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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Pour un sionisme pragmatique

Historienne des idées et fille d’Amos Oz, Fania Oz-Salzberger refuse le face-à-face mortifère entre soutiens d’Israël et de la Palestine. Contre les récits à somme nulle et les conceptions absolues de la justice, elle affirme l’égale légitimité nationale des deux peuples, distingue l’antisionisme historique de celui qui conteste aujourd’hui l’existence d’Israël, et plaide pour une paix imparfaite fondée sur le compromis. Un texte politique et personnel qui entend réhabiliter le sionisme humaniste d’Isaiah Berlin et d’Amos Oz face aux nationalismes et aux « faux amis » des deux camps.

Je commencerai par une note personnelle, car le moment n’a rien d’ordinaire. Je suis une Israélienne née et élevée dans ce qu’on appelait autrefois le camp de la paix israélien, et deux désastres récents ont ruiné la place de mon pays dans le monde, le fil de ma propre existence et une part de mon âme1.

Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre dans le sud d’Israël, et la guerre israélienne à Gaza qui s’en est suivie, ne sont pas seulement les événements les plus déterminants de ma vie publique, comme citoyenne et comme voix universitaire ; ce sont aussi des catastrophes intimes.

Je parle avec un sentiment de deuil : pas seulement pour les personnes assassinées que je connaissais, ni même pour les nombreux Israéliens innocents et le très grand nombre d’innocents tués à Gaza que je ne connaissais pas. Je sais que mon pays, même s’il survit et prospère, portera un fardeau historique, une marque de culpabilité. Mais je ne suis même pas certaine qu’il survivra et prospérera. Je n’écris donc pas en simple observatrice ni en analyste : je crains pour ma maison, pour mon appartenance, pour l’avenir de mon identité.

Ce n’est pas le meilleur moment pour être israélienne. Et l’être jeune, comme le sont mes fils et leurs amis, est plus difficile encore – pourtant ce sont les jeunes qui inspirent notre combat pour guérir à la fois Israël et la Palestine.

En l’état, à l’approche des élections israéliennes, il nous reste des outils et un horizon d’espoir. Je crois encore que la société israélienne peut se relever et réparer ses instruments gouvernementaux et médiatiques. Cette réparation pourrait à son tour rouvrir la voie d’un compromis négocié et, à terme, d’une paix, aux côtés d’une Palestine pacifiée. Plusieurs partis qui se présentent à la Knesset – dont les partis arabes et le parti des Démocrates, à majorité juive – parlent ouvertement de paix et de solution à deux États. C’est aussi la position de l’essentiel de la société civile organisée. J’espère donc encore que ma famille continuera de vivre en Israël et de parler l’hébreu pour des générations. Je tiens pour un devoir civique de parler tant qu’un espoir politique tangible demeure.

La question de savoir combien d’Israéliens je « représente » est hors sujet, même si je ne suis certainement pas une voix isolée. Il ne s’agit pas de sondages d’opinion : à en croire la plupart d’entre eux, les deux nations veulent se détruire mutuellement. En ce sens, il est vrai que les opinions comptent énormément. Comme l’écrivait David Hume, c’est sur l’opinion seule que le gouvernement se fonde, et cette maxime vaut pour les gouvernements les plus despotiques et les plus militaires comme pour les plus libres et les plus populaires. Mais John Stuart Mill ajoutait que l’effet de l’opinion est affaire d’opinion.

Ce n’est pas là un optimisme facile. L’opinion des Israéliens sur la paix avec l’Égypte a changé littéralement du jour au lendemain, quand Anouar el-Sadate a rendu sa visite inattendue au Premier ministre Menahem Begin.

Une remarque préliminaire s’impose sur les défaillances de la conversation mondiale, malgré, ou peut-être à cause, d’Internet et du monde qu’il a fait naître. La plupart des Israéliens, aujourd’hui encore, n’ont pas conscience de l’ampleur du désastre qui nous a frappés. Ils sont tellement enfermés dans une réalité à une dimension, en partie fabriquée par le gouvernement israélien et ses relais médiatiques, qu’ils affirment obstinément qu’Israël est une victime sans reproche. Ils se recroquevillent dans la position fœtale d’une victimité sans fond – d’une manière étonnamment proche, à certains égards, de la position palestinienne.

Cette dissonance me blesse et me met en colère plus que je ne saurais l’exprimer, mais ma colère ne vise pas des citoyens traumatisés. Certainement pas mes amis et collègues que les terroristes du Hamas ont endeuillés avec barbarie le 7 octobre. Ma colère vise les manipulateurs d’en haut et les influenceurs numériques qui occultent l’humanité des civils ennemis. Les mêmes dirigeants et démagogues qui crient au loup, ou hurlent à l’antisémitisme, dès qu’un véritable ami d’Israël formule une critique sévère de sa politique.

L’antisémitisme est réel, pour partie immémorial, pour partie nouvellement résurgent, et sa violence concrète monte dans le sillage de sa marée verbale. Or, au lieu d’une solidarité ferme avec les communautés juives du monde entier, mon gouvernement dilapide l’opposition libérale à l’antisémitisme : il salit des amis véritables et des alliés sincères, et requalifie en antisémitisme des critiques légitimes. Dans le même mouvement, des antisémites déclarés se voient parfois salués comme pro-israéliens, alors même que leur ultranationalisme fait d’eux l’archétype du faux ami.

Au lieu d’une solidarité ferme avec les communautés juives du monde entier, mon gouvernement dilapide l’opposition libérale à l’antisémitisme : il salit des amis véritables et des alliés sincères, et requalifie en antisémitisme des critiques légitimes.

La bonne nouvelle est que de nombreux citoyens israéliens, sur tout le spectre majoritaire qui va de la gauche à la droite modérée, voient dans les élections à venir l’occasion de réparer ce qui est cassé, de soigner ce qui est gravement malade et de créer un climat plus favorable à une redémocratisation d’Israël. Une partie de ce spectre, pas la totalité, est décidée à rouvrir les négociations avec les Palestiniens. Mais c’est tout entier qu’il s’oppose à la corruption gouvernementale, à la violence illégale de soldats et de colons en Cisjordanie, et à la mainmise sur la police, la police des frontières et l’administration pénitentiaire par un ministre condamné pour racisme, que Netanyahou a entretenu pour soutenir sa coalition [Itamar Ben Gvir — ndlr].

Je défendrai ici trois thèses : que l’idée d’un conflit à somme nulle entre Israël et la Palestine est fausse ; qu’il faut distinguer les formes historiques et les formes présentes de l’antisionisme ; et que la paix, aussi imparfaite soit-elle, doit primer sur les conceptions absolues de la justice. Je plaiderai aussi pour la réhabilitation du pragmatisme, une valeur sioniste d’autrefois qui a été jetée aux orties.

Les fantômes d’Oxford

Ce texte est dédié à la mémoire de deux hommes qui se sont rencontrés pour la première fois à Oxford en 1969, rencontre à laquelle j’ai eu la chance d’assister alors que je n’avais que huit ans : Sir Isaiah Berlin et mon père, Amos Oz. Je suis reconnaissante qu’ils ne soient plus là pour voir le désastre présent. À ma manière profane, je me dis que leurs fantômes rôdent peut-être encore, sans pouvoir reposer en paix. Je me souviens de leur obstination, toute leur vie durant, à chercher un fil humaniste dans la sauvagerie et la laideur de l’histoire, à rebours du bois tordu dont l’humanité est faite.

C’est au cours d’une de leurs conversations à Oxford, dans les années 1980, quand j’y préparais mon doctorat, que j’ai entendu mon père dire que le conflit israélo-palestinien est un affrontement entre justice et justice.

Comme tel, disait-il, il est la tragédie grecque par excellence, au sens exact où l’entendaient Sophocle et Euripide.

L’idée de prétentions à la justice concurrentes est aujourd’hui noyée sous le vacarme d’une théologie politique prétendument pro-palestinienne, faite de démons et d’anges, de conquérants et de conquis, d’hémisphère nord et d’hémisphère sud, de méchants colonialistes et de victimes innocentes, de mal et de bien. Elle fait de mes grands-parents des colons européens nantis, descendus sur une terre palestinienne pour la voler.

Dans sa version extrême, assez répandue, cette théologie politique va jusqu’à adopter le Hamas et le Hezbollah, en soutenant que le meurtre est un juste châtiment du vol.

L’histoire de la vie de mes grands-parents, me dit-on, a été annulée. Par des universitaires, des intellectuels, des responsables politiques, des journalistes et des influenceurs.

Le sionisme, que mon grand-oncle Joseph Klausner tenait pour un composé moderne de judaïsme et d’humanisme, a été annulé lui aussi. On me répète, sur les réseaux sociaux, qu’il n’existe pas de sioniste libéral, et moins encore de sioniste humaniste, parce que ce serait une contradiction dans les termes. Une chimère logique.

Si j’écris ceci, c’est que je pense exister. Mais c’est au lecteur d’en décider.

J’emploierai donc ces mots presque frappés d’ostracisme : sionisme libéral. C’est ce que furent Berlin et Oz, jusqu’à la fin de leurs jours. Le sionisme libéral repose sur la distinction classique de Berlin entre mouvements nationaux bénins et mouvements nationaux malins. Jusqu’au bout, il a vu dans le sionisme, en son cœur, un credo national modéré, et il a mis en garde, dans la dernière décennie de sa vie, contre la montée d’un nationalisme israélien malin, d’une idéologie de supériorité raciale et de déni du droit égal des Palestiniens à un État-nation.

Pour être parfaitement claire : Berlin et Oz, et toute une lignée de penseurs sionistes modérés qui les précède et dont l’origine remonte avant même Theodor Herzl, ont tenu la revendication juive d’indépendance nationale pour égale à celle de tout autre peuple.

Herzl ignorait l’existence d’une revendication palestinienne ; Berlin et Oz l’ont acceptée comme également juste.

Le sionisme, en son cœur, visait la normalité pour les Juifs parmi toutes les autres nations. La supériorité juive n’a rien de normal.

Jusqu’au bout, Berlin a vu dans le sionisme, en son cœur, un credo national modéré, et il a mis en garde, dans la dernière décennie de sa vie, contre la montée d’un nationalisme israélien malin, d’une idéologie de supériorité raciale et de déni du droit égal des Palestiniens à un État-nation.

À ceux qui nient l’existence d’un sionisme libéral ou humaniste, je réponds que presque chaque négociation de paix jamais entreprise dans ce conflit s’est tenue entre des Palestiniens modérés et des sionistes libéraux.

Je veux saluer ici mes interlocuteurs : Ahmed Fouad Alkhatib, Samer Sinijlawi, Aziz Abu Sarah, deux amis en Allemagne qui préfèrent pour l’instant ne pas être nommés, et plusieurs autres, tous exposés à une haine extrême pour avoir défendu publiquement un avenir commun aux Palestiniens et aux Israéliens. 

Il faut y ajouter le groupe important de Palestiniens de Cisjordanie qui participent à une série de rencontres en Europe avec des membres de l’opposition israélienne, et qui restent pour le moment hors des radars. Nous sommes les uns pour les autres un point d’appui, dans l’acrimonie qui nous vise. Si ces partenaires de paix m’acceptent, je ne renoncerai pas à ma description de moi-même, à mon identité idéologique : démocrate libérale d’abord, sioniste humaniste ensuite.

Un cercle qui n’existe pas

Je veux contester la fausse dichotomie entre pro-Israël et pro-Palestine. Je n’essaierai pas de faire la quadrature de ce cercle, parce que le cercle lui-même est fictif.

L’idée qu’Israël et la Palestine forment un conflit à somme nulle – que le gain d’un peuple doive être la destruction de l’autre – est à la fois intellectuellement défaillante et politiquement dangereuse. Elle nous enferme dans une logique où seules la victoire totale ou la défaite totale paraissent pensables.

La réalité humaine est moins nette. Le « bois tordu dont l’humanité est faite », formule d’Emmanuel Kant si bellement vernie par Isaiah Berlin, ne produit pas de symétries parfaites. Nous ne pouvons pas défaire les catastrophes passées, mais nous pouvons donner forme à ce qui les suit. Les sociétés, comme les personnes, peuvent tenir, s’adapter et même guérir – jamais sans cicatrices. Comme les hommes et les sociétés, les vieux arbres portent leurs cicatrices tout en guérissant et en croissant.

Je voudrais rendre clair d’où je parle. Je suis fille et petite-fille de Juifs d’ascendance européenne et pour partie séfarade, arrivés au port de Jaffa dans les années 1930 avec un certificat d’immigration délivré par le gouvernement mandataire britannique de Palestine. Tous n’étaient pas des sionistes convaincus, mais c’était, pour les quatre, la seule issue hors d’Europe orientale à ce stade tardif, avant septembre 1939. Chacun des parents restés sur place, y compris ceux qui ont désespérément cherché des visas pour d’autres pays, a été raflé puis fusillé ou gazé par la Wehrmacht et la SS. En 1942, nous n’avions plus aucun parent vivant en Europe.

Je suis aussi historienne des idées. Ma thèse de doctorat portait sur les Lumières. Il m’a fallu des années pour comprendre à quel point mon objet était intimement lié à l’histoire de ma famille. Les Lumières, et singulièrement l’Aufklärung allemande, ont inspiré les pionniers de la Haskala juive, qui a elle-même allumé l’idée sioniste. Elles ont aussi nourri des idéologies non sionistes et antisionistes au sein de la vaste population juive d’Europe orientale, alors en plein éveil culturel. Mais la Haskala s’est mise à soutenir davantage l’idée sioniste parce que son humanisme paneuropéen se voyait sans cesse giflé et raillé par un antisémitisme modernisé. Mon grand-père Arieh me racontait que, quand il était enfant en Europe, les graffitis sur les murs leur hurlaient « Juifs, allez en Palestine » ; quand il a voyagé en Europe plus récemment, les graffitis lui disaient « Juifs, hors de Palestine ». Les temps ont changé.

Posons un fait simple. L’idée sioniste de ma famille n’a impliqué le déplacement d’aucun Palestinien, et elle a sauvé la vie de mes quatre grands-parents. Elle a rendu possible le seul espace où je pouvais naître. Leur migration des années 1930 – sans oublier la campagne de l’armée britannique en Afrique du Nord – est ce qui a empêché la Wehrmacht et la SS de tuer mes parents dans leur toute petite enfance.

Certes, ces grands-parents croyaient aussi à un État pour les Juifs et pour tous ses citoyens, à la revendication ancienne sur cette terre et à la construction d’une communauté juste, qu’il s’agisse d’un pays ou d’un kibboutz. Mais leur raison la plus forte de partir n’était pas idéologique : c’était de vivre.

Dans ma famille, la survie est passée par la migration. De là ce que mon père appelait plus tard la justification par le radeau de sauvetage : le sionisme non comme destin ni comme idéologie, mais comme refuge.

Le fait brut que des multitudes n’ont survécu que grâce au sionisme ne m’oblige pas moi-même à être sioniste. Il ne m’impose aucun récit historique ni aucun roman national particulier. Mais il m’oblige à essayer d’être honnête.

Certains autres historiens israéliens sont parvenus à la conclusion morale que le sionisme n’aurait jamais dû advenir, et que l’existence même d’Israël est donc injustifiée. Leurs biographies sont peut-être différentes. Leurs familles avaient peut-être d’autres possibilités. Ils sont peut-être de meilleurs historiens, ou de meilleurs êtres humains, plus détachés que je ne le suis, capables de traiter le fait de leur propre existence comme moralement indifférent.

Je respecte leur sérieux intellectuel. Mais je ne peux pas les suivre. Je ne peux pas tenir la survie de mes grands-parents, et ma propre naissance, pour la note de bas de page d’un argument théorique. Le sionisme leur a sauvé la vie. Il a rendu possible le seul espace où je pouvais naître. Et je refuse de banaliser ce fait.

Le sentiment palestinien d’appartenance à une terre ancestrale mérite un respect du même ordre. Personne ne s’en ira, ni les Juifs israéliens ni les Palestiniens. J’aurais voulu que les dirigeants du monde, et à plus forte raison mon propre gouvernement, aient davantage proclamé ce point de départ élémentaire. Au lieu de quoi les monstruosités du jeu à somme nulle sont en marche : du fleuve à la mer, par tous les moyens, tuer Israël, effacer Gaza. Un monde de faux amis prêchant toujours plus de sang.

L’héritage des deux États

Dans la dernière décennie de sa vie, mon père disait volontiers à son public, avec humour, qu’il n’était ni pro-Israël ni pro-Palestine, mais pro-paix. Mon titre le paraphrase délibérément : comme nous l’a appris Isaiah Berlin, on a le droit de paraphraser les penseurs morts pour leur bien.

Amos Oz était très certainement pro-Israël et pro-Palestine, à sa façon. Il était passionnément attaché à l’État d’Israël, et à jamais amoureux de la langue et de la culture hébraïques modernes. Il fut aussi l’un des premiers Israéliens de sa génération à soutenir l’existence d’un État palestinien voisin d’Israël, entre le fleuve et la mer. C’était son idée du compromis, mot qui, dans son vocabulaire, était positif. C’était son idée de la paix, qui signifiait pour lui que les deux nations survivent et prospèrent, non en s’unissant, mais en divisant et partageant.

Le mouvement montant des nationalistes juifs qui colonisent la Cisjordanie et Gaza n’est pas hypersioniste mais antisioniste : il sape le cœur même de ce qui justifie un État pour les Juifs en terre d’Israël.

Pourquoi pas un seul État ? Pourquoi Juifs et Arabes ne pourraient-ils pas vivre en une seule famille heureuse ? Parce que – et c’est la dernière citation que je ferai de mon père – nous ne sommes pas un, nous ne sommes pas heureux, et nous ne sommes pas une famille. Si vous voulez la paix au Proche-Orient, disait-il, aidez-nous à divorcer et à partager en deux notre minuscule patrie.

J’avais sept ans quand la guerre des Six Jours a éclaté, et dix-sept quand, assise sur le tapis de l’appartement de mes parents au kibboutz, j’ai vu naître le mouvement La Paix maintenant. J’étais là quand mon père conduisait des dialogues avec des intellectuels palestiniens, Sari Nusseibeh au premier chef, et quand il a rejoint l’équipe de négociation d’Oslo pour l’aider à couler en mots l’idée précieuse d’un compromis territorial. Je suis, littéralement, une enfant de la solution à deux États.

Ce qu’un nombre croissant d’Israéliens comprennent aujourd’hui, et que Berlin et Oz avaient compris il y a plus de cinquante ans, c’est que le mouvement montant des nationalistes juifs qui colonisent la Cisjordanie et Gaza n’est pas hypersioniste mais antisioniste : il sape le cœur même de ce qui justifie un État pour les Juifs en terre d’Israël.

La persistance des mots

J’en viens à un problème d’un autre ordre : non plus la réalité politique, mais la langue dans laquelle nous la décrivons.

Parlons de la mort des mots et des concepts. Les avis de décès sémantiques abondent aujourd’hui, et il nous faudrait peut-être de nouvelles philosophies du langage pour y faire face. Car les concepts, les idées et les terminologies ne meurent pas simplement parce qu’on veut leur mort, ou parce qu’on les juge finis, historiquement kaputt, théoriquement insupportables. Depuis le 7 octobre 2023, on affirme que la solution à deux États est morte. Certains le disent avec chagrin, d’autres avec jubilation. Je le conteste.

D’autres, y compris des intellectuels juifs libéraux que j’estime, me disent que le mot « sionisme » est mort et qu’il faut l’enterrer au plus vite parce que – pour résumer – des influenceurs sont parvenus à persuader la majeure partie de l’humanité numérisée que sioniste équivaut à nazi. Mes amis s’inquiètent, à juste titre, de me voir trainer le poids mort d’un mot-clé déshonoré.

C’est une dissonance insupportable que de vivre parmi les Juifs israéliens tout en restant à l’écoute du reste du monde. Une dissonance incroyable, qui discrédite tout ce que nous avons pu penser d’Internet comme conversation universelle. Ce n’en est pas une. C’est toujours une tour de Babel, et dangereuse.

En historienne des idées, formée à Tel-Aviv et à Oxford, je voudrais suggérer que les concepts et les vocabulaires ne meurent pas si vite. Nous les disons parfois morts parce que nous souhaitons ardemment qu’ils le soient. Je voudrais rappeler qu’une très large majorité des sept millions de citoyens juifs d’Israël se disent sionistes, y compris une part surprenante et croissante des ultra-orthodoxes. Beaucoup avec une foi zélée dans la vérité et la justice de leur propre récit historique. Ce sentiment d’identité se trouve aujourd’hui dressé contre des millions de Palestiniens, d’amis des Palestiniens et d’amis autoproclamés des Palestiniens, parmi lesquels un contingent puissant d’universitaires et d’intellectuels publics. Deux convictions grandiloquentes et unilatérales, qui ne peuvent produire qu’un jeu à somme nulle noyé de sang.

On ne peut pas parler de manifestants pro-palestiniens sans demander de quelle Palestine ils sont partisans. On ne peut pas parler de manifestants pro-israéliens sans demander de quel Israël ils sont partisans.

Comment, au juste, comptez-vous dé-sioniser ces gens ? Nous disions autrefois que le yiddish est un dialecte et l’hébreu une langue parce que l’hébreu a une armée et pas le yiddish. De même, au sens le plus cru, par-delà toute justification morale ou historique, le sionisme est une idéologie dotée de la bombe atomique. Ceux qui s’en réclament n’écouteront pas la critique théorique, et ils résisteront à la force brute quand bien même cette résistance les rendrait plus brutaux. La force brute ne peut pas davantage défaire le mouvement national palestinien, comme nous l’avons appris à nos dépens.

Le sionisme – en son essence, le credo de Herzl – a un noyau très resserré. Tout ce qui l’entoure est soit de la graisse dont on peut se passer, soit une distorsion odieuse, une sorte de cancer comme il s’en accroche parfois, dans l’histoire des idées, à un concept fondamental, pour son malheur. Je ne me lasserai jamais de répéter la formule de Herzl, parce que je suis encore prête à la défendre au prix de ma vie : le peuple juif a droit à un État-nation dans sa patrie ancestrale.

Voilà le noyau, auquel Herzl ajoutait un élément : que l’État-nation des Juifs soit une démocratie libérale, c’est-à-dire un pays garantissant des droits civiques égaux à ses citoyens juifs et non juifs. La Déclaration d’Indépendance d’Israël le dit avec concision : « [l’État d’Israël] sera fondé sur la liberté, la justice et la paix telles que les ont conçues les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe ; il garantira la liberté de religion, de conscience, de langue, d’éducation et de culture ».

C’est là une part immense de l’ADN fondateur du mouvement sioniste, et c’est pourquoi toute politique antidémocratique et contraire à l’égalité civique, qu’elle provienne du gouvernement actuel ou de certains passés, est essentiellement antisioniste. Au premier chef, la loi fondamentale adoptée en 2018, dite loi sur l’État-nation.

Voici donc des nouvelles de la Terre sainte : la conversation interne à Israël, hier comme aujourd’hui, ne porte pas sur la démolition du sionisme, mais sur l’abîme béant entre le sionisme de Herzl et de la Déclaration, et le prétendu sionisme de Netanyahou et de Ben Gvir. Le second sera peut-être défait aux prochaines élections ; le premier ne mourra pas de sitôt, quel que soit le nombre de professeurs postcoloniaux et d’étudiants zélés qui l’exécutent conceptuellement.

Autrement dit : l’État d’Israël existe, et si son existence n’était pas mise en doute, il n’y aurait pas de sionisme. Aucun autre État-nation ne dispose d’une idéologie active comparable pour défendre son existence, pour la raison simple que son existence ne fait aucun doute.

Tant que sept millions de Juifs israéliens se tiendront en position fœtale, dans la peur existentielle pour leur pays, ils emploieront le mot « sionisme ». Il ne disparaîtra – et heureux soit ce moment – que lorsqu’Israéliens et Palestiniens auront tous deux un foyer national sûr dans leur patrie ancestrale. Deux États, ou une confédération inventive.

Les deux antisionismes

Il existe deux ensembles distincts d’antisionisme, et la différence est d’abord temporelle.

Le premier est l’antisionisme historique, qui a toujours été à la fois légitime et largement répandu. Dans l’Europe orientale du début du XXe siècle, beaucoup de Juifs rejetaient le sionisme pour des raisons de principe : croyances religieuses pour les uns, idéaux socialistes ou cosmopolites pour les autres. Pour eux, la question était de savoir si les Juifs devaient rechercher une souveraineté.

L’histoire n’a pas traité ces options à égalité. Beaucoup de ceux qui rejetaient le sionisme ont été détruits par la catastrophe qui a suivi, tandis que ceux qui avaient émigré ont survécu. Dans ma famille, la survie est passée par la migration. De là ce que mon père appelait plus tard la justification par le radeau de sauvetage : le sionisme non comme destin ni comme idéologie, mais comme refuge.

L’État d’Israël existe, et si son existence n’était pas mise en doute, il n’y aurait pas de sionisme. Aucun autre État-nation ne dispose d’une idéologie active comparable pour défendre son existence, pour la raison simple que son existence ne fait aucun doute.

La seconde forme est l’antisionisme contemporain, qui traite d’une tout autre question : non pas si le sionisme aurait dû advenir, mais si Israël doit continuer d’exister.

Cette distinction est décisive. Discuter du sionisme d’avant 1945, c’est discuter d’une possibilité. Rejeter Israël aujourd’hui, c’est se confronter à une réalité existante : des millions de personnes, avec un État, une société, et nulle part où aller.

Confondre ces deux antisionismes, par paresse intellectuelle ou parfois par malhonnêteté manipulatoire, n’est pas seulement faible sur le plan analytique. Cela occulte ce qui est moralement en jeu dans le présent : la possibilité d’une solution sans effusion de sang, pour les Palestiniens comme pour les Juifs.

Les faux amis, et le frottement de la justice et de la paix

Chaque fois qu’un journal de qualité comme le New York Times ou le Guardian rend compte de l’affrontement entre pro-Palestiniens et pro-Israéliens, je me sens flouée. C’est presque toujours une simplification trompeuse, parfois manipulatoire. On ne peut pas parler de manifestants pro-palestiniens sans demander de quelle Palestine ils sont partisans. On ne peut pas parler de manifestants pro-israéliens sans demander de quel Israël ils sont partisans.

Si, comme je l’ai soutenu, Israël et la Palestine ne forment pas un jeu à somme nulle, alors qu’y a-t-il de pro-palestinien dans le souhait affiché de détruire Israël ? Aucun désir génocidaire à l’égard des Juifs n’est pro-palestinien.

Tout aussi odieuse est la posture qui voudrait qu’il soit pro-israélien de souhaiter la disparition des Palestiniens de la carte, leur soumission ou leur nettoyage ethnique. Aucun désir génocidaire à l’égard des Palestiniens n’est pro-israélien.

Toute politique antidémocratique et contraire à l’égalité civique, qu’elle provienne du gouvernement actuel ou de certains passés, est essentiellement antisioniste.

Le monde est aujourd’hui plein de faux amis. Beaucoup tentent la quadrature du cercle en appelant de leurs vœux la solution à un seul État : la solution de la « famille heureuse ». C’est ici mon tour d’employer la formule triste : « pas après le 7 octobre ». Pas de mon vivant. Sans doute pas du vivant de mes enfants.

Il n’y aura pas de citoyenneté commune entre les combattants de la Noukhba et les grands-mères des kibboutzim. Vu depuis Gaza, je comprendrai qu’on me dise qu’il n’y aura pas de citoyenneté commune entre des civils bombardés, endeuillés et déplacés et les soldats de Tsahal qui ont parfois commis des crimes de guerre contre eux. Ce n’est pas le moment de se marier. Un « ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps » ? Peut-être plus tard.

Je ne demande pas aux gens de bonne volonté de renoncer au rêve d’un seul État ; je dis seulement qu’il ne peut pas advenir dans cette génération ni dans la suivante. Les deux États, eux, le peuvent. Ils ne sont ni ma chimère ni mon utopie messianique, et ils ne sont pas la justice. Mais ils sont un horizon praticable de coexistence, et un radeau de sauvetage pour les deux nations.

Ce qui me conduit à la question de la justice et de la paix. Nous avons l’habitude de voir ces termes appariés dans la tradition judéo-chrétienne – « la justice et la paix s’embrasseront ». Mais dans le monde d’aujourd’hui, la paix a disparu de presque tous les vocabulaires politiques, sauf de celui d’une gauche irréductible. Il faut ajouter qu’il existe aussi un usage ultranationaliste et raciste de shalom, chez les candidats à la colonisation de Gaza et les partisans d’un nettoyage ethnique en Cisjordanie. Leur paix est celle du cimetière, celle de la supériorité juive et du rêve dément d’un évanouissement des Palestiniens. Mais la plupart de ces voix ne mentionnent pas la paix du tout. Pas plus que ne le font la plupart des déclarations publiques de la prétendue voix pro-palestinienne.

La grande exception, l’exception précieuse, ce sont les citoyens arabes d’Israël, ou Palestiniens israéliens. Des responsables politiques comme Mansour Abbas et Ayman Odeh parlent ouvertement de paix dans le cadre de la solution à deux États et proposent, plus largement, un bien meilleur niveau de cohésion entre Juifs et Arabes d’Israël. D’autres groupes avancent des idées plus originales encore, comme un cadre étatique unique pour deux nations libres et indépendantes. Toutes les idées originales sont bienvenues.

Le terme de justice, en revanche, est passé résolument du côté palestinien de ce que j’appelle le jeu à somme nulle. Il sert souvent d’euphémisme poli pour des résultats qui ne peuvent être obtenus que par la violence (avec le mot « résistance » en place d’euphémisme poli pour la violence). Il s’agit du nettoyage ethnique des Juifs, comme dans « Retournez en Pologne » et son jumeau plus sot encore, « Retournez en Allemagne ». Une telle conception de la justice est ou bien contraire à la paix, ou bien tournée vers la paix du cimetière. Car elle suppose que les Juifs qui ont fondé Israël n’avaient absolument aucune justice de leur côté. Et cette révocation, cette annulation de la prétention juive et sioniste à la justice, se trouve parfaitement corroborée par la théorie postcoloniale.

C’est pourquoi je pense que la théorie postcoloniale ne peut pas être le seul paradigme. Quelle que soit sa puissance explicative, elle ne recouvre pas entièrement la vérité telle que je la connais, et telle que certains la connaissent avec moi. Je m’en tiens donc sur ce point à l’héritage de mon père : la théorie de justices tragiquement conflictuelles, qu’il faut réconcilier par le compromis.

Il y a deux sortes de tragédies, disait-il : la shakespearienne et la tchekhovienne. Dans la première, la scène est jonchée de corps au tomber du rideau, et un vague parfum de justice totale flotte dans l’air rance. Dans la seconde, la scène finale laisse tout le monde blessé, déçu, désillusionné, malheureux – mais vivant.

Conclusion : le pragmatisme de l’avenir

J’ouvre ma conclusion avec le merveilleux poète israélien Yehuda Amichaï : « à l’endroit où nous avons raison », écrit-il, « aucune fleur ne poussera ». Pour ma part, je recommande une paix injuste plutôt qu’une justice sans paix.

Je veux donc rappeler un trait oublié du sionisme originel. La vision de Herzl était intensément futuriste et utopique, pleine d’amour et de confiance envers la modernité, la technique et le rationalisme. D’autres sionistes furent plus réalistes, et c’est précisément leur réalisme qui a donné naissance à une autre vertu perdue du mouvement des origines, illustrée par Chaïm Weizmann et David Ben Gourion : le pragmatisme. Ils accordaient un poids considérable à la diplomatie, une importance énorme à la légalité. La résolution 181 de l’ONU, en 1947, fut leur Graal, le billet d’entrée si longtemps espéré des Juifs dans la communauté internationale.

Les gouvernements israéliens récents passent outre ces valeurs sionistes premières – réalisme, pragmatisme, modération – et les dilapident. Ils n’ont pas seulement rejeté l’engagement herzlien en faveur de la démocratie libérale. Comme les défenseurs fanatiques du Second Temple au Ier siècle, ils ont jeté la raison d’État par la fenêtre. Pis, ils ont extirpé tout ce qui restait de l’humanisme que le sionisme des origines entretenait : le rêve de Herzl de rendre le monde meilleur pour les Juifs, pour les Arabes et pour l’humanité moderne tout entière.

Les élections israéliennes à venir sont historiquement décisives. Si nous sommes des milliers engagés dans l’activisme civique et politique, c’est précisément parce que la fenêtre d’opportunité reste ouverte pour redémocratiser Israël et revenir – tristes, dégrisés, désillusionnés – au processus de paix à l’intérieur de frontières sûres et juridiquement reconnues.

Et à mon petit-fils, je dis ceci : l’État-nation n’est pas sacré. Il n’est pas notre héritage antique venu de temps immémoriaux. C’est un mécanisme politique moderne et profondément imparfait, qui sera un jour remplacé par de meilleurs arrangements de gouvernement, régionaux ou globaux. Alors, le sionisme et tous les autres mouvements nationaux étatiques seront relégués aux cendres de l’histoire, tragiques, sanglants et depuis longtemps révolus. La justice et la paix s’embrasseront de nouveau, et les fleurs pousseront.

D’ici là, notre tâche est plus simple, et plus difficile : choisir la nuance contre l’absolu, la vie contre la pureté, le compromis contre le désespoir.

Ce texte a d’abord été prononcé comme conférence lors de la Massada Annual Lecture, Worcester College, université d’Oxford, au début de l’été 2026, à l’invitation de Naomi Rokotnitz. Il a paru en anglais dans Fathom.

  1. Ce texte a d’abord été prononcé sous forme de conférence à l’occasion de la Massada Annual Lecture, au Worcester College de l’université d’Oxford, en juillet 2026. ↩︎
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Fania Oz-Salzberger

Fania Oz-Salzberger est une historienne des idées et écrivaine israélienne, professeure émérite d’histoire à la faculté de droit et au Centre d’études allemandes et européennes de l’université de Haïfa. Spécialiste de la pensée politique et des Lumières européennes, elle est notamment l’auteure de Translating the Enlightenment (Clarendon Press, 1995) et d’Israelis in Berlin (Keter/Suhrkamp, 2001). Elle a publié avec son père, Amos Oz, Juifs par les mots (Gallimard, 2014).