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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 295 / Edito

Hier, les Israéliens ont voté pour la première fois depuis le 7 octobre. La semaine dernière, le texte de Michael Walzer dessinait le clivage de ce scrutin : d’un côté la politique sioniste d’un « État comme tous les États », de l’autre le « judaïsme exilique », qui réunit ultra-orthodoxes et militants de la […]

Hier, les Israéliens ont voté pour la première fois depuis le 7 octobre. La semaine dernière, le texte de Michael Walzer dessinait le clivage de ce scrutin : d’un côté la politique sioniste d’un « État comme tous les États », de l’autre le « judaïsme exilique », qui réunit ultra-orthodoxes et militants de la rédemption. David Chemla donnait, lui, un panorama des forces politiques en compétition, hier et aujourd’hui, pour conduire le pays qui n’a pas connu de répit depuis trois ans.

La gueule de bois du lendemain est désormais un classique de la politique israélienne, et celle-ci a le goût de l’impasse : la coalition sortante perd sa majorité sans que le « bloc du changement » parvienne à en former une. Toute coalition bute sur deux « secteurs » qui se tiennent dans un rapport contrarié à l’État : les partis haredis, qui ont fait tomber Netanyahou sur la loi de conscription, et les partis arabes, sans lesquels aucune alternative à la droite nationaliste ne peut plus gouverner, d’autant que l’un d’eux, Ra’am, reconnaît désormais le caractère juif de l’État. Or la société juive israélienne ne semble pas prête à s’y résoudre, et le slogan des « parachutistes pour la démocratie » qui orne la place Dizengoff, devenue monument populaire aux victimes du 7 octobre, dit assez pourquoi : « Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas ». Aucun événement dans la courte histoire de cet État n’aura bouleversé aussi profondément l’esprit public, et tant que Netanyahou restera au pouvoir, le 7 octobre continuera de peser sur le vote d’un électorat qui le croit seul apte à naviguer dans des eaux où chaque vague sonne comme un péril existentiel. Le président de l’État tentera de susciter une union nationale pour éviter le retour aux urnes, mais on voit mal l’opposition s’allier à un Netanyahou qui aura joué de manière perverse avec des périls extérieurs bien réels tout en étant le diviseur interne le plus destructeur qu’Israël ait jamais connu. Nous y reviendrons plus longuement la semaine prochaine, résultats définitifs en main.

Banderole « 7.10 Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas » et photos des victimes du 7 octobre, Kikar Dizengoff, Tel Aviv
Kikar Dizengoff, Tel Aviv, photo prise hier

Pendant ce temps, en France, c’est dans la rue que se joue l’actualité, à six mois de la présidentielle : les manifestations, les lycéens mobilisés pour l’école publique, et les controverses nées des débordements survenus en marge de la journée du 17 octobre. La veille de l’acte 2 de cette mobilisation, un attentat a frappé la ville de Trappes, tué un homme visé en raison de sa couleur de peau et blessé cinq autres personnes, dont une enfant. Bruno Karsenti décrypte la réaction du président de la République et son lapsus : ce que celui-ci a qualifié de « première fois » et de « tournant ». Il interroge la manière dont l’extrême droite s’est arrogé le discours sur l’unité nationale, dont la gauche radicale lui répond par la « nouvelle France », et dont le centre oscille entre l’une et l’autre. Avec, pour les Juifs, une place qui n’a rien de collatéral.

Réaction présidentielle à l’attentat de Trappes : Anatomie d’un lapsus – Bruno Karsenti

Cette place des Juifs dans les sociétés où ils vivent renvoie à une question que la campagne israélienne n’aura guère abordée : le rapport entre Israël et la diaspora. Elle pèse pourtant lourdement sur le contexte, particulièrement depuis le 7 octobre. Eliyahu Stern a lu Anti-Zionism: A Jewish History, de Benjamin Moser, qui réunit douze personnes nées juives qu’il entend élever au rang d’« aristocratie morale du peuple juif ». Il confronte ce livre à celui de Molly Crabapple consacré au Bund, faisant apparaître deux conceptions opposées de l’antisionisme juif : l’une qui rompt avec l’appartenance collective juive au nom de l’universalisme, l’autre qui entend préserver cette appartenance en dehors du sionisme. Sa critique de Moser est acerbe : il lui reproche de construire une tradition antisioniste juive en ignorant ses principales expressions historiques et d’en réduire paradoxalement la judéité à une question d’ascendance. Mais Stern montre aussi que l’écho de ce livre chez les jeunes Juifs américains doit beaucoup aux choix des gouvernements israéliens eux-mêmes.

Détruire Israël, réparer le monde – Eliyahu Stern

Israël et l’Europe juive se rencontraient déjà il y a soixante ans, lorsque l’Académie suédoise couronnait ensemble Shmuel Yosef Agnon et Nelly Sachs. Cyril Aslanov montre ce qui unissait le romancier hébraïque et la poétesse berlinoise : au-delà de la langue et du genre, un rapport paradoxal à l’héritage du judaïsme allemand. Il nous permet aussi de publier pour la première fois en français un passage de ‘Ad hennah, nouvelle écrite par Agnon en 1948 à Tibériade.

Agnon et Nelly Sachs, prix Nobel 1966 – Cyril Aslanov

Ce monde-là fut aussi celui de Georges Kars, ami de Kafka et de Max Brod. Il est aujourd’hui presque oublié, et le mahJ lui consacre jusqu’au 14 mars 2027 sa première exposition parisienne depuis sa mort. Nous publions la préface de Paul Salmona et le chapitre de Pascale Samuel sur les dernières années du peintre. Parti de Prague pour Lyon, puis passé clandestinement en Suisse avec Chana Orloff et son fils, il y connut l’internement et l’interdiction de travailler. Le 5 février 1945, alors qu’arrivent les nouvelles des camps libérés, Kars se jette du cinquième étage d’un hôtel genevois. Comme Zweig trois ans plus tôt, il n’a pas voulu du monde d’après.

Georges Kars, l’Europe pour atelier – Paul Salmona et Pascale Samuel