L’antisémitisme, une fiction politique
À propos de Mark Mazower
Dans 'Antisémitisme. Métamorphoses et controverses', Mark Mazower soutient que la notion d’antisémitisme aurait été élargie abusivement, notamment pour y faire entrer certaines critiques d’Israël et du sionisme. Mais selon Balázs Berkovits, Mazower finit par rendre l’antisémitisme contemporain introuvable, dès qu’il prend une forme liée à Israël.
Une conception sioniste de l’histoire de l’antisémitisme ?
Les dernières années ont vu se multiplier les controverses autour des ressorts politiques de la recherche sur l’antisémitisme. Bien que ces discussions se soient principalement cristallisées autour de la définition de l’IHRA, elles ont rapidement débordé ce cadre. Les opposants à cette définition, souvent influencés par une école d’historiens se réclamant de « l’historicisme »1, ont également pris pour cible ce qu’ils nomment l’approche « éternaliste » de l’antisémitisme, présenté comme le prolongement d’une vision sioniste de l’histoire. Selon eux, cette vision sioniste serait responsable de l’extension abusive du concept d’antisémitisme, lequel inclurait désormais la critique d’Israël, ce qui n’était pas le cas auparavant. L’argument se résume comme suit : le sionisme a constamment besoin de l’antisémitisme pour perdurer ; par conséquent, la position sioniste adoptée par l’historiographie de l’antisémitisme ainsi que par la recherche sociologique sur l’antisémitisme recréerait artificiellement la représentation du phénomène. Ainsi, l’obsession pour le sionisme et Israël trouverait son origine dans une vision communautariste essentiellement juive, affirment les détracteurs de l’approche éternaliste, lesquels déplorent de prétendues pressions politiques sur la recherche, entraînant à la fois des failles méthodologiques et des catégorisations erronées.
Les arguments historico-méthodologiques des historicistes visent à souligner que le concept d’un antisémitisme continu à travers les âges (ou, pour certains, le concept même d’antisémitisme) constitue un obstacle à la recherche historique, car il unifie des phénomènes empiriquement disparates dans l’espace et le temps2. Cette unification résulterait d’intérêts et de calculs politiques, aussi bien du côté des antisémites que de celui des Juifs. Les antisémites construisent une histoire centrée sur les Juifs et projettent leur hostilité dans le passé. Ils tentent de prouver que les Juifs ont toujours été haïs à travers l’histoire, et ce pour une bonne raison : leur méchanceté et leur nocivité pour la société. La manière dont les Juifs perçoivent l’antisémitisme refléterait celle des antisémites, en ce sens qu’ils le conçoivent eux aussi comme éternel. Leur question est la même : pourquoi tant de haine contre le peuple juif ? Leur réponse, bien sûr, est très différente : en raison d’une sorte d’animosité universelle et immuable envers un peuple singulier, s’apparentant au sinat Yisrael [littéralement « haine d’Israël »] défini théologiquement. Il s’agit là de conceptions essentialistes et métaphysiques, qui n’ont pas leur place dans les sciences sociales dignes de ce nom. D’après ses détracteurs, l’historiographie juive serait désormais revenue à une lecture essentiellement sioniste de « son » objet, dans laquelle les impératifs politiques tendraient à primer sur les critères de la recherche scientifique. Scott Ury a formulé cette critique en ces termes :
« Pourquoi l’interprétation sioniste traditionnelle de l’histoire, de la société et du destin juifs est-elle revenue, au cours des deux dernières générations, pour devenir le cadre académique et public dominant de la recherche, de l’étude et de l’explication de l’antisémitisme ? Comment la résurgence de ce paradigme intellectuel spécifique a-t-elle contribué à façonner, définir et déterminer les contours et le développement de ce domaine scientifique particulier ainsi que les débats publics qui l’accompagnent au cours des dernières décennies ? »3
Cette interprétation critique cherche à établir l’existence d’un courant très influent, voire dominant, dans la recherche sur l’antisémitisme ainsi que dans l’historiographie du peuple juif, reposant sur une approche continuiste, éternaliste et essentialiste, qui ne serait autre qu’une méthodologie sioniste viciant les conclusions historiques. Alors que cette « méthodologie sioniste » est décrite comme ayant imprégné la recherche historique dès ses débuts, au XIXe siècle, le sionisme reviendrait aujourd’hui plus frontalement sur le devant de la scène, avec la question d’Israël en tant que préoccupation politique directe, et non plus seulement comme un élément inhérent à la méthodologie. Dès lors, la recherche contemporaine sur l’antisémitisme revêtirait une double dimension sioniste. D’un côté, cette inclinaison originelle éclairerait son refus historique de s’intégrer à une théorie générale du racisme ; un prisme traditionnel qui s’est perpétué au point de s’inscrire dans sa propre matrice méthodologique. De l’autre, ce « sionisme » se manifesterait aujourd’hui par un regain d’intérêt marqué pour la centralité de la question israélienne.Ainsi, selon les critiques, ce « double sionisme » se reflète dans la notion de « nouvel antisémitisme ».
L’argument se résume comme suit : le sionisme a constamment besoin de l’antisémitisme pour perdurer ; par conséquent, la position sioniste adoptée par l’historiographie de l’antisémitisme ainsi que par la recherche sociologique sur l’antisémitisme recréerait artificiellement la représentation du phénomène.
À l’inverse, il est alors soutenu que l’étude scientifique de l’antisémitisme devrait privilégier une approche fondée sur la discontinuité. La perspective continuiste est, par définition, étrangère à la démarche scientifique : elle repose non seulement sur des présupposés essentialistes et métaphysiques, mais aussi sur des influences et des intérêts qui lui sont extérieurs. Ainsi posé, ce débat tend à opposer deux lignes de force : d’un côté, une posture explicitement adossée à des considérations politiques extrinsèques à la recherche ; de l’autre, une approche historiciste et discontinuiste, présentée comme immunisée contre ces influences et donc seule garante de la rigueur scientifique. Pourtant, la volonté de cette dernière d’analyser conjointement l’antisémitisme et le racisme au sein d’un même cadre « universaliste » s’apparente, à bien des égards, à une injonction purement politique, fréquemment démentie par la réalité empirique. De plus, cette position ignore le fait que les conceptions dominantes actuelles du racisme (dans la théorie critique de la race, les études critiques sur la blanchité, etc.) et les matrices politiques (intersectionnalité) qui s’appuient sur elles excluent explicitement l’étude de l’antisémitisme, ainsi que les Juifs des sphères de l’activisme politique. Ou peut-être est-elle simplement encline à accepter l’idée que l’antisémitisme constitue un ensemble vide entièrement subsumé sous la catégorie plus large du racisme ; ce qui ne serait pas surprenant au vu de la conception de la « fin de l’antisémitisme », aux accents hégéliens marqués, qu’ils semblent professer4.
Curieusement, dans ce cadre, une question n’est jamais posée : celle de savoir si les attaques antisionistes ou les campagnes contre Israël pourraient avoir un quelconque rapport avec l’antisémitisme, au-delà de la « manipulation politique » potentielle de la catégorie. L’antisémitisme en tant que phénomène empirique susceptible d’évoluer en fonction de facteurs sociaux et historiques, voire discursifs, n’est jamais pris en compte, mais simplement mis entre parenthèses : les auteurs se contentent de mentionner que la manière dont l’antisémitisme a été traité récemment a changé pour le pire, sans toutefois préciser comment la réalité de l’antisémitisme a pu évoluer entre-temps.
Au sein de la recherche sur l’antisémitisme, le débat de fond paraît s’être cristallisé autour d’enjeux de définitions et de catégorisations, articulés autour des interrogations majeures suivantes : la délimitation négative du concept (ce que l’antisémitisme n’est pas) ; la bataille de la catégorisation entre antisémitisme et antisionisme ; et les structures de pouvoir responsables de la construction de la catégorie de l’antisémitisme à notre époque. C’est en cartographiant ces influences extérieures supposées responsables de la « construction sociale de l’antisémitisme » en tant que problème social contemporain que cette approche perpétue l’approche historiciste. On pourrait également considérer la phase historiciste comme la première étape de l’analyse constructiviste sociale de l’antisémitisme, tandis que dans la deuxième étape, l’intention est de cartographier plus concrètement les influences sociales spécifiques sur la catégorie, ce qui invite alors à la déconstruction ou à la purification. Dans la deuxième étape de cette analyse, on peut même observer la recatégorisation des instances d’antisémitisme à l’aide d’un concept supposé plus adéquat, à savoir celui d’antisionisme. Contester ce processus d’épuration et de recatégorisation exige de mettre en évidence la contraction progressive de la catégorie de l’antisémitisme – devenue un espace sémantique de plus en plus restreint – par opposition à la catégorie d’un antisionisme qui, bien que maintenu dans un état d’imprécision théorique, connaît une expansion constante.
L’histoire d’un mot contre la réalité d’un phénomène
Le paradoxe est que cette approche, en récusant toute interprétation substantielle de l’antisémitisme, aboutit à le réifier et à le présenter comme une donnée naturelle. Là où les théories continuistes étaient accusées d’en faire une constante historique, cette approche en fait l’effet presque mécanique d’un contexte déterminé. L’antisémitisme cesse alors d’être appréhendé comme une catégorie spécifique et se retrouve dissous dans des dynamiques conflictuelles plus larges, le contexte étant invoqué non pour éclairer le phénomène, mais pour en neutraliser la qualification. En présentant la causalité sociale comme le seul facteur à l’origine de la formation de la catégorie de l’antisémitisme, cette approche rend toute représentation significative de l’antisémitisme contemporain différente par nature de sa version du XIXe siècle, en la décrivant comme le fruit d’influences extérieures et d’intérêts de pouvoir, c’est-à-dire comme quelque chose de construit, où la « construction » est synonyme de mensonge, de partialité, voire de fiction. Dans cette perspective, il devient impossible d’attribuer une signification à l’antisémitisme en tant que phénomène réel et contemporain.
L’antisémitisme cesse alors d’être appréhendé comme une catégorie spécifique et se retrouve dissous dans des dynamiques conflictuelles plus larges, le contexte étant invoqué non pour éclairer le phénomène, mais pour en neutraliser la qualification.
Il existe de nombreuses itérations de cette position : la plus récente, la plus élaborée et la plus influente étant le livre de Mark Mazower On Antisemitism: A Word in History publié l’année dernière5. Cet ouvrage peut être lu comme une synthèse des arguments dirigés à la fois contre la catégorie de l’antisémitisme, contre sa pertinence dans le monde contemporain et contre les usages dont elle ferait l’objet. Il constitue en outre une tentative d’explication socio-constructiviste – conçue comme une entreprise de dévoilement – des mécanismes à l’œuvre chez ceux qui défendent la notion d’antisémitisme, ainsi que dans les champs de recherche qui continuent d’affirmer l’existence de ce phénomène, y compris à l’époque actuelle. Comme le titre l’indique déjà, l’ouvrage se penche sur l’histoire du mot « antisémitisme » (et non pas vraiment sur l’histoire du phénomène lui-même), laquelle, selon Mazower, serait source de confusion. Comme nous l’apprenons au fil de l’ouvrage, cette confusion tient au fait que le concept a été indûment élargi et englobe désormais les attaques contre Israël et le sionisme. Cependant, Mazower ne s’arrête pas là : à l’instar de la plupart des analyses, la sienne entend fournir une explication socio-historique complète de cette confusion.

Certes, dans la première partie, le livre présente un aperçu de l’histoire de l’antisémitisme européen du XIXe siècle à la fin du communisme. En même temps, l’ouvrage n’avance aucune lecture novatrice. Il se présente comme un exposé pédagogique des connaissances réputées acquises sur ces périodes et cherche, comme tout manuel, à les fixer et à les transmettre. Mais ces connaissances ne sont pas seulement traitées comme des acquis du passé : elles sont érigées en vérités permanentes, supposées conserver leur validité intacte et pouvoir être étendues sans difficulté à la période postérieure à la Deuxième Guerre mondiale.
En fait, le thème et la méthode de Mazower changent brusquement dans la deuxième partie. Ici, il ne s’agit plus de l’histoire du phénomène, mais plutôt de l’accomplissement de la mission évoquée dans le titre de l’ouvrage : retracer l’histoire du mot « antisémitisme ». Plus précisément, l’auteur réduit le phénomène antisémite après 1945, ou au plus tard à partir des années 60, à l’évolution de la définition du mot « antisémitisme », tandis que le phénomène empirique lui-même est mis entre parenthèses. La seule observation quelque peu empirique que fait Mazower est que l’antisémitisme s’est atténué aux États-Unis après 1945, appuyant son propos par l’énumération de certains facteurs liés à la diminution des préjugés et de la discrimination. Cette observation est censée servir de contexte général à l’analyse socio-sémantique de l’histoire de la catégorie. De toute évidence, la démarche réductrice consistant à critiquer le concept d’antisémitisme, par laquelle Mazower et d’autres pensent qu’il est possible de minimiser, voire d’éliminer le phénomène, pose problème. Selon le philosophe des sciences Ian Hacking, le discours sur la construction sociale est marqué par une ambiguïté récurrente : la difficulté réside dans le fait de savoir si la recherche s’attache à la construction sociale de l’objet réel ou à celle du concept qui sert à le penser6. Il n’est pas rare que l’examen du second serve paradoxalement à induire des conclusions sur le premier. Pour autant, si les concepts participent indéniablement à la construction du réel, on ne saurait dissoudre cette réalité par la seule déconstruction des catégories qui lui ont donné naissance.
La démarche réductrice consistant à critiquer le concept d’antisémitisme, par laquelle Mazower et d’autres pensent qu’il est possible de minimiser, voire d’éliminer le phénomène, pose problème.
D’après Mazower, l’idée d’une recrudescence ou d’une perpétuation contemporaine de l’antisémitisme relèverait d’un biais de perception. Ce phénomène s’expliquerait par une altération délibérée de sa définition : les organisations juives de lutte contre l’antisémitisme auraient refusé d’acter une rupture historique majeure, à savoir la fin de l’histoire de l’antisémitisme proprement dite. Elles craignaient de perdre de leur importance, alors qu’elles cherchent à protéger l’État juif des attaques ; c’est pourquoi elles incluent la critique d’Israël dans le tableau. L’ensemble de cette manipulation – à savoir la propagande, le lobbying politique, etc., menés par des ONG juives aux États-Unis, par le gouvernement israélien et par l’IHRA – constitue le cœur de son ouvrage. De toute évidence, ce récit ne nous permet pas de comprendre ce qu’est réellement l’antisémitisme à notre époque selon l’auteur, puisque la question a déjà été écartée d’emblée ou considérée comme sans importance. De toute évidence, le discours sur l’antisémitisme n’est qu’un « discours », sans fondement dans la réalité empirique. C’est précisément la formation de ce discours que Mazower entreprend d’étudier de manière empirique. Il entend expliquer l’émergence du discours sur l’antisémitisme lié à Israël et sa prétendue « instrumentalisation » à partir de la transformation de la société juive américaine, de l’activité d’organisations telles que l’AJC ou l’ADL, et de l’évolution des représentations du conflit israélo-palestinien chez les dirigeants israéliens, lesquels ont progressivement mobilisé une interprétation axée sur l’antisémitisme. D’autres auteurs ont proposé des analyses comparables, en y ajoutant l’idée selon laquelle l’antisémitisme serait exclu à l’égard d’Israël dans la mesure où les Juifs disposent désormais d’un État qualifié de « puissant » :
« Plus radicalement encore, tout comme les relations entre les Juifs et le pouvoir étatique ont radicalement changé après la création de l’État d’Israël en 1948, certaines acceptions de l’antisémitisme ont elles aussi évolué. Ce n’est pourtant qu’au début du XXIe siècle que des organisations internationales, fortement encouragées par des groupes de pression juifs, ont défendu l’idée selon laquelle les Juifs (et la société en général) tireraient profit d’une définition explicite et officiellement promulguée de l’antisémitisme. »7
Cette analyse fait abstraction du caractère largement relatif de la « puissance » d’Israël à l’échelle régionale, tant à sa naissance que pendant une grande partie de son histoire. Elle ignore en outre que l’antisémitisme a toujours pris pour cible des Juifs perçus, ou présentés, comme détenant un pouvoir excessif, ce qui prive cet argument de toute véritable portée explicative. La critique superficielle des structures de pouvoir achoppe fréquemment sur la « question juive », un écueil qui se manifeste de manière encore plus prévisible dès lors qu’Israël est pris pour cible.
Dès lors, il s’agit de déterminer si le parti pris de Mazower, qui consiste à occulter la réalité empirique au profit d’une analyse purement conceptuelle, trouve une quelconque justification méthodologique au sein de son ouvrage. Intuitivement, la « fin de l’histoire de l’antisémitisme » ne semble pas être un concept plausible. Pour s’en tenir au programme initial, il faudrait omettre tous les événements des 25 dernières années : la deuxième Intifada, Durban, le mouvement BDS, l’évolution du climat pour les Juifs en Occident, le renforcement de l’islamisme et de l’antisémitisme islamique. Il en va de même pour les conséquences directes du 7 octobre : le 8 octobre et les semaines suivantes dans les milieux de gauche, les manifestations pro-Hamas des deux dernières années et demie, ainsi que l’antisémitisme exacerbé sur les campus universitaires dans tout le monde occidental. Mazower, suivant sa règle méthodologique, ne tient compte d’aucune de ces transformations, d’aucune des attaques visant non seulement Israël (déni du 7 octobre, glorification, négation des viols, campagnes médiatiques mondiales, etc.), mais aussi les Juifs (affaires graves d’antisémitisme sur les campus, agressions contre des Juifs à Amsterdam après un match de football, attaques violentes et souvent meurtrières contre des synagogues et des centres culturels, etc.) en lien avec cet événement.
La catégorie tacite de l’antisémitisme de Mazower, alignée sur la conception de « la fin de l’histoire de l’antisémitisme », ne peut reconnaître que des cas similaires à ceux qui se sont produits dans le passé.
En d’autres termes, le livre de Mazower nous apparaît comme un ouvrage d’avant le 7 octobre, et même un ouvrage d’avant Durban, bien qu’il ait été publié en 2025. L’auteur, au moins en ce qui concerne la période d’après-guerre, ne s’intéresse pas à l’interprétation de l’antisémitisme ; son intérêt porte sur ce que l’antisémitisme n’est pas, sur la « purification » du concept telle qu’il l’imagine. Tout ce dont le concept a été illégitimement chargé devrait en être retiré. Il s’agit bien sûr, en soi, d’une démarche légitime. Critiquer une conception fallacieuse de l’antisémitisme est une entreprise louable, voire nécessaire. Mais plusieurs problèmes se posent alors. En premier lieu, Mazower ne propose aucune définition explicite ni le moindre cadre conceptuel de référence. Ce manque de rigueur est d’autant plus notable qu’il récuse la définition de l’antisémitisme de l’IHRA tout en manifestant sa préférence pour sa rivale, la Déclaration de Jérusalem ou JDA8. Il a certainement en tête un certain type idéal, construit sur la base de l’antisémitisme d’avant-guerre, résultant de la mise entre parenthèses du présent, lequel fonctionne comme une norme tacite pour juger les nouveaux cas de notre époque.
Ainsi, une perspective ancrée dans le passé tend à se projeter sur le présent sous la forme d’un certain éternalisme : l’histoire de l’antisémitisme est implicitement considérée comme achevée. Dès lors, ce qui survient dans le présent n’apparaît plus que comme une répétition contingente, un simulacre susceptible d’être analysé comme une construction. Cette définition implicite, à la fois purifiée et figée au-delà des figures historiques de l’antisémitisme, prétend en effet englober par avance les manifestations à venir. Cependant, cette approche ne peut pas rendre compte des nouveaux cas d’antisémitisme, dont on ne pouvait avoir connaissance à l’avance et qui peuvent dépasser toute définition établie, même tacite. Tout nouveau cas, dans cette conception, est inévitablement lié à la catégorie d’antisémitisme que Mazower considère comme fallacieuse, dans la mesure où elle contient une quelconque référence à Israël ou au sionisme. Sa catégorie tacite, alignée sur la conception de « la fin de l’histoire de l’antisémitisme », ne peut reconnaître que des cas similaires à ceux qui se sont produits dans le passé. Ainsi, Mazower, du simple fait de sa méthode, sera contraint de minimiser les types potentiellement nouveaux de phénomènes antisémites qui ne correspondent pas à sa définition implicite.
L’histoire de l’antisémitisme est implicitement considérée comme achevée. Dès lors, ce qui survient dans le présent n’apparaît plus que comme une répétition contingente, un simulacre susceptible d’être analysé comme une construction.
Cette minimisation va de pair avec une requalification de ces phénomènes sous le terme « antisionisme », ce dernier étant alors appréhendé comme une posture politique parfaitement légitime et structurellement distincte de l’antisémitisme. Ainsi, l’antisémitisme et l’antisionisme sont présentés comme deux catégories mutuellement exclusives. Alors qu’il tend à appréhender l’antisémitisme à travers une définition relativement étroite, Mazower attribue à l’antisionisme un champ sémantique beaucoup plus vaste. Celui-ci englobe à ses yeux l’antisionisme historique d’avant-guerre, les diverses formes de « critique d’Israël » lorsqu’elles se radicalisent, ainsi que certaines agressions ou manifestations d’hostilité envers des Juifs justifiées par la solidarité avec les Palestiniens ou par un discours anti-impérialiste. Certes, chacune de ces significations peut être contestée. Mais surtout, non seulement Mazower refuse de reconnaître l’existence d’un antisémitisme lié à Israël, mais sa conceptualisation de l’antisionisme déborde largement le cadre fixé par les lignes directrices de la JDA et entre même en contradiction avec certaines d’entre elles, notamment son septième point : « Tenir les Juifs collectivement responsables de la conduite d’Israël ou traiter les Juifs, simplement parce qu’ils sont juifs, comme des agents d’Israël ».
L’antisémitisme serait-il une construction sociale ?
Mazower et les auteurs auxquels il se réfère appréhendent l’antisémitisme comme une construction sociale qui ne serait pas directement observable dans la réalité empirique et dont la définition serait principalement mobilisée par des acteurs juifs ou israéliens organisés. Dans cette perspective, les définitions de l’antisémitisme, en particulier celle de l’IHRA, apparaissent comme des catégories universalisantes projetées sur le réel de manière arbitraire, orientant, voire façonnant, notre perception des phénomènes. Pourtant, une fois ces définitions dénoncées comme des constructions intéressées, subsiste une conception implicite de l’antisémitisme conçue comme une réalité relativement stable et permanente. Celui-ci est présumé conserver une identité fondamentale à travers le temps, même si son intensité et sa pertinence varient et s’il semble largement s’effacer dans le présent. Il existe ainsi une définition sous-jacente de l’antisémitisme, rarement interrogée, qui découle d’une vision de celui-ci comme phénomène historiquement accompli ou parvenu à son terme. De plus, cette démarche, sous couvert de critiquer une intervention politique indue, présente clairement l’inconvénient d’exorciser l’interprétation en tant que telle, puisque Mazower ne propose pas de catégorie modifiée de l’antisémitisme autre que son type idéal caché, forgé sur le modèle de l’antisémitisme du XIXe siècle. Plus précisément, la catégorie alternative proposée est « l’antisionisme », conçu comme l’opposé de l’antisémitisme. Sans outils conceptuels ni catégories d’analyse, nous sommes incapables de donner une signification aux actes antisémites dans la réalité. La seule alternative serait d’affirmer que le sens d’un événement se déduit mécaniquement de son contexte. Mais le problème est que le contexte ne donne pas de sens en soi. La vision historiciste s’est déjà heurtée à cette contradiction, et il en va de même pour la vision constructiviste. La différence majeure tient à ce que cette dernière, contrairement aux historiens historicistes, traite du présent ou du passé récent, de sorte que les enjeux sont bien plus importants. Dans le cas de l’antisémitisme contemporain, la vision constructiviste neutralise a priori et absout ainsi tout discours et tout acte qui pourraient potentiellement être qualifiés d’antisémites dans le présent, à moins qu’ils ne se conforment au type idéal tacite de l’antisémitisme « de droite » en tant que répétition du passé.
En réalité, cela s’apparente à une explication de type positiviste, qui impliquerait que l’antisémitisme puisse s’expliquer par des « facteurs contextuels », comme une variante de la croyance selon laquelle « les faits parlent d’eux-mêmes ». Qu’obtient-on en appliquant cette règle ? Mazower affirme, par exemple, que les attaques contre les synagogues et les lieux juifs en Occident seraient le pur produit de la politique israélienne ou américaine, plutôt que le reflet de sentiments antisémites « réels ». Cette thèse repose sur un angle mort sémantique que l’auteur admet implicitement : l’idée préconçue, et jamais remise en question, selon laquelle l’antisémitisme serait l’apanage de l’extrême droite. Au sujet des attaques visant des lieux juifs en Europe occidentale, il écrit : « Souvent, ceux-ci sont choisis comme cibles par procuration pour les États-Unis ou pour Israël et, en fait, il était parfois difficile de distinguer les motifs d’antisémitisme classique des représailles contre les invasions menées par les États-Unis au Moyen-Orient ou de la colère face au sort des Palestiniens »9. De plus, un autre de ses contre-arguments est que l’hostilité envers le sionisme découle de l’anti-impérialisme ou du tiers-mondisme (p. 165, 234) ; elle ne peut donc pas être antisémite, à moins que l’antisionisme ne soit automatiquement assimilé à l’antisémitisme. Cet « argument » repose en réalité sur plusieurs postulats erronés : d’une part, l’idée que l’anti-impérialisme serait par nature exclusif de l’antisémitisme ; d’autre part, la conviction qu’une intentionnalité consciente est requise pour diffuser des idées antisémites. Or, la propagation de l’antisémitisme s’opère par la production de ses effets, qu’ils soient délibérés ou non ; une position qui constitue, par ailleurs, l’un des piliers conceptuels de la définition de l’IHRA.
Mazower écarte, par définition, toute conception de l’antisémitisme, qu’il tend à qualifier de construction sioniste, susceptible de fournir un principe d’intelligibilité aux incidents et attaques contemporains.
Mazower poursuit dans cette même veine lorsqu’il disculpe les « nationalistes arabes » en Irak, en Égypte et en Libye des années 40 et 50 de tout antisémitisme, en affirmant : « eux aussi identifiaient les Juifs comme les mandataires d’un colonialisme européen qui cherchait à rester aux commandes » (p. 149). Ainsi, semble-t-il, nous « comprenons » mieux le Farhud10 en Irak. Il s’agit encore du même problème lorsque Mazower affirme que « l’inquiétude croissante face aux intentions sionistes mettait également progressivement en péril la position des communautés juives du monde arabe » (p. 150). Voilà pour l’expulsion de 850 000 Juifs de ces pays, apparemment sans aucun rapport avec une quelconque forme d’antisémitisme.
Pour Mazower, dès lors que l’antisémitisme apparaît comme le produit ou la fonction d’un autre phénomène, il cesse d’être véritablement de l’antisémitisme. Ainsi, lorsqu’un incident apparemment antisémite peut être rapporté à une explication contextuelle ou jugée « rationnelle », il convient, selon lui, de ne pas le considérer comme antisémite. Seule une conception sioniste de l’antisémitisme les qualifierait d’antisémites, tandis qu’une explication rationnelle (les deux étant considérées comme antithétiques) les classerait simplement comme antisionistes. Mais si cela est vrai, alors le phénomène antisémite (désormais dépourvu du concept sioniste erroné de l’antisémitisme) n’est rien d’autre qu’un noyau irrationnel inexplicable, lorsque « les Juifs sont attaqués en tant que Juifs »11, et ce sans raison. Autrement dit, seul relèverait de l’antisémitisme le fait de s’en prendre à des Juifs pour la seule raison qu’ils sont Juifs. Une telle définition est toutefois tautologique : elle ne fournit aucune explication du phénomène. C’est pourquoi l’antisémitisme n’apparaît alors que sous la forme d’un discours ou d’un comportement irrationnel, dépourvu de toute intelligibilité. Dans tous les autres cas, lorsqu’il existe une raison « intelligible » et que la préposition « en tant que » est manipulée pour justifier l’antisémitisme, l’attaque est considérée comme de nature « antisioniste » et politique. L’action politique a des motivations intelligibles, tandis que l’action antisémite, selon la conception réductrice de Mazower (interprétée à l’aide de la catégorie « purifiée » de l’antisémitisme), n’en a aucune. Par ce procédé, l’espace de l’action antisémite potentielle se réduit à un point à peine perceptible. Dans le même temps, l’espace de l’action politique, comprise comme de l’antisionisme, se retrouve considérablement élargi.

C’est ainsi que le démasquage de la catégorie de l’antisémitisme (sur la base d’une norme tacitement admise) conduit à sa réduction à un noyau irrationnel ; tandis que l’action à motivation politique (« anti-impérialiste », « anticolonialiste », « antisioniste ») prend désormais largement le relais. De plus, seule l’action antisioniste ainsi définie peut faire l’objet d’une enquête scientifique légitime, dans la mesure où la construction de sa catégorie est supposée exempte d’influences politiques et où elle renvoie à une action jugée rationnelle, c’est-à-dire intelligible. Dans tous les autres cas, la notion d’antisémitisme renvoie, chez Mazower, exclusivement à sa forme du XIXe siècle et/ou à ses expressions dites « de droite ».
Cependant, le problème tient précisément à ceci : Mazower écarte, par définition, toute conception de l’antisémitisme, qu’il tend à qualifier de construction sioniste, susceptible de fournir un principe d’intelligibilité aux incidents et attaques contemporains. De la même manière, il substitue à ces catégories une conception « purifiée » de l’antisémitisme, désormais débarrassée de toute influence extérieure jugée indue ou « sioniste », et réduite à un facteur réputé inintelligible, donc peu heuristique. En contrepartie, « l’antisionisme » devient le seul principe d’intelligibilité légitime, présenté comme neutre, désintéressé et scientifique. Mais le principal problème soulevé par cette démarche est que Mazower restreint encore davantage la signification de l’antisémitisme, bien plus que la JDA, qu’il semblait pourtant défendre avec emphase par opposition à la définition de l’IHRA. Or, même la JDA affirme explicitement que l’extension du conflit israélo-palestinien à l’hostilité envers les Juifs en dehors d’Israël est antisémite. Certes, depuis le 7 octobre, la JDA a été contestée par certains acteurs qui refusent de qualifier d’antisémites une partie des violences récentes, les interprétant plutôt comme relevant de l’antisionisme, voire de l’anti-impérialisme. Mazower semble s’inscrire dans ce déplacement lorsqu’il avance que des lieux juifs en Europe auraient été visés en tant que « représentants » d’Israël, et non en raison d’une motivation antisémite. Cette analyse est censée retracer la manière dont la catégorie contemporaine de l’antisémitisme, vidée de sa substance, aurait été produite et façonnée exclusivement par des forces externes, autrement dit selon un processus de construction sociale. Dans cette perspective critique, l’antisémitisme, dès lors qu’il ne correspond pas au schéma « classique » ou « de droite », tend à être relégué au rang de fiction. D’autre part, en l’absence d’un concept plus englobant de l’antisémitisme, conséquence directe d’une analyse qui tend à en discréditer la catégorie, les actes hostiles à l’égard des Juifs tendent à se naturaliser, en tant que symptômes d’un phénomène jugé plus fondamental, et sont requalifiés comme des actions « antisionistes ».
L’antisémitisme n’existe pas ?
Finalement, Mazower semble reproduire le type de raisonnement qu’il reprochait auparavant aux auteurs établissant des liens entre antisémitisme et antisionisme : il mobilise le terme « antisionisme » sans en interroger véritablement les usages, de manière comparable à ce qu’il dénonce à propos du terme « antisémitisme », mais dans un sens inversé. Une telle démarche s’écarte nettement de l’analyse historique des transformations sémantiques. En effet, l’auteur s’implique directement dans une reconfiguration normative du lexique, reproduisant précisément le procédé qu’il reproche aux partisans de la définition de l’IHRA.
Certes, le problème principal n’est pas simplement théorique. Si cette analyse était largement acceptée (comme cela semble être le cas), elle aurait pour effet de légitimer toute une série d’actes autrement considérés comme antisémites (même à l’aune de la JDA, dont la tâche principale est d’absoudre jusqu’aux figures les plus radicales du discours antisioniste). Par exemple, nous avons récemment appris, comme l’ont rapporté les grands médias, que l’auteur de l’attaque contre la synagogue Temple Israel dans le Michigan aurait agi parce qu’il avait eu des proches tués par Israël au Sud-Liban. Le titre d’un article du New York Times (et de plusieurs autres) en dit long : « Des membres de la famille libanaise de l’auteur de l’attaque contre la synagogue sont morts dans un raid aérien »12. Dans de nombreux médias, l’interprétation dominante a été que la synagogue attaquée dans le Michigan était une « synagogue israélienne », en raison de son nom faisant référence à Israël13 et du fait qu’elle avait été construite en 1941 en hommage à un futur État juif, avant même la création de celui-ci.
Pourquoi quelqu’un trouverait-il pertinent que le terroriste ayant attaqué la synagogue ait eu des membres de sa famille tués au Liban par l’armée israélienne ? En quoi cela modifie-t-il notre perspective sur l’attaque ? Que signifie le fait que la synagogue du Michigan porte le nom « Israël » ? Affirmer qu’il s’agissait d’une « synagogue israélienne » relève d’une confusion manifeste, tant il est courant que des synagogues portent ce nom. Au-delà de cette erreur, certains soutiennent qu’elle aurait été dédiée à Israël en 1941, ce qui conduit à interpréter tout lien, même ténu, avec Israël comme un élément de justification possible de la violence.
Tout cela ne modifie la perception que si l’on part du principe que le mobile était raisonnable : il ne découlait pas de l’antisémitisme. Bien sûr, le sophisme est déjà évident dans la formulation, qui n’admet qu’un seul mobile pour l’acte en excluant toute autre possibilité. L’agresseur était furieux que ses proches aient été tués au Liban, c’est pourquoi il a attaqué la synagogue « dédiée » à Israël. Le sous-entendu est le suivant : il ne s’agit pas d’antisémitisme, mais d’antisionisme. L’explication causale a glissé vers une rationalisation, voire une légitimation, de l’acte : réduit à un geste politique, celui-ci échappe à tout jugement absolu. Son appréciation devient alors matière à controverse, dépendante des positions politiques de chacun.
Remettre en cause le motif ou la portée de l’antisémitisme en faisant valoir que des Juifs peuvent être pris pour cible « pour d’autres raisons que le fait qu’ils soient juifs », voire légitimement en raison d’Israël, revient précisément à méconnaître la logique propre de l’antisémitisme tel qu’il se manifeste dans la réalité.
L’attaque se trouve légitimée au moyen du déni qu’il s’agissait d’un acte de terrorisme, et aussi que l’antisémitisme y a joué un rôle. À cela s’ajoute la catégorisation de l’acte comme « politique », par opposition à un acte de haine, fondé sur des sentiments irrationnels et des préjugés. Dans ce contexte, le terme « politique » confère une légitimité sans équivoque : lutter pour une cause, fondée sur un système de valeurs, qui peut finalement être considérée comme « antisioniste ». Bien que l’incident soit postérieur à la publication de l’ouvrage de Mazower, celui-ci n’aurait sans doute aucune objection à cette interprétation, puisqu’il mobilise dans son ouvrage des exemples comparables pour contester l’existence d’un antisémitisme contemporain.
Il semble que soit désormais disponible une « théorie générale » de l’antisémitisme, ou plus précisément de son absence, qui prouve à chaque instant sa non-existence et finira par absoudre totalement les auteurs des actes antisémites les plus violents. Ainsi, on peut lire dans l’article mentionné plus haut : « Une vague d’antisémitisme croissant en Amérique a été exacerbée par la guerre américano-israélienne contre l’Iran ». Mieux encore, la hausse de l’antisémitisme serait imputable à Israël lui-même, et perçue comme une réaction « naturelle » à son comportement, dispensant de toute analyse supplémentaire ; ainsi que l’a récemment suggéré l’historien Omer Bartov, jadis mieux inspiré, dans un entretien : « La manière dont Israël s’est comporté, en particulier après le 7 octobre, en particulier à Gaza, a légitimé la montée de l’antisémitisme à travers le monde. Israël se présente comme le représentant des Juifs du monde entier. Il ne leur demande pas s’ils sont d’accord ou non. Mais beaucoup de gens prennent cela au sérieux. Et quand on entend dire qu’Israël détruit des communautés entières, des villes entières (…), ils se tournent vers leurs voisins juifs et ils partent du principe que ces personnes qu’ils pensent être juives soutiennent cela »14.
On conviendra que la diffusion d’une telle interprétation, théorisée par Mazower, n’est pas sans risque. La pente est glissante, car elle ouvre la voie à d’autres formes de justification de l’antisémitisme. La même logique pourrait en effet être étendue à des situations jusqu’ici unanimement considérées comme antisémites, y compris lorsqu’elles n’entretiennent aucun lien avec Israël. Par exemple, lorsqu’un critique de gauche affirme que « les Rothschild symbolisent, dans la rhétorique populiste, la domination socio-économique des ‘ploutocrates’, tandis que les Juifs en tant que peuple ne sont ni remis en cause ni attaqués pour ce qu’ils sont ou ce qu’ils représentent »15, il semble suivre exactement la même logique. On peut également citer les déclarations de l’ancien Premier ministre Viktor Orbán lors de la campagne qu’il mena contre George Soros. Répondant aux accusations d’antisémitisme suscitées par cette campagne, Orbán soutint que le fait que Soros soit juif ne saurait lui valoir un traitement particulier : « Dans le cadre de la lutte contre ceux qui menacent la sécurité de la Hongrie, nous utiliserons le pouvoir politique et juridique de l’État hongrois, sans distinction d’origine, de religion ou de richesse »16.
Remettre en cause le motif ou la portée de l’antisémitisme en faisant valoir que des Juifs peuvent être pris pour cible « pour d’autres raisons que le fait qu’ils soient juifs », voire légitimement en raison d’Israël, revient précisément à méconnaître la logique propre de l’antisémitisme tel qu’il se manifeste dans la réalité. Cela revient également à accepter l’argument avancé par l’antisémite pour justifier sa position. L’antisémitisme se présente toujours comme une pseudo-critique de l’hégémonie et de la domination, incarnées par le groupe juif ou Israël ; il ne s’agit pas d’un surplus (indépendant de l’antisémitisme) qui pourrait expliquer l’animosité envers les Juifs. Dès lors que ces caractéristiques attribuées aux Juifs sont présentées comme une raison légitime de leur mise en cause, on court le risque d’adopter, même involontairement, le raisonnement de l’antisémite. Il n’est dès lors guère surprenant qu’une telle approche identifie de moins en moins de manifestations d’antisémitisme, tout en contribuant involontairement à en légitimer certaines expressions discursives ou pratiques, puisqu’elle a érigé en principes méthodologiques une manipulation ontologique et un présupposé normatif insuffisamment justifié.
- Voir un excellent article attribuant la paternité du terme « historiciste » à ce courant : Matthew Bolton, « L’antisémitisme existe-t-il !? Querelle d’historiens après le 7 octobre », paru dans la Revue K. ↩︎
- David Engel, ”Away from a Definition of Antisemitism: an Essay in the Semantics of Historical Description” in Jeremy Cohen et Moshe Rosman (dir.), Rethinking European Jewish History, Liverpool University Press, 2009. ↩︎
- Scott Ury, ”Strange Bedfellows? Anti-Semitism, Zionism, and the Fate of ‘the Jews’ ”, in American Historical Review, octobre 2018, p. 1166. ↩︎
- Voir, par exemple : Stephen Beller, Anti-Semitism: A Very Short IFntroduction, Oxford : Oxford University Press, 2007 ; Matti Bunzl, Anti-Semitism and Islamophobia: Hatreds Old and New in Europe, Chicago : University of Chicago Press, 2007 ; Alain Badiou et Eric Hazan, L’Antisémitisme partout : Aujourd’hui en France, Paris : La Fabrique Éditions, 2011. ↩︎
- Parmi les résumés antérieurs de ces mêmes positions constructivistes, on peut citer l’ouvrage d’Anthony Lerman, Whatever Happened to Antisemitism? (2022), lequel a toutefois eu beaucoup moins d’influence. Le livre de Mazower est, dans une large mesure, une récapitulation des arguments de Lerman. Il a été publié en français par La Découverte en 2025, sous le titre Antisémitisme. Métamorphoses et controverses, dans une traduction de Marc Saint-Upéry. ↩︎
- Ian Hacking, The Social Construction of What?, Cambridge University Press, 1999, 9. ↩︎
- David Feldman and Marc Volovici, “ ’The Pure Essence of Things’? Contingency, Controversy, and the Struggle to Define Antisemitism and Islamophobia,” in Feldman-Volovici (dir.), Antisemitism, Islamophobia and the Politics of Definition, Palgrave MacMillan, 2023, 5. Voir aussi David Feldman et Brendan McGeever, “On Slaughter and Solidarity,” Vashti Media, 9 novembre 2023. ↩︎
- La JDA [Jerusalem Declaration on Antisemitism ou Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme] est un texte publié en 2021 par un collectif international d’universitaires proposant une définition alternative de l’antisémitisme, notamment pour mieux distinguer la critique politique de l’État d’Israël de la haine anti-juive. ↩︎
- Mazower, 204. ↩︎
- Violent pogrom qui cibla la communauté juive de Bagdad, en Irak, les 1er et 2 juin 1941 [NdT]. ↩︎
- Cette formulation fait écho aux principes de la JDA, dont la démarche s’appuie sur une philosophie analytique du langage au caractère réducteur, exempte de toute considération sociologique. Les contributions de Brian Klug, l’un des principaux rédacteurs de cette définition, illustrent parfaitement cette orientation. Voir par exemple : Brian Klug, “ Interrogating ‘new anti-Semitism’ ,“ in Ethnic and Racial Studies, 36:3, 2013. ↩︎
- Associated Press a publié un article au titre presque identique : Man who rammed into Michigan synagogue had just lost family in an Israeli strike in Lebanon [L’homme qui a foncé dans une synagogue du Michigan venait de perdre sa famille lors d’une frappe israélienne au Liban]. https://apnews.com/article/michigan-synagogue-attack-fbi-investigation-58331bad2c28e78c6c99a4a764637873 ↩︎
- Le nom de la synagogue était « Temple Israel » dans lequel Israël fait référence au peuple juif dans son sens biblique et historique et non à l’État du même nom. [NdT] ↩︎
- « Les dirigeants européens qui refusent de parler de génocide à Gaza accordent une impunité à Israël ». ↩︎
- Julien Giry, « Archéologie et usages du style paranoïaque. Pour une épistémologie critique », in Critica Masonica, Les amis de Critica, 12, 2018, 7. ↩︎
- András Király, Pont a zsidóktól inkább egy kis segitségre számitott volna Orbán [Orbán aurait préféré un peu d’aide de la part des Juifs], 444.hu, 7 juillet 2017. ↩︎