Amour amer. Israël ou les rivages de l’intime (3/4)
Épisode 3 : Shmulik au checkpoint
Le premier séjour adulte en Israël doit permettre de sortir des cartes, des lectures et des postures. À Jérusalem, la rencontre avec Daniela, militante de Mahsom Watch, conduit le narrateur de l’Université hébraïque marquée par l’attentat de 2002 aux barrages de Cisjordanie. La réalité palestinienne cesse d’être une abstraction cartographique : elle devient attente, humiliation, route barrée, mais aussi trouble devant les limites de la bonne volonté militante.
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Je veux que mon premier séjour d’adulte soit celui d’un observateur informé, pas juste d’un jouisseur de la plage et des paysages. « Dépasse la carte postale. » Je demande donc à rencontrer les bons : celles et ceux qui luttent contre l’occupation et qui ont à cœur de construire ou de faire vivre des relations judéo-arabes. Je sillonne le pays, vais écouter une conférence des Anarchistes contre le Mur, visite le village judéo-arabe Neve Shalom – Wahat as Salam (conseillé par des catholiques de gauche à Grenoble). Un ami de mes parents me donne le numéro d’une Daniela. Il précise que lui apporter deux tablettes de chocolat de France lui fera plaisir. Elle a trois fois mon âge. Une fois à Jérusalem, je lui téléphone sans conviction, réduit à rencontrer une grand-mère loin de mes fantasmes d’un flirt avec une étudiante qui serait engagée dans je ne sais quel groupuscule. Elle me propose de la retrouver à la bibliothèque de l’université hébraïque de Jérusalem, où elle est chargée des collections en italien et en français.
Je gare ma petite voiture de location, découvre ce campus en haut de la colline avec sa vue époustouflante sur le désert. Au quatrième étage, me voilà au milieu des rayonnages des langues latines. J’entre dans un petit bureau aux papiers peints fatigués avec au mur de vieilles affiches du comité de sauvegarde de Venise et du Festival d’Avignon. Il y a aussi des numéros du Nouvel Observateur. « C’est toi Samuel ? » La petite soixantaine, les cheveux gris, bouclés et courts, Daniela me sourit. Née au début des années quarante en Palestine mandataire, elle est issue d’une famille polonaise orthodoxe. Divorcée, elle ne se couvre plus les cheveux. En ce printemps 2004, elle m’emmène déjeuner à la cafétéria. De sa voix chantante, elle me parle de son travail, son engagement politique, son tough love pour Israël. Je ne sais plus comment vient dans la discussion son idée de m’appeler dorénavant Shmulik, pour m’adopter. Pourtant, quelque chose me rend fébrile et rôde alors que je mange mon pavé de saumon et mon riz. Elle voit mon trouble. Après avoir rangé nos plateaux-repas sur les chariots à roulettes, nous sortons de la cafétéria Frank Sinatra. Mes yeux se plissent devant l’intensité de la lumière que reflètent les pierres. Elle lâche doucement : « oui, c’était là. Je ne t’ai rien dit avant, car tu aurais eu peur ».
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Deux ans plus tôt, une bombe, placée par un employé palestinien acquis au Hamas, a tué plusieurs étudiants, dont un Français. L’université, inaugurée en 1925 avec le soutien d’Albert Einstein et Sigmund Freud, devient une cible. La mort de David Gritz est devenue bien plus que sa mort. Elle est l’attentat tout entier, mais aussi le lien de chair et de sang des juifs en France avec Israël. Beaucoup de juifs, dont moi-même si ce n’était pas évident au début, peuvent se dire : cela aurait pu être moi ce jour-là à la cafétéria, cela aurait pu être un cousin, un ami ou une connaissance des scouts ou du Talmud Torah. En s’attaquant à ce lieu, le Hamas nous déclarait à tous la guerre, la guerre parce que nous voulions apprendre l’hébreu, quel que soit notre avis sur le conflit et sur Israël. Lorsque je critique Israël et sa force, une petite voix me dit : tu n’as pas connu la terreur ce jour-là à l’université hébraïque, alors ne juge pas comme si tu jactais encore à la radio.
Daniela est active à Mahsom Watch, une association de femmes qui se rendent, parfois au petit jour, aux barrages militaires (qui se disent Mahsom en hébreu) en Cisjordanie, afin de rendre compte des privations de liberté et des humiliations que subissent les Palestiniens. Elle me propose de me joindre à son groupe quelques jours plus tard.
En quelques minutes de voiture depuis Jérusalem, nous voilà en Cisjordanie. Nous passons des villages palestiniens avec leurs petits immeubles blancs aux toits plats avec des citernes d’eau et des colonies israéliennes pimpantes avec leur toit rouge. Le mur de séparation, qui participe alors de la politique de lutte contre les attentats-suicides, est en construction depuis deux ans. Des pans de béton s’étalent sur des centaines de mètres et bloquent le paysage mais, à de nombreux endroits, la jonction n’est pas terminée. À l’approche d’un grand barrage militaire, Qalandia, nous nous arrêtons sur le bas-côté de la route et marchons à pied pour retrouver le groupe de femmes. Elles sont une dizaine âgée de 50 à 70 ans et pourraient être ma mère. Chacune s’embrasse puis me salue. Il est entendu que je resterai un peu en retrait. Elles avancent à proximité du barrage que les Palestiniens doivent emprunter : blocs de béton, portails métalliques, quelques soldats devant et d’autres dans une guérite. Le groupe de Daniela les salue en hébreu. Quelques dizaines de Palestiniens patientent, documents d’identité à la main. Le processus de paix d’Oslo a morcelé l’espace palestinien en une palette de couleurs comme l’éléphant Elmer : grandes villes palestiniennes en zone A, sous autonomie palestinienne donc sans aucune présence israélienne (vert foncé en général sur les cartes), zone B sous contrôle mixte, où les Palestiniens gèrent les affaires civiles et Israël a une liberté militaire totale (vert plus léger) et zone C, contrôle israélien complet, là où se trouvent les colonies, la vallée du Jourdain et la frontière avec la Jordanie. Cette dernière partie, souvent désertique, est en jaune. J’ai passé des centaines d’heures depuis l’appartement grenoblois, à lire les cartes de Philippe Rekacewicz du Monde diplomatique, suivant du doigt la ligne verte, les tracés de potentiels redéploiements israéliens, les discussions sur ce que représente 1% de la Cisjordanie. J’ai en tête la forme de la zone autonome de Jéricho qui ressemble à un drôle d’hippocampe. Ces accords, zones de couleurs et pourcentages incarnent alors la promesse que ma vie d’adulte se fera avec, au loin, un Israël en paix avec des Palestiniens indépendants.
Le groupe de femmes entame un dialogue avec les Palestiniens : depuis combien de temps attendez-vous ? Est-ce qu’il y a des urgences médicales ? Est-ce que les soldats vous ont dit pourquoi un seul tourniquet est ouvert ? Avez-vous subi des intimidations, des refus de passage injustifiés ?
Les Palestiniens répondent en hébreu et font remarquer que les militantes de Mahsom Watch sont incapables de faire de même en arabe. Par moment, elles parlementent avec les soldats si l’attente semble injustifiée, téléphonent à l’échelon militaire supérieur avec qui des échanges se sont noués au fil des années, puis se retirent un peu pour permettre aux soldats de laisser passer certains Palestiniens sans perdre la face. Elles photographient les situations, documentent les nouveaux accès barrés : là trois blocs de pierre bloquent une route naguère accessible aux Palestiniens, des fils de fer barbelés qui gênent l’accès à une zone de pâturage. Tout cela viendra nourrir les cartographies sans fin de l’occupation. L’après-midi s’écoule. J’observe, pas certain de savoir ce que j’en tire. Des petits groupes similaires se retrouvent depuis Tel-Aviv ou Jérusalem plusieurs fois par semaine et font la tournée des grands check-points. Daniela me fait regarder en face cette réalité simple et souvent oubliée : si je faisais la démarche d’obtenir la nationalité israélienne, j’aurais automatiquement plus de droits que tous les Palestiniens que j’observe aux barrages.
Je repense à mes gribouillages des cartes imaginant les contours d’un possible futur État palestinien. Abstractions sérieuses, détachées du monde physique. Pour ceux qui sont en face de moi, un trait qui passe un peu au-dessus ou un peu en dessous, une frontière entre chez eux et chez les Israéliens signifie sceller le destin de l’école des enfants, une colline avec des oliviers et des pâturages, une vallée, la mémoire de parents réfugiés.
Mais qui s’agit-il d’aider ici ? Faire respecter les droits des Palestiniens ou protéger l’âme des soldats pris dans les rouages de l’occupation ? « Tu sais Shmulik, il y a quelque temps de ça, des femmes de Mahsom Watch avaient apporté des gâteaux qu’elles avaient cuisinés. Pas pour les femmes et les enfants palestiniens qui attendent au soleil ! Non, pour les soldats ! Car au fond de nous-même nous voyons nos fils. La discussion a été très vive, car nous ne sommes pas là pour être leurs nounous, nous sommes une ONG de droits de l’homme. »
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À chaque séjour, j’accompagne Daniela un ou deux après-midis dans les territoires. Jeune homme observateur admiratif d’un groupe exclusivement féminin qui agit principalement auprès de soldats hommes. Est-ce que je le fais pour me confronter au réel ? Pour apprendre auprès d’elle ? Pour pouvoir en parler et m’en vanter de retour en France ? Ces excursions sont répétitives et peu agréables. Je suis mal à l’aise.
Progressivement, après une virée dans les territoires occupés, Daniela m’invite chez elle pour un café ou un repas de shabbat. Elle vit à Katamon, quartier religieux moderne de Jérusalem-Ouest. La vie bascule dans un calme serein et total à partir du vendredi fin d’après-midi. Ce monde de l’orthodoxie apaisée m’est inconnu. J’étais resté aux religieux revendicateurs des scouts qui me faisaient ricaner avec leurs discussions sur la nécessité ou non de prédécouper le papier toilette pour shabbat. Je les moquais avec la bonne conscience du progrès face à la superstition, j’invoquais Kadosh d’Amos Guitaï. Shabbat aux scouts était un temps à part, agréable et aussi une brèche d’un érotisme inédit, mais j’avais du mal à me détacher de la pesanteur. À Jérusalem, je découvre que le respect des règles strictes peut apporter un sens, un réconfort voulu. La contrainte libère. Sans téléphone ni internet pendant 24 heures, je me promène entre les imposantes maisons ottomanes dont les habitants arabes ont fui ou ont été chassés en 1948.
Mais je ne peux pas venir les mains vides à Katamon. Dès mon premier séjour, Daniela m’a demandé du chocolat Lindt, avec au moins une tablette aux amandes. Un jour, à la supérette du coin, où je peux croiser l’historien Zeev Sternhell en sandales et shorts, je trouve les mêmes tablettes. Je me crois alors libéré à bon compte de mon obligation. Revenant quelques mois plus tard, j’arrive les mains dans les poches. Daniela est furieuse. « Mais je vais t’en prendre aujourd’hui juste à côté ! ». Elle s’agace en rangeant des courses puis me plante son regard dans les yeux : « Cela n’a rien à voir. Comment peux-tu prétendre ne pas comprendre ? ». Elle a raison. Le contre-don de l’effort de transporter quelque chose par avion change tout. Que le cacao soit le même mais dans un emballage en hébreu n’y fait rien. C’est ce qui vient de la France qui compte et qui montre que je fais quelque chose pour elle. Le soir venu, avant d’aller se coucher, elle me lance : « Tu es fâché contre toi ? Alors demain ça ira mieux, c’est ça l’amour ». La hache de guerre est enterrée au petit matin et nous pouvons de nouveau partager des amandes grillées ou un énorme pamplemousse jaune et un peu vert.
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