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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Réaction présidentielle à l’attentat de Trappes : Anatomie d’un lapsus

A entendre Emmanuel Macron, la France aurait découvert les crimes de masse visant les personnes pour leurs origines le 23 octobre à Trappes. Cette amnésie présidentielle qui efface d'un trait toute une histoire de violences relève, pour Bruno Karsenti, d’un lapsus qui n’a rien d’anodin : il en dit long sur les impasses de la politique française et sur la manière dont deux camps opposés se servent chacun de « sa » minorité d’élection. L’extrême droite se pose en protectrice des Juifs, la gauche radicale en défenseure des minorités postcoloniales. Quant au centre, il se contorsionne entre les deux, entretenant leur affrontement et le vide politique dont il vit.

"Janus", 2011, Aquarelle de Tony Grist. Source : Wikimedia Commons.

Dans un contexte de mouvement social traversé de violences multiples auxquelles prirent part différents acteurs, un attentat est survenu qui a hissé d’un seul coup la violence sur un tout autre plan. Le 23 octobre, à Trappes et à La Verrière, un homme a ouvert le feu sur des passants choisis, selon les premiers éléments de l’enquête, pour leur couleur de peau ou leur origine. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué, cinq personnes ont été blessées, certaines grièvement, dont une fillette de 12 ans.

S’imposent au regard de tous les conséquences de l’emprise actuelle de l’extrême droite dans l’opinion. Les discours qu’elle répand sont l’arrière-plan motivationnel des auteurs de crimes racistes, d’actes meurtriers qui, dans la configuration sociale française comme ailleurs en Europe, touchent les musulmans et les minorités postcoloniales. Ces crimes prennent aussi bien la forme du meurtre individuel que celle du crime de masse. Jusqu’aux années 2020, ce genre de crime, attentats ou meurtres inspirés par l’extrême droite, s’était raréfié. Les violences extrêmes, déterminées quant à leurs cibles selon leurs origines supposées, étaient plutôt réservées aux juifs depuis le début des années 2000, et elles ne provenaient pas de ce camp. Au cours des dernières années, des chrétiens aussi furent pris pour cible en tant que chrétiens. Dire, comme le Président de la République à Trappes, que « c’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne » est factuellement faux. Sans doute l’intervention visait-elle à souligner l’extrême gravité des faits. Une parole forte devait être prononcée par la plus haute autorité de l’État, sur les lieux mêmes de l’attaque et auprès des victimes. Mais pourquoi fallait-il qu’elle se paie d’une contre-vérité ? Au contraire, l’inédit aurait dû être caractérisé au plus près. Par ces mots, il fut justement manqué, l’effacement apparaissant comme un lapsus aussi peu acceptable que celui de Raymond Barre au moment de l’attentat de la rue Copernic, lorsqu’il avait distingué les victimes entre juifs et « Français innocents ». Prononcée du sommet de l’État, la phrase demande évidemment à être interprétée, le lapsus ne pouvant être, dans ce cas moins qu’ailleurs, dépourvu d’intention. Derrière tout lapsus, il y a un vœu inconscient. Gageons qu’il a moins à voir avec la personne du Président qu’avec la réalité du pays. Cette réalité est travaillée par une distinction qui a effectivement sa pertinence : les crimes racistes sont d’un type, les crimes antisémites d’un autre. Aussi emporté ait-il été par l’intensité de l’événement, le Président de la République ne pouvait l’ignorer.

Les minorités prises dans la polarisation politique

Le racisme est largement diffusé, mais c’est à l’extrême droite qu’il concentre sa puissance et que celle-ci, depuis quelques années, reprend la voie persécutrice et meurtrière qui fut couramment la sienne des années 60 aux années 80, alors qu’on sortait des guerres coloniales où racisme et violence d’État s’étaient conjugués, et alors que l’opinion française, pour une large part, n’avait pas accepté la décolonisation, et l’avait encore moins comprise pour ce qu’elle était, à savoir une étape décisive dans les progrès de l’émancipation des peuples. Les discriminations et le racisme d’opinion – aux effets bien réels en termes d’inégalités sociales dans l’emploi, la santé, la culture, le logement, l’éducation, le rapport aux pouvoirs publics, que ce soit dans leur fonction de protection ou de maintien de l’ordre – ont perduré dans l’intervalle qui nous sépare de cette période. Des crimes racistes se produisirent, dont certains furent mortels. Mais quant aux attentats et aux tueries de masse proprement racistes, quels qu’en aient été les auteurs, ils n’étaient plus d’actualité.

Il n’en fut pas de même des crimes antisémites. L’antisémitisme, fond d’opinions négatives sur les juifs dont se prévalent des passages à l’acte, circule dans toute la société – ni l’extrême gauche ni l’extrême droite n’en sont exemptes, ni surtout les catégories de la population dont les membres, sans être affiliés à l’une ou à l’autre, voient dans les juifs les agents d’une domination insupportable dont ils s’estiment les victimes, notamment à travers ce qu’ils perçoivent comme leur « racisation ». Il en a résulté que les crimes de sang touchant les juifs depuis le début des années 2000 furent tous commis par des individus issus des minorités postcoloniales, en lien plus ou moins étroit avec l’islamisme comme doctrine meurtrière assumée, et que l’extrême droite, tout en continuant à alimenter idéologiquement l’antisémitisme, et non sans renforcer parfois ses liens avec l’antisémitisme d’extrême gauche doté lui aussi de profondes racines, n’y a pas été mêlée.

L’extrême droite connut sa croissance la plus forte en poursuivant cette évolution. Pour elle, gagner des pans de plus en plus larges de l’opinion supposait de faire monter le racisme d’opinion comme une vision raisonnable sur la bonne composition de la société nationale, et de lui fournir son expression politique cohérente. C’était, en d’autres termes, le reprendre comme formule d’épuration culturelle et ethnique (le dosage des deux critères connaissant des variations) susceptible de relancer le nationalisme. Se saisissant de la carence des camps politiques sur la question de la nation – l’absence de réflexion sur sa redéfinition sociologique et politique, dans un contexte d’intégration européenne et d’interdépendance mondiale accrues – l’extrême droite a joué sur ce point toute sa crédibilité. Et le pari, comme on le sait, fut gagné. Stigmatisation verbale et xénophobie assumée, racisme culturaliste doctrinal et discours anti-musulman virulent, sont ainsi venus remplir une conception identitaire figée et repliée sur elle-même de la société nationale autour de laquelle le RN « normalisé » a pu prospérer et grandir, sans que cette violence doive être « agie » par les militants d’extrême droite. En revanche, ce qui était essentiel, c’était d’imputer la violence physique à l’ennemi de la nation dont le portrait était obsessionnellement redessiné.

La violence objective à l’égard des juifs, celle qui s’exprime de facto dans des crimes commis par des individus issus des minorités postcoloniales, a pu ainsi faire office d’argument de prédilection pour la dénonciation des atteintes à l’ordre national pacifié. Certes, toutes les enquêtes le montrent, l’antisémitisme de l’extrême droite, celui qui fait des juifs les corrupteurs de la nation et les agents transnationaux opérant dans l’ombre, ne s’est pas pour autant éteint ; mais il est tenu au second plan afin que l’attention se concentre, non pas tant sur les corrupteurs que sur les présumés destructeurs violents de la nation comme telle, dont la défense est un combat qui se déclare d’un seul tenant patriotique et civilisationnel.

À ce mouvement de normalisation de l’extrême droite réalisée en se servant des juifs et au détriment des minorités postcoloniales, a fait pendant un autre mouvement, lui aussi favorisé par la carence dans le traitement de la question nationale, du côté d’une large partie de la gauche, pour laquelle la considération des problèmes d’intégration et des inégalités croissantes dans l’accès aux droits sociaux – éducation, travail, santé et culture, délaissés par un État social affaibli – s’est trouvée subordonnée à une critique de la domination, critique dont le fer de lance a été puisé dans la condition, effectivement grevée d’injustices croissantes, des minorités postcoloniales. Qu’elles aussi soient instrumentalisées, mais par une partie de la gauche cette fois, et sous couvert de défendre leur cause, afin de ne pas poser le problème sociologique et politique de l’intégration, c’est peut-être l’aspect de la situation le moins souvent souligné. Ce n’en est pas le moins important.

La reprise de la question nationale requiert aujourd’hui un travail considérable, au vu des transformations internes et externes que connaissent les États européens. En l’occurrence, elle requiert une vision différenciée et relationnelle des groupes qui composent effectivement la nation, ainsi que des rapports de classes qui les traversent – ou, pour le dire autrement, de la façon dont ces groupes conçoivent leur identité au sein de la communauté nationale, en même temps que de leur composition socio-économique. Face à cette complexité, la préemption qu’opère la critique de la domination sur la critique en général est le court-circuit qui permet de s’éviter le travail. Elle fait le lit d’une démagogie qui s’est enkystée et a grandi continuellement au sein de la gauche, précipitant le camp social-démocrate, qui par définition ne peut s’y résoudre, dans une crise profonde. Si l’on se fie au sursaut que ce camp connaît depuis quelques mois – la primaire du Parti socialiste fut à cet égard un signal, dans la continuité de ce qui s’était amorcé lors des dernières élections européennes – la prise de conscience semble à l’ordre du jour. Mais le retard à combler est si grand que la situation a peu de chances d’être corrigée. Car c’est bien la polarisation entre une extrême droite qui s’est arrogé le discours sur l’unité nationale, et une gauche radicale qui en tire le contre-argument de la « nouvelle France », force présumée montante et destinée à renverser le rapport entre minorité et majorité, qui prévaut jusqu’à présent. Avec, là encore, une victime qui, au vu de la montée avérée des actes antisémites dans la période, n’a rien de collatéral : les juifs, confusément liés au « sionisme » sur lequel toutes les accusations peuvent venir s’amasser, comme point de fixation des luttes contre les dominants en général, qui s’y aiguisent opportunément dès que le besoin s’en fait sentir.

Le centre, troisième pôle de la polarisation

À cette polarisation – où toutes les minorités sont perdantes, quoique différemment et pour des motifs distincts – le pouvoir en place n’a jamais offert la moindre réponse en dix ans. Bien plutôt, on peut dire qu’il l’a entretenue, témoignant toujours plus de son inconsistance idéologique. Sa seule impulsion positive n’a jamais résidé ailleurs que dans un credo libéral nimbé de pragmatisme, et dépourvu de signification politique. Et elle s’est consumée rapidement, à mesure que la crise du libéralisme s’accusait économiquement et socialement à l’échelle de l’Europe entière. L’incapacité de plus en plus manifeste de ce courant à présenter un horizon commun des sociétés nationales, qu’on les considère chacune en elle-même ou unies au sein de l’Europe, a englouti le bloc central et l’a réduit à une posture exclusivement défensive. Ce qui en a fait à son tour un agent de la polarisation qu’il voulait résoudre en la dépassant.

Quant à savoir comment traiter le problème crucial que ce jeu à trois termes, et non à deux, ne cesse de raviver, à savoir le rapport des minorités entre elles et au point de vue majoritaire – lequel, à condition de se redéfinir constamment, porte la charge de l’intégration sociale et politique d’ensemble – ce bloc en était bien incapable. Aussi ne cessait-il d’osciller, égrenant les propos conciliants dans une direction ou dans l’autre, ne donnant aux uns que pour signifier ce qu’il retirait aux autres, comme pour les renvoyer à leur face-à-face dont lui-même n’était pas partie prenante. Position souveraine au sens trivial de l’expression, et donc en vérité bien faible. L’atteste la panique avec laquelle ce pouvoir a réagi lorsqu’une mobilisation – qui s’est présentée, avec les lycéens, comme une critique sociale dans sa forme la plus pure, c’est-à-dire pour la relance d’un droit social, l’éducation publique, actuellement dévalorisée et mise à mal – a eu l’audace de s’opposer à sa politique.

La phrase du Président de la République vient prendre place dans ces oscillations énonciatives dont il a le secret. Il commet une injustice par omission, tout en laissant passer quelque chose de juste : oui, on assiste bien à un « tournant », ou plus exactement à la précipitation d’une tendance déjà marquée, c’est-à-dire au passage d’un seuil, dans le fait que les discours accusateurs et stigmatisants de l’extrême droite débouchent sur des meurtres racistes d’une violence et d’une ampleur saisissantes. On peut préciser qu’un seuil n’est pas exactement un tournant, mais la nuance à vrai dire importe peu. Il suffira d’admettre que les avancées du nationalisme réactionnaire libèrent effectivement de plus en plus un racisme meurtrier, avec pour toile de fond les mouvements sociaux et les violences qui y sont diversement aiguisées par les différents pôles de la polarisation. Désormais, ces meurtres racistes viennent s’ajouter aux meurtres antisémites des deux dernières décennies. Mais ils le font sans se confondre avec eux. La gravité des uns et des autres est égale, absolument égale, du point de vue universaliste qui guide l’intégration des minorités dans une société nationale constituée en État de droit. Or cette intégration ne peut être abordée de manière conséquente que si les tensions réelles d’où les violences émanent sont distinguées et rapportées à la configuration sociale d’ensemble qui les rend possibles. Une telle vision ne peut à aucun moment se dégager tant que la politique reste structurée par les pôles actuels. Ceux-ci forment un triangle au cœur duquel le vide se creuse chaque jour un peu plus, et que les esprits qui gardent quelque lucidité observent avec désolation. Tout repose donc, sur cette question comme sur d’autres, sur la recomposition d’une position social-démocrate et sur le renouvellement de ce qu’on entend par républicanisme.

Quant à l’erreur de faire de ce qui vient de se produire, une première dans les crimes en raison du phénotype perçu ou de la religion attribuée, elle est l’expression de la nécessité dans laquelle se trouve le troisième pôle de la polarisation – non celui de gauche, non celui de droite, mais celui du centre – d’osciller en permanence, c’est-à-dire de faire prévaloir alternativement l’un des maux éprouvés par l’une des parties de la société, et pas l’autre, caressant le risque calculé de ne le faire ressortir qu’au détriment d’un autre. Le risque s’est réalisé aussitôt. Le président du Rassemblement national a pu rappeler au chef de l’État les enfants de l’école Ozar Hatorah et les victimes de l’Hyper Cacher, retrouvant là son argument de prédilection. Les deux rectifications présidentielles qui ont suivi ont rejoué l’oscillation au lieu de la corriger : l’Elysée a d’abord précisé que seule la couleur de peau était visée, rétablissant la distinction des crimes au prix de la moitié de la phrase ; le Président a ensuite écrit qu’aucune douleur ne devait être hiérarchisée, dissolvant la distinction dans l’équivalence des douleurs. Qu’il y ait là une stratégie électoraliste à court terme – entre les deux extrêmes déraisonnables, la seule extrémité raisonnable serait celle du « en même temps » qui se réaffirme en se contredisant – c’est probable ; mais elle n’est que la surface par où passe le vœu du lapsus, celui d’une position qui ne subsiste qu’en relation à deux autres pôles et a besoin que leur face-à-face dure indéfiniment. La petite phrase aura alors été tout autre chose qu’une erreur de fin de parcours, un faux pas dû au relâchement ou à la fatigue. Juste la tentative désespérée de lancer une disposition testamentaire : « restons-en au vide politique sur lequel on ne cesse de vivre, attendons donc simplement que les crimes succèdent aux crimes, les violences sociales aux violences sociales ». Violences racistes et antisémites les plus grandes, alternativement, et justement pas « en même temps ».

Photo de Bruno Karsenti

Bruno Karsenti

Bruno Karsenti est philosophe et professeur à Sciences Po. À la croisée de la philosophie politique et des sciences sociales, il s’attache à repenser l’Europe moderne à partir de ses minorités, et en particulier de l’expérience juive. Une part importante de son travail porte sur les rapports entre judaïsme, émancipation et citoyenneté, ainsi que sur la manière dont la présence juive et l’après-Shoah reconfigurent le récit politique européen.