Georges Kars, l’Europe pour atelier
À l’occasion de l’exposition « Un Bohémien à Paris » au mahJ, retour sur un parcours européen bouleversé par les persécutions, à travers deux extraits du catalogue.
Georges Kars (1880-1945) reste aujourd’hui méconnu en France. Avec « Un Bohémien à Paris », présentée du 15 octobre 2026 au 14 mars 2027, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme invite à redécouvrir ce peintre juif tchèque, figure de l’École de Paris. Réunissant plus de 150 peintures, dessins et documents d’archives, l’exposition restitue la singularité de son œuvre et son parcours entre sa Bohème natale et le Paris des avant-gardes, avant les persécutions et l’exil. K. publie deux textes du catalogue, coédité par le mahJ et les éditions Lienart. Dans « Un Européen inquiet », Paul Salmona retrace cet itinéraire et interroge l’oubli qui a suivi la disparition de l’artiste. Pascale Samuel s’attache aux années de l’Occupation et au refuge suisse, jusqu’à son suicide à Genève en février 1945, la veille de son retour programmé à Paris.
Un Européen inquiet
Ce peintre altier, mais visiblement anxieux, photographié en 1929 dans son atelier de la rue Caulaincourt, est aujourd’hui presque oublié en France. Pourtant, dans l’entre-deux-guerres, Georges Kars fut l’un des représentants les plus importants de ce que le critique André Warnod nomma l’École de Paris. Sans que Kars ait atteint la notoriété d’un Chagall ou d’un Soutine, la critique saluait ses œuvres, et dès 1930 il fit l’objet d’une monographie due à Florent Fels. Berthe Weill, dont on connaît mieux désormais l’œil acéré, l’exposa dès 1920 et le défendra jusqu’à la fermeture de sa galerie en 1940. Kars fit don à Andry-Farcy de Portrait de femme en 1928 et de Cristina en 1934, tandis que le visionnaire conservateur du musée de Grenoble obtint en 1933 le dépôt d’une Femme nue au repos, acquis par le Fonds national d’art contemporain deux ans plus tôt. Mais la mort prématurée de Kars en 1945, et la destruction de nombre de ses œuvres, considérées comme dégénérées par les nazis, recouvrirent l’artiste d’un manteau d’oubli dans notre pays.
Comme l’a montré en 2021 l’exposition « Hersh Fenster et le shtetl perdu de Montparnasse », consacrée aux artistes engloutis dans la Shoah ou victimes des conséquences de l’Occupation1, leur disparition ne leur permettait plus de défendre leurs œuvres, lorsque celles-ci n’avaient pas été détruites, spoliées ou volées, comme ce fut le cas pour celles de Kars conservées dans les musées allemands ou restées à Prague en 1939 après l’invasion par la Wehrmacht. Ainsi, Kars n’a fait l’objet d’aucune exposition personnelle à Paris depuis 19452 et, hormis les dons de sa veuve au Musée national d’art moderne en 1949 et son legs en 1966, la plupart de ses œuvres dans les collections publiques françaises furent acquises dans l’entre-deux-guerres.
Dans ce silence, quelques collectionneurs font exception, tels Denise et Pierre Lévy, qui acquirent quatre toiles lors de la vente de l’atelier en 1966 et les donnèrent avec l’ensemble de leur
collection au musée d’Art moderne de Troyes. Kars y a ainsi bénéficié d’une exposition en 19833. Citons aussi la donation de Martine et Léon Cligman à l’État, aujourd’hui présentée à Fontevraud.
À l’inverse d’un Vincent Van Gogh, presque inconnu de son vivant mais dont la gloire ne fera que croître au fil des décennies, alimentée par une dévotion pour partie due à sa folie et à son suicide4, Kars fut célébré de son vivant, mais serait aujourd’hui presque ignoré sans les travaux récents d’Anna Pravdová5, commissaire de l’exposition du mahJ aux côtés de Pascale Samuel qui présenta deux œuvres de Kars dans l’exposition « Chagall, Modigliani Soutine… Paris pour école, 1905-1940 » en 2021.




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Au-delà de la place de Kars dans l’École de Paris, cet ouvrage rappelle ce que fut le judaïsme en Europe centrale à la fin du XIXe siècle. Kars vient en effet d’une famille de dynamiques minotiers juifs bénéficiant d’une relative émancipation dans l’Empire austro-hongrois finissant. Ce monde est aussi celui de Gustav Meyrink – auteur du Golem –, de Franz Kafka et de Max Brod, dont Kars fut l’ami. Un monde polyglotte, aujourd’hui disparu, où se mêlaient le tchèque, le yiddish et l’allemand, au sein duquel les valeurs républicaines suscitèrent ce Printemps des peuples qui s’accomplit notamment dans la création de la Tchécoslovaquie en 1918. Ainsi, pour les artistes et les intellectuels de Bohême et Moravie au XIXe siècle, Paris exercera un attrait majeur : Kars s’y installa en 1908, à l’instar de ses aînés Alfons Mucha en 1887 ou František Kupka en 1896.
C’est pourquoi il importait de rappeler ce que fut l’itinéraire de Kars, de sa ville natale de Kralupy nad Vltavou à Paris en passant par sa formation à Munich. Il était aussi essentiel de le resituer parmi les nombreux Tchèques parisiens, car, bien que venant d’une famille germanophone, Kars adhéra au projet national tchèque et deviendra une figure majeure de l’art tchécoslovaque, consacrée par une importante rétrospective à Prague en 1937. À certains égards, Kars incarna l’intensité des relations de la Tchécoslovaquie avec la France au tournant du siècle et dans l’entre-deux-guerres : un lien distendu, voire oublié là aussi, par la partition de l’Europe à Yalta, et que l’Union européenne a permis de renouer. Essentiel était aussi le rappel de l’influence de la scène artistique française, et notamment de Cezanne, sur son œuvre peint, mais aussi de ses amis Juan Gris, Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, André Utter, Max Jacob ou Guillaume Apollinaire.



Les peintures et les dessins de ses voyages en Allemagne, en Espagne ou en France laissent la trace d’une Europe ouverte aux artistes, mais la vie de Kars fut aussi marquée par les événements les plus tragiques de ce premier XXe siècle : la guerre de 1914-1918, au cours de laquelle il fut incorporé dans l’armée austro-hongroise ; la guerre d’Espagne, qui le contraint à quitter sa résidence de Tossa de Mar en Catalogne ; la Seconde Guerre mondiale avec l’invasion de la Tchécoslovaquie, qui l’obligea à rentrer dans une France bientôt occupée, qu’il devra fuir pour se réfugier en Suisse avec Chana Orloff et son fils Élie. Le pays ne fut pas très accueillant, interdisant à l’artiste de travailler et lui imposant des conditions de survie difficiles. Découvrant l’ampleur de la Shoah, ce grand inquiet – comme en attestent ses autoportraits – est « rattrapé par la nuit6 » : en février 1945 il se jette du cinquième étage de son hôtel à Genève. Nous restent ses dessins et ses toiles, l’œuvre singulière d’un Européen admiré de son vivant, qu’il importait de faire redécouvrir.
Paul Salmona, directeur du mahJ
Les années de l’Occupation et l’exil
« N’oublions pas qu’il a connu Kafka, le pourchassé-type, et qu’il est de cette lignée d’âmes anxieuses à laquelle appartient Stefan Zweig. »
Joseph Jolinon, La Vie et l’œuvre de Georges Kars, 1958
Lorsque la Wehrmacht entre dans Paris, Georges et Nora Kars se trouvent à Anse, au nord de Lyon, où ils sont les hôtes du viticulteur et collectionneur Marien Pré. Kars est venu y chercher un peu de sérénité après son départ précipité de Prague devant l’invasion des troupes du IIIe Reich. En sa qualité de Tchèque, de juif et d’artiste, il a vu sa vie profondément bouleversée : il a quitté sa terre natale sans espoir de retour en y laissant une part importante de son œuvre, tandis que six de ses toiles conservées par les musées allemands ont été confisquées par les autorités nazies en application de la loi sur l’art dit « dégénéré7 ».

L’artiste est un familier de ce bourg du Beaujolais, situé à moins de trois kilomètres du château de Saint-Bernard, propriété des Valadon où André Utter vit désormais seul. Il y est venu à de multiples reprises dans les années 1920 et 1930, du vivant de Suzanne Valadon, quand le château était encore le lieu de rendez-vous du Tout-Paris des arts, rejoint par le député-maire de Lyon Édouard Herriot. C’est à l’occasion d’un de ses précédents séjours que Kars s’est lié d’amitié avec Marien Pré qui, dès le début des années 1920, soutient le travail de Valadon et d’Utrillo.
Kars réalise plusieurs portraits de son hôte. Dans L’Homme à la pipe (1939), le peintre utilise une palette sombre et représente son ami comme un homme doux et calme. Dans Mon ami Pré et la chasse au tigre (1939), le modèle est assis devant un papier peint au sujet exotique, comme l’on en rencontre alors dans les arrière-salles des bistrots de campagne. Le portrait est vigoureux, mais le regard du modèle semble indifférent au monde qui l’entoure. Marien Pré dégage une force tranquille rassurante pour Kars qui trouve dans cette famille une douceur de vivre, palpable dans Le Portrait de Richard Pré (1939), où le jeune garçon en culotte courte est peint dans des tonalités douces.




À l’automne 1939, pour remercier leurs hôtes, Georges et Nora Kars s’amusent à écrire un poème dédié à Marien Pré et à son épouse Marion, qui s’achève par ces vers :
« Réunis toujours en joyeux compagnons, Bacchus, Saint Lucas et le doux Orféon Voilà les vœux de deux humbles pèlerins Venus de Tchécoslovaquie – au-delà du Rhin. »
En avril 1940, Kars envoie au Salon Mon ami Pré et la chasse au tigre. Ce sera sa dernière participation aux expositions parisiennes. Lors de son séjour à Anse, Kars peint également La Belle Caladoise. Dans le dessin intitulé Au café, la vie autour de ces personnages semble suspendue dans l’attente d’un drame à venir.
Lyon, l’abri provisoire
Comme de très nombreux réfugiés, Georges et Noa Kars s’installent à Lyon, ville située en zone sud. Ils emménagent dans le quartier de la Croix-Rousse où ils retrouvent plusieurs amis de Montmartre comme le journaliste et critique d’art André Warnod qui s’y est replié avec sa famille.
La vie reprend, Kars se remet au travail et réalise de nombreux dessins au fusain, des vues de Lyon et de l’atelier du sculpteur Georges Salendre, ou encore le mariage à la synagogue d’une des filles d’Aurélie Gottlieb8. Parallèlement, il peint le portrait de ses proches comme en témoignent Madame Guy Monod (1940), Madame Kars (1940), La petite fille aux cerises (1941). L’actualité s’invite malgré lui dans sa peinture, sa palette s’assombrit, les gris et les bruns dominent la composition. Néanmoins, l’artiste réalise plusieurs tentatives pour échapper à la réalité en peignant La Paysanne, l’Odalisque rouge (1940) et la Jeune Femme à la guitare, où l’on reconnaît le même modèle féminin. Dans un sursaut de vie, les œuvres de Kars dialoguent avec les Odalisques de Matisse peintes dix ans plus tôt.
En 1941, Kars expose une série de dessins à la galerie des Jacobins, au 9, rue Jean-de-Tournes à Lyon. L’exposition est organisée et préfacée par la galeriste parisienne Katia Granoff, réfugiée au château de La Voulte en Ardèche. Dans ses mémoires, elle note : « À Lyon, j’ai également rassemblé dans une petite exposition plusieurs magnifiques dessins de Jiří Kars, éminent peintre tchèque et vieux Parisien9… »
En novembre 1941, parmi bien d’autres artistes réfugiés, Kars participe au Salon du Sud-Est à Lyon10 et expose La Turque (1938) accompagnée du Petit Paysan slovaque (1938) qui sera acquis par le musée des Beaux-Arts de Lyon.
En mars 1942, la galerie des Jacobins propose une nouvelle exposition de Kars avec des œuvres récentes, mais également des toiles plus anciennes. Là aussi, le catalogue est préfacé par Katia Granoff et Le Figaro s’en fait l’écho11.
Dès l’été, la situation des juifs se dégrade. Après la rafle du Vel’ d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, ils sont nombreux à franchir clandestinement la ligne de démarcation pour se réfugier en zone sud. C’est le cas de Chana Orloff et de son fils Élie Justman, qui rejoignent Kars à l’automne. Même à Lyon, la situation devient de plus en plus dangereuse. Entre le 26 et le 29 août 1942, mille seize juifs étrangers sont raflés par la police française12. Le danger se rapproche encore davantage le 11 novembre quand la zone sud est occupée par les Allemands. Il devient alors urgent de fuir à nouveau, et la Suisse s’impose comme la meilleure option, bien que le passage soit risqué depuis la fermeture officielle de la frontière13.
L’exil en Suisse
Alors que Georges et Nora ont fui ensemble Tossa de Mar et Prague, cette fois Kars décide de partir seul pour protéger sa femme. N’étant pas juive, elle peut rester à Lyon et sera plus utile en France, où elle pourra veiller sur les œuvres que le peintre laisse derrière lui.
Le 17 décembre 1942, Kars, Orloff et son fils partent clandestinement pour la Suisse14, bénéficiant d’une filière sûre indiquée par leur ami Louis Duclos15 commissaire de police du 1er arrondissement de Lyon et résistant engagé dans le réseau du Coq enchaîné16. La période est parfaitement choisie : depuis le 11 novembre 1942, une instruction de la Division de police assouplit l’accueil de tous les fugitifs de nationalité française, juifs inclus. Cet assouplissement sera suspendu dès le 29 décembre 1942 et limité aux familles avec un enfant de moins de six ans17.
Ils empruntent un chemin peu escarpé, mais ils doivent traverser de nuit un cours d’eau. L’obstacle est de taille pour Orloff et Kars qui ont soixante ans et pour Élie Justman qui garde des séquelles de la poliomyélite contractée enfant. En sauvant Justman de la noyade, Kars perd sa gabardine et Justman sa chaussure.
Ils passent la frontière de nuit à Archamps18 avant d’être arrêtés quelques kilomètres plus loin par les gardes-frontières suisses qui les placent sous contrôle militaire, puis les remettent à la gendarmerie de Bernex. Si Chana Orloff et son fils sont conduits au camp des Charmilles et autorisés à s’installer à Genève dès le lendemain19, la situation de Kars est plus difficile. Le rapport de police rédigé le jour de son arrestation20 précise qu’il dispose de quelques ressources financières21 et du soutien possible de sa sœur, Elsa, et de son mari Kurt Werfel, résidant à Zurich. Il mentionne également des relations artistiques susceptibles de l’aider. Kars est d’abord conduit au camp de réfugiés de Champel Val-Fleuri près de Genève, qui sert de lieu de triage pour les clandestins. Après une semaine d’attente dans l’angoisse d’être reconduit à la frontière, il est transféré le 24 décembre 1942 à Girenbad, un « camp de triage » sous autorité militaire, où les réfugiés, en attente de la constitution de leur dossier, vivent dans des conditions difficiles, sans douche et dormant sur la paille22. Les écrivains et intellectuels Boris Fraenkel, Manès Sperber et Aby Wieviorka23 y séjournent également en 1943.
Dès le lendemain de son arrivée à Girenbad, Jaromír Kopecký24, du gouvernement provisoire tchécoslovaque en exil à Londres auprès de la Société des Nations, « demande la sortie [de Kars] et se porte garant des frais de séjour en Suisse ». Néanmoins, il n’est libéré que le 6 février et l’argent et les bijoux qu’il a emportés dans sa fuite sont retenus en caution.
Le jour même de son installation chez sa sœur, il écrit à Chana Orloff pour l’informer de sa libération25. Chana est à la fois l’amie fidèle et un lien supplémentaire avec Nora. Une quinzaine de lettres entre Kars et Orloff ont été conservées par sa famille. En réponse au premier courrier de Kars, la sculptrice lui annonce qu’elle s’est remise au travail, mais le peintre est très affaibli par les sept semaines d’internement : « Je vous suivrai sous peu, mes nerfs commencent à fonctionner normalement. Ce qui m’inquiète toujours c’est le manque de nouvelles de Nora. »
Kars installe son atelier dans une chambre de bonne au-dessus du logement de sa sœur, mais la situation des réfugiés est précaire, car la Suisse ne les autorise pas à travailler et les artistes étrangers, ne pouvant ni exposer ni vendre leurs œuvres, se retrouvent sans revenus. Dans ses lettres à Orloff, Kars revient sans cesse sur ses difficultés matérielles : « C’est toujours la question de l’argent qui sabote toutes mes meilleures intentions. Si j’avais de l’argent je m’achèterais des couleurs et le matériel nécessaire pour la peinture. Je n’ai pas le talent de demander à qui que ce soit. En plus, je n’ai pas le droit de travailler dehors et pour prendre un modèle comment faire26 ? », « je n’ai pas un sou, je regrette seulement que je ne peux pas m’acheter de toiles27 ». Chana Orloff aide matériellement Kars. Le 26 mars, il la remercie d’« avoir envoyé des couleurs palette et pinceaux par Mme Lipsi28 ».
Dans leur correspondance, Kars et Orloff se donnent des nouvelles de leurs proches. Ils partagent la même tristesse après avoir appris l’arrestation d’Aurélie Gottlieb29, puis le décès de Chaïm Soutine30. Sans nouvelles de son frère Hans, de ses cousins et de ses oncles depuis leur déportation de Prague vers la Pologne, Kars lui demande d’intervenir auprès de Marc Jarblum31 et de la Croix-Rouge à Genève32 pour tenter d’obtenir des informations sur la destination des déportés.
À Zurich, il fréquente les sculpteurs Germaine Richier et Morice Lipsi. Bien que parfaitement germanophone, il souffre d’isolement et s’inquiète pour Nora. Celle-ci apporte son aide au réseau de résistance en traduisant des documents administratifs et militaires en allemand – dont la substance a été transmise ainsi rapidement aux services de Londres – et en hébergeant des compatriotes tchécoslovaques, membres d’organisations de résistance33. Dans ses lettres, il cherche à la rassurer : « Je me suis installé dans un petit atelier transformé tout à fait à mon goût. Tu sais si je commence à travailler je ne peux plus m’arrêter.34 » Le 30 juin : « Dessiner et modeler me fait une telle joie, comme peut-être jamais de ma vie35. » Le 5 juillet, il s’enthousiasme : « Le matériel me manque mais j’ai un modèle splendide, tous les peintres se la disputent.36 »
Un ensemble de nus féminins au fusain témoigne effectivement d’un sursaut d’énergie créatrice en 1943. Il reprend également l’exécution de petites sculptures représentant des nus féminins, des bas-reliefs en plâtre, qui tiennent dans la main. Entre 1943 et 1944, Kars réalise plusieurs peintures sur carton comme La Jeune Fille à la pomme et Les Joueurs d’échecs desquelles se dégage une profonde mélancolie. Avec la Femme avec perroquet et le Nu, Kars abandonne progressivement le modelé du corps, allonge la silhouette féminine jusqu’à la déformation.



La tristesse et la mélancolie font progressivement place à un état dépressif chronique. Sa correspondance avec Chana Orloff, malheureusement très lacunaire, nous apprend qu’il est hospitalisé plusieurs mois à Zurich à partir de juillet 1943. Sa santé mentale semble s’être dégradée. Les missives qui nous sont parvenues reviennent davantage sur la recherche obsessionnelle du pardessus perdu en traversant la frontière que sur sa peinture37. En décembre 1943, il passe quelques jours à Genève et il envoie ses vœux à Chana, souhaitant que la victoire ne se fasse pas trop attendre38. Mais dès avril 194439, il semble de nouveau déprimé. Il lui écrit pour la remercier de l’avoir mis en relation avec un homme d’affaires qui souhaite l’exposer au Palais de l’Athénée de Genève, et pour se plaindre des conditions matérielles proposées. Sur un ton cynique et moqueur, il lui explique qu’il ne va pas exposer « gratis ». Aucun projet ne trouve grâce à ses yeux.
Les Alliés débarquent en Normandie en juin 1944. Paris est libéré le 25 août 1944. Mais que reste-t-il du monde d’hier ? Kars est sans nouvelle de sa famille déportée depuis Prague et ses amis ont disparu : le peintre Louis Marcoussis est mort à Cusset en 1941, Max Jacob n’a pas survécu à son internement à Drancy, Rudolf Lévy et Moïse Kogan ont été déportés. Le 18 janvier 1945, Kars envoie une dernière lettre à Nora lui annonçant son arrivée prochaine à Lyon, et lui expédie les œuvres réalisées en Suisse. Il ajoute : « Mes nerfs ne sont plus les mêmes qu’autrefois. » Le même jour, il correspond avec Chana Orloff : « Avec de grandes difficultés je prépare mon retour. Je n’aurais jamais cru que ce retour serait si difficile […] mon cœur et mes nerfs souffrent depuis des semaines, mais il faut garder l’espérance40. » Mais l’espérance l’avait quitté. Les nouvelles de la libération des centres de mise à mort de Belzec, Sobibor, Treblinka et enfin d’Auschwitz en janvier 1945 apportent les preuves d’un génocide d’une ampleur inconcevable.
Georges Kars met fin à ses jours le 5 février 1945 en se défenestrant du cinquième étage de l’hôtel Touring-Balance de Genève. Il ne laisse pas de lettre pour expliquer son geste, mais comment ne pas penser aux mots de l’écrivain Stefan Zweig à la veille de son suicide en février 1942 : « Vous savez combien j’étais fatigué de la vie depuis que j’ai perdu ma patrie […] et ne pouvais plus retrouver la vraie vie dans mon travail vivant en nomade et me sentant vieillir plus par les souffrances intérieures que par les années du corps41. » Dans sa Declaracão42, il ajoute : « Mais à soixante ans, il faut des forces particulières pour recommencer une fois de plus. Et les miennes sont épuisées par ces longues années d’errance sans patrie. » Sur bien des points, les épreuves traversées par le peintre et l’écrivain se rejoignent. Dans ses mémoires, Katia Granoff écrit au sujet de Kars : « Cette âme sensible ne consentit pas, la Libération venue, à passer l’éponge de l’oubli sur tout ce qui s’était passé. Réfugié en Suisse, à bout de nerfs, il ne voulut pas accepter la vie tranquille qui s’offrait à nouveau43. »
Pascale Samuel
- Voir Hersh Fenster, Unzere farpaynikte kinstler, 1951 ; trad. : Nos artistes martyrs, Paris, mahJ/Hazan, 2021. ↩︎
- « Georges Kars 1880–1945 », galerie des Beaux-Arts avec le concours de la galerie Bernier et de l’hebdomadaire Arts. ↩︎
- « Georges Kars : peintures et dessins », Troyes, musée d’Art moderne, 1er mai – 22 juin 1983. ↩︎
- Voir Nathalie Heinich, La Gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991. ↩︎
- Voir la bibliographie p. 240–244. ↩︎
- Pour reprendre le beau titre de l’ouvrage d’Anna Pravdová : Zastihla je noc. Čeští umělci ve Francii 1938–1945 [Rattrapés par la nuit. Le destin des artistes tchèques en France pendant la Seconde Guerre mondiale], Prague, Opus/Galerie nationale, 2009. ↩︎
- Au cours de la campagne contre « l’art dégénéré », quelque vingt mille œuvres modernes sont saisies par le régime nazi dans les collections publiques allemandes et décrochées des cimaises. Après la promulgation de la « loi sur la confiscation des produits de l’art dégénéré », le 31 mai 1938, il devient patent que ces œuvres ne retourneront pas dans leurs lieux de conservation initiaux. Quatre des œuvres de Kars seront détruites. Deux demeurent non localisées. ↩︎
- Aurélie Gottlieb (1892–1943) est arrêtée lors de la rafle du 9 février 1943 par la Gestapo au 12, rue Sainte-Catherine à Lyon, au siège de la FSJF et du Comité d’assistance aux réfugiés, réunis au sein de l’Union générale des israélites de France (UGIF). Elle est déportée vers Auschwitz le 23 juin 1943 par le convoi 55. ↩︎
- Katia Granoff, Chemin de ronde. Mémoires, Paris, UGE, 1976. ↩︎
- André Warnod, « Le Salon du Sud-Est », Le Figaro, 29 novembre 1941. ↩︎
- André Warnod, « Les arts », Le Figaro, 10 mars 1942. ↩︎
- Sylvie Altar, Être Juif à Lyon et ses alentours 1940–1944, Paris, éditions Tirésias-Michel Reynaud, 2019. ↩︎
- Depuis le 13 août 1942, les frontières helvètes sont officiellement fermées et les visas sont octroyés de manière très restrictive, surtout aux juifs. ↩︎
- La déclaration de Chana Orloff à la police suisse du 18 décembre 1942 précise l’itinéraire de passage par La Roche, Annemasse et Collonges-sous-Salève. Berne, Archives fédérales suisses, ORLOFF, CHANA, cote E4264#1985/196#7799678. ↩︎
- Louis Duclos (1908–1983), fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, était aussi amateur d’art. Il avait rencontré Georges Kars à Paris en 1938 lors de son exposition à la galerie Bernier. Les deux familles resteront liées après-guerre. Paris, archives Louis Duclos. ↩︎
- Le réseau du Coq enchaîné est un mouvement de résistance radical-socialiste et franc-maçon, créé à Lyon par des proches du maire Édouard Herriot. Il organise notamment des relais au bénéfice de juifs qui cherchent à passer en Suisse. ↩︎
- Du 1er au 29 décembre, on dénombre 75 refoulements sur 1058 passages à la frontière genevoise, dont 10 juifs français. Après le 29 décembre, le taux de refoulement bondit à 33 % à Genève. Voir Ruth Fivaz-Silbermann, La Fuite en Suisse, Paris, Calmann-Lévy, 2020. ↩︎
- Ruth Fivaz-Silbermann a identifié le point de passage de la frontière dans le jardin de la maison de Louis Jacques à Archamps : « Du jardin des Jacques, il faut descendre dans la petite rivière Arande et la suivre à gué pour s’engouffrer dans un tunnel d’une trentaine de mètres qui passe sous la voie de chemin de fer et la route de la nationale 206. En outre, dans le tunnel la route est barrée par des barbelés français et suisses. Le tunnel débouche en Suisse, dans le jardin de la maison Mottet. » Ruth Fivaz-Silbermann, courriel à l’autrice le 2 juin 2026. ↩︎
- Sur l’exil de Chana Orloff en Suisse, lire Pascale Samuel, « Les années d’Occupation. Paris, la Suisse et le pillage d’atelier », dans Chana Orloff : sculpter l’époque, Paris, Paris Musées, 2023. ↩︎
- Berne, Archives fédérales suisses, KARS, GEORG, cote E4264#1985/196# 10832. ↩︎
- Au moment de son passage en Suisse, Kars déclare 11 915 francs, 100 dollars et 240 francs. ↩︎
- Mathieu van Berchem, « Girenbad, camp de “triage” et concentré de culture européenne », Swissinfo, 27 janvier 2023 [en ligne : https://www.swissinfo.ch/fre/culture/girenbad-camp-de-triage-et-concentr%C3%A9-de-culture-europ%C3%A9enne/48217678]. ↩︎
- Annette Wieviorka, Tombeaux. Autobiographie de ma famille, Paris, Seuil, 2022. ↩︎
- Jaromír Kopecký fut accrédité en 1938 par la Société des Nations en tant que représentant du gouvernement tchécoslovaque de Beneš. Quand ce dernier proclama le gouvernement en exil à Londres, il se considéra comme son représentant. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 6 février 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 20 mars 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 2 août 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Hildegarde Weber Lipsi (1901–2000), l’épouse du sculpteur Morice Lipsi. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 26 mars 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 26 septembre 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. Soutine meurt le 9 août 1943 par manque de soins en raison des lois antijuives. ↩︎
- Devenu la cible des recherches policières en raison de ses fonctions de direction au sein de l’UGIF, Marc Jarblum se réfugie à Genève à partir de mars 1943 et y poursuit son action, tâchant d’établir un canal de financement des mouvements de résistance juive en France. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 13 août 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Attestation du 28 février 1946 rédigée par Louis Duclos, commissaire principal, Paris, archives Louis Duclos. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Nora Kars, avril 1943, dans Joseph Jolinon, La Vie et l’œuvre de Georges Kars, Lyon, Imprimerie générale du Sud-Est, 1958. ↩︎
- Lettres de Georges Kars à Nora Kars, juin 1943, dans J. Jolinon 1958, op. cit. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Nora Kars, juillet 1943, dans J. Jolinon 1958, op. cit. ↩︎
- Lettres de Georges Kars à Chana Orloff du 14 août, du 14 septembre et du 14 octobre 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff, Saint-Sylvestre 1943, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 19 avril 1944, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Lettre de Georges Kars à Chana Orloff du 18 janvier 1945, Paris, archives Ateliers-musée Chana Orloff. ↩︎
- Stefan Zweig, lettre à Abrahão Koogan, Pétropolis, 18 février 1942, Correspondance 1932–1942, Paris, Grasset, 2008, p. 426. ↩︎
- Stefan Zweig, Declaracão du 22 février 1942, op. cit., p. 435. ↩︎
- Katia Granoff, Chemin de ronde. Mémoires, Paris, 10–18, 1976, p. 77. ↩︎