Mélenchon et Ozar HaTorah : un massacre en trop

La sortie stupéfiante de Jean-Luc Mélenchon quant à l’irruption d’un « événement gravissime » au cours de la prochaine élection présidentielle a été abondamment commentée. Or, ce qui étonne le plus ici est l’étonnement lui-même qu’ont provoqué ces propos. Car le complotisme, la sous-estimation de la gravité de l’antisémitisme et le rudoiement concomitant de ceux qui osent s’en inquiéter n’ont chez lui rien d’exceptionnel.

 

Jeremy Corbyn et Jean-Luc Mélenchon, 2018.

 

En 2013, déjà, Jean-Luc Mélenchon offusque lorsqu’il prétend, en marge d’un congrès de son parti, que Pierre Moscovici, alors ministre de l’Économie, a « un comportement de quelqu’un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale ».

L’année suivante, sur fond de violents affrontements au Proche-Orient entre Israël et le Hamas, Mélenchon déclare dans un discours que lui et ses camarades ne croient « pas aux peuples supérieurs aux autres », plaquant sur la tragédie d’un conflit inextricable une grille de lecture où l’aversion à l’égard de l’État d’Israël se confond avec l’un des plus antiques et des plus ineptes thèmes d’accusation anti-juifs. Insinuant que la cause du conflit israélo-palestinien serait à chercher dans l’arrogance d’un peuple raciste et imbu de sa foi en sa propre supériorité, le président du Parti de Gauche renoue avec la propagande soviétique de la fin des années 1960, celle précisément qui rendait indiscernables l’antisionisme et l’antisémitisme.

En 2017, Jean-Luc Mélenchon partage sur les réseaux sociaux une vidéo issue d’un compte YouTube ouvertement complotiste et suggérant que l’ancien Premier ministre Manuel Valls est l’obligé d’Israël. La même année, Mélenchon s’en prend au Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) qui se servirait de l’accusation d’antisémitisme comme d’« un rayon paralysant ».

Quelques mois plus tard, se rendant à une marche blanche organisée en hommage à Mireille Knoll, une octogénaire juive victime d’un meurtre antisémite, le Crif fait savoir qu’il refuse la présence de représentants du Front national et de La France Insoumise. Mélenchon accuse alors le Crif d’avoir « fait plus pour l’antisémitisme à cette occasion que des dizaines de basses besognes des vecteurs antisémites. »

Le 13 décembre 2019, commentant la débâcle du Labour aux élections générales britanniques, Jean-Luc Mélenchon explique que son ami Jeremy Corbyn a perdu parce qu’il aurait « voulu plaire aux importants », parce qu’il se serait fait « tirer dans le dos » sans réagir mais aussi parce qu’il aurait subi « sans secours la grossière accusation d’antisémitisme à travers le grand rabbin d’Angleterre et les divers réseaux d’influence du Likoud ». Il conclut en affirmant que lui ne s’agenouillera jamais « devant les ukases arrogantes des communautaristes du CRIF ».

Ce n’est certes pas là la « langue de la finance » que parle Mélenchon. C’est celle de Dieudonné et d’Alain Soral ; lequel a si bien reconnu les signaux à peine codés qui étaient adressés à sa clientèle politique qu’il lui est arrivé de presser le chef des Insoumis de consentir encore à un petit effort dans cette direction pour être totalement crédible.

Jean-Luc Mélenchon sait, comme tout honnête homme, que les attentats commis par Mohamed Merah ont été l’occasion d’une effervescence complotiste qui s’est employée à travestir un assassin en victime. Jusqu’à aujourd’hui, certains disculpent le jeune djihadiste de ses crimes quand ils n’en contestent pas tout bonnement la réalité. Quelle que soit la version complotiste propagée, un seul coupable et bénéficiaire de l’opération est désigné : Israël. Lorsque Mélenchon joue avec la rhétorique complotiste, c’est avec ce genre d’infamies qu’il jongle. Agit-il par calcul électoraliste ou a-t-il fini par être sincèrement contaminé par cette vision du monde ? On ne sondera pas ici ce que renferme son cœur – il y a des cardiologues pour cela. Toujours est-il que, dans son évocation d’une manipulation de dernière minute du scrutin présidentiel, Jean-Luc Mélenchon met sur le même plan deux attentats terroristes et l’agression abjecte d’un vieil homme tabassé à son domicile en 2002 (« papy Voise »). Une mise en équivalence qui fait perdre de vue l’incommensurabilité de ces événements et conduit à relativiser le terrorisme.

Mais ce n’est pas tout.

Pour caractériser ces trois événements distincts, parmi lesquels les meurtres de sang-froid de plusieurs enfants dans une école juive de Toulouse, Jean-Luc Mélenchon a d’abord parlé de « grave incident » ; qualification que certains ont tôt fait de comparer au fameux « point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » auquel Jean-Marie Le Pen avait en son temps ramené les chambres à gaz.

Jean-Luc Mélenchon connaît le sens des mots. Il en sait l’importance. Comment expliquer alors qu’il utilise ici ce terme d’« incident » ? Faut-il rappeler que, le 19 mars 2012, Mohamed Merah s’est rendu à l’école juive Ozar HaTorah de Toulouse pour y abattre à bout portant un homme de trente ans, ses deux fils âgés de six et trois ans, ainsi qu’une petite fille de huit ans rattrapée par les cheveux avant d’être exécutée d’une balle dans la tête ?

Discours de dénégation, le complotisme est un moyen d’escamoter le réel et de le plier à sa volonté. L’idée que l’attentat d’Ozar HaTorah aurait été inscrit dans un scénario permettant de stigmatiser les musulmans prend alors tout son sens : elle procède du même déni qui dicte à Jean-Luc Mélenchon l’euphémisme de « grave incident ». Vers la fin de son intervention toutefois, Mélenchon parlera, il faut lui en donner acte, d’« événement gravissime ». Mais son hésitation initiale en dit peut-être moins sur lui que sur notre inconscient collectif.

Car prospère autour de l’attentat d’Ozar HaTorah une incompréhensible amnésie sélective. Le soir du 14 juillet 2016, un Tunisien de 31 ans, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, commet un carnage sur la Promenade des Anglais à Nice : 86 morts, dont treize mineurs. L’ancienne Secrétaire d’État chargée de l’Aide aux victimes, Juliette Méadel, déclarera un an plus tard sur les ondes de France Info qu’il s’agissait du premier attentat ayant « volontairement touché des enfants »[1]. Lorsque, quatre ans plus tard, le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty est décapité à Conflans-Sainte-Honorine par un jeune radicalisé d’origine tchétchène, Abdoullakh Anzorov, on entend à nouveau que c’est la première fois que le terrorisme islamiste vise une école…

Que peut signifier cet effacement de l’attentat d’Ozar HaTora de la mémoire collective sinon que, loin d’avoir oublié que des Juifs ont été ciblés et tués en tant que Juifs, notre inconscient a comme occulté le fait que ce sont des enfants français qui ont été assassinés. Au lieu d’en renforcer le caractère scandaleux, la dimension antisémite du crime l’a au contraire naturalisé, comme si ces trois enfants juifs étaient des Juifs avant d’être des enfants : que des Juifs soient tués pour le seul fait d’être juif, n’est-ce pas un peu dans l’ordre des choses ?

Le massacre d’Ozar HaTorah dit la permanence d’un antisémitisme mortifère qui ne peut pas être réduit à un simple anathème brandi par quelque « secte communautaire ». Il dit l’acuité du problème que nous pose collectivement le terrorisme islamiste. Pour ces raisons, il constitue un événement en trop. Trop embarrassant pour ne pas être raturé, relativisé et finalement déréalisé par les islamistes, les antisémites, leurs complices et tous ceux qui leur cherchent des circonstances atténuantes : si les assassinats commis par Mohamed Merah ont été « écrits d’avance » par un « système oligarchique » qui nous manipule, alors le terrorisme lui-même n’est qu’un épouvantail et le fanatisme antisémite qui l’inspire un faux problème.

Les propos de Jean-Luc Mélenchon étaient-ils porteurs d’un autre message que celui-ci ?


Rudy Reichstadt

Notes

1 Ses propos lui ayant été reprochés à l’époque sur Twitter, Juliette Méadel a reconnu sans barguigner que des enfants juifs avaient été pris pour cible par le terrorisme avant l’attentat de Nice et que « tout [avait] commencé à Toulouse. » Quelques mois plus tôt, elle s’était recueillie à l’école juive de Toulouse (rebaptisée Ohr Torah) en mémoire des victimes de Mohamed Merah.

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