Le monde de Michael Kovner
Danny Trom s’est rendu dans l’atelier de Michael Kovner, à Jérusalem. Le peintre est né l’année de la fondation de l’État, et il est le fils d’Abba Kovner, qui dirigea la révolte du ghetto de Vilna, commanda des partisans juifs avant de combattre en Palestine. Entre les deux hommes, aucun conflit de générations, mais une césure silencieuse. Elle sépare deux façons d’être en Israël. Et si du père au fils, se jouait le sens de ce que devient l’État d’Israël en passant d’une génération à la suivante ?
L’atelier de Michael Kovner se situe à Jérusalem, au second étage d’un immeuble à l’allure de friche industrielle peinturlurée par des squatteurs. À travers un long couloir, Michael me mène dans la pièce où s’empilent les toiles, se plante devant moi sur une chaise en me priant de m’asseoir sur l’autre face à lui, plus haute et plus confortable, comme s’il se préparait à un interrogatoire.
Approcher le fils de celui qui dirigea la révolte du ghetto de Vilna, harcela les troupes allemandes à la tête de l’Organisation des partisans juifs dans les forêts, planifia au sortir de la guerre la vengeance des Juifs en empoisonnant le plus d’Allemands possible, mais échoua, puis partit en Palestine et combattit lors de la Guerre d’indépendance – voilà qui n’est pas aisé. Plane toujours dans les esprits le soupçon que, à travers l’artiste, c’est l’icône Abba Kovner que l’on veut toucher. Avouons que le soupçon est légitime.
Pourtant, Michael, à l’âge de 77 ans, est serein. Né l’année de la naissance de l’État d’Israël, de Abba le partisan-poète et de son épouse Vitka, réputée la combattante la plus intrépide de la brigade, il grandit au kibboutz Ein Hakhorech, où s’installèrent quelques-uns de ces jeunes militants sionistes-socialistes qui différèrent leur aliyah pour demeurer aux côtés de leur peuple au bord du gouffre en Europe, en s’improvisant combattants. Ils partirent ensuite s’installer au kibboutz, mais en réalité ils étaient comme des revenants.
Prénommé Michael en souvenir de son oncle paternel mort au combat dans les forêts de l’Est, le peintre lutta longtemps pour se faire un nom qui lui soit propre, qu’il puisse assumer seul, pour ce qu’il est. Une fois reconnu, il accepta que le poids de ses parents pèse irrémédiablement sur sa psyché. Il s’y résigna sans jamais parvenir véritablement à en rendre raison.

De son roman graphique Le monde de Ezekiel publié en 1991, consacré à son père quatre ans après son décès, il ressort que Michael appartient définitivement à un monde nouveau, depuis lequel celui de ses parents est impénétrable. Pourtant, quelque chose dans la menace qui plane sur Israël en 1991 allait jeter un fragile pont entre les deux générations, lorsque chaque foyer israélien fut équipé de masques à gaz dans l’éventualité d’une attaque chimique iraquienne. Mais le vieux Ezekiel du roman graphique se confie à son petit-fils, sautant par-dessus son fils qui a grandi dans le paisible microcosme du kibboutz. Le roman graphique fictionne, mais si peu. Car depuis ce vaste terrain de jeu pour l’enfant Michael qu’est le kibboutz, enveloppé d’une douce chaleur, la tempête qui continue de souffler dans la tête de ses parents lui sera toujours inaccessible. Le petit Michael assiste, fier et intrigué, au défilé de tout le gotha du jeune État en direction de la petite maison du couple parental, pour s’entretenir avec ce père respecté et redouté de tous. Prophète dont la voix force l’écoute, Abba Kovner demeurait inflexible, sûr de son jugement, obsédé par la sécurité de l’État d’Israël, rétif à la discipline du parti marxiste Mapam qu’il ne cessa de menacer de quitter, opposé au tropisme prosoviétique de la ligne officielle, refusant avec l’énergie du désespoir l’apaisement des relations d’Israël avec l’Allemagne. Il fit entendre sa voix éloquente à ses concitoyens et au monde entier, en déposant devant le tribunal qui jugea Eichmann à Jérusalem, et, dans les intervalles, s’appliqua à devenir un modeste membre du kibboutz en refusant tout privilège, occupé à acclimater les coutumes nationales juives à la norme socialiste en vigueur malgré le scepticisme ambiant, quand il ne se retirait pas pour écrire. De cet homme fulminant, rageur, obstiné, mais docte, inspiré et clairvoyant, ruminant encore et toujours son ressentiment à l’égard de l’establishment qui lui refusa jadis les moyens de perpétrer un carnage en Allemagne, de cet homme qui allait désormais vivre un pied en Israël, l’autre coincé dans le monde disparu des juifs d’Europe de l’Est, Michael dresse le portrait d’un père attentif, un brin pédagogue, aimant et pourvu d’un solide sens de l’humour, ce qui est assez inattendu.
Abba dut abandonner ses études à l’École des Beaux-Arts de Vilna pour se lancer à corps perdu dans la guerre contre les nazis, mais le jeune Michael, lui, dessine dans son monde insouciant, s’avère doué, bénéficie de cours de dessin hors du kibboutz, puis, une fois son service militaire de trois ans effectué, juste après la guerre des Six Jours, dans une unité d’élite comme il se doit de tout rejeton de l’élite pionnière, il part se former et peindre à New York.
Abba Kovner transposa sa sensibilité artistique dans l’écriture poétique, en passant très précocement du yiddish à l’hébreu, s’exprimant dans un style tourmenté, tendu, souvent crypté, lâchant des vers comme on tire en rafale, sculptant ses phrases dans la langue biblique que l’hébreu moderne a déjà rendue obsolète, alors que Michael peint des paysages. Un peintre de paysage ?!

Voilà un classicisme qui tranche avec le penchant des artistes israéliens des années 1970, acquis à l’art conceptuel alors en vogue, espérant participer à l’avant-garde artistique mondiale. Michael s’y refuse, d’instinct. Il tâtonne longtemps, cherche sa voie et la trouve à contre-courant de l’époque. Abba se heurta au sempiternel pragmatisme de l’establishment socialiste, lui résiste aux modes académiques. Il ne veut pas manier des concepts, il veut traduire le monde coloré et charnel tel qu’il se donne à son regard, à l’affût de quelque chose d’impalpable à laquelle il ambitionne de donner forme ; quelque chose qui demande à être révélé, qu’il perçoit, ses deux pieds bien plantés sur la même terre, sans écart. Là où il les pose, il capte ce qu’il nomme l’âme du paysage, qu’il soit urbain ou champêtre, un paysage dont l’apparition est toujours une singularité, pour peu qu’il parvienne à y déceler l’équilibre idéal entre les couleurs et les formes, en fixant le moment propice de sa transformation soudaine sous l’effet de la lumière changeante, en immortalisant sa vibration spécifique.

Son père, voyait partout des ombres, lui voit la lumière jouant sur les surfaces du monde, sur les façades des gratte-ciel de New York ou sur les champs cultivés d’une vallée fertile de la terre d’Israël. Pour Abba, le kibboutz est le nombril du monde, l’abri enfin trouvé qui protège de la tornade qui souffle partout ailleurs, ce lieu où la survie des Juifs se prolonge dans une sociabilité paisible, mais exigeante, où toutes les contradictions du monde sont appelées à s’évanouir, ce noyau qui les dissout déjà quand il ouvre les yeux, bien que ses nuits demeurent hantées par l’enfer européen.
Pour Michael, le kibboutz est son lieu de naissance, une province natale, familière, qu’il restitue à la concrétude d’une forme presque immobile. Un monde qui a toujours été là, où ses parents l’ont jeté, un éden qui lui a été offert comme un jardin à un enfant. Il est le sol où il a poussé. Abba hallucine, confond la rivière Alexander proche du kibboutz avec la Neris qui traverse Vilna, car sa vue se dédouble malgré lui ; il les superpose dans son poème sodi che-lo tam, il ne sait pas où il vit, ne trouve pas de repos, tandis que Michael habite avec sérénité un monde aménagé pour lui, un même soleil miroitant sur toutes les surfaces qu’habitent les humains. Peut-on imaginer un contraste plus saisissant ?

Lorsque le ghetto fut condamné, Abba exfiltra les jeunes combattants armés pour poursuivre la lutte dans les forêts, laissant derrière eux leurs parents promis à une mort certaine. « Et ta mère ?! » lui demande le petit-fils indigné devant la maquette du ghetto en lego construit avec grand-père Ezekiel dans le roman graphique. Ezekiel s’enferme dans le silence, quitte la pièce. « Je n’ai pas de réponse à te donner » souffla, désespéré, Abba Kovner à sa mère bientôt abandonnée à son sort dans le ghetto, lorsqu’elle lui demanda ce qu’elle ferait une fois son fils disparu dans les égouts l’arme à la main, aveu d’impuissance qui le hantera toute sa vie, comme il l’évoque dans son fameux poème imi imi [maman, maman].
Michael, depuis qu’il a servi dans l’armée, a lui aussi ses dilemmes, mais avec des options que l’on peut soupeser et dont on peut débattre sans fin : mettre fin à l’occupation, libérer les Palestiniens, chercher la voie du compromis dans une période où cette perspective s’éloigne de l’horizon. Michael, lui aussi, fulmine. Pourtant, rien dans sa peinture ne trahit, fût-ce une trace d’opposition et de colère. À moins que ses paysages ne soient que l’image inversée de la politique, un assemblage de surfaces sans frontières, si ce n’est celles que trace le regard, où chacun habite paisiblement la sienne et visite celle des autres. Cette hypothèse laisse Michael perplexe, il n’y a pas songé, peut-être pourra-t-on en reparler une prochaine fois, suggère-t-il. Car les tableaux de Michael, lorsqu’ils prennent l’allure d’un collage, débordent le cadre, comme si le peintre nous signifiait que tout découpage est arbitraire, donc aussi potentiellement volontaire, que le regard, libre, se porte toujours déjà au-delà ce de que la vue est susceptible de totaliser. Puisque toute forme, bornée, produit son propre excès, le débordement réfère à un monde horizontal dont la partie insérée dans le cadre du tableau n’est qu’une ponction. À ce que le peintre donne à voir, le regard du spectateur doit ajouter un et cetera sans fin. Ce monde plane, qui se prête aux découpages visuels infinis, voilà le monde de Michael. Lorsqu’il parvient à traduire cette vision avec son pinceau, le peintre est au sommet de son art.

Michael dit avec un léger détachement : « Mon père me disait que son écriture provient de la tempête ». Mais alors d’où provient son langage pictural à lui Michael ? Ce dont il est certain, c’est d’où il ne provient pas : « La Shoah est hors de ma peinture, hors de ma pensée aussi », confesse-t-il calmement. Michael est effectivement un produit de la révolution sioniste, il fait partie d’une génération non pas spontanée, mais éduquée pour éprouver la tranquillité, et sa peinture réfracte imperceptiblement cette rupture, laquelle n’est pas voulue ou revendiquée par lui, simplement actée, telle une évidence contre laquelle le passé ne cesse pourtant de protester. On en vient à se demander s’il a vécu sous le même toit que ses parents. Mais précisément pas, puisqu’il a grandi dans la maison collective des enfants du kibboutz, là où se forge un homme nouveau pour un monde nouveau. Ce n’est donc pas le drame du conflit de générations qui s’est joué sur le théâtre muet de Ein Hakhorech, mais une césure silencieuse, séparant des mondes que plus personne ne parvient à enjamber, ni dans un sens ni dans l’autre. Un double sens unique leur barre l’accès.
Dans le roman graphique de Michael, le fils revient de son service militaire en Cisjordanie occupée en lançant à son vieux père « On est comme eux ». Le père lui répond : « Dans cette maison tu ne parles pas comme ça ». Pourtant, jamais Michael n’osa une telle remarque dans la maison de ses parents. La césure, tacite, aurait pris la tournure d’une rupture irréparable.
Mais pour un citoyen du monde tel que Michael se rêve, face à son interlocuteur tout est dicible, il n’existe aucune incommensurabilité hormis celles des textures paysagères, chaque apparition réfractant la qualité du temps cyclique des saisons plus que celle d’une terre trouvée ou retrouvée. Aucune singularité historique ne résiste en parole, la conscience du passé se brouille, alors qu’en matière picturale, l’unicité est pour Michael la règle.
Abba Kovner ne cessa d’affirmer que lui importe par-dessus tout le peuple juif, sa trajectoire, son destin tragique, sa patine d’éternité, non pas la terre d’Israël. Or, Michael n’hésite pas à se qualifier lui-même, avec un soupçon de provocation, de peintre « artzi », un mot aujourd’hui un brin obsolète qui signifie « du pays », de cette terre d’Israël appropriée, cultivée, chantée, peuplée. La terre, Michael la reçoit, et à travers elle, la parure du monde. Il ne s’y passe rien, aucune activité historique ne s’y déroule, si ce n’est qu’elle est travaillée, habitée, humanisée, et s’expose ainsi au regard, dans sa paisible présence et son infinie variation. Elle est le socle de la vie, la vie au sens générique. Mais la vie, celle qui s’éteint, malgré la résistance acharnée pour la sauver, la vie du peuple, n’est-ce pas aussi celle à laquelle son père consacra toutes ses forces ? « Peuple juif », cet axe autour duquel pivotait le père, Michael confesse ne pas comprendre ce que cela peut bien signifier, comme s’il s’agissait d’un mystère que Abba emporta dans sa tombe. Cette chose, pour lui trop abstraite, trop métaphysique, il ne parvient pas à la concevoir. Elle contrevient à la vie normalisée qui lui a été secrètement offerte en cadeau. « Tu ne comprends rien à l’État d’Israël » jette désespéré le père à son fils, dans le roman graphique de Michael. Est-ce la révolution sioniste qui ici se retourne contre elle-même ou alors cette révolution se trouve-t-elle exhaussée en dissipant la tempête qui la poussa en avant ? Qu’est-ce que l’État d’Israël une fois que l’impulsion dont il procède échappe à ceux à qui échoie sa charge ? Le monde de Ezekiel suggère que c’est le petit-fils de Abba qui recueillera la question, et devra élaborer sa réponse. Michael, le maillon escamoté par le père lorsqu’il en va des choses trop obscures pour lui, continuera de peindre.

De la fenêtre de son atelier à New York, Michael peint en 2006 la vue panoramique sur New York, un paysage urbain-industriel, avec trois cheminées proéminentes à l’avant-plan des gratte-ciel, une composition immobile coupée du bruit du monde. La fenêtre de la chambre d’hôpital d’Abba Kovner à New York où il s’éteignit en 1987 donnait, elle aussi, sur trois cheminées qu’il évoque dans son dernier recueil de poèmes comme une vue sur un crématoire. Les regards sur les cheminées ne se recoupent pas, ne communiquent pas, ils se tournent le dos. Pourtant, un fil ténu relie peut-être encore imperceptiblement le peintre à son père, lorsque, cassant la linéarité du paysage, il peint les arbres du kibboutz s’élançant vers le ciel et solidement arrimés au sol sous lequel on devine des racines profondes, des arbres dont le feuillage est traversé d’un léger tremblement. Comme s’ils vibraient encore sous l’effet du souffle d’une tempête à présent éteinte.