Les Juifs sont-ils trop nombreux ?
« La communauté juive, vous êtes trop nombreux », lançait cet été la tenancière d’une buvette des Deux-Alpes. Une formule qui condense une vieille obsession antisémite, celle du « trop de Juifs », et rencontre, en miroir, une inquiétude juive tout aussi ancienne : combien sommes-nous, et sommes-nous assez nombreux pour survivre ? Ruben Honigmann explore avec humour et gravité ce paradoxe du nombre, depuis l’interdit biblique de compter les Juifs jusqu’à l’hypothèse que leur survie tient peut-être précisément à ce qui échappe au chiffre.
Il paraît qu’Elie Wiesel a rencontré un jour Mao-Tsé-Toung et lui a raconté la Shoah et ses six millions de morts. Ce à quoi le Grand Timonier lui aurait répondu : chez nous, ce chiffre correspond à la marge d’erreur dans les recensements.
Les Juifs sont inquiets : combien sont-ils ? Sont-ils suffisamment nombreux pour subsister, en Israël comme en diaspora, dans un monde qui leur est si hostile ?
Les antisémites aussi s’agitent: des Juifs, dans les médias, dans “l’état profond” ou dans les buvettes des Deux Alpes, il y en a toujours trop.
Les deux inquiétudes ont de quoi étonner car le fait juif n’a jamais été affaire de nombre. Démographiquement, la population juive a toujours été quantité négligeable. Sous le poids de l’Histoire, bien sûr – l’exil, les persécutions, l’extermination —, mais aussi, depuis moins longtemps, par effet de l’assimilation qui a si souvent mené, et mène encore, à l’autodissolution et à la disparition.
S’y ajoute la conscience très ancienne qu’être juif ne saurait se réduire à une question quantitative. Leur texte fondateur le dit explicitement : « Vous êtes le moins nombreux des peuples »1 et les Prophètes de prendre le contre-pied de Jean-Luc Mélenchon: ça n’est pas l’antisémitisme qui est résiduel, mais le peuple juif lui-même, il est un « chéérit »2, un résidu incompressible.
Il ressort de ces textes que les Juifs sont consubstantiellement un reste, un surplus, un excès, ce qui est un comble pour un peuple dont l’identité se fonde dans l’ablation de ce qui, précisément, dépasse.
C’est ainsi le caractère « excessif » des Juifs qui constitue le soubassement de la haine qu’ils suscitent. Aux yeux des antisémites, les Juifs sont toujours trop nombreux. « Les Juifs vont nous submerger » est la hantise sur laquelle leur premier persécuteur, le Pharaon de l’Exode, appuie sa décision de « jeter tous les garçons Hébreux à l’eau »3.
Dans le fond, la crainte du « trop de Juifs » est décorrélée de leur nombre réel. Pis, l’antisémitisme repose sur un mécanisme psychique étrange : moins les Juifs sont nombreux et plus on les imagine puissants. Si les Juifs sont si peu visibles, donc si peu nombreux en apparence, c’est qu’ils agissent et tirent les ficelles dans l’ombre.
Haman, archétype du génocidaire, l’a bien compris dans le livre d’Esther : il veut en finir avec les Juifs non pas parce qu’il y en a trop, quantitativement, mais parce qu’ils sont de trop, « dispersés et séparés »4, donc partout et nulle part à la fois. Haman est excédé par le Juif Mardochée, précisément parce que les Juifs excèdent l’ordre naturel des choses, ils sont l’erreur statistique de l’Humanité qui risque de gripper la machine de l’Histoire.
Juifs et antisémites, se retrouvent finalement sur un point, une intuition commune, appréhendée de façon opposée : la présence juive au monde se loge dans les interstices.
Ce qui se vérifie d’ailleurs anecdotiquement par une manie en partage : à la fin d’un film, ils traquent les noms juifs dans les génériques. Les uns pour alimenter leur folie, les autres peut-être pour s’assurer qu’ils sont toujours là, comme l’on procède, après une lourde chute, à l’inventaire des membres de son corps, pour vérifier que tout est intact ou, éventuellement, recoller les morceaux.
L’aboutissement tragique de la représentation fantasmée du surnombre juif a été le XXᵉ siècle, théâtre de la plus macabre politique du chiffre qui soit. D’abord de la part des bourreaux, obsédés par l’idée de vider le monde de ses Juifs à coups de listes, d’appels, de sélections et de numéros tatoués sur le bras. C’est là toute la hantise du chef de camp d’Auschwitz, que Robert Merle dépeint dans La mort est mon métier : ne pas tenir ses chiffres de production de cadavres, ne pas satisfaire les objectifs fixés par les planificateurs du génocide.
Puis, par un renversement pervers de l’Histoire, après la Shoah, les victimes se sont retrouvées empêtrées dans la sacralisation du chiffre de leur propre assassinat. Six millions est devenu un chiffre totem, qui ne dit plus rien. Une anecdote que m’a rapporté un ami, enseignant à ses heures perdues, en atteste : une élève de licence lui avait rendu une copie dans laquelle elle avait parlé des six milliards de Juifs tués durant la Shoah, ce à quoi il n’avait pu ironiquement rétorquer autre chose, dans la marge, que “vous parlez ici en anciens Juifs ?”. À force de sanctuariser le chiffre, on a fini par le soustraire à l’arithmétique…
J’ai dû attendre, pour ma part, ma quarantième année de vie pour prendre la mesure de ce que six millions représente véritablement : si autant de personnes se tenaient la main, m’a-t-on expliqué, elles formeraient une chaîne humaine qui relierait Paris à Moscou dans les deux sens. C’est cela, concrètement, six millions d’êtres humains assassinés.
Au cours des dernières années, un basculement d’un autre type s’est produit : il y a désormais plus de Juifs en Israël qu’en dehors d’Israël et il y a désormais plus de Juifs en Israël que de Juifs assassinés durant la Shoah. Les comptes sont bons, mais la survie juive peut-elle se suffire d’un tel bricolage numérique ?
L’inquiétude générale autour de la démographie juive est venue raviver chez moi un questionnement ancien: pourquoi une population si réduite occupe-t-elle une telle place si démesurée dans l’imaginaire collectif ? Mon interrogation a trouvé un début de réponse lors de ma bar-mitsva.
Dans le milieu dans lequel j’ai grandi, le rite initiatique principal du jeune homme n’était pas tant la lecture publique de la Torah, que la préparation d’un exposé à faire devant ces messieurs de la Yechiva.
Mon père, à la faveur de son retour au judaïsme, s’était pris de passion pour la démographie juive. Issu du milieu juif allemand le plus assimilé qui soit avant d’embrasser l’orthodoxie, il s’était intéressé à ceux qui avaient parcouru le chemin inverse, s’amusant à recenser les Juifs berlinois qui s’étaient fait baptiser au siècle précédent.
C’est peut-être pour cette raison qu’à l’horizon de ma bar-mitsva il choisit pour thème de mon discours un interdit biblique relativement méconnu : celui de compter les Juifs5. Mon père me confia à un maître qui me fit découvrir et étudier les textes bibliques et rabbiniques sur le sujet, parmi lesquels l’épisode au cours duquel le roi David avait fait les frais de l’interdit biblique : une peste avait ravagé son royaume parce qu’il avait procédé à un recensement de ses sujets6. L’idée maîtresse qui s’en dégageait était que dénombrer les êtres humains revient à les réifier, les réduire à des numéros et des statistiques, ce que l’on n’appelait alors pas encore de la data. En somme, renoncer à compter les êtres humains, c’est affirmer leur caractère inquantifiable, indéfinissable, conformément à la modalité de leur création : « à l’image de Dieu »7.
Le « sable de la mer et les étoiles du ciel »8 auxquels les descendants d’Abraham sont comparés disent bien cet impossible, pas seulement en raison de leur grand nombre, mais à cause de leur caractère insaisissable : le sable glisse entre les doigts et les étoiles donnent le tournis à l’œil. Les Juifs sont voués à échapper au compte et c’est là leur bénédiction inaugurale.

L’interdit biblique a des conséquences aussi concrètes que loufoques dans la vie quotidienne de ceux qui en tiennent compte s’y réfèrent. Dans toutes les écoles juives, on est bien obligé de recenser les enfants et dans toutes les synagogues on est contraint de compter les fidèles pour s’assurer que le quorum de dix hommes, nécessaire à une prière commune, est atteint. Pour concilier l’interdit biblique et les nécessités de la vie, on a donc recours à une astuce : au lieu de compter les personnes, on se rabat sur les casquettes, les t-shirts ou les mains. Une autre option, plus singulière, consiste à énumérer « pas 1, pas 2, pas 3 » au lieu de 1, 2, 3, de manière à invalider explicitement l’acte même d’énumération qu’on est en train d’accomplir.
Ou alors, astuce au carré, l’enseignant récite un verset biblique qui comporte exactement le même nombre de mots qu’il y a d’enfants dans la classe, puis vérifie s’il y a bien autant de mots que d’enfants pour que le verset soit complet. Un stratagème qui fait coïncider au passage mots et personnes, êtres et langage, et transforme chaque membre du groupe en un signifiant.
Le procédé est caractéristique de ces subterfuges légaux qui prêtent le flanc à un argument classique de l’antijudaïsme : les Juifs, hypocrites et rusés, s’arrangent avec leur Loi, la contournent, en conservent artificiellement la Lettre et en tuent l’Esprit. L’accusation de pharisaïsme est aussi ancienne que le christianisme lui-même. Mais compter les casquettes au lieu des enfants, tordre l’usage normal et nécessaire sans en perdre le bénéfice est surtout l’expression d’un aveu : à défaut de pouvoir faire rentrer le cercle de l’idéal dans le carré du réel, le subterfuge fonctionne comme le rappel permanent que nous vivons en deçà de la hauteur à laquelle nous aspirons. Un peu à la manière de l’accent circonflexe conservé comme vestige dans les mots où l’on a aboli le s de l’ancien français que l’on ne prononçait plus. Il n’y a là ni arrangement ni compromission, mais sublimation.
Comme la Torah s’accommode de ses propres incohérences, il se trouve que le récit biblique est lui-même parsemé de dénombrements. Chacun des cinq livres du Pentateuque (à commencer par celui des… Nombres) comporte de longues listes de noms et de chiffres, famille par famille, tribu par tribu qui forment les composantes de la totalité du peuple.
Sauf qu’avec les Hébreux le compte n’est jamais bon : dans chaque recensement s’invite un hiatus. Les 70 qui descendent en Égypte à la fin de la Genèse ne sont, à y regarder de près, que 699, certaines familles disparaissent d’un livre à l’autre10 quand ça n’est pas le recenseur lui-même, en l’occurrence le Grand prêtre Aharon, qui, ne pouvant être à la fois compteur et compté11, fait de l’ombre à son propre travail.
L’exactitude, dans les recensements bibliques, manque invariablement à l’appel. Une case vide subsiste systématiquement et permet au groupe de ne pas se pétrifier en une masse figée.
Quelques années après ma bar-mitsva religieuse, j’ai en quelque sorte passé une autre bar-mitsva, celle de l’autre pan de mon identité. J’ai présenté l’allemand, ma langue maternelle, comme langue vivante au bac, en candidat libre. L’épreuve consistait en un commentaire oral d’un texte issu de la littérature allemande parmi une dizaine proposée par le candidat. De manière générale je lisais très peu et très laborieusement et en littérature allemande je ne connaissais strictement rien. Cette fois, ce fut donc ma mère qui m’y prépara. La bar-mitsva dans un cas comme dans l’autre, juive comme allemande, revenait à refaire, à ma manière, un bout du chemin effectué par mes parents.
Durant les mois qui précédèrent l’épreuve, ma mère m’accompagna pour commenter les textes qu’elle avait sélectionnés et qui lui tenaient à cœur. Celui qui lui était le plus proche était un court poème signé Thomas Brasch, un auteur juif qui, comme elle, avait grandi dans l’Allemagne d’immédiat après-guerre, encore totalement nazifiée, et qui avait été, avant sa mort tragique et précoce, son meilleur ami.
Le poème en question s’intitule Wie viele sind wir eigentlich noch ? ce qui peut se traduire par Combien sommes-nous, au juste, encore ? Brasch y ciblait l’embourgeoisement de tous ses anciens compagnons de route contestataires qu’il voyait progressivement disparaître dans un « trou anonyme » : l’un portait désormais un costume-cravate, l’autre des lunettes sans bords. Les dissidents d’hier s’étaient subrepticement assagis ; rentrés dans le rang, ils avaient fini par céder à l’esprit de sérieux.
Il n’était pas explicitement question de Shoah dans ce poème, mais j’y projetais toutefois un double sens, celui du recensement des survivants dans le néant post-cataclysme et, plus généralement, de l’interrogation abyssale que peut susciter le simple fait d’être juif, à l’instar du doute qui ronge le stérile Abraham quant à sa postérité.
Durant l’épreuve je ne suis pas tombé sur Brasch, mais sur Kafka. Ma mère avait choisi une micro-nouvelle, presque un haïku, qui s’intitule Gibs auf (Laisse-tomber) et qui était encore pire que l’inquiétude de Brasch. Kafka y affirmait l’impossibilité d’un chemin à suivre puisqu’on ne pouvait compter sur personne pour nous l’indiquer, si tant est que ce chemin existe.
Je ne sais pas combien nous sommes encore. Ni combien nous devons être pour nous perpétuer et survivre, ni quel est le point d’équilibre numérique idoine à atteindre entre Israël et la diaspora, ni à partir de combien d’actes antijuifs il sera temps de faire ses valises
Mais le miracle de la survie des Juifs tient peut-être précisément au fait qu’ils sont indénombrables.
- Deutéronome 7,7. ↩︎
- Jérémie 31,6 et Joël 3,5. ↩︎
- Exode 1,9. ↩︎
- Esther 3,8. ↩︎
- Talmud de Babylone Traité Yoma 22b et Traité Bera’hot 62b. ↩︎
- Samuel II, chapitre 24. ↩︎
- Genèse 1,26. ↩︎
- Genèse 22,17. ↩︎
- Voir le commentaire de Rachi sur Genèse 46, 26-27. ↩︎
- Voir le commentaire de Rachi sur Nombres 26,13. ↩︎
- Voir commentaire de Rachi sur Nombres 3,39. ↩︎