L’université scrutée, à l’heure des mobilisations pro-palestiniennes

Depuis qu’y durent les mobilisations étudiantes en soutien à Gaza, les universités sont devenues l’objet de toutes les curiosités médiatiques et politiques. Mais comment la situation se présente-t-elle quand on l’observe de l’intérieur ? Un étudiant, familier du monde militant, nous livre son regard sur ce qui s’est passé dans les facs, sur les forces en présence et les ambiguïtés qui traversent la mobilisation pro-palestinienne. Le texte nous a été transmis dans la langue, inclusive, propre à une partie du monde étudiant aujourd’hui et nous avons décidé de le présenter ainsi à nos lecteurs.

 

Paris, Avril 2024

 

Quiconque aura fréquenté des établissements d’enseignement supérieur franciliens à la fin du mois de mai 2024 y aura vu un phénomène pour le moins curieux : si leurs listes mail, panneaux d’affichage et façades demeurent le théâtre de débats plus ou moins houleux, leurs bâtiments de bureau et d’études restent portes closes. Ou, plus précisément, ils semblent avoir resserré jusqu’à l’absurde leur protocole d’entrée, à grand renfort de personnel de sécurité, demande de badges et inscription sur listes. Résultat : dans plusieurs établissements, étudiants comme personnel se sont vus refoulés à l’entrée, bien que les établissements demeurent administrativement ouverts et que les épreuves d’examens restent programmées aux mêmes dates. Quant aux bibliothèques desdits établissements, les étudiants en pleine période de révisions et de rédaction y trouvent porte close. Depuis la série d’occupations et de blocages des établissements post-bac lors du mouvement social d’opposition contre la loi Travail en 2016, puis contre la réforme des retraites en 2019 et 2021, les présidences d’université semblent avoir développé une méthode paradoxale d’apaisement des conflits politiques se répercutant à l’université. Comment ne pas s’incliner devant la trouvaille ingénieuse de cette nouvelle politique ? Pour se prémunir de tout risque de blocage étudiant, les administrations d’enseignement supérieur se sont résolues à se bloquer elles-mêmes.

C’est que, depuis plusieurs mois, les diverses conférences et occupations en solidarité avec la Palestine ont attiré sur les universités, d’abord américaines puis européennes, une attention médiatique et politique croissante dont elles aimeraient sans doute se dispenser. Ces dernières semaines, les universités françaises se sont en partie jointes au mouvement, dans le sillage de l’occupation et du « blocage filtrant » du 12 mars à Science Po Paris. Par médias interposés, les récits concurrents de cette occupation se sont démultipliés, en même temps que ses retombées politiques, administratives et judiciaires. L’événement aura suscité pas moins d’une vingtaine d’articles de presse nationale et régionale, sans compter les interventions gouvernementales, de la venue de Gabriel Attal et Sylvie Retailleau à Science Po Paris à l’invective d’Emmanuel Macron en Conseil des Ministres à l’encontre d’actes « inqualifiables et parfaitement intolérables » ainsi que l’enquête interne de l’école. L’affaire s’est cristallisée autour de l’exclusion d’une étudiante appartenant à l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) de l’amphi Boutmy, suscitant des accusations d’antisémitisme contre lesquelles diverses réactions des étudiants mobilisés ont été mises en avant. Ce fut notamment le cas pour une tribune d’étudiant·e·s juifves soutenant la mobilisation et critiquant les déclarations de l’UEJF qui laissaient entendre que les juifves n’étaient plus les bienvenu·e·s à Science Po en raison de la mobilisation de soutien à la Palestine contre l’offensive israélienne.

Le consensus étudiant est-il plus que relatif ?

À lire ces multiples réactions, l’université est le fer de lance du mouvement de solidarité avec la Palestine, à la fois comme lieu de convergence de ses partisans et comme espace d’élaboration de ses revendications, qui concernent non seulement le cessez-le-feu, mais aussi le futur de la région. Qu’en est-il réellement ? Si l’on se concentre sur son extension géographique, le mouvement s’est en effet répandu dans les universités notamment franciliennes mais aussi à Strasbourg, Reims, Menton, Rennes, Saint-Etienne, Lyon ou Marseille et, rien qu’en Ile-de-France, Nanterre, la Sorbonne Nouvelle, l’EHESS, l’ENS Ulm, Paris Diderot, etc. Ce soutien massif a produit l’image d’un large consensus étudiant sur le soutien à la Palestine et l’appel au cessez-le-feu, et plus radicalement, sur l’antisionisme.

Les discussions qui ont lieu laissent le plus souvent hors champ la question des définitions pourtant utilisées dans les slogans. Le consensus minimal se situe autour de l’idée qu’Israël se rendrait coupable à Gaza des crimes de génocide, d’apartheid et de colonisation…

Mais sur quoi porte réellement le consensus ? Avant même d’examiner les détails de son contenu, il s’explique par une structure du mouvement qui reste très similaire d’une université à l’autre. À l’aide des supports de diffusion du collectif Urgence Palestine, et, dans une moindre mesure, BDS, les militant·e·s sympathisant avec la cause palestinienne reprennent à leur compte un ensemble de lectures du conflit et de matériel de communication. Cette reprise de supports préexistants (brochures, images, affiches…) est plutôt courante dans les mouvements sociaux qui se répercutent à l’université ou en émanent, si on pense par exemple simplement au rôle moteur qu’ont pu y jouer les syndicats étudiants. Elle reflète l’état plus ou moins précoce d’une mobilisation donnée, dans la mesure où la différenciation interne des positionnements s’élabore au fur et à mesure des commissions et assemblées générales, traduisant une appropriation progressive des mots d’ordre initiaux. Le schéma récurrent est donc celui d’un « comité Palestine » venant de la fac et faisant appel à Urgence Palestine, ou plus rarement à d’autres collectifs tels que Tsedek ou l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP). Ces comités Palestine eux-mêmes sont en interaction avec le comité « interfac » qui réunit les comités Palestine les plus organisés. C’est donc tout d’abord cette façon commune de s’organiser qui donne le sentiment d’un mouvement très unifié, là où le défaut d’élaboration idéologique en propre tend plutôt à indiquer une unité de façade.

Derrière cet unanimisme apparent, le nombre interroge également. Ces assemblées générales peinent à réunir les centaines et parfois les milliers de personnes que rassemblaient celles qui avaient pour projet de s’opposer à la loi Travail ou aux réformes des retraites. Pour les étudiants·e·s mobilisé·e·s, la participation relativement faible des autres étudiant·e·s est à attribuer à la peur de sanctions de la part de l’administration, et à la répression policière. Comme en témoignent la commission d’enquête visant 8 personnes à Science Po Paris, les signalements multiples pour apologie du terrorisme et plus largement les interventions policières pour expulser les occupations à la Sorbonne, l’EHESS ou encore l’ENS Ulm, cette répression est une réalité. Néanmoins, il ne s’agit pas là d’une nouveauté pour les mobilisations étudiantes, et c’est par conséquent aussi l’insuffisance du soutien à la mobilisation au-delà de ses militant·e·s les plus actifves qui la rend fragile dans son rapport de force tant avec les administrations qu’avec la police. Plus fondamentalement, la question de la répression enferme les débats et les communiqués dans des considérations sur la criminalisation du mouvement et les stratégies de résistance, qui aboutissent régulièrement à accuser les présidences, en reprenant plus ou moins explicitement la rhétorique de l’UJFP au sujet du philosémitisme d’Etat, d’entretenir certaines complicités.

Pour comprendre plus en détail les termes possibles de la convergence autour de la solidarité avec la Palestine, il faut donc en revenir au déroulé précis des occupations. À part dans des cas comme celui de Science Po Paris où de courts débats devaient permettre la discussion sur des termes tels que « sionisme » ou sur la qualification juridique des évènements, beaucoup d’occupations se sont davantage organisées autour d’interventions de divers collectifs préexistants ou de lectures publiques de textes. À l’EHESS et à l’ENS Ulm, le collectif Solidarité Kanaky intervient, et inscrit la lutte pour la Palestine dans des référents qui sont ceux de la guerre d’Algérie et du Vietnam, aux côtés de l’actuelle mobilisation contre l’élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie. À part ce partage de références communes, les discussions qui ont lieu laissent le plus souvent hors champ la question des définitions pourtant utilisées dans les slogans.

Slogans contestés et positionnements poreux

Au-delà de l’accord sur un certain lexique à employer pour décrire la situation actuelle, les mots d’ordre quant à l’horizon politique du mouvement deviennent beaucoup plus flous. Le consensus minimal se situe autour de l’idée qu’Israël se rendrait coupable à Gaza des crimes de génocide, d’apartheid et de colonisation. Mais dès qu’il est question des revendications à formuler au-delà de la condamnation de la situation à Gaza et du boycott de l’industrie israélienne et de ses alliés, il est beaucoup plus difficile de discerner des positionnements précis. Autrement dit, le consensuel « Free Gaza » domine, et laisse flou le contenu précis de cette libération. Les déclinaisons fines de positionnement transparaissent alors dans les réserves de certain·e·s à souscrire à telle ou telle formulation, entre les un·e·s qui adoptent sans ciller « Palestine vivra, Palestine vaincra » et les autres qui font preuve d’une certaine réticence par rapport aux implications potentielles de la deuxième partie du slogan. De même, l’utilisation des images de Samidoun pour les prisonniers palestiniens a suscité des réserves et oppositions, parce qu’il s’agit des seuls supports visuels disponibles au sujet des prisonniers mais que l’association a publié ses condoléances à la mort du président iranien, et que son soutien au régime est de notoriété publique.

Dès qu’il est question des revendications à formuler au-delà de la condamnation de la situation à Gaza et du boycott de l’industrie israélienne et de ses alliés, il est beaucoup plus difficile de discerner des positionnements précis. Autrement dit, le consensuel « Free Gaza » domine, et laisse flou le contenu précis de cette libération.

L’un de ces slogans notamment, « de la mer au Jourdain », a endossé les significations les plus diverses, de la revendication d’un État binational à celle d’un retour à la Palestine historique (avant 1948). Ce slogan est souvent brandi par des figures de LFI, notamment Rima Hassan, ou encore par le collectif Tsedek[1], qui l’utilisent dans un sens proche de celui que lui avait donné l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à partir des années 70, à savoir comme se référant à la revendication d’un État unique laïque sans droit de retour. Mais cette clarification est rare sinon inexistante sur les campus, et elle n’est qu’une possibilité parmi d’autres des évocations de ce slogan qui cristallise non seulement des conflits d’interprétation, mais aussi des équivoques qui persistent malgré les répétitions. Parmi les autres possibles dans lesquels ce slogan s’inscrit, il y a en effet son utilisation par la charte du Hamas, qui appelle à l’éradication d’Israël, ou encore par les partis Ben Gvir et de Smotrich, qui revendiquent la souveraineté israélienne exclusive. Là encore, le fait que des supports et des mots d’ordre historiquement chargés soient repris et transposés sans réelle appropriation par le mouvement peut être une piste pour comprendre la confusion ambiante. Pourtant, dans ce cas notamment, cette hypothèse d’un défaut de transmission de l’héritage politique de ce slogan échoue à rendre compte de sa réutilisation et de sa faible explicitation : en effet, malgré les nombreuses accusations d’ambiguïtés coupables à son encontre, ni l’adhésion des militants à ce slogan ni la manière dont ils y recourent n’ont été modifiées. Au fond, c’est à se demander si le succès de ce slogan ne reposerait pas en partie au moins sur ce maintien d’une ambiguïté, dont le caractère embarrassant peut toujours être nié face aux tentatives de disqualification, mais qui sert aussi d’outil stratégique permettant d’agréger les soutiens les plus variés derrière un positionnement poreux.

Un antisionisme de rigueur

La plus grande nouveauté de cette mobilisation, y compris dans l’histoire des divers mouvements pro-palestiniens en France, est cette coordonnée : l’antisionisme semble être devenu une condition sine qua non du discours progressiste sur le conflit. Symptomatiquement, la banderole principale du comité interfac qui s’est tenu à la Sorbonne Nouvelle arborait sur la table des intervenant·e·s, et donc de façon plus visible que ses autres slogans : « Sionistes hors de nos facs ». Réciproquement, celles et ceux qui refuseraient l’antisionisme comme condition d’une parole audible sur le conflit sont peu à peu repoussés vers les marges du mouvement, à l’instar du collectif Golem.

Golem[2] s’est créé au lendemain du 7 octobre, lors de la marche contre l’antisémitisme, et ses membres se sont d’abord réunis autour de principes antifascistes et d’une volonté commune de lutter contre l’acceptation de la venue des représentants du Rassemblement National à la marche. Le collectif participe activement à la mobilisation étudiante, quitte à tenter d’en déplacer certains positionnements qu’il juge non seulement contre-productifs du point de vue de l’adhésion au mouvement pour le cessez-le-feu, mais plus fondamentalement comme se nourrissant parfois de tendances antisémites. Dès la mobilisation à Science Po Paris, Golem avait dénoncé des slogans qui n’avaient été relevés par aucun média, en dépit de l’ampleur de la polémique… Là encore, c’est autour de certains slogans que vient se cristalliser le désaccord, notamment : « Varsovie, Treblinka, et maintenant Gaza ! », ou encore « Globalize the Intifada ». Le collectif s’est ainsi attelé à dénoncer au sein du mouvement les tendances à la concurrence mémorielle ou encore à l’essentialisation des Israëlien·ne·s, susceptible de banaliser voire d’encourager toute forme de violence à leur encontre, sous prétexte qu’ils commettraient le pire (le génocide). Mais cette préoccupation pour le sort des civils israéliens apparaît déjà suspecte aux yeux de l’antisionisme, comme cela s’était produit au sujet de la dénonciation des viols du 7 octobre.

Les organisations juives qui acceptent ce prérequis d’antisionisme sont parfaitement intégrées et mises en avant, à l’image de l’UJFP ou Tsedek, qui semblent être devenus des remparts systématiques contre tout questionnement au sujet des composantes et dérives antisémites présentes dans le mouvement.

En refusant d’autres coordonnées devenues des gages d’appartenance à la mobilisation, comme le terme de « génocide », le collectif est peu à peu devenu une cible. Lors de l’intervention de ses membres pour une conférence organisée par la présidence de l’université de Lille sur le thème « Israël- Palestine : Comment une communauté universitaire s’engage » le 21 mai, ses militants ont été empêchés de parler. Ils sont en effet insultés et hués par les militant·e·s de l’association Libre Palestine, appelant à « la décolonisation de toute la Palestine historique ». Là encore, c’est le fait que Golem ne se dise pas antisioniste qui paraît autoriser les invectives et amalgames de la salle à leur encontre : « Sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes », ou encore « Vous êtes des colons ». Ce jour-là, c’est le service de sécurité qui exfiltre les militants de Golem, tandis que le président de l’université, Régis Bordet, et une partie de son bureau alors dans la salle restent muets pendant toute l’intervention de Libre Palestine. Plus tard, dans son communiqué au sujet du 21 mai, l’Université de Lille déplorera la difficulté à avoir un dialogue respectueux, en réussissant à ne pas utiliser une seule fois le terme d’antisémitisme pour qualifier les événements.

Inversement, les organisations juives qui acceptent ce prérequis d’antisionisme sont parfaitement intégrées et mises en avant, à l’image de l’UJFP[3] ou Tsedek, qui sont d’ailleurs mentionnées par les militant·e·s de Libre Palestine ayant disqualifié Golem comme une façon de se dédouaner d’avance de toute accusation d’antisémitisme. Ces collectifs sont aussi de toutes les occupations, et semblent être devenus des remparts systématiques contre tout questionnement au sujet des composantes et dérives antisémites présentes dans le mouvement, selon un mécanisme désormais bien connu de « tokenisation » rampante. Comment en effet une mobilisation pourrait-elle faire preuve d’antisémitisme si des organisations juives en font partie ? Mieux encore, ne serait-ce pas encore plus impossible si ces organisations expliquent même que l’antisionisme est une condition de la lutte contre l’antisémitisme ? Qu’il s’agisse de Golem, Tsedek ou encore Oy Gevalt[4], il s’agit d’autant d’organisations nées ou bien visibilisées au lendemain du 7 octobre, dans ce qui apparaît désormais comme une mutation importante du paysage idéologique de la gauche. Certaines de ces organisations participant à la mobilisation de solidarité avec la Palestine dans les facs préexistaient au 7 octobre, comme les Juifs et Juives Révolutionnaires (JJR) ou Oraaj[5], mais toutes vivent au premier plan la reconfiguration du cadre idéologique par lequel la gauche comprend ce conflit, ainsi que ses répercussions sur les juifves ici. Pour certains de ces militant·e·s, la secondarisation et la possibilité du déni de l’antisémitisme sont apparues pour la première fois, alors qu’ils et elles n’avaient jamais souhaité se politiser spécifiquement autour de l’antisémitisme ou du conflit au Proche-Orient. D’autres ont été plus sensibles à l’injonction à se positionner en tant que juifve et à la suspicion systématique au sionisme, ce qui a motivé un mouvement de désolidarisation avec l’offensive israélienne passant de plus en plus souvent par l’antisionisme. En tous cas, ces nouveaux collectifs comptent parmi leurs membres des militant·e·s d’organisations syndicales étudiantes telles que Solidaires, le NPA ou LFI, dont certains communiqués et prises de parole sont pour elles et eux d’un jour à l’autre devenus inaudibles tels quels.

Dans le mouvement antisioniste à l’université, on assiste en particulier à une remise en cause radicale non seulement du levier du droit international – déjà discrédité de longue date -, mais aussi et surtout du cadre étatique comme paradigme adéquat pour penser le conflit, bien qu’aucun cadre de substitution ne soit proposé.

Il s’agit en fait là de toute une génération ayant grandi après la Seconde Intifada, et pour qui la perspective des deux États n’a jamais vraiment existé, puisque la question palestinienne avait peu à peu disparu de la surface des débats par le retrait de l’occupation israélienne et l’impasse des processus devant mener à une paix durable. Dans ce relatif désert idéologique, le travail d’organisations, minoritaires mais implantées de longue date, a fini par pouvoir trouver un écho qu’il n’avait jamais connu par le passé, notamment en ce qui concerne la lecture proposée par l’UJFP aux côtés de Jewish Voice for Peace et Urgence Palestine, ou même les Indigènes de la République, dont notamment Houria Bouteldja. Dans le mouvement antisioniste à l’université, on assiste en particulier à une remise en cause radicale non seulement du levier du droit international – déjà discrédité de longue date -, mais aussi et surtout du cadre étatique comme paradigme adéquat pour penser le conflit, bien qu’aucun cadre de substitution ne soit proposé. Dans ce vide continueront de se loger, à raison, toutes les suspicions, quand ce n’est pas tout simplement le pire qui est avéré.

ENS de Lyon, mai 2024
Face à l’antisémitisme, le silence coupable des présidences

Au-delà même des militant·e·s pour la solidarité avec la Palestine, le mouvement et ses mots d’ordre ont un effet sur l’ensemble des étudiant·e·s, parmi lesquels les juifves sont exposé·e·s d’une façon particulière et nouvelle. Que ce soit à l’université de Nanterre, à Paris Diderot, Strasbourg ou encore Lille, les différents témoignages vont des tags et de la prise à partie sur des groupes de promo aux actes d’agression physique et de harcèlement. Le climat est tel que nombre d’étudiant·e·s juifves affirment préférer anticiper et rester le plus en retrait possible, quand il ne s’agit pas tout simplement d’arrêter d’aller en cours. Quand les dénonciations de l’antisémitisme reprennent des chiffres de l’UEJF, elles sont d’emblée disqualifiées, et il en va de même quand la qualification vient de la justice ou bien des présidences d’université. Quand il en est fait mention dans les groupes de discussion ou en table ronde, il est toujours d’abord question du risque de son instrumentalisation, comme si l’existence d’une dénonciation médiatique de l’antisémitisme rendait impensable que sa violence se déploie au sein de la société.  Pour une partie non négligeable des antisionistes, la possibilité que la question de l’antisémitisme soit instrumentalisée pour soutenir Israël justifie apparemment de toujours lui opposer un regard méfiant, ce qui ne peut aboutir qu’à rendre les juifves toujours plus supect·e·s. Que le discours essentialiste s’énonce au nom de l’assimilation des juifves à des colons ou bien au nom de motifs plus classiques, la démultiplication de ces discours crée en fait une libération de la parole antisémite pour tous, y compris quand elle n’a rien à voir avec l’attribution d’opinions sionistes.

À cet égard, les présidences d’université portent une responsabilité plus grande encore que les étudiant·e·s. La circulaire Retailleau publiée dans les jours suivants le 7 octobre et qui prétendait sanctionner tous les comportements haineux n’a eu pour effet que d’insister sur le fait de « prévenir toute situation susceptible de causer un trouble à l’ordre public », y compris comme à Lille quand cela impliquait de garder le silence face à des propos antisémites. Lorenzo du collectif Golem raconte par exemple qu’en dépit des signalements de harcèlement dans l’UFR Lettres, Arts, Cinéma de Paris Diderot, l’université a dans un premier temps opposé une série de refus aux propositions d’organiser une conférence sur l’antisémitisme, de peur qu’elle ne cause des débordements, et ce malgré l’accord de l’UFR. Bien qu’il s’agisse d’une obligation légale, l’université n’a pas de référent antisémitisme, et il ne reste alors qu’à s’adresser aux deux référents « inclusivité » : l’une se contente d’abord de conseiller à une étudiante victime de harcèlement antisémite de changer de fac, tandis que l’autre affirme qu’une conférence de sensibilisation à l’antisémitisme serait perçue comme un soutien de l’administration aux étudiant·e·s juifves, susceptible à ses yeux de provoquer de l’antisémitisme car cela pourrait être perçu comme un « traitement de faveur ». Il faudra attendre deux mois après la première audition pour que le signalement se voie enfin officialisé, et qu’une première conférence ait lieu dans l’UFR le 6 février avec JJR, Golem et l’UEJF. Cette conférence reçoit un accueil pacifique. Le souci de neutralité et de pacification des débats dont continuent de se revendiquer les présidences pour empêcher la tenue de ce genre d’événements sur les campus n’apparaît alors plus uniquement comme un prétexte à l’inaction : il est mobilisé comme un rempart contre l’accusation de philosémitisme, qui aura tôt fait de passer du soutien à l’offensive israélienne à la simple protection des étudiant·e·s juifves.

Étant entendu que le problème de l’antisémitisme en milieu étudiant ne sera pas réglé par des dénonciations individuelles et des procédures disciplinaires, les universités sont aujourd’hui confrontées à une tâche de sensibilisation beaucoup plus générale, qu’elles ne peuvent accomplir qu’en acceptant de risquer le « trouble à l’ordre public », dût-on présupposer que cet ordre soit troublé par des discours de prévention… Or cet ordre, dans des universités désormais fermées ou sous étroite surveillance, ne satisfait aujourd’hui ni ses prétentions à préserver la liberté de réunion et de manifestation, ni à lutter contre les discriminations au nom desquelles il réprime la mobilisation.


Tal Rosenthal

 

Notes

1 organisation se définissant comme « Collectif juif décolonial ».
2 Organisation qui se revendique sur Instagram comme « Mouvement des Juifves de gauche contre l’antisémitisme d’où qu’il vienne. »
3 Organisation que se revendique, selon son site comme œuvrant « pour le droit à l’autodétermination pour le peuple palestinien. »
4 organisation qui se revendique comme »collective juive queer anti-raciste basée en France »
5 Organosation se revendiquant sur Instag’am comme Organisation Revolutionnaire Antiraciste Antipatriarcale Juive à paris / en mixité juive, meufs, trans / »

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