Amour amer. Israël ou les rivages de l’intime (1/4)
Épisode 1 : Quand Israël était Eilat
Avant d’être une affaire d’idéologie ou de guerre, Israël est d’abord, pour l’enfant, une ville de vacances : Eilat, ses coraux, son désert, son Club in, son bunker repeint en décor de dessins animés. Dans cette innocence apparente s’infiltrent pourtant déjà l’hébreu incompris, les remous de l’assassinat de Rabin et les premières questions sur l’appartenance, entre provocation, héritages familiaux et identité juive impossible à stabiliser.
Introduction
Dans ce récit en quatre épisodes que nous publions cet été, Samuel Ghiles-Meilhac ne raconte pas Israël comme une cause à défendre, un objet d’étude ou un pays à juger de loin, mais comme une présence intime et contradictoire, entrée très tôt dans sa vie par les vacances, les livres, les scouts juifs, la radio, les cartes, les deuils et les amours. Tout commence à Eilat, dans l’innocence trompeuse d’un exotisme familial, puis l’enfant découvre peu à peu que ce lieu apparemment facile est aussi un foyer d’inquiétude existentielle et politique. Le texte avance ainsi entre mémoire personnelle et histoire collective : l’assassinat de Rabin, la seconde Intifada, le Sud-Liban, les attentats, les checkpoints, la gauche israélienne, le 7 octobre. Mais son centre véritable est ailleurs : dans l’écart entre Israël rêvé, Israël lu, Israël redouté, Israël aimé, et Israël réellement rencontré. Avec Daniela, militante israélienne de Mahsom Watch, l’auteur découvre les territoires palestiniens, les ambiguïtés de la critique, les impasses de la bonne conscience et la fragilité d’une gauche israélienne désormais endeuillée, vieillissante ou vaincue. « Amour amer » est le récit d’un attachement impossible à simplifier : ni conversion sioniste, ni désaveu, ni posture de surplomb, mais une enquête sur ce que signifie aimer un pays qui vous échappe et vous oblige.
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Une mer chaude et riche en poissons bariolés apparaît au bout d’un long désert. D’un côté, le Sinaï égyptien, ses bédouins, ses spots de plongée, le mont Sinaï et le monastère Sainte-Catherine. De l’autre, à quelques centaines de mètres, les Jordaniens, proches et lointains personnages d’un décor rendu flou par le soleil. À l’horizon, au bout du détroit, le sable resté le même devient l’Arabie Saoudite, la lune. Je n’ai aucune conscience que ce que j’embrasse du regard n’est qu’un bout minuscule d’une mer s’étendant jusqu’à la Corne de l’Afrique et aux côtes du Yémen.
Eilat, vacances de mon enfance des années 80-90. Pas de lourds héritages historiques et religieux en conflits comme à Jérusalem, ni de folle vie hédoniste comme à Tel-Aviv, dont je n’ai que faire. Pas de lieux saints, pas de Palestinien. Tout est facile pour moi. Je trouve normal de manger du schnitzel avec du houmous dans un pain pita par 35 degrés à l’ombre.
C’est un ailleurs d’un exotisme rassurant. Avec mes parents et ma sœur, nous venons de Grenoble, avec ses cadres et ingénieurs qui font de la randonnée et du ski. Au printemps, nous venons rejoindre la passerelle entre Afrique et Asie. Chaque jour, nous prenons le chemin de la plage aux coraux, juste avant le poste-frontière avec l’Égypte. Je suis bien. Nous lisons Le Monde, acheté au Club Med, qui nous informe sur la France comme sur ce qui se passe ici au mitan des années 1990 : mise en place de l’Autorité palestinienne, alliances fragiles au sein du gouvernement Rabin, tensions ou négociations avec la Syrie. La vie politique locale nous parvient depuis un détour journalistique imprimé à Paris.
Nous séjournons dans un centre de vacances, le Club in. La vie s’organise entre piscine, vertes pelouses et petit déjeuner d’aubergines fondantes. Avec ma sœur, nous allons au mini-club qui propose toute la journée des activités. Je mets un certain temps pour comprendre que ce lieu est aussi un bunker en cas d’attaque. La porte si lourde et épaisse, semblable à celle d’un sous-marin, perd de son caractère anxiogène car elle est repeinte de fresques de Mickey et autres personnages qui nous éloignent de la perspective de devoir nous protéger d’un missile.
Et les Israéliens ? Je commence d’abord à les connaître par les livres et dans la presse à la maison, en France. Je ne crois pas avoir cherché, adolescent, à sympathiser avec eux à Eilat. Ils sont les personnages lointains et presque muets des vacances. L’hébreu ne m’est pas tout à fait étranger. Lors de la préparation de ma bar-mitsvah avec le rabbin, j’ai appris laborieusement l’alphabet et à lire. Je connais quelques prières, mais, comme pour les cours de musique au collège, je cède vite à un playback douteux que l’on décèle en observant mes lèvres. Ne rien y comprendre ne me dérange pas. Je veux connaître les Israéliens, les documenter et m’inquiéter pour eux sans avoir à me confronter à leur langue.
Quand est-ce qu’Israël commence à me coller au corps ? Était-ce le matin du dimanche 5 novembre 1995 lorsque mon père, sortant de la salle de bain, m’arrache à l’attention compulsive que j’accorde à l’écran de mon PC en me lâchant « Rabin a été assassiné, hier soir, par un juif extrémiste » ? Il est blême, me regarde puis part dans le salon. Mes doigts crispés restent suspendus quelques secondes au-dessus du clavier. Je sens alors, déjà, de façon imprécise, que quelque chose de politiquement existentiel se passe sur ce territoire étranger.
Dans ces années-là, je découvre Israël par les livres et le judaïsme surtout par les scouts juifs, les EI, prononcés zé-i, éclaireurs israélites de France. Un ou deux dimanches par mois pendant l’année et surtout, un séjour d’hiver au ski et trois semaines l’été sous des tentes qui sentent fort la transpiration, voilà le rythme qui nous soude. Il faut y respecter les grandes règles de la religion juive : nourriture casher, prières au réveil, avant et après les repas et surtout faire avec les interdits de shabbat (utiliser l’électricité, découper, dessiner). C’est sous l’euphémisme de « minimum commun », au sens du minimum de règles permettant aux pratiquants de participer aux activités, qu’est désigné ce qui me fait violence. Tout le monde est juif, un peu, beaucoup ou pas que. L’un a tout son arbre généalogique réparti dans trois villages marocains distants de quelques kilomètres. Quelques-uns ont un parent non juif, catholique, protestant ou athée et s’amusent avec des orthodoxes qui pinaillent sur la nécessité de prédécouper le papier toilette la veille de shabbat. Mais les patronymes peuvent être trompeurs. Des sonorités de la France éternelle masquent un changement de patronyme d’après 1945 et un petit Cohen ou Levy dont la maman n’est pas juive peut rencontrer en secret les pires difficultés à faire sa bar-mitsvah. Ces questions sérieuses nous taraudent. L’immense majorité va à l’école publique. Il y a aussi des Israéliens de passage dont les parents sont chercheurs invités sur le campus de Grenoble. Je suis dans le camp de la provocation, moquant les règles et répandant des obscénités à tout-va : « J’habite 69 rue du plaisir », « Peut-on dire qu’il existe des juifs arabes ? », sont mes rengaines proclamées aux animateurs et animatrices, aux filles du rabbin et à ceux qui gardent la kippa toute la journée.
Mes noms sèment d’ailleurs le doute. L’un est un prénom berbère, l’autre vient du Limousin et rien n’indique que mon arrière-arrière-grand-père, rabbin de Lituanie, est enterré au mont des Oliviers. J’aime cette vie où j’allume les bougies de Hanoukka et, quelques jours plus tard, je me déguise en père Noël pour mes petits cousins. Je me revois sur le balcon chez mes grands-parents paternels, avec sur le dos un immense sac de parapente, rempli de cadeaux pour mes branches familiales pour qui l’héritage juif a disparu comme une poussière d’étoile. Le vent souffle et je me tiens à la rambarde, avançant lentement vers la porte vitrée par laquelle je vais arriver et clamer d’une voix que j’aimerais plus grave : « Bonjour les enfants. Avez-vous été sages cette année ? ».