Le détournement de l’étoile jaune

Dans sa première chronique pour K – en partenariat avec Akadem –, Rudy Reichstadt, le directeur du site Conspiracy Watch, nous rappelait la constance avec laquelle l’antisémitisme jalonne la « culture » complotiste contemporaine. Il revient cette semaine sur la présence grandissante de l’étoile jaune dans des manifestations (contre les vaccins, contre les restrictions sanitaires liées au Covid, etc.). Il y a en effet quelque chose de saisissant dans l’aperçu qu’il nous donne de la banalisation d’un tel symbole, comme disponible à l’envie pour toutes sortes de causes. Une instrumentalisation qui témoigne à la fois d’une pathologie de la mémoire de la Shoah et d’une crise de la rhétorique de la protestation.

 

Prague, manifestation contre les restrictions sanitaires liées au coronavirus.

 

« Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ? »
Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. (Histoire juive.) »

Patrick Modiano, La place de l’étoile, Gallimard, 1968

 

Méditant sur l’insondabilité de la Shoah, l’historien Alain Besançon s’interroge : « Pourquoi compromettre l’effort de guerre, dépenser de l’argent, encombrer les transports, mobiliser des hommes pour aller dénicher dans le grenier où elle se cache une petite fille juive afin de la faire mourir ? » Parce qu’elle se dérobe à toute rationalité, parce qu’elle appartient à une catégorie d’actes qui constitue « une exception négative aux lois connues de la nature »[1], l’extermination des Juifs hante depuis 1945 la conscience historique du « monde libre ». La Shoah est non seulement le plus connu des génocides du XXe siècle – les enquêtes d’opinion en attestent – mais aussi l’un des événements dont le monde entier, ou presque, a déjà entendu parler. Elle a acquis une valeur paradigmatique et s’est imposée rapidement après la fin de la Seconde Guerre mondiale comme une sorte de comble du mal radical.

Les gardiens de sa mémoire doivent cependant convenir qu’il faut dissocier la notoriété exceptionnelle, universelle, de la Shoah et une connaissance authentique à son sujet. Car cette notoriété finit comme par jouer contre la connaissance elle-même, en ce qu’elle confère l’impression qu’on en sait déjà beaucoup sur la Shoah – en tous cas suffisamment pour ne pas avoir besoin d’en savoir davantage. L’humilité intellectuelle ainsi suspendue autorise les captations de mémoire les plus inattendues autant que les détournements symboliques les plus ineptes. La critique radicale du capitalisme, l’opposition à l’avortement, la lutte contre l’immigration, la dénonciation de la violence policière, la cause animale et plusieurs formes de complotisme ont tour à tour donné dans ce genre d’abus.

C’est ainsi que le 24 avril 2021, deux individus participant à une manifestation covido-sceptique à Londres ont arboré sur leur poitrine une étoile jaune à six branches accompagnée en son centre des mots « NO COVID Certificates ».

Le même jour, à Nouméa, une manifestation contre le pass sanitaire a été organisée en usant, là encore, du signe de l’étoile jaune, s’attirant la réprobation publique du Haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie.

Depuis un an, dans toute l’Europe, le symbole fleurit sur des vêtements, des montages ou des pancartes et vient parfois remplacer une photo de profil sur Twitter ou Facebook. À Prague, Berlin, Munich, Paris ou Avignon se sont multipliées les étoiles de David imitées de celles qu’étaient obligés de porter les Israélites sous l’Occupation. Avec, en lieu et place du mot « Juif », la mention « non vacciné » ou « sans vaccin ».

« 1939 ou 2019 JUIF ou GILET JAUNE, C’EST LE MÊME COMBAT POUR LA VIE » pouvait-on lire le 3 février 2019 dans un tweet juxtaposant une étoile de David et un Gilet jaune. Quelques jours plus tard, l’Association Gilets Jaunes Vosges 88 proposait « à tous les Gilets jaunes de porter un gilet jaune miniature sur leurs vêtements « civils » […] Nous montrerons ainsi au monde entier qu’en France les Gilets jaunes sont discriminés comme l’ont été nos frères de confession juive pendant la dernière guerre […] ».

Le 10 novembre 2019, à l’occasion de la « marche contre l’islamophobie » à Paris, l’élue écologiste Esther Benbassa postait sur Twitter une photo d’elle entourée de six personnes (dont une petite fille) arborant chacune une étoile jaune portant l’inscription « Muslim ».

Un an plus tard, Shireen Mazari, ministre pakistanaise des droits de l’homme, accusait Emmanuel Macron de « faire aux musulmans ce que les nazis ont fait aux juifs », relayant la fausse information – reprise également par une éditorialiste du Washington Post – selon laquelle « les enfants musulmans devront avoir un numéro d’identification, comme les Juifs étaient forcés à porter l’étoile jaune sur leurs vêtements pour être identifiés. »

En janvier 2020, une eurodéputée polonaise militant contre la souffrance animale partageait sur Twitter un dessin figurant des vaches marchant vers l’abattoir et vêtues d’habits de déportés, là encore avec une étoile jaune.

Plus récemment, l’avocat Carlo Alberto Brusa, figure de la complosphère covido-sceptique, écrivait sur Facebook : « Le passeport sanitaire se rapproche de l’étoile jaune qui a amené le peuple d’Israël à la Shoah ! »[2] La comédienne Véronique Genest, quant à elle, surenchérissait dès le lendemain, affirmant ne pas comprendre la différence « entre interdit aux juifs et interdit aux non vaccinés »[3]

Paris, affiche placardé sur un abribus

L’analogie victimaire prospère, on le voit, sur un fantastique analphabétisme historique. Contrairement au négationnisme, son intention n’est pas de réécrire l’histoire du crime mais d’enrôler sa mémoire au service d’une cause qui lui est étrangère. En se juchant de la sorte sur les cimes de l’horreur, on cherche à réveiller les consciences. Ce faisant, pourtant, on piétine la mémoire qu’on prétend honorer. Car à convoquer sans discernement la mémoire de la Shoah, on insinue tout simplement qu’elle ne fut pas si terrible. C’est là contribuer à sa banalisation. Or, comme le rappelle l’historienne américaine Deborah Lipstadt, la relativisation des crimes nazis est « une composante fondamentale du négationnisme »[4]. En instrumentalisant l’étoile jaune pour en faire un symbole disponible et au service de toutes sortes de causes, on renforce moins la cause qu’on défend qu’on ne prête main-forte aux négationnistes[5].

 


Rudy Reichstadt

 

Notes

1 Alain Besançon, Le Malheur du siècle. Communisme, nazisme, Shoah [1998], éd. Perrin, 2005, p. 95.
2 Facebook, 26 février 2021.
3 Twitter, 27 février 2021
4 Deborah Lipstadt, Denying the Holocaust: the growing assault on truth and memory, New York & Toronto, Free Press-Maxwell Macmillan, 1993.
5 Ainsi, on oppose désormais parfois un négationnisme « hard-core » d’une négationnisme « soft-core ».

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