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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Les Juifs indigènes du judaïsme colonial

À propos de 'Judaïsme. La généalogie d’une notion moderne' (Le Cerf, 2026) de Daniel Boyarin

Dans ‘Judaïsme. La généalogie d’une notion moderne’, Daniel Boyarin soutient que le « judaïsme », conçu comme religion abstraite est une invention de la modernité occidentale, héritée de catégories chrétiennes que les Juifs auraient fini par intérioriser. David Lemler prend au sérieux la force critique de cette généalogie, tout en en discutant certains présupposés. Peut-on retrouver un être juif « indigène » en se défaisant de la modernité européenne, ou faut-il plutôt assumer cette histoire d’échanges, de tensions et d’hybridations qui a aussi façonné le judaïsme ?

David Lemler et Daniel Boyarin

L’histoire est devenue, selon une formule célèbre de Yosef Hayim Yerushalmi, « la foi des Juifs perdus ». L’Émancipation et la modernité les auront fait sortir d’une forme de vie fondée sur la réactualisation rituelle d’un passé biblique immémorial, pour les faire entrer dans l’histoire et ériger celle-ci en nouveau mode de rapport à soi. Avec une telle idée, Yerushalmi prêche sans doute pour sa propre manière d’être juif dans la modernité et de nombreuses autres manières ont pu être inventées pour continuer à être juif dans un monde sécularisé, y compris la perpétuation « orthodoxe » des rituels prémodernes. 

Daniel Boyarin est assurément de ceux qui contribuent à inventer des modalités singulières de continuation de la judaïté dans la modernité, ou plutôt la postmodernité. Sa proposition est une combinaison originale de « retour » à une orthopraxie revendiquée et de recours à l’histoire, sur le mode d’une généalogie critique de ce que l’on nomme communément « le judaïsme rabbinique ». Dans l’art de faire sortir les études juives universitaires de leur ghetto institutionnel, de les détourner de leur pente à constituer un « enterrement décent du judaïsme », selon le mot de Moritz Steinschneider rapporté par Gershom Scholem, il est un maître et un guide. 

Enterrer le « judaïsme »

C’est pourtant bien à un enterrement du « judaïsme » que nous invite Judaïsme, généalogie d’une notion moderne, puisque le livre révèle combien l’usage de ce mot est nuisible à la compréhension de la tradition juive et du fait juif. Loin de se contenter de faire l’histoire d’un mot, le livre ouvre un programme épistémologique et, partant, politique, de ce que signifie être juif aujourd’hui. 

Les Juifs n’ont pas employé le terme « judaïsme » pour se définir eux-mêmes avant la période moderne

Sans entrer dans les détails d’une enquête philologique qui parcourt les siècles avec un heureux (ou plutôt joyeux) mélange de panache et de rigueur, la thèse peut se résumer simplement. Les Juifs n’ont pas employé le terme « judaïsme » pour se définir eux-mêmes avant la période moderne, ouverte par l’Émancipation. Ils ont alors importé un terme qui a une longue histoire polémique au sein de la tradition chrétienne. Par « judaïsme », ou d’abord ioudaismos en grec et iudaismus en latin, les Pères de l’Église puis les penseurs chrétiens médiévaux visent et construisent une « Église » et une « orthodoxie » alternatives, un repoussoir théologique leur permettant de définir la version normative du christianisme. Les Juifs prémodernes quant à eux n’ont pas ce mot, ils n’ont pour ainsi dire pas de « judaïsme », pas d’abstraction ni de religion par laquelle ils s’identifieraient. S’appropriant le mot, les Juifs sont devenus chrétiens ou plutôt le miroir déformant et déformé des chrétiens. Ils se sont laissés coloniser épistémologiquement. Reste alors à les émanciper de cette émancipation. L’histoire devient dans cette perspective l’instrument critique d’un retour à soi possible des Juifs perdus.

Indigénisation des Juifs

Si les Juifs prémodernes n’ont pas le « judaïsme », qu’ont-ils ? Ils ont des « manières juives d’agir », des agirs juifs (Jewish doings). Lorsqu’il arrive à un auteur juif de l’Antiquité d’employer le mot grec ioudaismos (de rares occurrences dans le Deuxième livre des Maccabées et chez Paul notamment), c’est pour désigner la manière d’agir et de vivre des Judéens. Le mot hébraïque yahadut, absent des sources antiques, fait son apparition au Moyen Âge pour désigner – selon Boyarin – non pas le composé abstrait de croyances théologiques et de normes et d’institutions les supportant (ce que la modernité sécularisée nomme « religion »), mais une certaine manière de vivre, déterminée par un statut juridique prévu par la Torah et la halakhah rabbinique. 

Je discuterai plus loin cette sentence générale s’agissant du Moyen Âge. Mais pour l’heure, je voudrais souligner ce que cette assimilation des Juifs à leur agir a de remarquable et de symptomatique. Selon le schème de l’autocolonialité des Juifs, dans lequel Boyarin inscrit son analyse, ils doivent être ramenés à un indigénat. Les Juifs postmodernes que nous sommes sont en position d’être les ethnologues des Juifs prémodernes, colonisés par le judaïsme moderne. Les Juifs toujours ont agi juivement. Les Juifs toujours ont été désignés, hostilement, sous la catégorie de « judaïsme ». Les Juifs d’aujourd’hui peuvent s’affranchir de cette catégorie qu’ils ont eux-mêmes intériorisée en se redécouvrant comme sujets agissants. 

Dans sa pratique auto-ethnologique, Boyarin pose un principe méthodologique issu de Wittgenstein : un nom n’a de sens, dans un système symbolique, que pour autant qu’il existe dans la ou les langues qui l’articulent. La catégorie « judaïsme » appliquée à la tradition juive prémoderne est une catégorie dite « etic », exogène à la tradition elle-même, qui ne dispose pas d’un tel terme ou de son équivalent. Or l’ethnologue – pratiquant l’ethnologie critique à la façon des « métaphysiques cannibales » d’Eduardo Viveiros de Castro – doit autant que possible s’abstenir d’approcher l’indigène avec des catégories épistémologiques occidentales, et ce faisant de le ramener à soi. Il doit au contraire se laisser enseigner, par ces autres manières de vivre et de penser, ce que la nôtre a de particulier et de situé. 

Daniel Boyarin et David Lemler, en mars 2026, en discussion à l’Ecole pratique des hautes étude.

Ce parti pris nominaliste est commandé par le format du livre original en anglais consacré à remettre en cause une série de « mots clés » des études juives – tous ces termes qui paraissent si évidents qu’ils ne sont jamais interrogés (à commencer par « Juifs » ou « judaïsme »). Mais partir de l’idée que l’absence du mot implique l’absence de la chose ou du concept ou d’un équivalent conduit à occulter l’ensemble des modes par lesquels les Juifs n’ont cessé de produire d’autres mots, d’autres idées à travers lesquels ils se pensent eux-mêmes. 

Se définir soi-même, un agir juif

Cette pensée de soi est peut-être « l’agir juif » par excellence. Et Boyarin lui-même nous a appris, dans d’autres livres qu’il ne mobilise pas ici, à le concevoir comme le produit d’interactions, généralement polémiques, avec ces autres qui pensent les Juifs à leur place (voir notamment La partition du judaïsme et du christianisme, Le Cerf, 2011). Les Pères de l’Église produisent leurs dogmes fondateurs, à travers le crédo élaboré lors du Concile de Nicée au IVe siècle. Ils le font en attribuant aux Juifs, un « judaïsme », un ensemble de croyances déviantes contraire à l’orthodoxie chrétienne. Au même moment, les rabbins produisent une discursivité fondatrice, celle de la maison d’étude où les « agirs » pratiques des Juifs sont mis en question dans un « agir » particulier, celui de l’étude. En d’autres termes, « judaïsme » n’est jamais qu’un des termes par lesquels les Juifs se sont définis eux-mêmes au fil de leur longue histoire. 

Le « judaïsme » est une religion, un pur produit de la sécularisation de la société occidentale chrétienne, autrement dit de la sécularisation du christianisme. S’il est pensable sans les Juifs, sans doute n’est-il pas la meilleure catégorie pour penser l’être juif aujourd’hui et appelle-t-il dès lors une déconstruction

Est-ce que cela invalide la thèse de Boyarin ? N’y a-t-il pas une spécificité moderne en ce que les Juifs, des Juifs plutôt, se sont appropriés pour se définir eux-mêmes une notion forgée par d’autres et contre eux ? Oui et non. 

« Judaïsme » est une notion moderne, si l’on y entend la « religion » des Juifs, un concept abstrait, mêlant croyances, pratiques et institutions, définissant une sphère spécifique de l’existence sociale et qui peut être pensée indépendamment des Juifs eux-mêmes. Comme le disait, à la fin du XIXe siècle, Ahad Haam – un penseur majeur du sionisme culturel, que rejoint étrangement l’antisioniste Boyarin – le monothéisme universaliste éthique, que les penseurs juifs modernes forgent sous le nom de « judaïsme » pour justifier l’existence juive dans la modernité, n’a rien de spécifiquement juif. En dernière instance, il pourrait très bien être pensé si – à Dieu ne plaise (lo ‘alenu) – les Juifs cessaient d’exister. La religion juive n’a pas besoin des Juifs et, j’ajouterai, réciproquement. Le « judaïsme » est une religion, un pur produit de la sécularisation de la société occidentale chrétienne, autrement dit de la sécularisation du christianisme. S’il est pensable sans les Juifs, sans doute n’est-il pas la meilleure catégorie pour penser l’être juif aujourd’hui et appelle-t-il dès lors une déconstruction.

Mais en même temps, il n’est pas nouveau, ni spécifiquement moderne que les Juifs empruntent un cadre conceptuel pour se penser eux-mêmes, en l’important au prix d’une modification et d’une subversion. Pour abonder dans le sens de la critique décoloniale, c’est leur condition de minorité exilique qui explique d’ailleurs en partie cette façon d’incorporer les concepts de la culture hégémonique au sein de laquelle ils évoluent. 

Être juif devient une particularité religieuse s’intégrant harmonieusement dans l’État moderne en se tenant à sa place bien définie

Le Talmud investit le concept de « Torah » pour définir les Juifs. Nombreux ont noté qu’il y allait d’une refonte des préceptes bibliques dans la conception romaine du droit. Le tableau toutefois est incomplet si l’on ne prend pas en compte que cette refonte s’accompagne d’une critique du pouvoir politique impérial (assimilé à l’idolâtrie), qui donne à la loi sa « force », et de l’obligation d’étudier la loi1. Le concept est importé, mais subverti. La loi devient juive. 

Prenons encore le cas médiéval de l’importation d’une conception d’extraction gréco-arabe de « croyance » (i‘tiqād, plus tard rendu par emunah dans de nombreuses traductions hébraïques). De Saadia Gaon (Xe siècle) à Maïmonide (XIIe siècle), des auteurs majeurs de la tradition juive évoluant dans le monde islamique refondent la tradition juive comme un « monothéisme », une doctrine du Dieu un. Yehuda Halevi (XIIe siècle), un auteur longuement commenté par Boyarin à l’appui de sa thèse d’une invention moderne du « judaïsme », est pourtant peut-être le premier à employer, en langue arabe, un terme abstrait qui en est le strict équivalent : « yahūdiyya ». Dans un passage étonnant de son Kuzari (III, 17), il propose de redéfinir l’appartenance à Israël par la profession sincère de ce qu’il nomme « les croyances du judaïsme » (‘aqīdat al-yahūdiyya). Ce faisant, il assimile un mode arabo-musulman de définition de collectifs comme communautés de croyances et de lois, désignées par des noms d’entités abstraites (yahūdiyya, naṣrāniyya, l’un des termes pour christianisme, ou encore islām). Mais il le transforme pour penser un collectif dispersé et déterritorialisé. 

Prenons enfin le cas de Moses Mendelssohn (XVIIIe siècle), grand nom des Lumières allemandes et père de la pensée juive moderne. Mendelssohn est crédité par Boyarin et d’autres de l’adoption juive du terme « judaïsme » (Judentum, qui apparaît par exemple dans le sous-titre de son Jérusalem, pouvoir religieux et judaïsme) et surtout de la transformation de la tradition juive en religion, sur le modèle d’une confession de type protestante. Être juif devient une particularité religieuse s’intégrant harmonieusement dans l’État moderne en se tenant à sa place bien définie, après que ses institutions ont renoncé à exercer un quelconque pouvoir coercitif. 

Il est vrai que Mendelssohn appelle à un abandon du « patois » yiddish qu’il méprise et à l’adoption de la langue allemande. Ce rejet de la langue de l’exil au profit de la langue chrétienne est évidemment d’une grande portée et d’une grande violence. Il ne saurait laisser inchangée l’autocompréhension des Juifs. Mais il est tout de même remarquable que Mendelssohn, le premier à doter les Juifs du « judaïsme », est aussi le premier à énoncer (en allemand) que le judaïsme « n’est pas une religion révélée », mais une « législation révélée ». Autrement dit, apparaissant comme une religion moderne, le « judaïsme » arrive immédiatement avec la mise en cause de la catégorie même de religion. Toutes les formes ultérieures de cette négation « le judaïsme n’est pas une religion » – y compris sionistes (« il n’est pas une religion, mais une identité politique ou culturelle ») – sont déjà en gestation dans l’adoption même du schème confessionnel impliqué dans le terme de « judaïsme ». Avec l’adoption juive du terme « judaïsme », la « religion » devient juive et ce faisant, elle cesse d’être parfaitement adéquate à elle-même, tendue entre communauté de croyances et identité politique séculière.

Réinventer ce qu’être juif veut dire à partir du judaïsme

Les Juifs ont-ils jamais parlé leur langue ? Jacques Derrida en faisait (plus spécifiquement des Juifs d’Algérie) ceux dont l’expérience atteste que nul n’a jamais une langue, pas même sa langue maternelle. L’araméen, l’arabe, l’allemand (ou toute autre langue européenne moderne) sont assurément les langues de l’autre. Le yiddish et les « judéo-langues » en général sont des hybridations. 

Réinventer ce qu’être juif signifie aujourd’hui ne peut se faire qu’à assumer cette relation ambivalente des Juifs et de l’Europe, de la pensée juive et de la tradition occidentale.

Ici encore l’antisioniste Boyarin rejoint le sionisme dans l’idée qu’il faudrait rendre aux Juifs leur langue, mais sous une autre forme que l’hébreu moderne. Cela passe pour lui par la ressaisie postmoderne d’un être juif prémoderne. En définitive, sa proposition, que peut-être seul un universitaire juif américain pouvait formuler, peut se lire comme le refus d’une part moderne, européenne, de l’histoire de la pensée juive , le sionisme et l’État d’Israël inclus, comme projets européens. Par l’opération de sa généalogie et de son ethnographie, il espère découvrir en la pensée juive, une pensée autre, à même de mettre en défaut les catégories de la pensée occidentale.

Cette entreprise repose sur une double mise à distance, voire une double aliénation. Pour se faire l’ethnologue des Juifs prémodernes, il faut tenir pour étranger à la pensée juive, le moment de l’invention moderne du judaïsme. Il faut exclure d’une histoire normative de la tradition juive des figures telles que Mendelssohn ou les tenants de la Wissenschaft des Judentums, la science (universitaire) du judaïsme. Il faut aussi s’aliéner la tradition juive prémoderne qui nous serait devenue opaque à cause du voile épistémologique tendu par ces derniers. 

Mais peut-on se défaire d’une part de l’histoire ? N’est-ce pas scier la branche sur laquelle l’entreprise même d’une généalogie critique du « judaïsme » est assise ? Ce n’est pourtant qu’à partir des outils épistémologiques de la modernité occidentale qu’elle est possible. 

Est-ce par ailleurs souhaitable ? Le rapport réciproque des Juifs et de l’Europe est marqué du sceau de l’ambivalence : ils l’ont construite par leur présence et leur rejet, ont contribué à la modernité qui a projeté de les exterminer. Mais ils sont largement (quoique non exclusivement), à maints égards, des produits d’une histoire européenne, celle de la chrétienté médiévale, celle des Lumières et celle des empires coloniaux. Réinventer ce qu’être juif signifie aujourd’hui – ce qui redevient une « question brûlante » (pour reprendre la formule d’Eliezer Ben Yehuda) – ne peut se faire qu’à assumer cette relation ambivalente des Juifs et de l’Europe, de la pensée juive et de la tradition occidentale.

  1. Voir sur ce point, la critique par Ivan Segré de mon livre, L’invention du judaïsme (Albin Michel, 2025) dans son article intitulé Qu’est-ce que le judaïsme ? (https://lundi.am/Qu-est-ce-que-le-judaisme). ↩︎
Photo de David Lemler

David Lemler

David Lemler est philosophe, spécialiste de la pensée juive médiévale. Il est Professeur à l'UFR d'études arabes et hébraïques de Sorbonne Université. Il a notamment publié: 'L'invention du judaïsme. Comment les Juifs se définissent eux-mêmes' (Albin Michel, 2025) et 'Création du monde et limites du langage. Sur l'art d'écrire des philosophes juifs médiévaux '(Vrin, 2020).