Il y a 60 ans : le prix Nobel de littérature décerné à Shmuel Yosef Agnon et Nelly Sachs
Il y a tout juste soixante ans, le 20 octobre 1966, le prix Nobel de littérature était attribué conjointement à deux écrivains juifs que tout semblait séparer : Shmuel Yosef Agnon, romancier hébreu installé à Jérusalem, et Nelly Sachs, poétesse berlinoise réfugiée en Suède. Comment comprendre cette double consécration ? Cyril Aslanov retrace les itinéraires intellectuels et littéraires qui relient leurs œuvres, de la Galicie à Berlin, de Jérusalem à Stockholm.
Introduction
Au cours de son histoire de 125 ans, le prix Nobel de littérature n’a été décerné que quatre fois à un tandem d’écrivains : en 1904 au poète provençal Frédéric Mistral et au dramaturge espagnol José de Echegaray ; en 1917 aux deux écrivains danois Karl Gjellerup et Henrik Pontoppidan ; en 1966 au romancier d’expression hébraïque Shmuel Yosef (Shai) Agnon et à la poétesse Nelly Sachs ; et en 1974 aux deux écrivains suédois Eyvind Johnson et Harry Martinson. La raison du partage effectué entre Mistral et Echegaray est la volonté de satisfaire des tendances rivales au sein du jury. Les attributions de 1917 et 1974 résultent de la volonté de conférer le prix à deux figures littéraires marquantes de leurs pays respectifs : le Danemark en 1917 et la Suède en 1974.
Si Shai Agnon et Nelly Sachs ont partagé le prix, ce n’est pas tant en raison de quelques dissensions au sein des membres de l’Académie royale de Suède que pour des raisons analogues à l’octroi du Nobel à deux écrivains danois en 1917 et à deux auteurs suédois en 1974. Et pourtant, les récipiendaires du prix n’ont pas écrit dans la même langue, ils n’étaient pas citoyens du même pays et ils ne se sont pas illustrés dans les mêmes genres littéraires : Agnon est un romancier et Sachs une poétesse et une dramaturge. Certes on peut invoquer le fait que tous deux sont des écrivains juifs dont l’œuvre est inspirée par des thématiques éminemment liées au destin de leur peuple. Or cette explication n’est pas complètement satisfaisante, puisqu’elle repose sur le présupposé selon lequel il existerait un champ littéraire juif unique, indépendamment du medium linguistique utilisé. Car enfin, quoi de commun entre une œuvre romanesque colossale écrite dans une prose hébraïque puisant abondamment à l’intertexte des sources rabbiniques et la fragilité meurtrie du lyrisme torturé de la poétesse berlinoise réduite au statut précaire de réfugiée et découverte sur le tard (1959) par le lectorat d’Allemagne de l’Ouest ?
Le point commun entre les deux a été perçu de façon intuitive à l’époque des délibérations sur l’attribution du prix : Agnon et Sachs entretiennent une relation paradoxale et tangentielle avec le patrimoine culturel du judaïsme allemand ou germanophone.
Le point commun entre les deux a été perçu de façon intuitive à l’époque des délibérations sur l’attribution du prix : Agnon et Sachs entretiennent une relation paradoxale et tangentielle avec le patrimoine culturel du judaïsme allemand ou germanophone dont le Sitz im Leben avait été aboli par la Shoah. La poétesse berlinoise exilée en Suède en 1940 et psychologiquement incapable de revenir dans sa marâtre patrie même bien des années après l’écrasement du nazisme représente cette Allemagne hors d’Allemagne qui, pendant longtemps, a maintenu en Angleterre, dans les Amériques, en Israël et ailleurs, l’héritage culturel de la République de Weimar. Cette existence germanophone hors d’une Allemagne infectée par douze ans de nazisme a abouti au paradoxe que la Bildung et une certaine façon distinguée de parler et d’écrire l’allemand ont longtemps été préservées dans les cercles d’exilés de Londres, New York, Haïfa ou Jérusalem par d’exquis germanophones dont la langue n’avait été corrompue ni par la sinistre LTI1 ni par l’allemand américanisé de la RFA ou par son équivalent soviétisé de la RDA2.

Si Nelly Sachs était une Allemande en rupture de ban qui trouva dans l’espace textuel de la poésie une patrie spirituelle de substitution, Agnon avait suivi une trajectoire inverse vers la langue et la culture allemandes. Son tropisme germanique le mena de sa yiddishophonie natale dans les confins orientaux de l’Empire austro-hongrois vers l’Allemagne wilhelmienne et post-wilhelmienne où il séjourna pendant 12 ans, de 1912 à 1924. Cette parenthèse allemande entre ses deux ‘aliyot (celle de 1908 et celle de 1924) contribua non seulement à transformer le galitsianer yid qu’il était à l’origine en un véritable yeke, mais aussi à le faire devenir un écrivain professionnel vivant de sa plume grâce à la munificence de l’éditeur Salman Schocken. Bien des années avant l’attribution du prix Nobel à Agnon, Schocken avait créé les conditions nécessaires pour que cet événement fût possible, notamment en encourageant la traduction de ses œuvres dans diverses langues, dont l’allemand et le suédois. Il n’eut malheureusement pas l’heur de voir se réaliser cet ambitieux projet puisqu’il mourut en 1959 après qu’à deux reprises — en 1947 et 1951 — il eut proposé au jury du Nobel la candidature de son protégé. Son fils Gershom relaya son père dans ses efforts pour faire obtenir le Nobel à Agnon et, après un échec en 1965, son activisme inlassable fut enfin couronné de succès en 19663.
Ce qui les unissait, ce qui les séparait
Le rapport que Agnon et Sachs entretenaient avec l’Allemagne, l’allemand et la culture allemande — l’une en tant que Juive berlinoise et l’autre du fait de son tropisme allemand — constitue un point commun entre les deux. À cela s’ajoute que l’un et l’autre ont été perçus comme les représentants non pas seulement de la littérature juive indépendamment du medium linguistique employé, mais aussi et surtout comme les porte-paroles de leur nation. Toutefois, le motif invoqué par le jury du Nobel pour justifier le choix du lauréat Agnon diffère sensiblement de celui qui a été mis en avant pour Sachs. Alors que le romancier a été choisi « for his profoundly characteristic narrative art with motifs from the life of the Jewish people », la raison avancée pour l’octroi de cette distinction à la poétesse est « her outstanding lyrical and dramatic writing, which interprets Israel’s destiny with touching strength ». Dans le premier cas, on devine une allusion à l’univers des khsidim de Galicie comme dans Hakhnasat kallah, un roman dont la deuxième version publiée en 19374, six ans après la première version parue à Berlin en 1931, avait été traduite en anglais et publiée la même année5. Dans le second, la référence à la destinée d’Israël se rapporte au passé récent de la Shoah qui inspira à Nelly Sachs des poèmes d’une « puissance émouvante ».
Bien que Hakhnasat kallah semble avoir été considéré comme le vaisseau amiral de l’œuvre de Agnon, à savoir le roman qui lui valut un demi-prix Nobel, l’œuvre de cet écrivain ne saurait se réduire à l’évocation bonhomme et pleine d’humour du monde révolu des bourgades de Galicie orientale. Toute une partie de l’œuvre de Agnon est empreinte d’une angoisse existentielle qui se situe à mille lieues des facéties de Reb Yudel Khosid.

’Oreaḥ naṭah lalun6, par exemple, paru en 1938-1939 en feuilleton et en format livre début septembre 1939, dans les tout premiers jours de l’invasion de la Pologne par les Allemands, relate un séjour forcé de 10 mois à Shibush (littéralement « détérioration »), anagramme approximative et ironique de Buczacz/Bitshatsh (nom de Buczacz en yiddish galicien), le lieu de naissance de Agnon que celui-ci revisita brièvement en août 1930 quand ce shtetl se trouvait dans le territoire de la Deuxième République de Pologne (Druga Rzeczpopolita). Dans ce roman, on perçoit à travers l’évocation typiquement expressionniste des traumatismes de la Première Guerre mondiale (soldats portés disparus ; invalides ; mutilés dotés d’affreuses prothèses) une anticipation prophétique des atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Du reste Agnon a renoué avec cette veine consistant à écrire sur Bitshatsh, mais cette fois après l’extermination des Juifs de la ville, de la région, de la Galicie, de la Pologne et d’une grande partie du continent européen. C’est ce devoir de mémoire qui lui a inspiré le volumineux recueil de récits et nouvelles ‘Ir u-melo’ah, publié à titre posthume en 19737. L’importance de ’Oreaḥ naṭah lalun dans les efforts pour faire avancer la candidature de Agnon au Nobel est confirmée par le fait que sa traduction allemande publiée en 19648, quelques mois avant la tentative de proposer le nom de Agnon à l’Académie royale de Suède, ne passa pas inaperçue du lectorat suédois qui, à cette époque, était plus lié à la langue allemande qu’il ne l’est aujourd’hui.
Quelques années plus tard, pendant la guerre d’indépendance de 1948, alors qu’il avait trouvé refuge à Tibériade, à l’écart de Jérusalem qui était en proie à de violents combats, Agnon écrivit ‘Ad hennah « Jusqu’à présent »9, nouvelle qui renoue avec l’évocation des horreurs de la guerre. De façon très révélatrice, le titre initial de la nouvelle ‘Ad hennah était Bimot ha-milḥamah « aux jours de la guerre », mention chronologique qui n’est autre que l’incipit raccourci de l’œuvre (Bimot ha-milḥamah ha-gdolah darti be-ma‘aravah shel Berlin « Aux jours de la Grande Guerre j’habitais l’ouest de Berlin »). Apparemment, l’histoire narrée concerne le premier conflit mondial, mais certaines remarques que le narrateur exprime aux détours du récit pourraient parfaitement s’appliquer au naufrage de l’Allemagne sinistrée au bout de douze ans de nazisme et cinq années de guerre. Même la préservation de la Bildung par les Juifs allemands exilés loin d’Allemagne est mentionnée dans ce développement fantasmagorique que le narrateur attribue à Mittel, le bibliographe juif polonais installé à Leipzig. Comme ‘Ad hennah n’a jamais été traduite en français, c’est l’occasion de livrer aux lecteurs de K. une version française de la prophétie ex eventu à laquelle se complaisait Agnon vers 1948, date à laquelle il écrivit cette nouvelle quand les balles sifflaient non loin de lui :
« Cette guerre ne va pas s’achever de sitôt. Les Allemands sont un peuple de têtus, quand ils se mettent quelque chose en tête, ils n’en démordent pas. Et puisqu’ils font la guerre, ils ne s’en lasseront pas tant qu’ils n’auront pas vaincu ou qu’ils n’auront pas été vaincus par leurs ennemis. Moi, ça m’est égal. Les uns comme les autres aiment la guerre, les uns et les autres aiment la victoire. Si j’écrivais des histoires, j’écrirais un récit d’anticipation. Je commencerai par la fin. L’Allemagne est vaincue et ses ennemis se sont partagé son territoire. Le peuple allemand n’a conservé qu’un seul petit État et il n’est resté de ce peuple qu’une petite nation miséreuse. Si grande est l’indigence qu’en Allemagne la seule préoccupation est de trouver du pain. Les universités et les bibliothèques que les Allemands ont conservées après la guerre leur servent de logements puisque pendant toute la période de la guerre personne ne construisait de maison. Et si on trouve un livre ou des objets d’art, on l’utilise comme combustible pour se chauffer et pour cuisiner les aliments. Finalement, il ne reste même pas une feuille des livres de leurs philosophes et de leurs poètes. Et si par hasard une guerre ne suffit pas pour détruire un grand pays, une guerre en entraîne une autre. On repart à la guerre une deuxième et une troisième fois jusqu’à l’épuisement et à la chute irréversible. Bien malgré eux, ils renoncent à la victoire et mettent fin aux hostilités et ne demandent plus rien sinon de quoi manger, se vêtir et s’abriter. Périodiquement l’esprit instruit se réveille et on se rappelle ce qui existait avant quand il y avait des philosophes et des poètes. Or ils n’ont pas conservé un seul livre de leurs philosophes et de leurs poètes car ils les ont utilisés pour en faire du feu afin de cuisiner leurs aliments et pour cuire leur pain. Ils entendent dire que dans un lointain pays comme l’Amérique il y a des Juifs originaires d’Allemagne. Or les Juifs sont conservateurs et ils ont l’habitude de conserver la pratique de la langue du pays d’où ils ont été exilés. Ils préservent la langue allemande, les livres allemands, les philosophes et les poètes de cette nation. Des envoyés partent d’Allemagne en Amérique pour aller trouver ces Juifs afin de rapporter de chez eux quelques-uns des livres qu’ils possédaient dans le passé, comme on rapporte actuellement des livres hébreux des territoires occupés »10.
Ce récit dans le récit contient une évocation saisissante de certains épisodes de l’histoire allemande récente du point de vue de l’auteur : les autodafés de livres (pour des raisons certes différentes de celles qui ont poussé les nazis à brûler les œuvres des auteurs juifs), la ruine de l’Allemagne, la hantise de la faim, la misère d’un pays ruiné après avoir ravagé l’Europe, la prise de conscience tardive du rôle des Juifs allemands dans la préservation de la Bildung.
Bien que l’œuvre de Sachs ait été définie comme véhiculant une « poétique du silence », seul moyen d’exprimer l’indicible horreur d’Auschwitz, les vers libres de Sachs sont parfois plus explicites dans l’évocation de la Shoah que ne l’est la prose poétique de Agnon qui n’aborde le thème que de façon oblique et décalée.
L’implication de Nelly Sachs dans l’évocation de la Shoah n’est pas à démontrer puisque cette poétesse est, avec son ami Paul Celan, l’une des premières à avoir explicitement évoqué la mort sans sépulture des Juifs gazés et brûlés dans les crématoires des camps d’extermination. Celan avait déjà fait mention de ces atrocités dans le poème Todesfuge, probablement écrit en 1944 et publié une première fois en traduction roumaine en 194711 avant d’être imprimé à la fin du recueil Der Sand aus den Urnen12. Dans ce poème inaugural de l’œuvre de Celan (au sens où c’est le premier qu’il a sinon écrit, du moins fait imprimer), on trouve l’allusion à cette disparition totale des corps dans le vers suivant, répété de façon lancinante à quatre reprises :
« nous creusons dans le ciel une tombe là on n’est pas serré (…)
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe là on n’est
pas serré (…)
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez votre tombe alors dans les nuages là on n’est pas serré (…)
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel »13.
Dès 1947 dans le poème « O die Schornsteine » par lequel commence la section « Dein Leib im Rauch durch die Luft » et In den Wohnungen des Todes en général,Nelly Sachs mentionne elle aussi la fumée des cheminées des camps14 :
« Ô les cheminées
Sur les demeures de la mort astucieusement pensées
Lorsque le corps d’Israël réduit en fumée partit
À travers les airs —
Qu’un astre le reçut, ramoneur
Et devint noir
Ou bien était-ce un rayon de soleil ?
Ô les cheminées !
Chemins de liberté pour la poussière de Jérémie et de Job —
Qui vous inventa et pierre sur pierre construisit
Ce chemin pour ceux enfuis en fumée ?
Ô les demeures de la mort,
Instaurées avenantes
Pour l’hôte de la maison qui d’ordinaire fut en invité —
Ô vous doigts,
Au seuil posant la traverse
Tel un couteau entre vie et mort —
Ô vous cheminées,
Ô vous doigts,
Et le corps d’Israël en fumée à travers les airs ! »15.
Bien que l’œuvre de Sachs ait été définie comme véhiculant une « poétique du silence »16, seul moyen d’exprimer l’indicible horreur d’Auschwitz, les vers libres de Sachs sont parfois plus explicites dans l’évocation de la Shoah que ne l’est la prose poétique de Agnon qui n’aborde le thème que de façon oblique et décalée, selon une stratégie d’écriture qui s’apparente à la poésie lyrique. Entre la poétesse qui dépeint clairement la construction préméditée de la machine d’extermination et le prosateur dont les allusions ne se laissent deviner qu’entre les lignes, il s’est donc produit un échange des attributs généralement associés à chacun des genres qu’ils ont illustrés. Moyennant ce chassé-croisé générique, le lyrisme de Sachs en arrive à devenir plus référentiel que ne l’est le monde romanesque éminemment symbolique de son consort dans la réception du prix Nobel de littérature.
Une acculturation à rebours
Nous avons mentionné dans l’introduction du présent article le processus qui a transformé l’Ostjude qu’était Agnon en un quasi-yeke. Or Nelly Sachs a suivi une trajectoire inverse, qui l’a menée du paysage intellectuel d’une Juive allemande très assimilée à l’univers culturel des Juifs d’Europe orientale. À vrai dire, la poétesse a suivi un parcours assez commun chez les jeunes Juifs allemands des trois premières décennies du XXe siècle. En réaction contre leurs aînés qui considéraient les immigrants juifs de Pologne et de Russie comme compromettants et imprésentables, Sachs et bien d’autres étaient fascinés par le ḥassidisme et par la Kabbale que le mouvement ḥassidique a contribué à populariser au sein des masses juives d’Ukraine et de Galicie. La figure clé dans ce renversement des valeurs qui conduisit les fils des bourgeois assimilés à nourrir un intérêt paradoxal pour ce que leurs aînés avaient honni avec tant de force est Martin Buber dont les écrits jouèrent un rôle décisif dans la diffusion d’une culture juive et hébraïque authentique au sein des jeunes bourgeois juifs allemands. C’est ce qu’il est convenu d’appeler la Jüdische Kulturrenaissance « Renaissance culturelle juive »17.
Buber représentait un modèle dans la façon dont ses écrits et ses conférences avaient tiré du ḥassidisme ce qui était exportable et consommable dans les cercles de Juifs qui avaient intériorisé depuis déjà plusieurs générations les idéaux de la Bildung et les standards de la bourgeoisie allemande.
Il n’est pas fortuit qu’un des livres de chevet de Nelly Sachs était Die Erzählungen der Chassidim de Buber18. Certes, pour la plupart des jeunes Juifs allemands ou autrichiens fascinés par la dimension irrationnelle du ḥassidisme, cet engouement n’impliquait pas un retour existentiel à cet univers que leurs aînés jugeaient rétrograde et primitif. C’était tout au plus un intérêt intellectuel pouvant aller jusqu’à l’ouverture à une dimension spirituelle le plus souvent coupée de l’orthopraxie juive. À cet égard, Buber représentait un modèle dans la façon dont ses écrits et ses conférences avaient tiré du ḥassidisme ce qui était exportable et consommable dans les cercles de Juifs qui avaient intériorisé depuis déjà plusieurs générations les idéaux de la Bildung et les standards de la bourgeoisie allemande. Le cas de Jiří Langer, l’ami de Kafka, qui, ayant découvert en 1913 la secte ḥassidique de Belz en Galicie orientale, s’enticha pour le mode de vie des Belzer khsidim au point d’adopter la pratique du judaïsme orthodoxe, est exceptionnel, comme le confirme le quasi-scandale que le retour aux sources de Langer provoqua au sein de son cercle d’amis pragois.
L’intérêt quelque peu mondain pour un ḥassidisme épuré de ses éléments les plus problématiques par celui que l’angliciste Leon Kellner, un autre Juif galicien acculturé à la modernité viennoise, appela der chassidische Ossian19, explique aussi le succès que rencontra le jeune Agnon dès son arrivée en Allemagne en 1912. Buber, qui avait publié ‘Agunot «Les enchaînées», le premier récit de Agnon, en traduction allemande dans le journal sioniste viennois Die Welt20, écrivit un entrefilet enthousiaste sur le jeune écrivain dans une anthologie qui incluait quelques nouvelles de l’écrivain en traduction allemande21.
C’est donc dans le cadre de cette effervescence culturelle juive berlinoise que les jeunes intellectuels juifs allemands comme Nelly Sachs et les Juifs galiciens germanisés comme Agnon convergèrent les uns vers les autres.
Le choix de Sachs et à Agnon comme représentants par excellence de la littérature juive a pu être facilité par l’existence préalable d’un rapport entre ces auteurs et le domaine littéraire scandinave.
La filière scandinave
Les affinités de Nelly Sachs avec le domaine littéraire scandinave précèdent son émigration vers la Suède en 1940. Dès son adolescence et avant même le début de sa carrière poétique à l’âge de dix-sept ans, elle avait commencé une amitié épistolaire avec sa romancière préférée Selma Lagerlöf. C’est d’ailleurs grâce à cette dernière que Sachs et sa vieille mère purent obtenir un visa d’entrée en Suède où elles arrivèrent quelques semaines après la mort de la romancière. Une fois installée dans cette terre d’asile, la poétesse apprit rapidement la langue du pays et elle adapta en allemand des textes poétiques suédois. Dans ce cas précis, l’engouement précoce de la jeune poétesse pour la lauréate du prix Nobel de littérature de 1909 fut déterminant sur le cours même de sa vie puisque sans la relation privilégiée qui s’instaura entre les deux femmes, l’idée de chercher refuge en Suède plutôt que dans un autre pays ne serait probablement jamais venue à l’idée de Sachs. On mesure ici l’impact que la littérature exerce parfois sur l’existence même. En l’occurrence une prédilection littéraire fut déterminante sur une question de vie ou de mort.

De son côté, Agnon entretenait également un rapport profond quoique moins personnel avec August Strindberg et Knut Hamsun, autres figures majeures du monde des lettres scandinaves22. L’influence de Hamsun sur le romancier hébreu est assez nette même dans les récits qui mettent en scène le monde traditionnel des bourgades de Galicie à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe. Outre les techniques d’écriture subjectiviste (même dans les récits hétérodiégétiques comme Hakhnasat kallah ou Tmol shilshom « Hier et avant-hier »23), la dette de Agnon à l’égard de Hamsun se traduit par son obsession pour la misère économique et notamment pour la faim, thème qui a inspiré au romancier norvégien le roman intitulé précisément Sult (« La Faim »)24, sans doute la plus célèbre de ses œuvres25. Dans ‘Ad hennah dont il a déjà été question ci-dessus, le héros, sujet autrichien officiellement domicilié à Berlin, se rend à Leipzig et dans d’autres villes de Saxe. Or il se trouve qu’en dehors de Berlin il ne peut acheter aucune nourriture puisqu’il n’est officiellement enregistré qu’à Berlin. À Leipzig, il est invité à déjeuner par la riche philanthrope juive Brigitte Schimmermann, mais il n’arrive pas à trouver le restaurant où cette grande dame lui a donné rendez-vous26. À Grimma, petite ville saxonne où le narrateur s’achemine pour un rendez-vous improbable avec la veuve d’un collectionneur de livres, il trouve à grand-peine un hôtel où il passe une première nuit, torturé par la faim27 comme le héros de Sult qui, à l’instar du protagoniste de ‘Ad hennah, est un narrateur anonyme parlant à la première personne. Les jours suivants, le narrateur parvient à se sustenter grâce à l’hospitalité d’un boutiquier juif de Grimma28. À Lunenfeld, toponyme fictif derrière lequel se dissimule probablement le village d’Altenfeld en Thuringe, Frau Schimmermann a fondé un sanatorium pour les blessés de guerre. C’est là que le narrateur finit par retrouver sa bienfaitrice qui l’admet à sa table. Le thème de la faim et de la nourriture réapparaît à l’occasion de la visite du narrateur à sa parente Malke, une Juive galicienne qui avait séjourné en Palestine ottomane pendant une période de sa vie, mais que les hasards de l’existence ont fait échouer à Lunenfeld. Malke, qui n’avait que deux oies dans sa basse-cour, s’était fait dérober l’une d’entre elles par des maraudeurs. Elle se résout à abattre l’autre volatile et en offre le foie sanguinolent au héros qui ne peut rien en faire puisqu’il est végétarien (comme Agnon lui-même). Après avoir traîné ce présent inutile qui tache de sang son unique vêtement, il s’en débarrasse en le cédant à Hans, un grand blessé de guerre devenu amnésique et surnommé Golem29.
Le motif narratif de la faim tenaillant un héros homodiégétique est récurrent dans l’œuvre de Agnon. C’est l’un des pertuis de communication qui unissent son univers fictionnel à Sult dont il a été question ci-dessus. On retrouve la hantise de la faim dans ’Oreaḥ naṭah lalun (sur ce roman, voir ci-dessus) qui commence par l’arrivée du narrateur dans la ville de Shibush à quelques heures de l’entrée de Yom Kippour, alors que le héros n’a prévu aucun arrangement pour se sustenter avant le début du jeûne et passer la nuit sous un toit. Lorsqu’enfin il trouve une auberge juive, il est trop tard pour qu’il puisse se restaurer et il en est quitte pour se rendre à la synagogue sans avoir consommé la se‘udah mafseqet30.
Le lien de Nelly Sachs et Agnon avec la littérature scandinave est loin d’être anecdotique. À une époque où le prix Nobel de littérature n’était pas aussi mondialisé qu’il l’est aujourd’hui, la proportion des lauréats scandinaves au sein des récipiendaires de cette distinction était encore très marquée. De fait, pendant la période de 65 ans comprise entre la création du prix en 1901 et 1966, on compte pas moins de 12 lauréats scandinaves (Finlande et Islande y comprises), dont deux décernés aux auteurs favoris de chacun des deux, respectivement : Selma Lagerlöf en 1909 et Knut Hamsun en 1920. Le choix de Sachs et à Agnon comme représentants par excellence de la littérature juive a pu être facilité par l’existence préalable d’un rapport entre ces auteurs et le domaine littéraire scandinave.

Conclusion
Le rapport de complémentarité et de convergence qui unissait Nelly Sachs et Agnon a pu compenser tout ce que l’appariement d’une poétesse de langue allemande et d’un romancier d’expression hébraïque risquait d’avoir de bancal. Pourtant, la consécration suprême qui a couronné l’œuvre de ces deux écrivains à la fin de leur vie (tous deux sont morts en 1970, moins de quatre ans après avoir reçu le prix Nobel) n’a exercé qu’un impact secondaire sur la réception de leur œuvre respective et sur leur transformation en auteurs iconiques. En 1966, Agnon était déjà devenu un classique figurant dans les programmes scolaires israéliens, notamment à travers ses nouvelles dont le format se prêtait bien à l’enseignement de la littérature dans les lycées. De son côté, Nelly Sachs fut considérée, avec Paul Celan qui se suicida environ trois semaines avant la mort de la poétesse, comme une des voix majeures de la poésie allemande du XXe siècle. Or le Nobel n’ajouta rien à sa notoriété, pas plus que le non-octroi de ce prix à Celan n’a diminué en quelque mesure que ce fût la fascination que l’œuvre de ce poète exerça et continue d’exercer dans le monde germanophone et au-delà. Dans un pays qui, depuis la fin de la guerre et la dénazification, entretient un rapport difficile avec ses classiques après que la politique culturelle du Troisième Reich eut en partie récupéré les œuvres de la Weimarer Klassik31, les textes écrits par des auteurs juifs allemands ou d’expression allemande constituaient une véritable aubaine pour la création d’un canon littéraire allemand au-dessus de tout soupçon.
Quoi qu’il en soit, le naufrage de la culture littéraire dans les pays occidentaux (dont Israël fait partie envers et contre tout) aboutit de toute façon à reléguer Agnon et Sachs au statut de classiques que l’on cite vaguement sans vraiment les connaître et surtout sans les lire de façon approfondie. Toutefois la consécration suprême qui transforme un auteur en un classique n’est pas forcément une impasse, comme l’a démontré Italo Calvino dans un essai devenu lui-même un classique32.
- Lingua Tertii Imperii. Voir Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, trad. Élisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, 1996. ↩︎
- Bien avant 1957, date de la découverte de Nelly Sachs par le lectorat ouest-allemand, certains poèmes de Sachs avaient déjà été publiés dans la zone d’occupation soviétique et en RDA pendant une très courte période précédant la vague d’antisémitisme étatique qui déferla sur le bloc oriental avec le procès Rajk (1949), le procès Slánský (1951) et l’Аffaire des blouses blanches (janvier 1953). Voir Elaine Martin, Nelly Sachs: The Poetics of Silence and the Limits of Representation, Berlin-Boston, De Gruyter, 2011, pp. 27-33. ↩︎
- Dan Laor, S.Y. Agnon, Jérusalem, The Zalman Shazar Center for Jewish History, 2008, pp. 174-176 [en hébreu]. ↩︎
- Shmuel Yosef Agnon, Hakhnasat kallah, Jérusalem-Tel Aviv, Schocken, 1937. Paru en français sous le titre de La dot des fiancées, trad. Michel Landau et Charles Leben, Paris, Les Belles Lettres, 2003. ↩︎
- Shmuel Yosef Agnon, The Bridal Canopy, trad. Israel Meir Lask, Garden City, NY, Doubleday, 1937. ↩︎
- Shmuel Yosef Agnon, Oreaḥ naṭah lalun, Jérusalem-Tel Aviv, Schocken, 1938. Paru en français sous le titre de L’Hôte de passage, trad. Ruth Leblanc et André Zaoui, Paris, Albin Michel, 1973. ↩︎
- Shmuel Yosef Agnon, ‘Ir u-melo’ah, Jérusalem-Tel Aviv, Schocken, 1973. ↩︎
- Samuel Joseph Agnon, Nur wie ein Gast zur Nacht, trad. Karl Steinschneider, Francfort, Fischer, 1964. ↩︎
- Shmuel Yosef Agnon, ‘Ad hennah, Jérusalem-Tel Aviv, Schocken, 1952. ↩︎
- Ibid., ch. II, p. 19-20. Sur les implications de ce passage étonnant, voir Maya Barzilai, « S.Y. Agnon’s German Consecration and the « Miracle » of Hebrew Letters », Prooftexts, 33 (2013), pp. 48-75, spécialement 67-68. ↩︎
- Paul Celan, « Tangoul morții », Contemporanul, 2 mai 1947. ↩︎
- Paul Celan, Der Sand aus den Urnen, Vienne, A. Sexl, 1948, pp. 59-60. ↩︎
- Traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Poésie, No 122-123 (2007/4), pp. 7-8. ↩︎
- Pour une analyse de ce poème à la lumière de Todesfuge de Celan, voir Sandra I. Dillon, « Audacious Rhetorical Devices in Paul Celan’s »Todesfuge » and Nelly Sachs’ « O die Schornsteine » », Rocky Mountain Review, Vol. 64, No. 1 (Spring 2010), pp. 32-46, spécialement 39-44. ↩︎
- Nelly Sachs, Exode et metamorphose précédé de Dans les demeures de la mort, Éclipse d’étoile et de Personne n’en sait davantage, trad. Mireille Gansel, Paris, Gallimard, 2023. ↩︎
- Voir le titre de l’ouvrage d’Elaine Martin mentionné ci-dessus, n. 2. Sur la poésie de Sachs comme expression apophatique de l’horreur indicible de la Shoah, voir Gisella Bezzel-Dischner, Poetik des modernen Gedichts. Zur Lyrik von Nelly Sachs, , Bad Homburg-Berlin-Zürich, 1970, p. 89. ↩︎
- Andreas B. Kilcher, « Jüdische Renaissance und Kulturzionismus », in : Hans Otto Horch (dir.), Handbuch der deutsch-jüdischen Literatur, Berlin-Boston, De Gruyter, 2016, pp. 99-121. ↩︎
- Martin Buber, Die Erzählungen der Chassidim, Zurich, Manesse, 1949. Ce livre constitue l’aboutissement d’une longue série de publications de Buber pour faire connaître le ḥassidisme aux lecteurs allemands : Die Geschichten des Rabbi Nachman ihm nacherzählt von Martin Buber, Francfort-sur-le-Main, Rütten und Loening, 1906 ; Die Legende des Baalschem, Francfort-sur-le-Main, Rütten und Loening, 1908 ; Eskstatische Konfessionen, Leipzig, Insel Verlag, 1909 ; Mein Weg zum Chassidismus. Erinnerung von Martin Buber, Francfort-sur-le-Main, Rütten und Loening, 1918 ; Der große Maggid und seine Nachfolge, Francfort-sur-le-Main, Rütten und Loening, 1922 ; Das verborgene Licht, Francfort-sur-le-Main, Rütten und Loening, 1924 ; Die chassidischen Bücher, Berlin, Schocken, 1928 ; Gog und Magog. Eine Chronik, Heidelberg, Lambert Schneider, 1989 ; « Der Weg des Menschen (nach der chassidischen Lehre) », Neue Wege: Beiträge zu Religion und Sozialismus, Band 42, Heft 7-8 (1948), pp. 315-331. ↩︎
- Dans le titre de la recension qu’il publia de Die Geschichten des Rabbi Nachman ihm nacherzählt von Martin Buber dans le magazine culturel juif berlinois Ost und West. Voir Leon Kellner, « Der chassidische Ossian », Ost und West, vol. VII, no. 2 (Februar 1907), pp. 111-114. ↩︎
- Samuel Josef Agnon, Seelenverbannung, trad. Ernst Müller, Die Welt, vol. 14, no. 9, 4 mars 1910. ↩︎
- Martin Buber, « Über Agnon », in : Leo Hermann (dir.), Treue. Eine jüdische Sammelschrift, Berlin, Jüdischer Verlag, 1916, p. 59. ↩︎
- Yair Mazor, The Triple Cord : Agnon, Hamsun, Strindberg. When Scandinavian and Hebrew Literature Meet, Tel Aviv, Papyrus Publishing House at Tel Aviv University, 1987. ↩︎
- Traduit en français sous le titre de Le chien Balak : hier et avant-hier, trad. André Zaoui et Ruth Leblanc, Paris, Albin Michel, 1996. ↩︎
- La dernière traduction en date de Sult, due à Régis Boyer (PUF, 1994), n’est pas intitulée La Faim comme les traductions précédentes, mais Faim sans article (en norvégien la forme articulée aurait été Sulten plutôt que Sult). ↩︎
- Dans l’étude mentionée ci-dessus (n. 23) Yair Mazor se concentre essentiellement sur des motifs érotiques et des analogies structurelles, mais passe complètement sous silence le thème de la faim. ↩︎
- Agnon, ‘Ad hennah, ch. 2, p. 18. ↩︎
- Ibid., ch. 3, p. 22. ↩︎
- Ibid., ch. 3, pp. 24-26. ↩︎
- Ibid., ch. 4, pp. 34-37. ↩︎
- Agnon, Oreaḥ naṭah lalun, ch. 2, p. 10. ↩︎
- Sur cette récupération, voir Lothar Ehrlich, Jürgen John et Justus H. Ulbricht (dir.), Das dritte Weimar. Klassik und Kultur im Nationalsozialismus, Cologne-Weimar-Vienne, Böhlau, 1999. ↩︎
- Italo Calvino, , « Pourquoi lire les classiques », in : Pourquoi lire les classiques, trad. Jean-Paul Manganaro,Paris, Gallimard, 2018, pp. 5-13. ↩︎