Détruire Israël, réparer le monde
Benjamin Moser et Molly Crabapple proposent deux visions différentes d’un monde sans sionisme. Une seule des deux est juive.
Que reste-t-il de juif dans un antisionisme qui récuse toute appartenance collective juive ? Confrontant l’histoire de l’antisionisme proposée par Benjamin Moser (‘Anti-Zionism: A Jewish History’) au récit que Molly Crabapple consacre au Bund (‘Here Where We Live Is Our Country: The Story of the Jewish Bund‘), l’historien Eliyahu Stern - professeur à à l’université de Yale - distingue des traditions que l’on rassemble trop vite sous une même étiquette. Il oppose à la rupture avec la collectivité juive un antisionisme historiquement attaché à son autonomie politique. Une critique qui interroge aussi la responsabilité des dirigeants israéliens dans la rupture avec une partie des Juifs américains.
Il apparaît sur la scène mondiale en lanceur d’alerte, en délateur, révélant aux autorités les obscures manœuvres politiques et les comportements peu avouables des juifs.
À l’en croire, les juifs sont un peuple qui a abusé du pouvoir politique qui lui avait été accordé. Livrés à eux-mêmes, ils volent, trompent et dépouillent les pauvres goyim de leurs biens. Ce délateur détient sur la politique juive des informations secrètes qui, affirme-t-il, attestent l’existence de ces complots. Les élites au pouvoir, soutient-il, doivent dissoudre les structures collectives juives et encourager l’assimilation des juifs. Le délateur assure que son entreprise obéit à de profondes convictions éthiques, mais, loin des regards, des élites non juives le rémunèrent grassement pour ses services.
Les juifs dénoncent à leur tour ce délateur et le traitent de moser, l’une des appellations les plus infamantes dont un juif puisse être flétri. Dérivé de l’hébreu mesirah, qui signifie « livrer aux autorités », le terme apparaît dès les premiers textes rabbiniques. Il désigne un être plus vil qu’un serpent, qui perd sa part dans le Monde à venir. D’autres textes vont jusqu’à autoriser que l’on tue un moser lorsqu’il est certain qu’il s’apprête à dénoncer quelqu’un aux autorités, mais qu’il ne l’a pas encore fait. À plusieurs reprises, des responsables juifs appliquèrent cette peine afin d’assurer la sécurité de leur communauté.
L’antisionisme selon Moser
Dans son nouveau livre, Anti-Zionism: A Jewish History (L’Antisionisme, une histoire juive, Doubleday, 2026), Benjamin Moser, dont le nom prend ici un relief étonnamment prédestiné et que l’on connaît surtout pour sa biographie de Susan Sontag couronnée par le prix Pulitzer, relate en détail l’assassinat de sang-froid d’un homme déclaré moser, Jacob Israël de Haan, journaliste néerlandais arrivé en Palestine au début du XXe siècle. De Haan s’attira la colère des sionistes en révélant aux autorités britanniques les discriminations exercées par ceux-ci à l’encontre des populations arabes locales. Il est l’une des douze personnes nées juives, originaires de différents pays, dont Moser met en lumière la vie et l’héritage antisioniste. Au-delà de ce saisissant déterminisme patronymique, et comme disent les rabbins, kishmo kein hu, « il est tel que son nom », Moser érige plus que jamais en vertu le fait, pour un juif, de dire la vérité. « Au lieu d’être effacées de l’histoire », ces douze figures apparaîtront, grâce à lui, comme des « héros […], l’aristocratie morale du peuple juif ». Pour Moser, le moser est le juif idéal.

Moser réunit ces douze « héros » pour les inscrire dans « une tradition cachée, semblable à celles des kabbalistes et des Marranes, une tradition de personnes qui, longtemps rejetées et méprisées, ont fini par avoir raison ». Une tradition juive si cachée, en effet, que Moser est, à ma connaissance, le premier à l’avoir identifiée comme telle. Peut-être péchait-il par modestie, mais ce qu’il décrit est en réalité le « mosérisme », comme on pourrait appeler cette nouvelle tradition. Le mosérisme exprime le désir de rompre avec la solidarité communautaire et l’identité nationale juives pour se soumettre à un code moral plus universel. Dans le récit de Moser, ce code peut prendre la forme de l’islam, dans le cas du communiste égyptien converti Ahmad Sadiq Saad, d’idéaux religieux qui récusent les liens nationaux ou collectifs, chez le rabbin réformé américain Hyman Judah Schachtel, de l’impérialisme libéral, chez le responsable politique britannique antisioniste Edwin Montagu, des droits humains, chez le militant sud-africain de la lutte contre l’apartheid Ronald Kasrils, l’artiste plasticienne et militante Nan Goldin ou la juriste germano-israélienne Felicia Langer, ou encore du communisme, chez le spécialiste français du colonialisme Maxime Rodinson.
À suivre Moser, ce qui unit ces douze personnes, qui pourraient autrement sembler réunies au hasard, n’est pas seulement leur opposition au sionisme, mais leur adhésion à un idéal cosmopolite qui transcende les appartenances d’origine. Toutes sont prêtes à en appeler à une instance ou à une source d’autorité extérieure à la collectivité juive. Voilà pourquoi, affirme Moser, bien que son « livre porte nécessairement sur les juifs, il n’existe qu’en raison des Palestiniens ».
Au fil du livre, les portraits composés par Moser informent le lecteur de nombreuses perfidies israéliennes : la réticence des dirigeants israéliens à faire la paix avec les Palestiniens, le peu de curiosité des Israéliens envers leurs voisins palestiniens et la peur qu’ils éprouvent à l’idée de les rencontrer, les châtiments draconiens que les gardiens de prison israéliens infligent aux détenus palestiniens et leurs comportements dignes des nazis à l’égard de ceux-ci, le harcèlement et l’assassinat de Palestiniens par des colons juifs, ainsi que les conditions de vie sordides imposées aux réfugiés palestiniens.
À travers sa galerie de douze intellectuels et militants, Moser dévoile ce qu’il tient pour les graves fautes morales, les manquements éthiques et les « contes de fées » du sionisme. Ensemble, ils proposent tout un éventail d’arguments contre le sionisme et mettent en évidence les traits « racistes », « impérialistes », « colonialistes », « capitalistes » et antisémites que Moser prête au mouvement. Les sionistes sont pires que tous ceux qui les entourent. « Alors que les dirigeants de la Syrie, de l’Égypte et de la Jordanie avaient adopté une approche pragmatique [de la paix], écrit l’historien Avi Shlaim cité par Moser, le Premier ministre israélien David Ben Gourion s’est montré intransigeant […] en choisissant le conflit permanent. »

Les considérations de Moser sur l’influence des juifs sur le cours des affaires du monde s’inscrivent dans les pas d’un moser plus ancien, le juif russe converti au christianisme Jacob Branfman, principalement connu pour son Book of the Corporation (Le Livre de la corporation, 1869), qui devint l’une des matrices des tristement célèbres Protocoles des Sages de Sion (1903). « Le soutien soviétique au partage [de la Palestine], écrit Moser, s’est révélé une catastrophe pour le monde arabe tout court. La faiblesse de la gauche a créé un vide que la droite religieuse et les nationalistes militaires se sont empressés d’occuper, contribuant ainsi à ouvrir la voie aux salafistes et aux colonels. » Décrivant l’influence et l’« effet » démesurés qu’exerceraient les soutiens d’Israël sur les intellectuels, il affirme qu’ils « installent un petit censeur sioniste dans la tête d’un écrivain ». Dans son récit, le judaïsme est une religion à ce point déformée que Moser cite, sans la moindre réserve, le « soulagement » éprouvé par Donna Sadiq Saad lorsqu’elle apprit la conversion de son mari à l’islam, « parce que l’islam traitait mieux les femmes ». On imagine que, tout comme les éditeurs russes de Branfman, ceux de Doubleday n’ont pas laissé passer de telles phrases par inadvertance. Ils les ont approuvées pour provoquer des recensions partisanes et venimeuses, faire scandale, transformer Moser en courageux martyr de la vérité et, finalement, vendre des livres à un public avide de célébrer ce genre d’affirmations et de porter aux nues un vaillant juif dissident.
Moser reconnaît n’avoir reçu qu’une éducation juive « enfantine », mais d’autres lacunes semblent également avoir marqué sa formation intellectuelle. Il suppose que le sionisme souffre de tares éthiques qui lui seraient propres. Aux yeux de l’historien d’âge moyen que je suis, il ressemble malheureusement beaucoup à d’autres mouvements nationaliste tardifs qui demeurent en guerre avec les populations locales, mouvements que Moser, s’il les connaît, juge plus inoffensifs. Il faudrait toutefois dissuader les yifei nefesh, les « belles âmes », de se pencher sur l’histoire des projets politiques associés au baasisme1, à l’hindutva2 et au bandérisme3. C’est précisément pour ce genre de lectures qu’ont été inventés les trigger warnings.
Le Bund, un antisionisme attaché au peuple juif
La remise en cause de l’État juif par Moser s’inscrit dans un flot d’études, savantes ou destinées au grand public, consacrées à l’antisionisme juif. Ceux qui ont lu certains de ces écrits seront surpris de voir un livre intitulé Anti-Zionism: A Jewish History passer sous silence les deux groupes antisionistes juifs les plus importants et les plus connus : le Bund, mouvement ouvrier juif né au XIXe siècle, et Satmar, le plus grand mouvement hassidique du monde.
Beaucoup s’étonneront surtout que Moser ne tienne aucun compte de Here Where We Live Is Our Country: The Story of the Jewish Bund (Là où nous vivons, c’est notre pays. Histoire du Bund juif, One World, 2026), le livre à succès de Molly Crabapple consacré au Bund, qui fut une force majeure de la vie politique juive au début du XXe siècle en Pologne, en Russie, en Lituanie et aux États-Unis. Artiste engagée et militante, Crabapple a étudié le yiddish pendant des années afin de se réapproprier l’héritage juif laïque que lui avait légué son arrière-grand-père, membre du Bund.
Here Where We Live Is Our Country porte la marque de l’art politique saisissant et coloré de Crabapple, qui transforme en allégories et met en lumière des scènes du XIXe siècle. Il faut lire sa représentation du Bund à la lumière de son affiche du Premier Mai, d’abord placardée dans les rues du centre de New York pendant les manifestations d’Occupy Wall Street et aujourd’hui conservée dans les collections du MoMA. L’affiche rend hommage à la grève des ouvrières des fabriques d’allumettes de Londres, en 1888. Une jeune femme y allume paisiblement une allumette et regarde monter de minces volutes de flammes et de fumée inspirées de l’Art nouveau. L’image vient est tirée du vieux passé en noir et blanc du XIXe siècle, mais, une fois réappropriée, elle devient une allégorie ardente, colorée et vivace du présent. Cette matière historique permet à Crabapple d’éclairer le monde qui l’entoure.

Circulant entre le présent et le passé, entre la critique bundiste du sionisme et les mauvais traitements infligés aujourd’hui par Israël aux Palestiniens, entre l’apprentissage du yiddish par Vladimir Medem, dirigeant du Bund dont un seul parent était juif, et ses propres engagements de militante et de fille d’un mariage mixte, Crabapple raconte avec beaucoup de talent l’essor du Bund, devenu le mouvement ouvrier le plus important et le mieux organisé de Russie, sa rupture avec le Parti révolutionnaire russe et l’héritage qu’il laisse à la gauche d’aujourd’hui.
Son livre aborde les réalités brutales et les difficultés auxquelles se heurtent les groupes minoritaires lorsqu’ils s’organisent politiquement à gauche. Ces questions atteignent leur point culminant lorsque Crabapple évoque l’ultimatum de Vladimir Lénine : le Bund devait choisir entre renoncer à son autonomie de mouvement ouvrier spécifiquement juif, afin de se fondre dans un projet communiste plus vaste, et se voir qualifié d’élément contre-révolutionnaire. Fidèle à son caractère national, le Bund refusa. Ses dirigeants finirent par prendre la fuite, changer de camp ou tomber sous les balles.
Crabapple souligne à juste titre la forte dimension universaliste du Bund, mais elle minimise son refus de plier devant Lénine et écarte la dimension nationaliste, tout aussi prononcée, qu’il revendiquait lui-même. Si le Bund refusa, ce ne fut pas, comme le laisse entendre Crabapple, parce que la personnalité « autoritaire » de Lénine le rebutait, mais au nom d’une position de principe sur les dimensions collective et nationale de l’existence juive. Sa fin tragique ne résulta pas du fascisme de droite ni de la fureur de Hitler, mais du rejet, par Lénine et par la gauche, d’une collectivité juive autonome. Fidèle à ses convictions, Lénine exigea que le Bund renonce à son caractère juif distinct et rejoigne le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, le POSDR. Il était encore disposé à reconnaître les travailleurs juifs comme un groupe clairement identifié au sein du mouvement révolutionnaire général, mais non à leur accorder le moindre statut indépendant.
Le Bund entendait unir les juifs aux autres travailleurs afin d’améliorer le bien-être matériel de tous les peuples. Les bundistes s’opposaient vivement aux sionistes et les considéraient comme des adversaires, mais leurs ennemis immédiats étaient les autorités tsaristes et les forces antisémites. Leur adversaire ultime s’avéra être le Parti communiste russe. Il est regrettable que Crabapple n’ait pas véritablement affronté la dimension nationaliste du Bund, son refus d’abandonner l’autonomie politique juive et ses liens historiques profonds avec le sionisme travailliste. Les questions qu’il posait et les défis conceptuels auxquels il faisait face restent pressants pour la gauche d’aujourd’hui, même si la composition sociale des juifs a radicalement changé.

À la décharge de Crabapple, il serait non seulement injuste d’exiger d’une artiste qu’elle se conforme aux normes des historiens de métier, mais ce serait aussi s’appauvrir culturellement. Son choix de privilégier un aspect du mouvement est un choix artistique compréhensible, qui finit par porter ses fruits. Si le judaïsme est une civilisation et non un programme politique, il doit savoir reconnaître les vertus d’une expression politique créatrice et radicale, quitte à malmener l’histoire. Crabapple a écrit une œuvre artistique profondément émouvante, nourrie par une recherche approfondie. Une civilisation juive en bonne santé a besoin de davantage d’artistes disposés à contester les récits nationaux façonnés par la communication israélienne.
Les détracteurs systématiques comme les admirateurs inconditionnels qui jugent Here Where We Live Is Our Country à l’aune d’un ouvrage universitaire sont de mauvaise foi. Certes, ses arguments ne sont pas soupesés avec toute la rigueur requise. Le livre prend ses aises avec les faits historiques et, s’il avait été soumis à l’évaluation de spécialistes, ceux-ci auraient soulevé de nombreuses objections d’interprétation. Sa proximité avec le passé et son éloignement de l’objectivité savante constituent à la fois sa force, puisqu’il donne accès au lecteur à ce qui resterait autrement enfoui dans les archives, et sa faiblesse. Il est tentant de le lire comme une étude universitaire exhaustive, mais céder à cette tentation conduirait à faire fausse route.
Les chercheurs et les enseignants auront néanmoins tout intérêt à s’en servir pour aider leurs étudiants à réfléchir plus largement à ce qu’un mouvement ouvrier du XIXe siècle peut représenter aujourd’hui et à la place que la classe sociale devrait occuper dans la constitution d’une identité collective. Le livre de Crabapple devrait aussi inciter d’autres artistes et militants à voir dans le passé une ressource puissante pour éclairer les engagements politiques contemporains. Son portrait du rôle joué par les travailleurs juifs dans la formation du mouvement révolutionnaire russe restitue mieux que tout ouvrage savant que je connaisse le drame, les luttes personnelles et les épreuves de ce mouvement juif.
Contre le sionisme, au nom de l’alliance
Plus frappante encore que l’absence du Bund dans la « tradition juive de l’antisionisme » de Moser est celle de la plus importante tradition antisioniste juive actuelle, les hassidim de Satmar. Né en Hongrie, le mouvement compte aujourd’hui environ 150 000 fidèles, vivant pour l’essentiel aux États-Unis, ce qui en fait la plus grande cour hassidique du monde.
Les deux principales communautés satmar actuelles, à Williamsburg, dans le quartier new-yorkais de Brooklyn, et dans le comté d’Orange, dans l’État de New York, ont fait l’objet d’excellents ouvrages signés par les universitaires Nathaniel Deutsch et Michael Casper, ainsi que Nomi Stolzenberg et David Myers. Plus récemment, la pensée du mouvement a été étudiée dans Jewish Anti-Zionism as Political Theology: The Major Writings of Rabbi Yoel Teitelbaum (L’Antisionisme juif comme théologie politique. Les principaux écrits du rabbin Yoel Teitelbaum, University of California Press, 2026), de Shaul Magid. L’ouvrage constitue le premier volet d’une étude en deux volumes annoncée sur les écrits antisionistes du rebbe de Satmar, Joel Teitelbaum (1887-1979). Il propose une traduction partielle de deux œuvres majeures de Teitelbaum, And Moses Consented (Et Moïse consentit) et In Matters of Redemption and Exchange (De la rédemption et de l’échange). Les riches notes de Magid offrent aux lecteurs non spécialistes et aux étudiants une clé d’accès à l’œuvre de Teitelbaum. Son analyse et sa réhabilitation de Satmar élargissent le canon de la pensée politique juive. Et contrairement à ce que Moser affirme d’une « tradition cachée », l’antisionisme satmar demeure bien présent au cœur de la vie publique américaine.

Selon Magid, ce qui posait problème à Teitelbaum dans le sionisme tenait moins à la manière dont celui-ci traitait les Arabes qu’au fait qu’il constituait « une abrogation hérétique de l’alliance par laquelle Dieu avait ordonné aux juifs de demeurer en exil jusqu’à la venue du Messie ». L’ironie de la vie de Teitelbaum veut pourtant que ce soient des sionistes qui le sauvèrent des camps d’extermination nazis. Le journaliste sioniste hongrois Rudolf Kastner, parfaitement conscient du mépris de Teitelbaum pour le sionisme, négocia la libération du rabbin des griffes d’Adolf Eichmann. Le paradoxe de sa survie met en lumière une question que tout antisioniste sérieux doit affronter : qu’on le veuille ou non, l’État d’Israël existe, et pourquoi une collectivité accepterait-elle de renoncer aux moyens d’action politique que lui procure un État ? Une chose est de contester le sionisme en tant qu’idéologie. Tout autre chose est d’affirmer que les juifs se porteraient beaucoup mieux dans un monde où il n’existerait pas d’État juif.
Une histoire juive sans collectivité juive ?
L’omission du Bund et de Satmar dans Anti-Zionism fait ressortir la singularité de la thèse de Moser : le mosérisme ne devrait pas être considéré comme une simple pratique à laquelle se livrent certains juifs, mais comme une tradition juive cachée. Moser a certainement compris que, compte tenu de l’importance de ces groupes et de leur attachement aux juifs et à la collectivité juive, il serait impossible de les intégrer à la « tradition cachée » du mosérisme. Le Bund et Satmar sont les principales traditions juives de l’antisionisme. Elles ne sont nullement cachées et n’approuveraient ni la conversion à l’islam ni le projet colonialiste de Moser, qui invite les juifs à désapprendre une « langue maternelle » juive. Il a toujours existé, de fait, des formes religieuses et laïques parfaitement publiques d’antisionisme juif, faciles à découvrir pour quiconque possède une carte de bibliothèque et connaît l’hébreu et le yiddish, langues que Moser ne semble pas maîtriser. Personne n’a jamais rien caché à personne.
L’absence des traditions antisionistes juives les plus connues conduit à se demander si ce livre constitue vraiment, comme l’affirme le sous-titre de Moser, « une histoire juive ». Que signifie exactement être un antisioniste juif sans pratiquer le judaïsme, sans parler yiddish ou hébreu et sans s’identifier à aucune des grandes traditions juives de l’antisionisme ? L’expression « antisioniste juif » ne relève assurément pas d’une définition nationaliste. On ne saurait davantage parler d’une définition « religieuse », puisque Moser compte un musulman et au moins un athée parmi ses douze héros. Selon lui, ce qui fait entrer quelqu’un dans la tradition cachée du mosérisme n’est ni l’observance des rites juifs ni l’identification à une collectivité ou à un corps politique du peuple juif. Il suffit d’avoir du sang juif.
Autrement dit, le mosérisme se révèle fondé sur la même définition raciale et nativiste de ce qu’est un juif que celle défendue tout à la fois par les sionistes et par les nazis. Ôtez la race et la filiation, et le livre n’est plus qu’une compilation de douze mosers aux vies hautes en couleur. Moser ne voit pas que le seul point commun entre ses douze héros, hormis le fait d’être des mosers, réside dans leur identité biologique et raciale.

Moser est assurément antisioniste, mais il ne m’a pas convaincu que le mosérisme constitue « une tradition juive cachée, semblable à celles des kabbalistes et des Marranes ». De même, sa présentation du sionisme est « délibérément et nécessairement incomplète », pour reprendre ses propres termes, au point de miner sa thèse sur l’essence colonialiste du mouvement. Il choisit de ne rien dire à ses lecteurs de Leon Pinsker, auteur d’Autoémancipation (1882), qui plaidait pour un foyer juif des années avant Theodor Herzl, en réponse directe aux meurtres sauvages, aux viols, aux pillages et à la destruction des communautés juives dans toute la Zone de résidence, au refus des partis de gauche de prendre leur défense et à l’impuissance de l’État russe à leur assurer une protection et des droits élémentaires.
Moser omet que le mouvement Hibbat Zion, « Amour de Sion », qu’il semble confondre avec le roman d’Abraham Mapu paru en 1853, Ahavat Zion, naquit dans le sillage de ces pogroms et lança une immigration massive des juifs d’Europe orientale vers la Palestine bien avant que Herzl n’en formule le projet. Vingt-cinq mille juifs originaires des territoires russes avaient déjà immigré en Palestine lorsque Herzl entra en scène. Herzl reconnut lui-même que L’État des Juifs (1896) ne contenait presque rien que Pinsker n’eût déjà formulé. Il affirme même dans son journal que, s’il avait connu Pinsker, il n’aurait jamais écrit son propre texte. « Il est dommage que je n’aie pas lu cet ouvrage avant que ma brochure ne soit imprimée, nota-t-il. Mais, d’un autre côté, il est heureux que je ne l’aie pas fait. » On peut de même regretter que Moser n’ait pas mentionné Pinsker. Mais les arguments « colonialistes » et « impérialistes » de Herzl servent bien mieux son propos que l’appel de Pinsker à l’autodétermination nationale face à la mort et à la destruction.
Enfin, on peut se demander si Moser agissait « délibérément et nécessairement » lorsqu’il s’est abstenu de fournir la moindre source pour étayer ses affirmations selon lesquelles certains juifs seraient « autochtones » d’Égypte, « le sionisme n’était même pas, à l’origine, une idée juive », « avant le XIXe siècle […] les juifs n’avaient jamais manifesté le désir d’émigrer en Palestine », et, dans les prières que les juifs pratiquants récitent trois fois par jour, les paroles « exprimant l’espoir d’un retour en Palestine renvoyaient à une vision mystique ». Pour ma part, je n’ai pas la moindre idée de ce dont il parle.

Israël et la rupture avec les Juifs américains
Le manque de fiabilité de Moser comme source historique secondaire est précisément ce qui permet à son ouvrage de paraître intellectuellement neuf et convaincant à beaucoup de jeunes juifs américains. À ce titre, il constitue un document important, voire un livre important. Le fait que Moser et sa génération de juifs américains se soient éloignés de l’État d’Israël au point de faire de leur opposition à celui-ci le trait central de leur identité juive laisse penser que sa thèse est, à tout le moins, partiellement juste. Cette branche du « judaïsme » antisioniste apparaît à un moment où Israël a manqué à la promesse inscrite dans sa Déclaration d’indépendance de « garantir une égalité complète de droits sociaux et politiques à tous ses habitants, sans distinction de religion, de race ou de sexe ». Les institutions politiques et économiques d’Israël continuent de reproduire des inégalités sociales et de classe qui contredisent cette promesse. Ces contradictions dépassent de loin le petit cercle des colons israéliens terroristes. Elles sont désormais inscrites dans une économie politique plus vaste de l’occupation et de la dépossession territoriale. Depuis des décennies, les gouvernements israéliens incitent les classes populaires juives à acheter, à prix réduit, des terres situées dans des zones désignées comme territoires palestiniens.
Les responsables gouvernementaux israéliens multiplient les justifications de ces politiques, mais le constat demeure : les jeunes Américains ont vu les gouvernements israéliens successifs poursuivre l’expansion des colonies jusqu’à morceler la continuité territoriale d’un éventuel État palestinien, tandis que les Palestiniens résidant en Cisjordanie sont contraints d’emprunter des routes différentes, d’attendre aux postes de contrôle et de se soumettre à des vérifications pour accomplir les gestes les plus simples. Si les gouvernements israéliens cherchaient à convaincre les juifs américains qu’ils voulaient sérieusement faire la paix avec les Palestiniens, ils m’ont en tout cas bien eu.
L’essor du mosérisme et l’accueil favorable auquel Anti-Zionism est promis ne surviennent pas malgré les protestations d’Israël et des sionistes, et ne s’expliquent pas davantage par des campagnes de communication défaillantes. Ils résultent, pour l’essentiel, des décisions et de la stratégie politique d’Israël. Les Israéliens ont fait le pari conscient qu’ils pouvaient sacrifier le soutien à long terme de quelques millions de juifs libéraux et progressistes. Ils ont choisi de miser toujours davantage sur l’appui plus étroit de dizaines de millions d’évangéliques et du Parti républicain. Ce choix a donné aux juifs israéliens une plus grande liberté d’action dans la région et réduit les incitations à prendre en compte les revendications nationales palestiniennes. « Les gens doivent comprendre, expliquait en 2021 Ron Dermer, ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis, que les juifs américains sont présents de manière disproportionnée parmi ceux qui nous critiquent » et que « l’épine dorsale du soutien à Israël aux États-Unis, ce sont les chrétiens évangéliques. Cela tient à leur nombre, mais aussi au soutien passionné et sans équivoque qu’ils apportent à Israël. » Moser et sa génération de juifs américains ont parfaitement reçu le message.
Ce que Dermer et les dirigeants israéliens n’avaient pas prévu, en revanche, c’est que le soutien des évangéliques à Israël s’effondrerait lui aussi, en particulier parmi les jeunes, et que le mouvement serait dépassé par des forces plus puissantes au sein de la droite américaine. En cette grande époque de polarisation, il apparaît que, s’il est un point sur lequel la gauche et la droite peuvent s’accorder, c’est la nécessité pour les États-Unis de réduire leur soutien à l’État juif. C’est cet enjeu qui mobilise Tucker Carlson et qui peut faire tomber des démocrates centristes lors des primaires de leur parti.

Seul quelqu’un dont la carrière politique repose sur le mensonge pourrait soutenir qu’Israël peut se permettre de perdre l’appui des libéraux et des progressistes du monde entier tout en continuant à prospérer et à vivre en sécurité. Ce sont les institutions universitaires européennes et américaines qui maintiennent allumées les lumières de la recherche israélienne dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques. Le secteur israélien de la recherche et du développement dépend en premier lieu des institutions scientifiques et universitaires d’Europe et des États-Unis. Israël ne compte que dix universités. Près d’un postdoctorant israélien sur deux est formé aux États-Unis.
Que propose-t-on aux Juifs israéliens ?
Bien que l’ouvrage de Moser porte en apparence sur « l’antisionisme juif », la question qui le hante, « celle dont toutes les autres découlent », comme il l’écrit, est la suivante : « Israël avait-il le droit d’exister ? » Cette fixation sur un « droit à l’existence » est dépourvue de sens. Comment un pays pourrait-il établir son « droit à exister » ? Le Canada possède-t-il un tel droit ? Et la Chine ? Ou l’Afrique du Sud ? Elle conduit Moser à confondre le passé et l’avenir, les questions et les réponses, le sionisme et la réalité concrète de sept millions de juifs et de sept millions de Palestiniens vivant sur les terres comprises entre le Jourdain et la mer Méditerranée.
Je comprends pourquoi sa question peut en appeler d’autres, mais celle dont devraient procéder toutes les réponses est sous nos yeux : comment deux peuples farouchement nationalistes, l’un et l’autre refusant de « désapprendre » leur langue maternelle, peuvent-ils surmonter leur hostilité ? L’invitation faite par Moser aux juifs de « désapprendre » ce qui est, ou est devenu, leur « langue maternelle » porte précisément la marque du type d’impérialisme qu’il dénonce par réflexe. Moser n’est pas prêt à affronter les implications concrètes du mosérisme. Il ne dit jamais où devraient aller les juifs israéliens qualifiés de « colons colonialistes », ni ce qui leur arriverait.
Contrairement au sionisme, idée abstraite qui s’est pour l’essentiel réalisée, la nation d’Israël est un plébiscite de tous les jours. Elle demeure un projet inachevé qui ne cesse de se refaire et de se reconstituer. Il est absurde de prétendre que les forces qui ont poussé Yitzhak Rabin à s’engager dans le processus d’Oslo seraient si différentes de celles qui ont conduit Itamar Ben-Gvir à célébrer le meurtre de Palestiniens. Moser a raison sur un point : l’histoire juive regorge de mosers qui estimaient le judaïsme et les juifs si singuliers et si irrécupérables qu’il fallait démanteler entièrement leur collectivité politique. Ce n’est pas sans raison que l’histoire n’a guère été tendre envers ces individus, ni que personne n’a jamais imaginé une « tradition » juive du mosérisme.
Rien, sur le plan génétique ou intellectuel, ne distingue les juifs ou les Israéliens au point de les empêcher de tirer les leçons que d’innombrables autres nations et collectivités ont apprises avant eux : la violence engendre la violence, et l’occupation corrompt l’occupant autant qu’elle détruit ses victimes. Le fait qu’ils n’apprennent peut-être pas cette leçon de notre vivant ne signifie pas qu’ils ne l’apprendront jamais.
Moser, qui cite avec approbation tout au long de son livre cette maxime de l’apôtre Paul, « lorsque je suis devenu homme, j’ai fait disparaître ce qui était de l’enfant », considérerait probablement comme un « conte de fées » juif et puéril la perspective que les Israéliens finissent par apprendre les dures leçons de l’occupation. Mais devenir adulte ne devrait obliger aucun juif, aucun Palestinien, à devenir un moser, à se convertir ou à renoncer à son identité et à ses attaches de naissance au service de quelque projet impérialiste.
Texte original publié dans Arc le 15 septembre 2026: Destroy Israel, Repair the World.
Merci à Eliyahu Stern de nous avoir permis de le rendre accessible en français.
- Le baasisme, baathisme ou, plus fidèlement, ba’thisme (en arabe : البعثية al-baʿṯiyyaḧ, dérivé de بعث baʿṯ, « résurrection ») désigne l’idéologie politique de la mouvance politique nationaliste arabe connue comme Baas (Parti socialiste de la résurrection arabe, en arabe حزب البعث العربي الاشتراكي, ḥizb al-baʿṯ al-ʿarabī al-ištirākī) qui promeut la création et le développement d’un État arabe unifié à travers la direction d’un parti d’avant-garde sur un gouvernement socialiste. ↩︎
- L’hindutva (ou « hindouité ») est une idéologie politique de nationalisme hindou formulée par Vinayak Damodar Savarkar en 1923. Elle définit l’identité indienne par la culture, la race et le territoire sacré, promouvant une vision de l’Inde centrée sur la majorité hindoue au détriment des minorités, notamment musulmanes. ↩︎
- Le bandérisme désigne l’idéologie et le mouvement politique liés à Stepan Bandera (1909-1959), leader de la faction radicale et fascisante de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B) durant la Seconde Guerre mondiale. Les « bandéristes » ont lutté pour l’indépendance de l’Ukraine, s’alliant temporairement avec l’Allemagne nazie tout en étant impliqués dans des massacres de civils (notamment juifs et polonais). ↩︎