi Yar ainsi qu’un centre culturel dédié à l’histoire des Juifs d’Ukraine et à la Shoah. Un appel à projets d’architecture est lancé. Il est finalement remporté par une équipe israélienne avec l’appui des autorités locales. Encore une fois, une première pierre est symboliquement posée.

Le projet ne verra pas le jour : entre 2002 et 2003, une polémique va faire renoncer ses instigateurs.  L’ancien dissident Iossif Zissels, président d’une association représentant les Juifs d’Ukraine[12] et Ivan Dziouba, le poète ukrainien qui s’était élevé dès 1966 contre le discours soviétique d’oblitération de la mémoire juive de Babi Yar, s’associent dans leur opposition au projet américain. Ces derniers, qui sont de véritables autorités morales regroupent – sous le nom de Comité Babi Yar – d’autres anciens militants des droits de l’homme, l’écrivain Andrei Kourkov, mais aussi, plus surprenant, Mikola Plaviuk, le chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens[13]. Ce comité hétérogène se met à combattre le projet juif américain au nom, entre autres, de la loi juive, la Halakha, arguant que celle-ci interdit de bâtir sur l’emplacement d’anciens cimetières ou au-dessus des morts. Le comité s’oppose et s’opposera à toutes les tentatives de construction sur ce lieu[14]. De plus, Zissels, porte-parole véhément de cette opposition, voit dans le projet venu des États-Unis et tous ceux qui viendront de l’extérieur des initiatives « paternalistes », impérialistes. C’est à l’Ukraine, selon lui, de construire son propre mémorial et son propre musée et non pas aux Juifs au-delà de ses frontières[15]. Mais l’Ukraine n’en a pas les moyens financiers et sous le président Viktor Iouchtchenko, les autorités ukrainiennes n’ont pas inscrit la mémorialisation de Babi Yar à leur agenda politique mémoriel. L’époque est plutôt à la préparation de la commémoration des soixante-quinze ans de la famine ukrainienne dont l’imposant musée-mémorial ouvre à Kiev en 2008.

À cette même époque, en 2007, un comité d’historiens et d’architectes internationaux se réunit pour appeler à créer un mémorial de la Shoah à Babi Yar et lance – une fois de plus – un appel à projets sous les auspices de l’académie d’architecture ukrainienne. Il ne verra pas non plus le jour. Le président Iouchtchenko accepte alors l’initiative du « Comité Babi Yar », de transférer la gestion du territoire du site de Babi Yar, vide de construction, devenu une zone préservée sous le nom de « Réserve historico-mémorielle nationale de Babi Yar » de la mairie de Kiev (à leur grand regret de perdre un terrain potentiellement juteux) à l’Institut ukrainien de la mémoire nationale (qui n’en avait que faire)[16].

L’histoire va encore se répéter. En 2011, à l’occasion des journées de septembre, on peut lire dans le journal Le Monde : « Une première pierre a été posée pour la construction d’un mémorial de 5 000 mètres carrés, qui sera financée par deux hommes d’affaires ukraino-israéliens. Il y a deux ans, la mairie de Kiev avait envisagé d’y construire un hôtel en vue de l’Euro-2012 de football. Elle y avait renoncé sous la pression des critiques ». Cette première pierre posée en 2011 est, encore une fois, la seule qui sera posée pour ce projet-là ; les deux hommes d’affaires, magnats richissimes, Vadim Rabinovitch et Ihor Kolomoïsky n’assisteront pas à la naissance de leur musée, puisque leur projet est critiqué, entre autres, pour se tenir à l’emplacement d’un ancien cimetière. En 2015, les deux hommes cèdent leur bail au Babi Yar Holocaust Memorial Center (BYHMC).

Un nouveau chapitre s’ouvre : les aventures du Babi Yar Holocaust Memorial Center

En septembre 2016, au moment des commémorations du 75e anniversaire du massacre, est donc annoncée une « déclaration d’intention » en vue de l’ouverture en 2021 d’un grand Centre mémoriel de la Shoah à Babi Yar. Cette initiative est d’autant plus soutenue par le président Petro Porochenko qu’elle n’exige pas de l’Ukraine qu’elle mette la main à la poche. Elle est le fruit d’une alliance entre des autorités juives de la diaspora, en l’occurrence le président du Congrès juif mondial Ronald Lauder (homme d’affaires et philanthrope), l’ancien président de l’Agence juive en Israël Natan Sharansky (connu pour être aussi un ancien dissident soviétique et homme politique conservateur israélien),  le maire de Kiev Vitali Klitschko (connu en France pour être un ancien boxeur) et un certain nombre d’hommes d’affaires détenteurs de plusieurs passeports – sur lesquels on reviendra – dont la participation apparait comme la promesse d’un financement important.

Le président ukrainien Petro Porochenko au cours de la cérémonie à la mémoire des victimes de Babi Yar le 29 septembre 2014. Source : service de presse du président d’Ukraine/ Photographie de Mikola Lazarenko.

Depuis sa création, Boris Glazounov, à la tête de la « Réserve historico-mémorielle nationale de Babi Yar » peine à trouver de l’argent pour les projets publics de restauration et d’aménagement. L’intention une fois proclamée n’a été suivie d’aucune volonté politique et encore moins d’aides financières. Glazounov quémande, sans grand succès, de l’argent auprès d’oligarques [17] et seules quelques-unes de ses ambitions se réalisent au fil des années pour que le site dont il a la charge soit moins ce lieu de loisirs où les Kiéviens promènent leur chien et font cuire leurs brochettes et devienne progressivement un territoire dédié au souvenir de tous ceux qui y ont été tués  – ainsi que des « Justes »[18].

Pendant ce temps-là, le BYHMC se dote d’un comité scientifique regroupant la fine fleur des historiens sur la Shoah en Union soviétique dont Karel Berkhoff, à sa tête de 2016 à 2020, en charge d’écrire un récit historique à destination du futur musée. L’appel pour une compétition internationale d’architecture lancée en 2018, gagnée en septembre 2019 par un bureau d’architectes autrichiens afin de bâtir, selon la présentation officielle, le « premier centre mémoriel en Europe de l’Est dédié à la mémoire de la Shoah sur les lieux même où les événements tragiques ont eu lieu ». En réalité, un autre ravin, dans les environs de Kharkiv a, depuis 2002, son modeste complexe mémoriel ayant réussi à régler les deux problèmes principaux : trouver un financement et avoir le droit de construire sur le terrain[19]. A priori, tout s’annonce relativement bien pour l’ambitieux projet kiévien né sous les meilleurs auspices puisqu’ils ont les deux.

Plans pour le Babi Yar Holocaust Memorial Center, tel qu’il a été conçu pour être achevé en 2026. Source : BYHMC.
Quand la polémique devient esthétique…

Mais le BYHMC, qui s’inscrit par son ambition dans la cour des grands mémoriaux internationaux avec Yad Vashem, le mémorial de Washington ou le Denkmal de Berlin, veut être à la pointe de l’innovation muséographique et engage en novembre 2019 un directeur artistique, le réalisateur russe Ilya Kryzhanovski, connu en particulier pour l’installation dite « DAU », à la fois film historique et expérience immersive que le théâtre du Châtelet avait accueilli à Paris[20]. L’idée générale qui accompagne cette nomination n’est pas, sur le papier, dénuée de pertinence : il s’agit de sortir de sa torpeur et son indifférence le visiteur qui ne saurait rien de l’histoire de Babi Yar.  Comment ? En faisant vivre au visiteur une expérience qualifiée d’immersive, en le secouant[21]. Le projet de transposition de DAU à Babi Yar, avec toute la technologie de pointe, fait craindre le pire. Ce revirement esthétique provoque la démission, entre autres, de Karel Berkhoff. Dieter Bogner, historien de l’art, jury du concours, qualifie la nouvelle orientation du projet de « Disneyland de la Shoah », expression qui fait florès depuis pour discréditer un projet que l’on peut en effet craindre, mais qui propose aussi, à l’instar d’autres initiatives, une meilleure connaissance du massacre et de ceux qui ont été tués.

Alors que ce nouveau sujet de polémique fait rage, l’Institut d’histoire de l’Ukraine rattaché à l’Académie nationale des sciences annonce en 2019 la création pour Babi Yar d’un musée de la Shoah en Ukraine, d’un musée de Babi Yar, mais aussi d’un parc, qui devront être financés par de l’argent public. Il s’agit, nous dit le texte de présentation finalement publié en 2021 de confier la mise en œuvre du projet à la « Réserve historico-mémorielle nationale de Babi Yar » à condition de lui conférer davantage de prérogatives. Ce texte insiste aussi sur l’importance que devra avoir l’État ukrainien dans ce projet et son financement. Or, l’État, en la personne de Volodymyr Zelensky, son président élu en 2019, soutient comme son prédécesseur l’autre projet de musée et de complexe mémoriel – semble-t-il parce qu’il y voit l’opportunité de ne pas s’engager financièrement. Sur le fond, les promoteurs du projet ukrainien vantent un musée de Babi Yar et un parc qui seront « inclusifs » – critiquant l’appropriation du lieu par les groupes de victimes. « Inclusif » pointe ici le souci que toutes les victimes, sans distinction, soient honorées : toutes les victimes de la politique raciale nazie, mais aussi les collaborateurs nationalistes ukrainiens qui ont soutenu la politique génocidaire nazie.

Couverture de la brochure présentant le projet de mémorialisation et d’agrandissement de la « Réserve historico-mémorielle nationale de Babi Yar », 2021.
La guerre hybride et le financement russe

Deux projets sont donc désormais en concurrence. Et, à l’été 2021, les partisans de l’initiative ukrainienne sont apparus régulièrement dans les médias pour attaquer le projet dit « russe ». Les membres des Communautés juives d’Ukraine soutiennent tantôt l’un ou tantôt l’autre projet…

Il est parfois difficile de comprendre quelles sont vraiment les lignes de partage entre les différents camps. Les contempteurs du BYHMC ont, en plus de l’argument religieux interdisant toute construction sur un ancien cimetière (argument qui ne dérange visiblement pas la longue liste des rabbins ukrainiens soutenant le projet), aussi ce raisonnement : ce complexe mémoriel est financé par des oligarques russes proches du président russe Vladimir Poutine qui se sert du BYHMC pour jeter le discrédit sur l’Ukraine en mettant en exergue l’antisémitisme ukrainien ; la construction du BYHMC fait partie de la guerre hybride menée par la Russie. Il s’agirait pour le président russe, dans un contexte marqué par l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie et son soutien au conflit armé dans le Donbass, de continuer la guerre par d’autres moyens en essayant, dit Zissels, « d’influer sur notre culture et notre politique de la mémoire ». Pour ce dernier, dans la mesure où Babi Yar est en terre ukrainienne, il est impératif de lutter contre toute tentative néocoloniale de la part de la Russie et contre l’implication financière d’« oligarques russes » dans un lieu aussi symbolique que Babi Yar.

En effet, le projet contesté est porté financièrement, en tout cas en partie, par plusieurs oligarques dont les noms sont régulièrement cités dans la presse. Les noms dont il est fait le plus souvent mention lorsqu’il s’agit de discréditer le BYHMC sont ceux de Mikhaïl Fridman et Guerman Khan – de citoyenneté russe et israélienne – alors que les partisans du BYHMC préfèrent eux mentionner l’homme d’affaires et philanthrope juif ukrainien Viktor Pintchouk. Les deux premiers ainsi que les autres oligarques ont profité des transformations économiques en URSS et dans les sociétés héritières de l’URSS pour gagner beaucoup d’argent en très peu de temps, argent qu’ils ont parfois réinvesti dans des projets philanthropiques ou artistiques. Cette philanthropie est l’autre versant de la collusion fréquente avec l’appareil politique – en Ukraine et en Russie notamment. La mémoire de la Shoah est l’une de ces causes philanthropiques qui peuvent leur permettre  de se blanchir, de redorer leur blason terni par des affaires louches sur la scène internationale. En même temps, cela n’oblitère pas la possible sincérité de ces hommes de pouvoir et d’argent dans la volonté de participer à la mémorialisation de Babi Yar, dans la mesure où ces « oligarques russes » sont aussi des Juifs nés en Ukraine et marqués à titre personnel et familial à la fois par la Shoah sur ce territoire et par l’antisémitisme. Il ne semble pas que leur implication financière ait eu des répercussions sur le travail des historiens. En effet, Karel Berkhoff, disait après avoir quitté le BYHMC, que les oligarques n’avaient jamais cherché à influer son travail. Ainsi, il n’y a pas de preuve que le projet du BYHMC soit piloté de près ou de loin par Poutine. Au contraire, on peut même penser que la construction d’un tel mémorial renforce l’Ukraine sur la scène internationale, en lui donnant une image bien loin des lieux communs appréciés par le Kremlin sur l’antisémitisme des Ukrainiens.

Sur le site de la commémoration du 29 septembre 2020 : le président ukrainien Volodymyr Zelenskyi et les membres du conseil d’administration du BYHMC : Leonid Kravtchouk, Ronald Lauder, Yakov Dov Bleich.

Quoi qu’il en soit, cette polémique de plus qui échauffe les médias ukrainiens alors que se prépare le quatre-vingtième anniversaire du massacre marque la persistance d’une mémorialisation toujours en quête de sa forme…

Depuis 1944, des Juifs ont manifesté le souhait de se rassembler près du lieu à Babi Yar où des dizaines de milliers d’habitants juifs de Kiev avaient été exécutés. C’est en silence et dans le secret qu’ils commémoraient leurs morts. L’État soviétique, jusqu’à son effondrement en 1991, s’est opposé à ce que le site de Babi Yar soit reconnu comme un centre de mise à mort des Juifs. À partir 1991, les chefs d’État ukrainiens se sont rendus aux grandes commémorations officielles au mois de septembre, mais ont montré peu de volonté politique pour mémorialiser ce lieu avec de l’argent public. La volonté de donner un centre mémoriel et muséal à Babi Yar n’a été qu’une suite ininterrompue d’échecs et dessine une histoire accablante – dont on peine à voir le dénouement. Aujourd’hui, il est même parfois question de deux musées de la Shoah en Ukraine qui se côtoieraient sur le territoire aux alentours du ravin funeste. L’idée de cette concurrence des deux musées révèle encore une fois l’ironie de la situation ainsi que les conflits persistants de la mémoire autour d’un tel lieu et d’un tel événement. La mémorialisation de Babi Yar, une affaire encore à suivre, donc…


Lisa Vapné

Lisa Vapné est docteure en science politique de Sciences Po Paris. Sa thèse a pour titre : « Les Remplaçants. Migration juive de l’ex-Union soviétique en Allemagne. 1990-2010 ». Elle a récemment publié le chapitre consacré à l’année 1990 dans « Histoire des Juifs: Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours », 2020, PUF, Paris, sous la direction de Pierre Savy. Elle est la coordinatrice éditoriale et scientifique de la RevueAlarmer.

Notes

1 Le lieu s’appelle Babin Yar en ukrainien, mais j’ai opté pour la graphie russe mieux connue du lecteur occidental. Il est traduit comme « le ravin de la bonne femme » ou « le ravin de la vieille ».
2 Viktor Nekrassov, « Pochemou eto ne sdelano ? » (Pourquoi cela n’a pas été fait), Literatournaja gazeta (Journal littéraire), 10 octobre 1959.
3 Pour aller plus loin sur la question des massacres de la population rom et leur mémorialisation à Babi Yar, voir l’article d’Andrei Kotljarchuk, (2021). Babi Yar and the Nazi Genocide of Roma: Memory Narratives and Memory Practices in UkraineNationalities Papers, 1-21.
4 Sur l’antisémitisme soviétique, et plus spécifiquement, l’occultation du génocide des Juifs après-guerre voir :  KOSTYRCHENKO, Guennadi, Prisonniers du Pharaon rouge. Les répressions politiques contre les Juifs en URSS dans la dernière décennie du règne de Staline traduit du russe par Michèle Kahn, Actes Sud, Arles, 1998 et, en ligne, Assia Kovriguina et Lisa Vapné, « Les formes d’hostilités antijuives de l’État soviétique à l’époque stalinienne : quelques jalons »Revue Alarmer, mis en ligne le 12 décembre 2020.
5 Cité par Assia Kovriguina dans sa thèse, Le témoignage impossible? Écritures de la destruction des Juifs en URSS, Université de Paris, 2019, p. 258.
6 Tatiana Estafieva « K istorii ustanovleniia pamiatnika v Babem Iaru » [« Pour l’histoire de l’érection d’un monument à Babi Yar »], Evreiskii obozrevatel, juin 2002.
7 Emmanouil (Amik) Diamant, Babi Yar: The Almost Unknown Mystery. Khadashot, 2016. (En russe)
8 Op. cit.
9 Viktor Nekrassov, Vzgliad i nechto [« Un regard plus autre chose »]). Toutes les traductions sont de l’auteure.
10 Le journaliste Mikhail Frenkel écrit qu’elle n’était elle aussi au départ qu’une maquette dans l’attente qu’un autre monument soit inauguré. Mais la maquette a été pérennisée.
11 Barbara Martin « Babi Yar. La commémoration impossible », Emulations n°12, 2018, p. 67-79.
12 Vaad ou association des organisations et communautés juives d’Ukraine.
13 Mort en 2012 il figure encore sur le site Internet du Comité Babi Yar à titre posthume.
14 http://www.kby.kiev.ua/komitet/ru/aboutus/art00040.html
15 Idem
16 La réserve sera de nouveau transférée à l’autorité du ministère de la Culture et du Tourisme quelques années plus tard.
17 À l’exception de l’oligarque Alexandre Loifenfeld, précise Boris Glazounov.
18 Il est frappant de constater que les Justes, c’est-à-dire les personnes non juives dont l’aide a été reconnue officiellement par Yad Vashem grâce aux dossiers constitués par ceux qu’ils ont sauvés, occupent une place importante de part et d’autre dans l’espace médiatique dès lors qu’il s’agit de commémorer Babi Yar.  La mémorialisation des Justes, avec notamment une allée et une liste de noms, fait partie depuis longtemps des pratiques mémorielles consensuelles. Les Justes sont un miroir dans lequel toutes les sociétés aiment se contempler ; et c’est aussi une arme douce qui est dégainée lorsque la question de l’implication des collaborateurs peut se faire trop présente.
19 https://www.jta.org/2002/12/19/lifestyle/memorial-to-ukraine-massacre-erected
20 Sur le sujet, voir notamment l’article de David Novarina.
21 Voir l’article que le journal Le Monde a consacré à cette polémique en juillet 2020.

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