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La longue fuite des “enfants de Téhéran”, de la Pologne à la Palestine

Entretien avec Mikhal Dekel

Passage méconnu de l’histoire des juifs de l’Est menacés par la Shoah, la fuite et le sauvetage de nombreux juifs polonais en Iran est l’objet du livre de Mikhal Dekel, 'Les enfants de Téhéran' (Philippe Rey, 2025). Dans cet entretien avec Martine Benoit, Dekel raconte cette histoire et son enquête sur les traces de son père, rappelant les oscillations des rapports entre l’Iran et les juifs.

Photographie d’archive en noir et blanc représentant un grand groupe des « Enfants de Téhéran » en Iran vers 1942, montrant plusieurs dizaines de jeunes réfugiés juifs polonais rassemblés devant des baraquements ou tentes de camp, entourés de quelques adultes.
Les "enfants de Téhéran", en Iran, circa 1942.

Martine Benoit : Votre livre est un livre sur l’histoire, la mémoire, le traumatisme, le silence ; c’est aussi une forme d’ « ego-histoire », le récit des voyages que vous avez effectués dans les pas de votre père, depuis la Pologne jusqu’aux « colonies spéciales » (Special Settlements) comme travailleur forcé dans la région d’Arkhangelsk, dans l’extrême nord de la Russie, puis vers la république soviétique d’Asie centrale, l’Ouzbékistan, puis Téhéran et la Palestine sous mandat britannique. Votre livre est un livre très ample qui attire l’attention sur un aspect jusqu’ici peu exploré de la recherche sur la Shoah : la fuite – et le sauvetage – du plus important groupe de Juifs polonais ayant survécu à la Shoah. Et ce passage décisif, cette installation de plusieurs mois à Téhéran, qui est un morceau méconnu de l’histoire des communautés juives menacées par l’extermination. Sauvetage suffisamment significatif à vos yeux pour que vous ayez voulu intituler votre livre Les enfants de Téhéran.

Mikhal Dekel : Ce livre parle de mon père et de moi-même, mais il parle aussi d’un quart de million de Juifs polonais qui ont survécu de manière similaire ; l’histoire de mon père est donc à la fois singulière et générique.

Mon père, Hannan Teitel, est né dans une famille aisée dans la ville d’Ostrów Mazowiecka, située entre Varsovie et Białystok. En 1939, c’est une ville d’environ 15 000 habitants, et sa famille est une famille de brasseurs.      

Les Teitel formaient un clan très étendu. En 1939, voyant ce qui se passe, ils décident de fuir vers la frontière soviétique. Ils fuient vers l’est sous les bombardements allemands, franchissent la frontière soviétique et arrivent à Białystok. Ils y restent environ six mois, puis décident de retourner en Pologne occupée par l’Allemagne. Mes grands-parents, comme beaucoup d’autres, décident de rentrer chez eux parce qu’ils comprennent qu’ils n’ont aucun avenir : en tant que « capitalistes », ils ne croient pas du tout à ce que représente l’Union soviétique ; et plus important encore, je crois, ils ne pensent pas pouvoir y survivre. La crise des réfugiés s’aggrave, avec pénurie de nourriture et d’hébergement le long de la frontière, tandis que les Soviétiques confisquent nourriture, biens et moyens de subsistance. 

Mes grands-parents refusent donc les passeports soviétiques — les Soviétiques essaient de convaincre ces réfugiés d’abandonner leur citoyenneté polonaise pour devenir citoyens soviétiques — et, comme des milliers d’autres, ils sont arrêtés par le NKVD, mis dans des trains qui partent vers l’est. Ils voyagent dans des wagons à bestiaux, fermés, sans hygiène, et des gens meurent pendant le trajet. On ne leur dit pas où ils vont. Ils sont envoyés dans différentes régions. L’Union soviétique compte plus de 400 principales « colonies spéciales » et camps du Goulag, chacun avec des dizaines de stations satellites. Des gens sont envoyés en Sibérie et au Komi. Ma famille est envoyée à Arkhangelsk. Après quatorze jours de voyage, on les fait descendre dans une petite gare appelée Yamsa, dans une colonie qui finira par accueillir plus de 1200 Juifs polonais. Mes grands-parents et mon père (qui alors a plus de 13 ans et doit travailler) deviennent des esclaves du travail soviétique, abattant des arbres pour construire des voies ferrées soviétiques. Ils y restent quatorze mois, dans des conditions très dures.

Hannan Teitel, le père de Mikhal Dekel, en famille à Ostrów Mazowiecka, Pologne, circa 1938.

MB : Après quatorze mois, en juin 1941, la Wehrmacht envahit l’Union soviétique lors de l’opération Barbarossa, et en août 1941, l’Union soviétique et le gouvernement polonais en exil signent un traité ; votre père et sa famille sont libérés et partent vers l’Asie centrale, à Samarcande, en Ouzbékistan. Mais on ne peut pas vraiment parler de libération…

MD : Non, ce n’était pas une libération, et je ne pense pas qu’ils l’aient vécu comme tel. La guerre entre les Soviétiques et les Allemands ne faisait que commencer, et c’était le chaos. Des millions de citoyens soviétiques ont été évacués de Moscou et de Saint-Pétersbourg vers l’Asie centrale soviétique, par crainte que ces villes ne tombent aux mains des Allemands. C’était, en réalité, une deuxième déportation. Ils n’avaient aucun choix quant à leur destination — typiquement un kolkhoze, une ferme collective coopérative, en Asie centrale.

Ma famille, comme toutes les autres, quitte Arkhangelsk dans un état très dégradé. Elle n’a plus les ressources qu’elle avait lorsqu’elle s’est enfuie de Pologne. Ils craignent l’avancée de l’armée allemande. Ils avancent en charrettes, en train et à pied, d’abord vers le Kazakhstan, puis vers l’Ouzbékistan. La distance dépasse 2000 kilomètres. Ils arrivent au kolkhoze qui leur est assigné, près de Samarcande. Les Ouzbeks et les Tadjiks du kolkhoze ne savent pas quoi faire de ces gens qui n’ont pas de nourriture et se déplacent en haillons. 

Ma famille comprend qu’elle va mourir si elle reste là, et au milieu de la nuit elle s’enfuit du kolkhoze vers Samarcande. Ils dorment dans la rue jusqu’à trouver une sorte d’écurie, où mes grands-parents resteront jusqu’à la fin de la guerre. 

Plus tard, l’aide des organisations juives et aussi polonaises en Occident (principalement le Joint Distribution Committee) parvient jusqu’en Asie centrale. L’armée Anders, une armée polonaise en exil, est également formée, avec l’idée qu’elle combattra aux côtés des Alliés contre l’Allemagne nazie. Finalement, il est décidé d’évacuer l’armée Anders d’Asie centrale vers l’Iran, en considérant que si elle reste en Union soviétique, les soldats vont mourir de faim et ne pourront pas se battre. C’est une fenêtre de fuite dans cette histoire, et la diplomatie juive — à la fois celle du Joint Distribution Committee et de l’Agence juive pour la Palestine — et plus précisément Moshe Shertok (plus tard Sharet), chef du département des affaires étrangères dans l’Israël pré-étatique, négocie avec le gouvernement polonais en exil, le gouvernement soviétique et le gouvernement britannique pour inclure environ un millier d’enfants juifs polonais dans l’évacuation de l’armée Anders, comme geste humanitaire.

En règle générale, les adultes juifs ne sont pas autorisés à évacuer, sauf s’ils sont soldats dans l’armée Anders, ce qui place les familles devant un nouveau dilemme : envoie-t-on les enfants seuls vers une route inconnue, ou les garde-t-on avec soi en les exposant à un sort également incertain ? Mes grands-parents décident de sauver leurs enfants, avec l’idée vague qu’ils pourraient atteindre la Palestine, où ils ont de lointains parents, mais sans certitude. Leur objectif principal est de les faire sortir de l’Union soviétique. Les enfants partent dans un groupe d’environ 100 000 soldats de l’armée Anders, leurs familles et d’autres civils polonais chrétiens. Ils voyagent en train jusqu’au Turkménistan, puis en bateau à travers la mer Noire jusqu’au port de Pahlavi, et enfin jusqu’à Téhéran.

Bien qu’il y ait eu des Allemands en Iran, dont certains nazis, et des sympathisants nazis, il y avait aussi une flexibilité et un pragmatisme qui ont rendu possible l’évacuation de réfugiés, y compris juifs, vers Téhéran.

À Téhéran, l’Agence juive de Palestine cherche des moyens de rassembler et de s’occuper de ces enfants juifs polonais évacués, dispersés, souvent clandestinement, parmi les enfants polonais chrétiens. Ils sont regroupés dans la « maison des enfants hébreux de Téhéran », restent en Iran environ quatre mois (certains plus longtemps) et, entre autres, rencontrent et reçoivent de l’aide de Juifs persans locaux, ainsi que de Juifs irakiens qui eux aussi ont fui vers Téhéran. Finalement, Tzippora Shertok, l’épouse de Moshe Shertok/Sharet, se rend à Téhéran et avec son mari, travaille au transfert des enfants d’Iran vers la Palestine.

MB : Pouvez-vous m’expliquer pourquoi l’armée Anders est évacuée à Téhéran ? Pourquoi ce choix ?

MD : C’était le choix le plus commode pour les Alliés. En 1939, l’Iran était un pays neutre, avec des liens forts avec l’Allemagne. Après l’opération Barbarossa, les Alliés, craignant que le pétrole iranien ne tombe aux mains des Allemands, envahissent l’Iran, installent un shah pro-occidental et font de l’Iran une plateforme de l’activité alliée, notamment comme premier point d’entrée de l’aide de guerre américaine. Bien qu’il y ait eu des Allemands en Iran, dont certains nazis, et des sympathisants nazis, il y avait aussi une flexibilité et un pragmatisme qui ont rendu possible l’évacuation de réfugiés, y compris juifs, vers Téhéran.

MB : Nous pouvons maintenant parler de votre voyage : votre livre est au croisement de l’histoire et du récit personnel ; vous y avez travaillé pendant dix ans, c’est long. Quelles ont été, selon vous, ce que j’appellerais des « expériences clés » au cours des différents voyages que vous avez faits dans les pas de votre père ?

MD : Oui, il y a deux odyssées dans ce livre : celle de mon père et la mienne. Je ne prétends en aucun cas avoir vécu l’odyssée de mon père. En fait, c’est très étrange d’écrire sur une fuite aussi périlleuse en tant qu’universitaire américaine, financée par une bourse américaine, en séjournant dans de bons hôtels, quand on sait que son père dormait dans la rue juste en bas de la route. Malgré tout, j’ai essayé de reconstituer une partie du trajet de mon père. Par exemple, je n’ai pas pris l’avion : j’ai fait un trajet de 29 heures en train de Moscou jusqu’à la région où je pensais que mon père avait été. Je ne pouvais pas recréer les conditions abjectes dans lesquelles il se trouvait, ni la peur et l’incertitude, mais je sais ce que c’est que d’être dans un vieux train pendant 29 heures. C’est mieux que d’écrire uniquement depuis une bibliothèque !

Mon odyssée était physique (à l’exception de l’Iran et de Karachi, au Pakistan, où je n’ai pas pu me rendre), mais c’était aussi un voyage émotionnel et intellectuel. J’ai grandi en Israël, dans une génération qui tournait le dos au passé. Nous avions la Journée de commémoration de la Shoah, mais nous n’étudiions pas la Shoah en détail. Et les gens de ma génération ne parlaient pas, et nous ne posions pas de questions, et nous ne voulions pas savoir. Donc, quand j’ai commencé à faire des recherches, j’ai avancé très lentement, et toujours avec l’aide d’autres personnes, comme si j’avais besoin d’aide pour porter ce fardeau. Il m’a fallu quelques années pour être totalement immergée dans cette histoire ; et alors elle est devenue ce qui comptait le plus pour moi. Le trajet a été compliqué parce que, quand je m’y suis engagée, il y avait encore beaucoup de blancs dans le récit. Je ne comprenais même pas comment mon père avait atteint l’Iran, qui l’y avait amené exactement, et personne ne pouvait répondre. Il m’a fallu établir les détails, mais aussi construire le cadre narratif. C’est en partie pour cela que cela a pris si longtemps, et que j’ai dû voyager pour voir de mes propres yeux et consulter tant d’archives dans le monde.

J’ai grandi en Israël, dans une génération qui tournait le dos au passé. Nous avions la Journée de commémoration de la Shoah, mais nous n’étudiions pas la Shoah en détail. Et les gens de ma génération ne parlaient pas, et nous ne posions pas de questions, et nous ne voulions pas savoir.

Il m’a fallu du temps, par exemple, pour comprendre cette idée simple : la fuite de mon père était très arbitraire. Elle aurait pu se passer autrement, les choix auraient pu être différents — et cela aurait pu signifier la vie ou la mort, ou simplement un destin entièrement autre. Certains lieux de transit pour mon père ont été des points d’arrivée définitifs pour d’autres. Rencontrer ces gens-là pendant mon parcours a été très bouleversant, parce que je n’avais pas imaginé que quelqu’un puisse rester à Arkhangelsk par exemple, y avoir des enfants, des petits-enfants, et être aujourd’hui russe. Mais dans ces lieux où les Juifs polonais ont été déportés, une grande partie des habitants actuels sont des descendants de déportés. Ce sont des endroits qui avaient peut-être 5 000 habitants avant la guerre, et 100 000 après, à cause des déportations. Cela m’a donné l’impression que mon identité était en quelque sorte très arbitraire. 

Une autre surprise a été de découvrir des moments et des gestes de solidarité pendant le parcours de mon père — et d’en faire l’expérience sur mon propre parcours. Une famille ouzbèke très simple, des paysans du kolkhoze où la famille de mon père avait été déportée, m’a accueillie, et avec une chaleur extraordinaire : leurs grands-parents avaient transmis le souvenir de ces réfugiés. Ils disaient : « Mon père, mon grand-père m’a raconté comment ils sont arrivés, qu’ils mangeaient des grenouilles parce qu’ils avaient tellement faim ». Ils ne parlaient pas forcément d’eux comme de Juifs. Beaucoup les appellaient des Polonais. Mais malgré tout, ils pensaient encore à eux. Ils avaient même un petit carré dans leur jardin où ils allumaient parfois des bougies à leur mémoire. Ce n’était pas du tout commercial : j’étais la première descendante à venir les voir. C’était très émouvant de sentir qu’ils partageaient mon histoire et ma douleur.

Mikhal Dekel interrogeant une survivante juive polonaise restée à Samarcande, Ouzbékistan, en 2014.

Il y a aussi eu des moments difficiles, où l’on éprouve les limites de l’empathie des autres — en particulier lorsqu’il y a une forme de concurrence des souffrances. Parfois, j’ai été surprise par l’ignorance, dans ces zones reculées, de ce qu’a été la Shoah. Lors d’une interview sur une radio du Komi, l’animatrice, une femme brillante et intelligente d’environ 35 ans, m’a demandé ce que je pensais de Staline. Quand je lui ai dit que, dans l’histoire de ma famille, Staline était « mieux que Treblinka », elle a répondu : « C’est quoi, Treblinka ? ».

MB : Il y a aussi un moment très important dans votre livre, quand vous décrivez les différences de destin entre les Polonais chrétiens et les Juifs polonais.

MD : Oui. Les Polonais chrétiens comme les Juifs polonais ont été déportés et ont traversé cette odyssée, mais en proportions différentes (il y avait bien davantage de Juifs parmi les exilés). Le long de la route, leurs destins se rejoignent, se séparent, se rejoignent de nouveau. Beaucoup de Polonais chrétiens sont parvenus en Palestine, et le gouvernement polonais en exil a installé à Jérusalem un « Centre d’information » chargé de recueillir des témoignages des réfugiés polonais évacués, y compris des Juifs polonais. Quand mon père est arrivé en Palestine, il leur a livré un témoignage que j’ai pu retrouver. Il était en yiddish, ce qui était étrange, car mon père parlait polonais, et 95 % des témoignages étaient en polonais, y compris ceux des enfants juifs. J’ai tendance à penser que ce choix du yiddish venait de mon père, comme un acte politique, une rebuffade adressée au centre polonais.

Quand mon père parle du temps passé dans la colonie d’Arkhangelsk, il raconte comment Polonais chrétiens et Juifs coopéraient, comment ils faisaient face à l’ennemi commun. Plus tard, en Asie centrale, les tensions entre Juifs et Polonais augmentent, notamment à propos des ressources que les chrétiens contrôlent le plus souvent. Il existe une forme de hiérarchie et, souvent, parce que les Juifs ne font pas partie de l’appareil qui contrôle les ressources, ils ne les obtiennent pas. On voit la différence entre les enfants juifs polonais et les enfants chrétiens polonais sur les photos d’Iran : les premiers paraissent nettement plus maigres et plus malades. En Iran aussi, de nombreuses histoires évoquent des altercations dans le camp de réfugiés entre garçons chrétiens et garçons juifs. Aujourd’hui, les Polonais disent que ces violences auraient été provoquées par les Russes, mais on n’en a pas la preuve. En Palestine, les tensions diminuent fortement et la coopération entre Juifs polonais et chrétiens est très fréquente.

MB : Pourquoi avoir attendu la mort de votre père pour commencer des recherches sur sa vie ?

MD : Je pense que la réponse est en partie psychologique, et en partie culturelle et politique. Mon père était un homme silencieux et réservé. Je crois qu’il portait en lui beaucoup de douleur et de ressentiment, et je l’ai dit, il n’a jamais parlé de ses expériences de guerre. Il a traversé l’horreur, sa vie a été complètement brisée, puis il a dû continuer dans le silence, comme tous les autres qui ont subi le même destin. Donc je crois qu’intuitivement, sans y penser consciemment, j’ai senti que le passé de mon père était une zone interdite. Nous avions une relation compliquée. Je suis l’aînée, la première-née, nous étions très liés : nous faisions des choses ensemble, nous allions à la plage ensemble, je l’aimais, mais je le craignais aussi, et je craignais pour lui. Enfin, comme je l’ai dit, j’ai grandi à une époque et dans un lieu où la Shoah était très loin de mon esprit. Il m’a fallu des décennies pour m’en approcher, et quand j’y suis parvenue, mon père n’était plus là. Il est mort jeune, à 66 ans.

Quand le train d’enfants arrive en 1943 en Palestine, eux aussi sont décrits dans les journaux comme des survivants. Plus tard, ils semblent avoir perdu ce « statut » et être devenus « les chanceux ».

Plus généralement, je crois qu’il y a presque une convention du genre : dans les mémoires consacrés aux parents, on écrit toujours trop tard. On les écrit quand on ne peut plus poser de questions à nos parents, et qu’on se met à les étudier, pour les connaître, pour recréer une image d’eux que l’on puisse garder.

MB : Votre livre traite d’une histoire méconnue de la Shoah — ou, plus précisément : l’histoire que vous racontez n’a pas été racontée comme une histoire de survivants. Et pourtant, il s’agit du groupe le plus important de Juifs polonais ayant survécu : il y avait 3,5 millions de Juifs en Pologne avant la guerre, 10 % ont survécu, et parmi ces 10 %, 250 000 ont survécu en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Inde. Ce plus grand groupe de survivants n’a pas été reconnu comme survivant : il n’a pas été inclus dans l’accord de réparations entre Israël et l’Allemagne en 1952 ; il n’a reçu aucune réparation ; il n’a pas été commémoré et n’a pas été étudié. Cette histoire n’a pas été racontée comme une histoire de survivants. Ils étaient « les chanceux ».

MD : Je pense que ma grand-mère se considérait comme une survivante de la guerre. Quand le train d’enfants arrive en 1943 en Palestine, eux aussi sont décrits dans les journaux comme des survivants. Plus tard, ils semblent avoir perdu ce « statut » et être devenus « les chanceux ». Les Allemands ne les ont pas reconnus comme survivants parce qu’ils n’avaient pas été sous occupation nazie, ce qui est absurde : ils ne se sont pas réfugiés en URSS pour des vacances… Leur histoire n’a pas été commémorée ni, pour l’essentiel, intégrée aux musées de la Shoah. Peut-être parce que leur expérience n’a pas été formellement reconnue, eux-mêmes ne se désignent pas comme survivants, mais comme « les chanceux ». Quand vous n’êtes pas reconnu, vous vous racontez une histoire avec laquelle vous pouvez vivre : une version plus légère. Quand je demandais à ces personnes de me raconter leur trajet du Goulag vers l’Ouzbékistan, elles disaient par exemple : « Mon père savait que j’avais de l’asthme, alors il a choisi de m’emmener dans un endroit chaud, en Asie centrale » — elles ne parlaient pas de déportation ni de famine, elles racontaient une histoire d’initiative, de choix, de parents attentionnés. Elles disaient faire partie des « chanceux » par rapport à ceux des camps d’extermination. Mais moi, je sais qui était mon père, et je sais que ma grand-mère, qui vivait avec nous, hurlait chaque nuit dans son sommeil. Je crois qu’elle a été hantée par des cauchemars toute sa vie.

Peut-être que mon livre a aidé un peu à briser ce silence. Après sa parution, beaucoup de gens m’ont écrit et continuent de le faire pour me dire que leurs parents ont traversé la même odyssée, et qu’ils sont reconnaissants d’avoir découvert ce passé qu’ils ne connaissaient ni ne comprenaient jusqu’alors. C’est peut-être l’aspect le plus émouvant et le plus heureux de cette écriture : j’ai pu donner à des gens une histoire familiale qu’ils n’avaient pas. L’une d’entre eux, la journaliste Ruth Franklin, dont les grands-parents avaient été en Asie centrale, a même écrit dans un article de la New York Review of Books que c’était comme si une parfaite inconnue avait répondu à ses désirs les plus intimes et inconscients. J’en suis reconnaissante.

MB : Je voulais vous faire réagir aux différents titres de votre livre selon les langues. Le premier titre en anglais est : Tehran Children. A Holocaust Refugee Odyssey — puis : In the East – How My Father and a Quarter Million Polish Jews Survived the Holocaust ; le titre allemand : Die Kinder von Teheran – eine lange Flucht vor dem Holocaust : le mot clé est « fuite ». Le titre en hébreu souligne la chance : The Lucky Ones: How my father, the Tehran Children, and a quarter million Polish Jews survived the Holocaust. Et le titre français : Les Enfants de Téhéran – Comment mon père et 250 000 Juifs polonais ont survécu à la Shoah — qui met l’accent sur la survie.

MD : Mon éditeur, W.W. Norton, voulait que le livre soit présenté comme un ouvrage sérieux de non-fiction sur ce chapitre historique méconnu, et non comme un récit de mémoire. Puis le livre est sorti, et j’ai donné beaucoup de conférences où les gens s’intéressaient surtout à moi, à mon père, et à mes relations avec les personnes avec qui je voyageais. L’éditeur a compris que la force du livre résidait dans le mélange du personnel et de l’académique, et nous avons décidé de modifier le titre et d’y ajouter « mon père ». Sinon je n’ai pas été très impliquée dans les titres des traductions. Trouver le bon titre pour ce livre est difficile. Il parle de beaucoup de choses, de beaucoup de lieux, de beaucoup de questions. Comment résumer cela en un titre ? L’expression « Enfants de Téhéran » manque le fait que le livre parle aussi de l’Asie centrale, où la plupart des Juifs polonais sont restés. Et qui sont-ils au juste ? Réfugiés ? Exilés ? Survivants ? En hébreu, le terme « ניצול שואה » (nitzol Shoah, survivant de la Shoah) a largement été remplacé par « שורד » (sored), qui n’a pas les connotations triomphales du mot « survivant ». Cela me paraît plus approprié.

MB : J’aime le titre allemand, avec le terme « fuite », une longue fuite : je trouve que le mot allemand Flucht résume très bien votre livre.

MD : Vous avez raison. Le livre doit paraître ensuite en espagnol ; peut-être devrais-je leur suggérer d’employer ce terme.

MB : Mikhal, vous avez écrit ce livre, et nous savons ce qui se passe en Iran. Comment réagissez-vous à ce qui se passe aujourd’hui en Iran ?

MD : Pour moi, il est tragique qu’Israël et l’Iran en soient arrivés à ce conflit direct et très violent, car j’éprouve des sentiments chaleureux envers l’Iran, qui a été le premier endroit où mon père a trouvé refuge, où il a pu manger du pain et où il a été traité avec humanité. On peut également considérer l’Iran de la Seconde Guerre mondiale comme le « point de départ » des relations entre l’Iran et Israël : c’est le premier lieu de rencontre entre les Juifs de Palestine et les musulmans (et les Juifs) d’Iran, et à partir de là, les relations se sont poursuivies jusqu’à la révolution islamique de 1979. Les Juifs de Palestine arrivent pour la première fois en Iran à la fin de l’année 1941, après que les Alliés ont envahi l’Iran et pris le contrôle des champs pétrolifères d’Abadan. Avant cette invasion, l’Iran est un pays neutre qui entretient des liens étroits avec l’Allemagne. Il abrite des religieux chiites pro-nazis, des publications racistes et des milliers de citoyens allemands qui travaillent en Iran, dont beaucoup se déclarent nazis. Après l’invasion, ces citoyens allemands sont expulsés d’Iran et remplacés, en partie, par des ingénieurs juifs et d’autres travailleurs que les Britanniques envoient de Palestine vers les champs pétrolifères d’Abadan. Lorsque mon père et d’autres réfugiés juifs arrivent à Téhéran, certains de ces travailleurs commencent à les aider clandestinement, restant en Iran même après l’évacuation des réfugiés. Avec le temps, des relations se nouent avec le Shah Reza et certaines franges de la population, relations qui se développent et se renforcent après la création de l’État d’Israël et jusque dans les années 1960 et 1970. À la veille de la révolution islamique, l’Iran compte des milliers d’ingénieurs, de médecins, d’avocats, d’ouvriers du bâtiment et d’experts agricoles israéliens, ainsi qu’une ambassade israélienne, des écoles israéliennes, des vols quotidiens directs entre Téhéran et Tel-Aviv, et même un festival du film israélien. En 1978, l’un de ces films est « The Raid on Entebbe » (1977), projeté sur les murs de l’ambassade. Des témoins oculaires racontent que le public a pleuré lorsque Yoni, le frère de Benjamin Netanyahu, est abattu à l’écran. Quelques mois plus tard, tous les membres du personnel de l’ambassade et les autres travailleurs israéliens ont été évacués du pays dans la nuit.

Ainsi, les deux facettes de l’Iran que nous voyons aujourd’hui – le régime intransigeant et la population libérale qui le combat – étaient déjà présentes dans l’Iran en guerre que je décris. Les gens ordinaires font preuve de gentillesse envers les réfugiés, certains dirigeants font preuve de pragmatisme, et il n’y a pas la rigidité que l’on retrouve, par exemple, dans l’Irak en guerre. Mais il y a aussi des tensions, un danger latent au sein de cette société et le sentiment que les choses peuvent changer rapidement. Mon père a eu la chance de connaître, au moins au début de son séjour à Téhéran, le côté plus modéré, plus ouvert et plus flexible de l’Iran. J’espère que ce côté de l’Iran l’emportera dans le conflit actuel. Et s’il l’emporte, j’espère que son essor contribuera à modérer les extrémistes israéliens. Au-delà de la mise au jour d’une histoire oubliée, si mon livre contient une « leçon », c’est que les inimitiés peuvent être très conjoncturelles. Les nombreux groupes dont je parle dans cet ouvrage – les Juifs et les chrétiens polonais, les Russes, les Ouzbeks, les Tadjiks, les Irakiens (juifs et musulmans), les Perses (juifs et musulmans) – sont parfois en désaccord profond les uns avec les autres et parfois collaborent, ne serait-ce que pour des intérêts communs. Nous ne sommes pas dans une telle situation actuellement, mais à l’avenir, nous aurons besoin de créer les conditions pour une collaboration maximale et un minimum de frictions. Mon livre montre que c’est possible.           

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Mikhal Dekel

Mikhal Dekel est professeure (Distinguished Professor) de littérature comparée au CUNY Graduate Center et au City College of New York, où elle dirige également le Rifkind Center for the Humanities and Arts. En 2025-2026, elle est en résidence (fellowship) au Shelbey Davis Center for Historical Studies de l’université Princeton. Outre 'Les Enfants de Téhéran', d’abord publié en anglais et traduit en allemand, hébreu, français et espagnol, elle est l’autrice des monographies 'The Universal Jew: Masculinity, Modernity and the Zionist Moment' et 'Oedipus in Kishinev', ainsi que de nombreux articles.

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Martine Benoit

Martine Benoit est professeure d'histoire des idées en études germaniques à à l'université de Lille, directrice adjointe du RRA, Réseau de recherche sur le Racisme et l'Antisémitisme, co-directrice de Tsafon - revue d'études juives du nord.