Israël, démocratie illibérale ?
Entretien avec Mordechai Kremnitzer
Né en 1948 à Fürth, dans le même hôpital que Henry Kissinger, Mordechai Kremnitzer est l’un des principaux architectes du code pénal général israélien. Professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et chercheur associé senior à l’Institut pour la démocratie en Israël, il a exercé comme juge militaire au sein de Tsahal et dirigé des programmes de recherche consacrés aux principes constitutionnels et à la sécurité nationale. En février 2023, il a publié avec plusieurs collègues une déclaration condamnant le premier projet de loi sur la peine de mort comme inconstitutionnel et inefficace -- une « souillure dans les annales législatives d’Israël », écrivait-il. Adoptée néanmoins en mars 2026, la loi l’a amené à écrire dans Haaretz qu’elle était muée par une soif de sang et témoignait de la marche assurée d’Israël vers le camp des régimes rétrogrades. Julia Christ l’interroge.
Julia Christ : Vous êtes né en 1948 à Fürth, en Allemagne. Vous avez étudié le droit à l’Université hébraïque de Jérusalem, où vous êtes devenu professeur puis doyen de la faculté de droit, et vous avez exercé comme juge militaire au sein de Tsahal. Vous êtes aujourd’hui professeur émérite à l’Université hébraïque et chercheur senior à l’Institut israélien pour la démocratie1, où vous avez dirigé des programmes portant sur les principes constitutionnels, la sécurité nationale et la démocratie, ainsi que les relations judéo-arabes. Vous êtes l’un des principaux artisans du Code pénal général d’Israël. En février 2023, lorsqu’un premier projet de loi a été présenté par la coalition nouvellement formée, vous avez publié, avec plusieurs collègues, une déclaration le condamnant comme inconstitutionnel, inefficace et — selon vos propres termes – « une souillure dans les annales législatives d’Israël ». La loi a néanmoins été adoptée en mars 2026, et le lendemain de son adoption vous avez publié une tribune dans Haaretz la qualifiant de loi animée par une soif de sang, signe de la marche assurée d’Israël vers le camp des régimes rétrogrades. Pourriez-vous commencer par rappeler à nos lecteurs ce que dit exactement cette loi, et comment elle en est venue à être adoptée ?
Mordechai Kremnitzer : Il y avait en réalité deux amendements distincts. Le premier porte sur le droit applicable dans les territoires occupés – la Cisjordanie – ce qui soulève immédiatement la question de savoir si la Knesset est compétente pour légiférer sur la Cisjordanie, qui ne fait pas partie d’Israël. Elle l’a fait néanmoins. L’amendement y supprime la règle de l’unanimité qui s’appliquait jusqu’alors pour les condamnations à mort en matière de meurtre : là où trois juges devaient auparavant se prononcer à l’unanimité, une simple majorité suffit désormais. Il n’existe aucune disposition de grâce – ce qui est manifestement contraire au droit international2. Et, sauf circonstances particulières, la sentence doit être exécutée dans les quatre-vingt-dix jours. Voilà ce que fait la loi dans les territoires occupés, où la peine capitale existait déjà dans la législation militaire ; il ne s’agissait donc pas d’une introduction ex nihilo.
JC : Donc ce qu’ils ont fait, c’est prendre la loi existante, supprimer la clause de grâce, abolir l’exigence d’unanimité et ajouter le délai d’exécution de quatre-vingt-dix jours.
MK : Oui. Tous ces changements accroissent le risque terrible qu’un innocent soit mis à mort par l’État à la suite d’une erreur.
JC : Vous dites que la Knesset légifère pour la Cisjordanie, ce qu’elle n’est normalement pas habilitée à faire. Pourriez-vous expliquer cela ?
MK : La Cisjordanie ne fait pas partie d’Israël. C’est un territoire sous occupation militaire et, en vertu du droit international, l’autorité y appartient au commandant militaire de la zone — et non à la Knesset israélienne. En agissant comme elle l’a fait, la Knesset s’est conduite comme si ces territoires avaient déjà été annexés, ce qui n’est pas le cas. La question de savoir si la Knesset avait réellement le pouvoir de faire ce qu’elle a fait est donc juridiquement contestable, et sera probablement soumise à la Haute Cour de Justice. Il y avait aussi un deuxième amendement, qui concerne le droit interne israélien. Il introduit une nouvelle circonstance aggravante : le meurtre à caractère terroriste commis dans l’intention de nier l’existence de l’État d’Israël est désormais passible de la peine de mort ou de la réclusion à perpétuité. La peine par défaut est la mort, la réclusion à perpétuité ne peut lui être substituée que dans des circonstances véritablement exceptionnelles. La règle est donc la mort ; la perpétuité est l’exception. Initialement, ils voulaient rendre la peine de mort obligatoire. On leur a signifié que c’était constitutionnellement impossible et entièrement illégitime. Ils ont légèrement reculé : la peine n’est pas pleinement obligatoire, mais elle constitue la règle, et ce n’est que dans des cas exceptionnels que le tribunal peut s’en écarter. Ils n’ont pas touché au pouvoir de grâce du président.
« En incorporant dans la nouvelle définition du meurtre l’intention de porter atteinte à l’existence de l’État d’Israël, ils ont établi une distinction entre le terrorisme juif et le terrorisme palestinien – ce qui était le dessein depuis l’origine. »
JC : Donc en Israël, la clause de grâce a été maintenue ?
MK : Oui.
JC : Comment peut-on avoir, en pratique, deux lois – l’une pour la Cisjordanie et l’autre pour Israël – sachant que dans un cas la Knesset n’est peut-être même pas légalement habilitée à légiférer ?
MK : Selon ma lecture du droit international, la Knesset n’y est pas habilitée. Et il y a un autre élément très important : Israël applique depuis longtemps une politique consistant à ne pas traduire les Juifs devant les tribunaux militaires en Cisjordanie, même lorsque ces Juifs sont des résidents de la zone où ils commettent des infractions. Ils sont jugés devant les tribunaux civils israéliens. Les tribunaux militaires de Cisjordanie ne traitent exclusivement que des non-Israéliens – c’est-à-dire des Arabes. C’est donc, en pratique, une loi spécifiquement destinée aux Arabes. Et en incorporant dans la nouvelle définition du meurtre applicable en Israël l’élément du « but de porter atteinte à l’existence de l’État d’Israël », ils ont établi une distinction entre le terrorisme juif et le terrorisme palestinien, parce que le terrorisme juif n’est pas commis dans le but de porter atteinte à l’existence d’Israël. Ce dispositif a pour effet de rendre la peine de mort applicable aux seuls terroristes palestiniens — ce qui était le dessein depuis l’origine. Certains parmi les politiciens extrémistes nient même que le terrorisme juif puisse exister : dès que la question est soulevée, ils disent que c’est peut-être un crime, peut-être du désordre, mais pas du terrorisme. Même lorsqu’un acte entre précisément dans la définition légale du terrorisme, ils refusent d’appliquer ce terme à des Juifs.
JC : Comme vous l’écriviez dans votre article de 2011 sur les tendances illibérales de la démocratie israélienne, il existait déjà à cette époque une distinction dans la pratique, selon laquelle la violence d’extrême droite était interprétée comme patriotique et les autres violences comme du terrorisme. Et pour étayer cet argument, vous établissiez un parallèle avec la République de Weimar – la façon dont la justice weimarienne distinguait entre gauche et droite et privilégiait la droite. Diriez-vous que cette tendance – fermer les yeux sur les crimes de l’extrême droite – s’est développée en continu de 2011 à aujourd’hui ?
MK : Oui, clairement. Et au cours de la dernière année, les pogromes perpétrés par des Juifs en Cisjordanie ont atteint une ampleur sans précédent. Il s’agit de quelque chose de qualitativement différent. Et je crois qu’on peut dire que les autorités ne font pratiquement rien pour y mettre fin – et que dans certains cas, des soldats et d’autres individus vont jusqu’à aider ces pogromistes, ces terroristes juifs, ou à faire cause commune avec eux.
JC : Vous utilisez le mot « pogrome » pour désigner ce qui se passe en Cisjordanie depuis la fin du mois d’octobre.
MK : Oui, parce que pour les Juifs, victimes de pogromes, c’est le terme que nous connaissons. Il nous est familier, et profondément chargé de sens négatif dans notre propre histoire. Il pointe également le caractère raciste de ces actes.
JC : Une majorité s’en prenant à une minorité de façon violente, sans que l’État n’intervienne pour y mettre fin.
MK : Oui.
« Lorsque les services de sécurité venaient expliquer que la peine capitale est non seulement inefficace, mais potentiellement contre-productive, cela créait un obstacle sérieux pour la Knesset. Et là, quelque chose a changé. »
JC : Revenons à la déclaration que vous et vos collègues avez publiée en février 2023, car il y avait déjà alors un premier projet de loi, à peine deux mois après l’entrée en fonctions de la nouvelle coalition. L’adoption de la peine de mort figurait donc clairement parmi les premiers points à leur agenda, et vous en avez publié une critique sévère. Elle a été adoptée quand même – trois ans plus tard. Vous avez noté qu’ils avaient modifié le caractère obligatoire de la peine. Mais pourquoi pensez-vous qu’elle a été adoptée, malgré votre démonstration qu’il s’agit, comme vous l’avez écrit, d’une tache sur le bilan législatif d’Israël, d’une loi inconstitutionnelle, inefficace et dangereuse ?
MK : La seule chose que j’ajouterais à la déclaration initiale, c’est que c’est une tache sanglante — « sanglante » (bloody) dans les deux sens du terme. Je ne me fais aucune illusion sur la portée limitée de la critique académique sur la coalition. Lorsque je critique une loi, je ne prédis pas que la Knesset ne l’adoptera pas. J’essaie de m’abstenir de tout énoncé prophétique – depuis la destruction du Temple, nous savons qui sont les prophètes. Je crois que deux éléments ont changé. La première, c’est le 7 octobre, qui a transformé le climat en Israël – une puissante vague de rage, de peur et de désir de vengeance, et une tendance à voir les Palestiniens non plus seulement comme des ennemis, mais comme des démons : une déshumanisation d’abord de la population de Gaza, mais plus largement des Palestiniens dans leur ensemble. Le second facteur, c’est le retournement de position des services de sécurité, qui avaient constitué un véritable obstacle à cette législation par le passé. Comme vous le savez peut-être, le parti de Lieberman avait soutenu la peine de mort bien avant. Mais lorsque les services de sécurité venaient dire – comme leurs anciens directeurs continuaient à le faire – que la peine capitale est non seulement inefficace, mais potentiellement contre-productive, cela constituait un obstacle sérieux pour la Knesset. Et là, quelque chose a changé.
JC : Comment expliquez-vous ce changement ? S’agit-il purement d’une question de personnes ? On sait que Ronen Bar a été évincé, mais comment tout le Shin Bet aurait-il pu changer de position sur ce type de loi ?
MK : Ce changement est profondément suspect, car il est intervenu sans le processus institutionnel qu’on serait en droit d’attendre. Après une longue tradition dans laquelle le Shin Bet s’opposait systématiquement à la peine capitale — au motif qu’elle était inefficace et potentiellement contre-productive — si un nouveau directeur souhaitait changer cette politique, il aurait dû convoquer un comité d’experts chargé de produire un document circonstancié expliquant ce changement d’orientation. Rien de tel n’a eu lieu. Mon sentiment est que ce revirement tient entièrement au changement de personnes au sommet de l’institution. Un gouvernement populiste – comme celui que nous avons – attend des titulaires de postes publics, notamment aux échelons supérieurs, une qualité avant toutes les autres : une loyauté absolue envers ceux qui les ont nommés. Et parce qu’ils veulent une loyauté absolue, ils doivent s’assurer que ces fonctionnaires nommés sont incompétents, car plus un fonctionnaire est incompétent, plus il sera loyal. Cette logique détruit la qualité du service public.
JC : Au sein du Shin Bet, aux échelons inférieurs, y a-t-il eu une dissidence interne ?
MK : Ce serait contraire à l’éthique institutionnelle. Et dans la plupart des organisations – en particulier dans une institution comme le Shin Bet –les agents ont tendance à s’aligner sur celui qui est au sommet. Quand le chef change, la tendance est de changer avec lui.
JC : C’est très pessimiste.
MK : La plupart des fonctionnaires ordinaires veulent entretenir de bonnes relations avec leur chef — surtout si ce chef est le directeur du Shin Bet. La plupart éviteront de se mettre en conflit avec lui, et surtout de rendre ce conflit public. Les plus courageux iront le voir en privé et lui diront : vous faites une erreur, vous ne devriez pas faire ça. Mais ils ne le diront pas publiquement.
« Quand on laisse des chiens endormis dans nos lois en s’illusionnant qu’ils dormiront à jamais, il arrive qu’ils se réveillent. La peine de mort est peut-être l’exemple d’un chien endormi qui pourrait désormais commencer à mordre. »
JC : Vous avez également dit – et c’est l’impression que l’on a aussi à l’extérieur d’Israël – que c’est une loi discriminatoire et raciste. Deux questions : pouvez-vous expliquer à nouveau en quoi elle est raciste et discriminatoire ? Et deuxièmement : parmi les gens du Shin Bet, parmi les Israéliens plus largement, n’y a-t-il aucun sentiment que nous ne pouvons pas, en tant qu’Israéliens, adopter une loi qui est raciste dans sa construction même ?
MK : Permettez-moi d’abord d’être sans ambiguïté : cette loi est raciste. Comment pourrait-il en être autrement ? En vertu de cette nouvelle législation, un terroriste comme Baruch Goldstein3 — s’il avait survécu – n’aurait pas pu être condamné à mort, parce que son crime n’a pas été commis avec l’intention de porter atteinte à l’existence de l’État d’Israël. Un terroriste palestinien ayant commis un acte comparable, en revanche, peut être condamné à mort – et serait très probablement exécuté. Ce n’est pas un effet collatéral accidentel, c’est une conséquence délibérée : la mort pour les seuls terroristes arabes. Je crois que beaucoup de gens en Israël ressentent les choses comme moi, mais pas tous. Cette asymétrie conduit certains à penser que la loi est moins injuste qu’elle n’y paraît. Plus largement, Israël ne partage peut-être pas le même rejet viscéral de la peine de mort qui prévaut en Europe, en raison des crimes nazis. Des voix se sont élevées contre l’exécution d’Eichmann— mais ils étaient une petite minorité. La grande majorité des Israéliens, moi y compris, considèrent que c’était une sentence juste. Et le problème avec les exceptions à un principe, c’est que le principe s’érode. Il y a aussi le simple fait que la peine de mort figure dans le droit israélien pour certains crimes depuis longtemps — elle n’est pas tombée du ciel.
JC : Elle n’a jamais été appliquée après Eichmann. Et de ce que je comprends, il y a quelque chose de comparable dans la tradition juridique juive elle-même : la peine de mort existe dans les textes, mais les exigences procédurales ont été conçues de telle façon qu’elle ne pouvait pratiquement jamais être appliquée en pratique. Elle existait donc dans les textes, mais depuis Eichmann, toutes sortes d’obstacles ont empêché qu’elle soit exécutée.
MK : Pour être précis : la peine de mort a en fait été prononcée contre John Demjanjuk4 par le tribunal de district. Lorsqu’il a été acquitté – parce que la Cour suprême n’était pas convaincue qu’il était « Ivan le Terrible » la peine est évidemment tombée avec elle. Et il y a un cas plus ancien, en 1948, devant un tribunal militaire de campagne, où quelqu’un a été condamné à mort et exécuté, et nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait très probablement d’une erreur judiciaire. Le risque de tuer injustement une personne en raison d’une erreur n’est donc pas théorique dans notre histoire — nous en avons des preuves concrètes. Cela aurait dû empêcher la Knesset d’augmenter la probabilité d’une erreur qui ne peut pas être réparée. Vous avez raison de dire que la politique était : c’est dans les textes, mais nous ne l’appliquerons pas. Je dois dire que je n’ai pas toujours pensé qu’il était nécessaire de supprimer entièrement la peine de mort des textes, parce que je croyais qu’il y avait une certaine valeur dans une société qui conserve ce pouvoir mais choisit de ne pas l’exercer – comme si cette peine était en permanence en sursis, pour ainsi dire. Je pense maintenant que j’avais tort. Quand on laisse des chiens endormis dans nos lois en s’illusionnant qu’ils dormiront à jamais, il arrive qu’ils se réveillent. La peine de mort est peut-être l’exemple d’un chien endormi qui pourrait désormais commencer à mordre.
JC : Comment caractériseriez-vous ceux qui l’ont réveillé ? Elle est dans les textes, elle a maintenant été tirée de son sommeil – mais quelqu’un a choisi de l’éveiller. Qui, dans la société israélienne, veut que ce chien aboie ?
MK : La faction extrémiste et raciste de Ben-Gvir et de ses associés — c’est la principale force qui pousse en ce sens dans notre Knesset.
JC : Mais le Likoud a voté pour.
MK : Cela illustre un phénomène largement répandu : lorsque vous avez un parti d’extrême droite très radical, il pousse l’ensemble du système vers la droite. Ce qui était jadis une droite modérée se met en concurrence avec l’extrême droite pour le même électorat. La compétition devient : qui sera perçu comme le plus patriote, le plus anti-arabe, le plus soucieux de la sécurité d’Israël ? Et ainsi les modérés dérivent eux aussi vers la droite. Le Likoud était autrefois un parti libéral ; il ne l’est plus.
JC : Mais au-delà des partis extrémistes – y a-t-il un vrai soutien populaire dans la société israélienne à cette loi ?
MK : Il est plus large, du fait du 7 octobre. Il existe un sentiment de vengeance, et cette loi lui offre un canal d’expression. Et d’un autre côté : beaucoup d’Israéliens pensent que la loi ne survivra pas – que la Cour suprême l’annulera. Il n’y a donc pas de sentiment d’urgence à descendre dans la rue, d’autant que nous sommes encore en guerre. Je devrais ajouter quelque chose sur la tradition juive que vous avez mentionnée : selon la tradition juive, un Sanhédrin qui exécutait une personne en soixante-dix ans était qualifié de « Sanhédrin sanguinaire ». Cela illustre parfaitement ce que vous avez dit – il y a toujours eu un écart entre ce qui est écrit dans la loi et ce qui est réellement fait.
« Nous mettons en péril le soutien américain de façon remarquablement irresponsable. Nous disons désormais aux démocrates que nous n’avons pas besoin d’eux. Nous le paierons. »
JC : Revenons au caractère raciste de cette loi, car personne ne semble craindre une réaction internationale. Israël s’est-il à ce point éloigné de la communauté internationale ?
MK : C’est une question véritablement intrigante, car Israël semble faire quelque chose de peu rationnel –comme s’il souhaitait accroître le niveau d’animosité à son égard, qui est pourtant déjà effrayant. Deux éléments permettent peut-être de l’expliquer. Premièrement, cette coalition a décidé d’exclure toute possibilité d’un État palestinien et de nier l’identité nationale des Palestiniens sur le plan des principes — il n’y a pas de peuple palestinien. Ils savent que l’Europe n’acceptera pas cette position, de sorte qu’en prenant ce chemin, ils perdent l’Europe en connaissance de cause. Ils semblent prêts à en payer le prix. Deuxièmement, il y a une sorte de mépris pour l’Europe, fondé sur le sentiment que nous vous avons joués depuis des années — et avec beaucoup de succès. Nous avons joué le jeu des colonies comme si c’était quelque chose de temporaire, en laissant entendre qu’un arrangement serait finalement trouvé. Vous nous avez condamnés, mais vous avez été totalement inefficaces à changer nos politiques. Nous ne vous prenons donc pas très au sérieux, parce que nous avons appris combien il est facile de vous égarer. Au bout du compte, vous aboierez mais vous ne mordrez pas.
JC : Et pourtant ce n’est pas entièrement vrai. Israël dépend de l’Europe à bien des égards, y compris économiquement.
MK : Je ne dis pas que c’est une façon sage de traiter l’Europe – pas du tout. J’essaie d’expliquer ce qui se passe dans l’esprit de nos ministres. Le fait qu’ils pensent ainsi ne signifie pas que c’est juste.
JC : L’Europe aboie mais ne mord pas…
MK : Oui. Et il y a l’amitié précieuse avec les États-Unis et le président Trump – un bon père puissant qui prend soin de nous et que nous influençons aisément. Alors pourquoi s’inquiéter ? C’est une vue courte, car il ne restera pas éternellement président des États-Unis. Mais c’est une partie de la réflexion de la droite israélienne. Et nous mettons en péril le soutien américain de façon remarquablement irresponsable, car c’était toujours la politique d’Israël de maintenir un soutien bipartisan – des démocrates comme des républicains. Nous disons désormais aux démocrates que nous n’avons pas besoin d’eux. Nous le paierons. C’est une politique erronée, à courte vue et dangereuse.
JC : Y a-t-il un lien entre le fait que cette coalition – avec sa vision d’un Grand Israël5 – coupe tous les liens avec l’idée qu’Israël est, en partie, une construction européenne, bâtie par des Juifs européens dans un esprit européen ?
MK : Il y a une rupture nette. Pour cette coalition, Israël est un État porteur d’une mission messianique. Il doit être un État religieux, un État halachique, un État qui accomplit la vision d’un « Grand Israël » – telle que Dieu l’a promis – réservé aux seuls Juifs. Cela n’a rien à voir avec l’Europe. Et le caractère non européen de cette vision a aussi un attrait politique : il résonne chez les Israéliens qui ne viennent pas d’Europe et n’ont aucune affinité particulière –bien au contraire – pour la référence européenne.
« Il a pris le livre et a dit : “C’est un livre mince. Je vous promets – je vous donnerai de quoi rédiger de très épais volumes contre la législation.” En sortant, j’ai dit à ma femme : “Il a un sens de l’humour bien particulier”. Elle m’a répondu : “Tu ne comprends pas – il est tout à fait sérieux.” »
JC : En relisant votre article de 2011 sur les tendances illibérales de la démocratie israélienne, sur la loi Nakba6, sur les lois sur la loyauté et la citoyenneté, on réalise qu’il existait déjà dans les années 2010 des mouvements pointant clairement dans cette direction. Il s’agit semble-t-il d’un processus interne à la société israélienne – une dérive législative qui était déjà en marche, et que personne, et surtout pas la gauche israélienne, n’a fait assez pour arrêter.
MK : La gauche israélienne a bien tenté de résister à ce que nous appelons la législation anti-démocratique ou non démocratique, mais sans succès – le gouvernement disposait d’une majorité. Il est vrai, cependant, que voici quinze ans, moi-même je ne voyais pas où nous en serions aujourd’hui. Le danger qu’Israël devienne progressivement moins libéral était visible ; la trajectoire n’était clairement pas bonne. Mais je ne pensais pas alors que nous deviendrions ce que nous sommes devenus, qu’une attaque autocratique à grande échelle visant à détruire la démocratie israélienne aurait lieu.
JC : Le 7 octobre a donc été un accélérateur.
MK : C’est un facteur. Le procès de Netanyahu en est un autre qu’on ne peut ignorer — il a produit un changement décisif. Sa décision de former une coalition avec Smotrich et Ben-Gvir est également un élément crucial. Et une étape importante a été la loi fondamentale sur l’État-nation. Mais il y a un point sur lequel je voudrais attirer votre attention : tout a commencé avec les ONG. Ils ont commencé par rendre la vie difficile aux ONG de gauche — celles qui critiquent le gouvernement — qui reçoivent de l’argent d’États étrangers ou d’organisations internationales. Au départ, le prétexte était la transparence : ils disaient, nous voulons plus de transparence. Même moi je ne pouvais pas y objecter, car la transparence est une valeur légitime. Mais ce qu’ils avaient vraiment en tête, c’était de délégitimer ces organisations, de les pointer du doigt et de dire : ces gens ne sont pas des patriotes israéliens, ce sont des agents de puissances étrangères, ce sont pratiquement des traîtres. Historiquement, c’était probablement le premier pas dans la distance prise par Israël avec une démocratie libérale. Et c’était voici quinze ans.
JC : Il y a déjà quinze ans. On ne le voyait pas en Europe.
MK : Nous le voyions. Nous avons essayé d’écrire contre cela, de le combattre – parfois avec succès, parfois non. Il y a eu un événement à Tel-Aviv où nous avons discuté d’un mince livre de l’Institut israélien pour la démocratie sur la législation anti-démocratique, répertoriant les lois qui avaient été adoptées à l’époque. Nous avions invité Yariv Levin7 à participer, afin d’être ouverts à tous les points de vue. Il a pris le livre et a dit : « C’est un livre mince. Je vous promets – je vous donnerai de quoi écrire de très épais volumes contre la législation. » En sortant, j’ai dit à ma femme : « Il a un sens de l’humour bien particulier ». Elle a répondu : « Tu ne comprends pas – il est tout à fait sérieux ». Et elle avait raison. Il pensait chaque mot. Les prémices étaient donc là, dès le début.
« Le fait d’être un occupant va de pair avec le sentiment que l’occupé est à la fois un ennemi et un inférieur. Cela génère un sentiment de supériorité. Et cela remet aussi en question la démocratie elle-même. »
JC : D’un livre très mince à un volume qui ne cesse de s’épaissir. Que s’est-il passé dans la société israélienne au cours de ces quinze ans pour que cela puisse se produire ? Je peux vous dire pourquoi l’Europe ne le voyait pas, ou ne voulait pas le voir : il y avait ici un sentiment croissant d’antisémitisme, un sentiment de solidarité avec Israël et de besoin d’Israël, une combinaison de loyauté et de peur qui rendait la critique tabouée. Mais qu’est-il arrivé au sein de la société israélienne pour rendre cela possible — avant le 7 octobre ? Entre 2010 et 2023, qu’est-ce qui a changé ?
MK : C’est difficile à dire avec précision. Un élément auquel nous n’avons pas accordé suffisamment de poids est l’effet corrosif de l’occupation et de la colonisation sur la psyché israélienne. Le fait d’être un occupant va de pair avec un sentiment que l’occupé est à la fois un ennemi et un inférieur. Cela génère un sentiment de supériorité – la supériorité juive vis-à-vis des Arabes. Et cela remet aussi en question la démocratie elle-même. Imaginez que vous soyez un professeur d’éducation civique. Vous arrivez en cours et parlez éloquemment de démocratie. Et un élève demande : si nous tenons tellement à la démocratie, pourquoi n’y a-t-il pas de démocratie dans les territoires occupés ? Comment se fait-il que de ce côté-ci de la Ligne verte nous soyons des démocrates, et de l’autre côté quelque chose d’entièrement différent prévaut ? Si vous dites que c’est temporaire, le sentiment du provisoire se dissout après tant d’années. Ça cesse d’être temporaire. C’est un élément crucial du tableau. Il y a aussi le fait que nous n’avons pas séparé la religion de l’État et que nous n’avons jamais eu un système éducatif unifié. En Israël, nous avons des systèmes séparés. La conjonction de la victoire fulgurante de la guerre des Six Jours et de la conquête de la Cisjordanie avec les tendances messianiques du judaïsme a façonné une vision du « Grand Israël » pour les Juifs. Les écoles religieuses ont fourni un terrain fertile pour inculquer progressivement l’idée d’un « Grand Israël », d’un État religieux. Il y avait un large public dont les esprits pouvaient être façonnés par cette vision. Et puis il y a la question de ce que les gens entendent par démocratie. Beaucoup de gens en Israël — et peut-être aussi ailleurs — comprennent la démocratie comme se réduisant aux élections, à partir desquelles une majorité se forme et la majorité gouverne comme bon lui semble, parce que cela représente la volonté du peuple. « Le Peuple » est identifié à la majorité. Vous trouverez beaucoup d’Israéliens qui pensent que c’est là l’unique sens de la démocratie. La coalition de Netanyahu dit précisément cela, constamment : la souveraineté de la majorité est le seul sens de la démocratie. Tout le reste — droits de l’homme, droits des minorités, État de droit, égalité devant la loi — n’est que propagande de gauche. La minorité est sans importance ; on peut même la décrire comme l’ennemi. La société est divisée sur ce point. Quand Yariv Levin a présenté son grand plan de « réforme judiciaire », les gens sont descendus dans la rue en nombre extraordinaire, offrant une image plus encourageante des Israéliens et de ce qui leur tient à cœur. Mais la guerre est venue. Et la guerre n’est pas propice aux manifestations de masse au nom des droits de l’homme.
JC : On peut le comprendre. Revenons à la question de l’occupation. Dans ce que vous dites, il semble que la logique de l’occupation ait reflué dans la société israélienne elle-même — que l’habitude d’un espace non démocratique, d’un espace sans droits égaux, sans liberté d’expression, sans protection des minorités, a progressivement corrodé le tissu démocratique à l’intérieur d’Israël. Vous décrivez, en quelque sorte, la façon dont l’habitude de l’injustice facilite l’injustice à domicile.
MK : Oui, exactement. Prenez le soldat en Cisjordanie qui doit fouiller les voitures palestiniennes. Il regarde probablement les Palestiniens qu’il a en face de lui avec condescendance, et il a aussi peur d’eux, sachant qu’ils sont contre lui. Quand il rentre en Israël, comment traitera-t-il un citoyen arabe israélien ? Fera-t-il la distinction ? Continuera-t-il à croire aux valeurs que nous prétendons défendre — l’égalité, la liberté, la justice ?
« ‘Le Peuple’ est identifié à la majorité. Beaucoup d’Israéliens croient que c’est là le seul sens de la démocratie. La coalition de Netanyahu dit précisément cela, en permanence : la souveraineté de la majorité est le seul sens de la démocratie. »
JC : Cela me ramène à la question majorité-minorité — et à la question de ce qu’est Israël : une construction européenne, c’est-à-dire proprement sioniste. On pourrait penser que l’expérience politique juive au cours de deux millénaires de vie en exil rendrait les Juifs particulièrement sensibles aux droits des minorités, plus que quiconque. Et pourtant vous décrivez un Israël qui s’oriente vers une indifférence croissante à l’égard des minorités qui le composent.
MK : Pas simplement de l’indifférence — de l’hostilité. Et cela est lié, bien sûr, au conflit. On ne peut pas oublier qu’il s’agit d’une minorité particulière (fait aussi partie du peuple palestinien), différente des minorités juives qui vivaient en Europe. La situation est différente. Et des faits fondamentaux de l’histoire juive, deux leçons peuvent être tirées. L’une : ne fais pas aux autres ce qui t’a injustement été fait. L’autre : nous avons tellement souffert que les contraintes morales s’appliquent moins à nous — notre histoire nous donne plus de latitude pour agir, surtout en état de légitime défense. Nous sommes moins liés par les règles à cause de ce que nous avons enduré, parce que nous avons été des victimes. Et quand il est commode de se présenter comme étant encore des victimes, nous le faisons.
JC : Il y a une question connexe dans ce que vous décrivez — ce glissement de la société israélienne vers la non-reconnaissance du peuple palestinien, vers l’exclusion de l’idée d’un État palestinien. Y a-t-il une responsabilité du côté palestinien ? Les négociations ont été bloquées de diverses manières depuis 2005 ou 2006. Y a-t-il un élément de désillusion du côté israélien — un sentiment que ça n’aurait de toute façon jamais pu fonctionner ? Une part de responsabilité partagée, ou s’agit-il entièrement d’une dynamique interne à la société israélienne ?
MK : Arafat aurait peut-être pu faire la paix avec nous, étant donné son autorité au sein de la société palestinienne. Mais il ne l’a pas voulu. De son point de vue, l’accord qui lui était proposé n’était probablement pas suffisant. Abbas sait qu’il manque de la légitimité et du soutien nécessaires pour faire les concessions majeures qu’exigerait la paix – et il a probablement raison. Le fait que les Palestiniens soient divisés entre l’OLP et le Hamas, et dispersés entre la Cisjordanie et Gaza, ne facilite pas la conclusion d’un accord avec eux. L’énorme déséquilibre des forces entre les parties rend le succès des négociations extrêmement difficile. La droite israélienne a réussi à convaincre le public israélien que les Palestiniens sont l’ennemi essentiel et éternel d’Israël, qu’ils n’accepteront jamais l’existence d’un État juif – et que même s’ils le disent, ils mentent. Je crois qu’une majorité d’Israéliens croit désormais en cela, que ce n’est pas en notre pouvoir de changer, que nous pouvons faire ce que nous voulons et que ça ne changera rien, en raison de cette inimitié irréductible. Les populistes doivent avoir un ennemi, et les Palestiniens en fournissent un convaincant. Cela nourrit votre question précédente : si un peuple croit qu’il est condamné à vivre par l’épée, parce qu’il n’y a pas d’issue au conflit, alors la démocratie devient un luxe, les droits de l’homme deviennent un obstacle ; aucune des contraintes normales sur le pouvoir dirigeant ne s’applique dans un état de guerre permanent. Regardez ce que disent les partis d’opposition en Israël. Le seul qui parle de paix avec les Palestiniens est Yair Golan. Tous les autres ont peur de mentionner des arrangements, des négociations, la paix – soit parce qu’ils n’y croient pas, soit parce qu’ils jugent cela politiquement toxique. Je crois que si nous ne revenons pas à une voie de négociations soutenues à l’échelle internationale – y compris l’Europe, y compris l’Europe – le long terme nous réserve de très graves difficultés.
« De l’histoire juive, deux leçons peuvent être tirées. L’une : ne fais pas aux autres ce qui t’a injustement été fait. L’autre : nous avons tant souffert que les contraintes morales s’appliquent moins à nous. »
JC : Ce long terme m’amène à un autre type de question – qui vous concerne. Vous êtes né en 1948, à Fürth, comme Kissinger.
MK : Oui – même hôpital.
JC : Vous avez co-construit le droit pénal israélien. Vous avez été juge militaire dans Tsahal. Vous connaissez tous ces problèmes de l’intérieur du système. La question est : comment vivez-vous la transformation de la société israélienne au cours des vingt dernières années, et maintenant avec cette dernière manifestation qu’est la loi sur la peine de mort ?
MK : Vous savez, ce n’est pas tout à fait la bonne réponse à votre question, mais ce qui m’a le plus blessé n’était pas la peine de mort – parce que j’espère qu’elle ne durera pas. Ce qui a été véritablement insupportable pour moi, c’est la loi fondamentale sur l’État-nation fondée sur la suprématie juive, et les pogromes perpétrés en Cisjordanie.
JC : Vous dites que la peine de mort ne tiendra pas – et pourtant la loi fondamentale sur l’État-nation a été soumise à la Cour suprême et a survécu.
MK : Ce qui est une honte. C’est pourquoi cela fait davantage mal.
« Si la Cour suprême décide de traiter la loi, je pense qu’elle ne survivra pas. Le danger est qu’elle soit démantelée ou privée de son indépendance. »
JC : Mais vous êtes confiant que la Cour, cette fois, ne laissera pas la loi sur la peine de mort subsister ?
MK : La question reste ouverte. On ne peut exclure la possibilité que la Cour choisisse de ne pas intervenir à ce stade ; elle pourrait attendre qu’un cas concret lui soit soumis. Si elle décide de traiter la loi, je pense qu’elle ne survivra pas.
JC : Pourquoi pensez-vous qu’elle pourrait hésiter ? Vous avez dit dans Haaretz qu’il y a un danger pour la Cour suprême à l’annuler. Pourriez-vous décrire ce danger ?
MK : Le danger est qu’elle soit démantelée ou privée de son indépendance.
JC : Oui, bien sûr. Mais y a-t-il un lien — autrement dit, pensez-vous que cette loi pourrait être une sorte de piège tendu à la Cour suprême, conçu pour exploiter l’émotion populaire autour des otages et des auteurs du 7 octobre afin de faire passer la Cour pour ennemie du peuple si elle l’annule ?
MK : Oui – parce qu’il est clair que Ben-Gvir ne peut pas perdre sur cette question. Même s’il perd devant la Cour, il gagne dans l’opinion publique. Il dira : vous voyez, ces juges ne sont pas pour Israël. Ils ne sont pas émus quand du sang juif est versé. Ils sympathisent même avec les Arabes, Dieu nous en garde. Il en fera un élément majeur de propagande contre la Cour. Ils font cela constamment — représentant la Cour comme l’ennemi de la démocratie, l’ennemi de la sécurité, l’ennemi du peuple. La Cour se trouve donc dans une position impossible. Et il y a quelque chose d’autre que j’aurais dû mentionner à propos de la peine de mort : la loi n’a pas d’application rétroactive. Mais ce qu’ils veulent vraiment, c’est que le parquet modifie sa politique traditionnelle de ne pas requérir la peine capitale dans les affaires impliquant la « Nukhba »8 — les auteurs des atrocités du 7 octobre que nous détenons en prison. Des crimes figurant déjà dans les textes – génocide, trahison (atteinte à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’État) – sont passibles de la peine de mort. Pour y parvenir, il suffit de changer la politique du parquet. Et avec un sentiment public fortement favorable à l’exécution des auteurs de la « Nukhba », ils espèrent voir des gens pendus. La nouvelle loi et les poursuites contre la « Nukhba » ne sont donc pas deux histoires séparées : elles sont liées. L’objectif est que la peine de mort soit prononcée contre la « Nukhba » et exécutée.
« Ben-Gvir ne peut pas perdre sur cette question. Même s’il perd devant la Cour, il gagne dans l’opinion publique. »
JC : Dans ce cas, le parquet choisirait le chef d’inculpation et la peine requise en utilisant la législation existante, et la Cour n’a pas de cible législative directe à annuler.
MK : Exactement. Ils ne peuvent pas abroger la loi. C’est pourquoi c’est si dangereux. Mes parents sont des survivants de la Shoah – pas des Juifs allemands. C’étaient des Juifs d’Ukraine qui s’étaient retrouvés en Allemagne comme personnes déplacées après la guerre. Durant la dernière année de la guerre, ils avaient été cachés par un prêtre ukrainien. Quand les Russes sont arrivés et qu’ils ont pu partir, il a dit : je ne vous demande qu’une chose — ne dites jamais à personne que c’est moi qui vous ai sauvés, parce que ça ne me ferait aucun bien ici. Et il a refusé toute reconnaissance. Pour moi, Israël est le seul endroit où je peux imaginer vivre. Pas seulement à cause de mon âge. Je crois que je ressentirais la même chose si j’avais trente ans de moins. Alors ce qu’est le pays, moralement, m’importe énormément. Et nous ne sommes pas sur la bonne voie – nous en tant qu’État. La question de savoir si mes collègues et moi faisons suffisamment pour sauver Israël en tant qu’État démocratique et libéral, guidé par la vision des prophètes d’Israël, me prive de sommeil.
JC : Qu’attendez-vous des Juifs de la diaspora ? Comment peuvent-ils aider ?
MK : Si j’ose le dire – maintenez la distinction entre le gouvernement israélien et ses politiques d’une part, et le peuple israélien de l’autre. Et soutenez les forces libérales au sein de la société israélienne par tous les moyens qui vous sont accessibles. Ces forces existent. Elles ont besoin à la fois d’un soutien moral — qui compte énormément — et d’autres formes de soutien également. Il importe, même pour cette coalition, de savoir où se situent les Juifs de la diaspora. La diaspora juive a son mot à dire sur le type de régime, de société et les valeurs fondamentales de l’État juif. Je me permets donc de vous dire : faites entendre clairement votre voix pour un Israël démocratique et libéral. Vous le faites déjà. La seule chose que je puisse vous dire, c’est : faites-le plus fort. Nous sommes engagés dans une lutte que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.
- L’Israel Democracy Institute (IDI) est un think tank indépendant fondé à Jérusalem en 1991, dont les travaux portent sur le renforcement des institutions démocratiques en Israël. ↩︎
- En droit international de l’occupation, la compétence législative est régie par le Règlement de La Haye de 1907 et la IVᵉ Convention de Genève (1949). L’occupant peut maintenir l’ordre et adapter le droit existant, mais ne peut ni annexer le territoire ni y appliquer son droit interne. ↩︎
- Baruch Goldstein (1956–1994), colon américano-israélien, a perpétré le massacre de la Caverne des Patriarches à Hébron le 25 février 1994, tuant 29 fidèles musulmans en prière. Son crime n’étant pas commis dans l’intention de détruire l’État d’Israël, il n’entrerait pas dans le champ de la nouvelle loi. ↩︎
- John Demjanjuk (1920–2012), garde-camp ukraino-américain, fut extradé vers Israël et condamné à mort en 1988 pour avoir été « Ivan le Terrible » de Treblinka. La Cour suprême l’acquitta en 1993 après que des documents soviétiques eurent identifié un autre individu. ↩︎
- Le « Grand Israël » désigne le projet de souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Cisjordanie, fondé sur des arguments bibliques et historiques. ↩︎
- La loi Nakba (2011) permet de réduire les subventions aux institutions publiques qui commémorent la Nakba (« la catastrophe »), terme désignant l’exode et l’expulsion des Arabes palestiniens en 1948. ↩︎
- Ancien président de la Knesset et Ministre de la justice de Benyamin Netanyahou. Membre du Likoud. ↩︎
- Le terme « Nukhba » (נוח׳בה, de l’arabe « élite ») désigne les commandos du Hamas qui ont conduit les attaques du 7 octobre 2023. Des centaines de membres présumés sont actuellement détenus en Israël dans l’attente de leur procès. ↩︎