De l’historien au polémiste : la « course vers l’abîme » d’Omer Bartov ?
Omer Bartov, qui accuse Israël de commettre un génocide à Gaza, développe dans ‘Israël. Une course vers l’abîme’ [‘Israel: What Went Wrong’] une critique plus générale de l’État hébreu, de son histoire et de son rapport à la mémoire de la Shoah. Jeffrey Herf lui répond ici frontalement. Historien lui-même du nazisme et de l’antisémitisme, il ne conteste pas seulement les conclusions de Bartov : il met en cause sa méthode, l’usage qu’il fait de son autorité d’historien de la Shoah et l’insuffisance, selon lui, des preuves mobilisées pour étayer une accusation aussi grave. Dans sa lecture du dernier livre de Bartov paru, Herf examine ce qu’il considère comme les omissions, les généralisations et les raccourcis d’un historien devenu polémiste.
Quelques semaines seulement après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, l’historien Omer Bartov s’est joint à plusieurs autres spécialistes de la Shoah pour avertir qu’Israël était sur le point de commettre un génocide à Gaza. Au cours des mois suivants, dans des articles publiés dans The New York Times, The New York Review of Books et The Guardian, ainsi que dans le cadre d’entretiens télévisés et radiophoniques, de conférences universitaires et d’interventions publiques, il a conclu qu’Israël commettait effectivement un génocide à Gaza. Les principaux travaux de Bartov portent sur l’armée allemande sur le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur le destin des Juifs de Buczacz, un bourg de Galicie orientale d’où était originaire sa mère, Yehudit (née Szimer)1. Son père, Hanoch Bartov, comptait parmi les écrivains les plus célèbres d’Israël. Les romans de ce dernier, consacrés à la Brigade juive pendant la Seconde Guerre mondiale et aux expériences fondatrices de la « génération du Palmach », furent de grands succès éditoriaux.
Omer Bartov naît au kibboutz Ein HaHoresh et grandit à Tel-Aviv. Dans les années 1980, il choisit de s’installer aux États-Unis où, depuis 2000, il enseigne l’histoire à l’Université Brown. Ses recherches novatrices sur le rôle des soldats ordinaires, des populations locales et des mécanismes sociaux de la violence dans la Shoah ont profondément renouvelé la manière dont les historiens appréhendent les interactions entre l’idéologie nazie, les structures militaires et l’action des individus.
Au fil des années, Bartov publie également plusieurs essais sur le génocide. Toutefois, ces textes, favorablement accueillis dans la presse libérale, ne reposent pas sur le travail minutieux d’archives qui caractérise ses recherches sur l’Europe en guerre. Bien qu’il n’ait jamais publié d’ouvrage consacré à l’histoire d’Israël fondé sur le type de recherches archivistiques considéré comme indispensable dans le métier d’historien, Bartov est néanmoins parvenu à se présenter comme une autorité sur les politiques israéliennes et, plus particulièrement, sur la guerre menée par Israël à Gaza. Pour ce faire, il s’est appuyé sur un transfert de prestige : la reconnaissance acquise grâce à ses travaux historiques antérieurs, menés avec une grande rigueur, est mobilisée pour conférer de la crédibilité à ses prises de position concernant Israël et la guerre à Gaza. Ce transfert de prestige constitue un phénomène ancien et regrettable de l’histoire intellectuelle moderne, par lequel des personnes ayant acquis une autorité dans un domaine particulier prétendent que celle-ci leur confère – « en qualité d’historien », par exemple, et en l’occurrence d’historien de la Shoah – une compréhension des événements contemporains qui serait inaccessible aux autres.
Le dernier ouvrage de Bartov, Israel: What Went Wrong, paru en avril, illustre parfaitement cette tendance. Toute personne, et plus encore tout universitaire portant une accusation aussi grave que celle de génocide, est tenu(e) d’apporter des preuves solides et un raisonnement causal rigoureux. Or Bartov ne fournit pas une seule note de bas de page à l’appui de ses affirmations et ne prend même pas la peine d’examiner les faits ou les arguments susceptibles de les contredire. Le lecteur est ainsi conduit à accepter ses conclusions sur la seule autorité d’un auteur bénéficiant d’un prestige académique transféré, ainsi que sur la réputation de son éditeur, Farrar, Straus and Giroux, l’une des maisons d’édition les plus prestigieuses des États-Unis [Le livre est paru en France sous le titre Israël. Une course vers l’abîme, aux Éditions du Seuil en mai 2026]. Il s’affranchit du travail fastidieux de référencement des sources, parce qu’il semble considérer que ce qu’il écrit est si manifestement vrai et moralement irréprochable que ceux qui le contestent seraient soit dans le déni des faits, soit privés de tout sens moral.
Bartov s’est appuyé sur un transfert de prestige : la reconnaissance acquise grâce à ses travaux historiques antérieurs, menés avec une grande rigueur, est mobilisée pour conférer de la crédibilité à ses prises de position concernant Israël et la guerre à Gaza.
L’argument central de l’ouvrage est le suivant : immédiatement après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre – attaque que Bartov décrit de manière à la fois succincte et insuffisante –, « Israël a exprimé une volonté de détruire le peuple palestinien, totalement ou en partie, et s’est engagé dans cette voie, ce qui correspond aux critères définis par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide »2 (p. 30). Pour étayer cette thèse, Bartov invoque des déclarations indignées et outrancières, citées de manière sélective, de responsables israéliens dénonçant l’inhumanité des meurtriers du Hamas après le 7 octobre. Mais il est incapable de produire la moindre déclaration officielle du Premier ministre ou d’un porte-parole du gouvernement affirmant que l’objectif d’Israël serait de « détruire le peuple palestinien », tout simplement parce qu’il n’en existe aucune. Israël a déclaré la guerre dans le but de défaire le Hamas, un fait que Bartov passe sous silence.
L’un des éléments centraux de la polémique conduite par Bartov, et l’une des raisons de son écho dans les milieux intellectuels, tient à son affirmation selon laquelle Israël instrumentaliserait la mémoire de la Shoah, laquelle servirait désormais à justifier des politiques injustes, voire foncièrement mauvaises. Selon lui, « [p]uisque la tuerie du Hamas était qualifiée de génocidaire et que le Hamas lui-même était décrit dans les médias israéliens comme une organisation nazie, la conclusion s’imposait : la guerre à Gaza devait être menée d’après les leçons de la Shoah, par conséquent elle devait être aussi inévitable qu’impitoyable afin de parer un nouvel Auschwitz » (p. 122). Bartov écrit comme si le caractère génocidaire de l’attaque du 7 octobre n’avait pas déjà été établi avec une précision accablante dans de nombreux reportages et études, notamment dans le rapport du Parlement britannique intitulé 7 October Parliamentary Commission Report3. Or quiconque a lu la Charte du Hamas ou les déclarations de ce mouvement au cours des dernières années sait qu’il existe de réelles filiations entre l’idéologie nazie et l’idéologie islamiste, aussi bien durant la Shoah qu’au cours de la longue guerre menée par les mouvements islamistes contre l’État d’Israël. Il est historiquement établi que l’admiration pour Hitler et les théories complotistes antisémites héritées de l’Allemagne nazie constituent un élément de l’idéologie du Hamas4.
En tant qu’historien de l’armée allemande sur le front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale, Bartov connaît parfaitement les actions des Einsatzgruppen. L’universitaire israélien Michael Milshtein, s’appuyant notamment sur des entretiens avec des membres du Hamas capturés, a étudié l’idéologie et l’organisation des unités Nukhba créées par le Hamas et a souligné leurs ressemblances avec ces unités de la SS5. Pourtant, Bartov ne reconnaît aucun lien entre les massacres de masse idéologiquement motivés de l’Allemagne nazie et l’attaque du Hamas. Il refuse également d’affronter le fait que le Hamas représentait une menace existentielle pour Israël et que l’État hébreu combattait, de ce fait, pour sa propre survie.
Bartov soutient que cette instrumentalisation de la mémoire de la Shoah remonterait à la fondation même de l’État d’Israël. Selon lui, la guerre d’indépendance de 1948, menée en réponse à la guerre civile déclenchée par le Haut Comité arabe dirigé par le collaborateur nazi Amin al-Husseini, puis à l’invasion de cinq États arabes, n’avait que l’apparence d’« un acte de justice suprême ». En réalité, écrit-il, le nouvel État juif « se mêla dès le début à un acte d’injustice manifeste », à savoir « l’expulsion de 750 000 Palestiniens de ce qui allait devenir l’État d’Israël et le refus de les laisser revenir » (p. 123). Parce que cet acte aurait été commis « par des Juifs eux-mêmes récemment tout juste déplacés d’Europe […] ces deux événements, la Shoah et la Nakba, [sont] inextricablement liés ». Pourtant, ajoute-t-il, « les victimes des deux côtés […] ont persisté dans le rejet de l’âpre réalité de cet entremêlement » (p. 123).
Bartov écrit comme si les historiens israéliens spécialistes de la guerre de 1948, qu’il s’agisse de Benny Morris, d’Ephraïm Karsh ou d’autres, n’avaient pas démontré de manière convaincante qu’il n’y eut jamais d’« expulsion » de 750 000 Palestiniens. Il y eut une guerre, déclenchée par les dirigeants palestiniens, amplifiée par l’intervention des États arabes, et finalement perdue par les uns comme par les autres. Au cours des combats, plusieurs centaines de milliers de Palestiniens furent effectivement déplacés, comme cela se produit dans de nombreuses guerres ; mais l’objectif du mouvement sioniste n’était pas d’expulser « 750 000 » personnes6. Il s’agissait de créer un État conformément à la résolution des Nations Unies prévoyant l’établissement de deux États, l’un juif et l’autre arabe, sur une partie du territoire de l’ancien mandat britannique sur la Palestine. Dans la polémique de Bartov, il n’existe ni capacité d’action arabe ou palestinienne, ni recours aux armes pour rejeter la résolution de l’ONU, ni racisme arabe ou palestinien, ni antisémitisme. Dès lors, il établit un lien entre la Shoah — l’assassinat de six millions de Juifs en Europe — et ce que les auteurs palestiniens ont appelé la « Nakba », c’est-à-dire la défaite dans une guerre dont l’immense majorité des Arabes palestiniens sortirent vivants, bien que vaincus. Perdre une guerre est une tragédie, mais la défaite palestinienne n’est en rien comparable à la Shoah, et le fait de perdre une guerre déclenchée par ses propres dirigeants ne constitue pas une injustice commise par le vainqueur.
La colère de Bartov contre Israël atteint son paroxysme lorsqu’il évoque ce qu’il considère comme le mésusage de la mémoire de la Shoah : « Finalement, la catastrophe de la Shoah est devenue, pour beaucoup d’[la plupart des]7 Israéliens, un camouflage dont les conséquences déplorables mêlent des sentiments d’autovictimisation, d’apitoiement sur soi-même, avec la conviction de sa propre vertu, l’hubris et l’euphorie du pouvoir ; les deux côtés de cette équation se justifiant mutuellement. Les questions éthiques, les scrupules moraux ont été écartés, comme marginaux ou gênants, face au cataclysme ultime qu’est le génocide des Juifs » (p. 124). Bartov trouve « la plupart des Israéliens » répugnants ; il n’y a pas d’autre manière de le dire. Il affirme que ce mésusage de la mémoire de la Shoah équivaut à une psychose nationale qui constitue la cause principale de l’immoralité israélienne. Le Bartov historien du front de l’Est disparaît ; entre en scène un autre Bartov, dont l’expertise nouvelle lui permet de proposer une interprétation psychanalytique de la manière dont « la plupart des Israéliens » sombreraient dans une immoralité abjecte.
Bartov écrit comme si Israël ne faisait face à aucune menace contre son existence qui ne soit imputable à ses propres politiques injustes. Les lecteurs de sa polémique n’apprendront rien des guerres menées par les États arabes nationalistes laïques en 1967 et en 1973, ni de la campagne tout aussi longue des organisations terroristes palestiniennes regroupées sous l’égide de l’Organisation de libération de la Palestine de Yasser Arafat, ni de l’hostilité d’inspiration religieuse de la République islamique d’Iran, du Hezbollah et du Hamas. On n’y trouve aucune mention des milliers d’Israéliens tués ou blessés dans ces guerres et campagnes terroristes, et donc rien sur les craintes parfaitement légitimes pour leur vie que les Israéliens éprouvent — des craintes qui n’ont absolument rien à voir avec les souvenirs de la Shoah. Ces peurs n’étaient pas, et ne sont pas, le produit d’une paranoïa face à des menaces inexistantes ou du souvenir de la Shoah. Elles sont des réponses à de véritables bombes et à de véritables balles, ainsi qu’à de véritables menaces émanant de gouvernements et d’organisations bien réels.
Bartov trouve « la plupart des Israéliens » répugnants ; il n’y a pas d’autre manière de le dire. Il affirme que ce mésusage de la mémoire de la Shoah équivaut à une psychose nationale qui constitue la cause principale de l’immoralité israélienne.
Bartov, l’historien de la Shoah, a oublié ses propres analyses, publiées en 2004 dans The New Republic. Il y reconnaissait les échos du nazisme dans la Charte du Hamas et comprenait que les dirigeants de cette organisation, comme Hitler avant eux, pensaient ce qu’ils disaient en l’occurrence lorsqu’ils déclarèrent, en 1988, la guerre aux Juifs et à l’État d’Israël8. Les soldats des Forces de défense israéliennes (Tsahal) n’ont pas inventé les exemplaires de Mein Kampf et des Protocoles des Sages de Sion qu’ils ont trouvés dans des maisons à Gaza ; ils n’ont pas non plus fabriqué les cuisines et les chambres à coucher criblées de balles découvertes après l’attaque du 7 octobre. Bartov s’abstient de mentionner ces détails.
Il affirme qu’une des conséquences de cette préoccupation erronée et malheureuse pour la mémoire de la Shoah a été « un silence persistant sur les crimes commis par Israël ». Bartov cite l’historien Norman Goda et moi-même comme exemples de cette grave insuffisance, en renvoyant à une tribune que nous avons publiée dans The Washington Post en juin 20259. Selon Bartov, ladite tribune « reflète une tendance qui menace d’accélérer la marginalisation de leur domaine d’étude, jusqu’à finalement le faire revenir à ce qu’il était à l’origine, dans l’immédiat après-guerre, c’est-à-dire une poursuite purement juive de la mémoire et de l’identité, hermétiquement close, par choix et par obsession, au reste du monde » (p. 132).
Les objections d’Omer Bartov manquent leur cible : elles esquivent la question centrale de notre article sur l’usage et le mésusage du concept de génocide, tout en ignorant nos arguments et les preuves démontrant le lien direct entre l’idéologie du Hamas et sa politique de meurtre de masse, les difficultés propres à une guerre de contre-terrorisme contre le Hamas, la nécessité d’examiner avec prudence les chiffres et l’identité des morts et des blessés communiqués par le Hamas, ainsi que la différence entre Israël, qui avait à réduire les pertes civiles tout en combattant le Hamas, et le Hamas, dont l’objectif était de maximiser les pertes civiles. Notre effort pour faire entrer la recherche universitaire dans la sphère publique ne contribue pas à la « marginalisation » de ce champ d’études ; il permet au contraire un débat sérieux et éclairé.
Le professeur Goda et moi-même, qui sommes tous deux juifs, sommes heureux d’appartenir à une communauté internationale de chercheurs, juifs et non-juifs. Nous considérons avec gratitude le travail accompli, au cours des décennies qui ont suivi 1945, par les chercheurs qui, juifs ou non, ont mené avec courage, rigueur et éloquence les recherches fondatrices sur la Shoah, bien avant que celle-ci ne devienne un champ d’études largement reconnu. Bartov accorde très peu d’importance aux intentions du Hamas comme cause de la guerre. Depuis la publication de sa Charte en 1988, et dans nombre de leurs déclarations, antérieures comme postérieures au 7 octobre, les dirigeants du Hamas ont proclamé leur intention de détruire l’État d’Israël par la guerre. Leurs convictions étaient publiques et constituaient une source de fierté ainsi qu’un élément de leur identité politique. Bien qu’il ne justifie pas l’attaque, Bartov écrit : « [c]e contre quoi nous mettions alors en garde – en prévenant qu’il était impossible d’ignorer l’occupation et l’oppression de millions de Palestiniens depuis cinquante-six ans et le siège de Gaza depuis seize ans sans en payer les conséquences – nous a explosé au visage le 7 Octobre » (p. 42-43). Pourtant, depuis 1988, le Hamas a répété à maintes reprises que son opposition ne portait pas sur la politique israélienne en Cisjordanie ou à Gaza. Son opposition vise l’existence même d’Israël, conséquence de sa victoire lors de la guerre de 1948. Il évoque le « siège » de Gaza comme si le Hamas n’avait pas établi une petite dictature en 2007 et écrasé ses adversaires de l’Autorité palestinienne, tout en recevant, par l’intermédiaire d’Israël et des Nations Unies, des centaines de millions de dollars d’aide économique en provenance du Qatar. Le siège était si perméable que le Hamas a pu construire le réseau de tunnels souterrains le plus impressionnant de l’histoire militaire moderne et recevoir des armes ainsi que des matériaux de construction par les tunnels de contrebande situés à la frontière avec l’Égypte.
Pour Bartov, un aspect important de ce qui a mal tourné en Israël réside chez les Israéliens eux-mêmes. Il évoque « la totale incapacité de la société israélienne à compatir aux souffrances de la population de Gaza » pendant les semaines et les mois de la guerre menée par Israël contre le Hamas. Plus loin, il ajoute : « La majorité du pays, semblait-il, ne voulait même pas savoir ce qui se passait là-bas, ce que révélait la couverture des événements à la télévision » (p. 54). Il écrit comme si des milliers d’Israéliens ne s’étaient pas rassemblés chaque semaine dans des manifestations pour critiquer la conduite de la guerre par le gouvernement israélien tout en réclamant le retour des otages enlevés par le Hamas ; comme si Haaretz, le quotidien israélien de référence, clairement situé à gauche, et ses critiques incessantes du gouvernement Netanyahou n’existaient pas. Les personnes qui se rassemblaient chaque samedi à Tel-Aviv et ailleurs avaient certainement accès à des informations non censurées qui les conduisaient à manifester.
Son langage outrancier à propos de « l’addiction » d’une nation « à la violence et à l’oppression » pourrait bien être cité par des antisémites, ravis d’encore trouver un professeur né en Israël prêt à tenir de tels propos, ainsi qu’une prestigieuse maison d’édition new-yorkaise disposée à y associer son nom.
Bartov rejette ceux qui, comme le président Joe Biden, ont mis en garde contre la montée de l’antisémitisme à la suite du 7 Octobre. Selon Bartov, Biden avait cautionné « la fausse analogie entre la critique de l’indéfendable politique de destruction aveugle des vies et des biens dans la bande de Gaza — politique volontaire, comme on le verrait plus tard — et l’antisémitisme – un sentiment abject peu présent dans les multiples manifestations à travers le monde » (p. 71). Il aurait fallu un historien, et non un polémiste, pour étayer l’accusation de destruction « indiscriminée » et « délibérée » des vies humaines et des biens dans la bande de Gaza, au moyen de nombreuses pages, de nombreuses notes de bas de page et d’un raisonnement causal rigoureux. Un chercheur consciencieux aurait également examiné la question de savoir si les appels à soutenir la destruction de l’État d’Israël constituaient une forme d’antisémitisme.
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Pas Bartov, lequel affirme simplement que les accusations d’antisémitisme étaient exagérées et que, en revanche, celles de destruction « indiscriminée » par Tsahal constituaient une vérité évidente avec laquelle seuls les gens moralement obtus ou les politiquement cyniques pouvaient être en désaccord. Ce faisant, il ignore les efforts déployés par Israël pour distinguer les combattants des civils. Il omet de mentionner les milliers d’appels téléphoniques et de textos envoyés par l’armée israélienne aux civils de Gaza leur demandant de quitter les zones où des opérations militaires contre le Hamas allaient avoir lieu, au prix même de l’effet de surprise, si crucial dans la conduite de la guerre10. Il aurait suffi que Bartov regarde du côté du gouvernement syrien de Bachar el-Assad pour voir à quoi ressemble une guerre indiscriminée contre des civils, mais il ne le fait pas et obscurcit cette différence.
Bartov ignore également les analyses d’experts militaires et de la sécurité, qu’ils soient israéliens ou étrangers, qui abordent l’extrême difficulté qu’il y a à combattre une organisation terroriste qui opère à partir d’une forteresse souterraine, utilise les civils comme boucliers humains, ne construit aucun abri pour eux et mène la guerre dans ou sous des hôpitaux, des écoles, des mosquées et des habitations privées. Bien qu’il s’appuie sur ses travaux antérieurs consacrés aux armées allemande et de l’Axe en Europe orientale pendant la Seconde Guerre mondiale, sa polémique se distingue par l’absence de toute analyse des réalités de la guerre en milieu urbain. Il ignore la stratégie de guerre du Hamas, discutée publiquement par celui-ci, laquelle assume cyniquement la probabilité de morts civiles afin de remporter une guerre de propagande contre Israël11.
Certes, Bartov consacre, avec parcimonie, quelques pages à l’histoire de l’antisémitisme, mais elles n’offrent rien qui ne soit déjà disponible dans de nombreux autres ouvrages. Il rejette l’idée que de l’antisémitisme se soit manifesté dans les manifestations dénonçant Israël après le 7 Octobre. Il écrit que la très grande majorité des manifestants aux États-Unis « n’approuvaient pas les crimes du Hamas, mais condamnaient la destruction massive de Gaza par Tsahal avec le soutien des avions et des bombes américains » (p. 72). En réalité, cependant, « la très grande majorité » de ceux qui installaient des campements sur les campus universitaires américains et participaient aux manifestations scandait : « Free Palestine from the river to the sea! » (« Libérez la Palestine du fleuve à la mer ! »)12. Scander ce slogan dans ce contexte constituait une expression sans équivoque de soutien aux objectifs exprimés par le Hamas : non seulement contraindre Israël à mettre fin à sa politique en Cisjordanie et à cesser les hostilités contre le Hamas, mais aussi détruire l’État hébreu par la force. Si une telle guerre avait réussi, elle aurait entraîné la mort de centaines de milliers d’Israéliens, et non de 1 200. Si scander des slogans en faveur d’une telle guerre ne constitue pas une forme d’antisémitisme, alors ce terme est dépourvu de toute signification.
Bartov écrit comme si le petit État d’Israël avait le pouvoir ou l’intention d’« enfoncer » la définition d’un mot « dans la tête » d’autres gouvernements.
Bartov s’oppose à la définition de l’antisémitisme adoptée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). À son avis, elle est « profondément erronée » en suggérant que « l’opposition au sionisme et même au suprémacisme juif, raciste et destructeur que représentent le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, et son gouvernement équivaut à de l’antisémitisme » (p. 72). En réalité, l’IHRA n’empêche pas la critique de la politique israélienne et le principal auteur de cette définition était le regretté Yehuda Bauer, historien libéral et éminent de la Shoah, et non Benjamin Netanyahou13. Par ailleurs, Bartov évoque dédaigneusement les efforts d’Israël « pour enfoncer la définition de l’IHRA dans la tête des autres gouvernements », et les associe à la tendance d’Israël à nouer des liens avec des gouvernements de droite autoritaire en Hongrie, en Russie et en Inde, avec l’aile MAGA du parti républicain, le Rassemblement national en France et l’Alternative für Deutschland en Allemagne.
Bartov écrit comme si le petit État d’Israël avait le pouvoir ou l’intention d’« enfoncer » la définition d’un mot « dans la tête » d’autres gouvernements. Il ne mentionne pas qu’en juillet 2025 — bien avant la publication de son livre — quarante démocraties, parmi lesquelles l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne et les États-Unis, avaient adopté la définition de l’IHRA14. Celle-ci déclare que les efforts visant à nier aux Juifs leur droit à l’autodétermination sous la forme de l’existence de l’État d’Israël constituent effectivement une forme d’antisémitisme. Bartov n’informe pas ses lecteurs que, dans le monde entier, et dans les démocraties libérales, de nombreux responsables politiques et hauts fonctionnaires bien informés partagent l’avis de Bauer.
Bartov rejette la définition de l’IHRA, en partie en raison de son animosité envers l’État juif. Bien qu’Israël ait aspiré à être un foyer sûr pour les Juifs, il est au contraire « devenu l’endroit le plus dangereux pour les Juifs où qu’ils soient, avec, au cœur de cette violence, le désir des Palestiniens de revenir chez eux et le refus catégorique d’Israël de partager la terre » (p. 92). Israël est désormais « le meilleur prétexte à l’antisémitisme ; une nation puissante et riche dont l’addiction à la violence et à l’oppression ne cesse d’utiliser les horreurs de la Shoah comme une excuse justifiant la violence contre les Palestiniens, au point que ses soutiens les plus anciens, certes de moins en moins nombreux, sont de plus en plus mal à l’aise, dégoûtés, horrifiés par les actions de l’État d’Israël » (p. 92).
Il se trouvera des lecteurs pour voir dans ces phrases une justification de l’antisémitisme, et peut-être des Juifs pour penser que, sans Israël, leur vie ne serait pas assombrie par la menace antisémite. Dans ces passages, Bartov accepte implicitement comme légitime le désir des Palestiniens de « retourner dans leurs foyers », comme s’ils n’avaient pas rejeté à plusieurs reprises les offres qui leur étaient faites d’avoir leur propre État, et comme s’il n’y avait pas eu de conséquences au fait d’avoir déclenché, puis perdu une guerre d’agression contre le nouvel État d’Israël en 1948. Ce sont là des questions complexes auxquelles nombre d’historiens ont consacré d’importants travaux. Mais Bartov, le polémiste, voit le « cœur de la violence » dans le « refus obstiné d’Israël de partager la terre »15. Son langage outrancier à propos de « l’addiction » d’une nation « à la violence et à l’oppression » pourrait bien être cité par des antisémites, ravis d’encore trouver un professeur né en Israël prêt à tenir de tels propos, ainsi qu’une prestigieuse maison d’édition new-yorkaise disposée à y associer son nom.
Bartov démontre qu’il est possible d’écrire sur la Shoah et le génocide sans être familier des travaux de recherche sur l’antisémitisme. Son manque de connaissances apparaît dans ses commentaires sur cette question. Il écrit, par exemple, que la montée de partis tels que l’AfD en Allemagne dément « l’idée qui voudrait que la montée de l’antisémitisme actuel soit le fait des populations immigrées, en particulier issues des pays arabes et musulmans, ainsi que des partis de gauche. Les racines de l’antisémitisme ont toujours été à droite, que ce soit dans le conservatisme le plus profond ou sur le mode révolutionnaire fasciste. Et la montée de la violence antijuive dans le monde, malgré les déclarations contraires, résulte avant tout des éléments d’extrême droite, racistes et suprémacistes » (p. 119). Ici, Bartov mise sur l’ignorance de ses lecteurs. Les « racines de l’antisémitisme » se trouvent, bien sûr, à droite, mais pas « toujours » et certainement pas exclusivement. Il existe en réalité une tradition d’antisémitisme de gauche, allant de Voltaire et Marx jusqu’à Staline, qui associe péjorativement les Juifs à un capitalisme honni. Lors des purges « anticosmopolites » de Staline pendant la guerre froide, les « sionistes » furent accusés de faire partie d’un complot impérialiste américain visant à renverser les gouvernements communistes. Ces accusations conduisirent à l’arrestation et à l’exécution de Juifs, suivies de plusieurs décennies de propagande antisioniste et antisémite diffusée dans le monde entier par le bloc soviétique16. Bartov garde également le silence sur le bref épisode du soutien soviétique et communiste à la création de l’État d’Israël17.
Bartov démontre qu’il est possible d’écrire sur la Shoah et le génocide sans être familier des travaux de recherche sur l’antisémitisme.
Il existe aujourd’hui une riche littérature académique documentant les représentations antisémites observées chez certains réfugiés musulmans en Europe — des travaux essentiels qu’Omer Bartov choisit délibérément de passer sous silence18. Il ignore également les très nombreux travaux consacrés aux formes islamiques et islamistes d’antisémitisme apparues en Égypte avec la création des Frères musulmans dans les années 1930. Il écrit comme si des antisémites célèbres tels que Hadj Amin al-Husseini, Sayyid Qutb, l’ayatollah Khomeiny, Youssef al-Qaradawi et l’ayatollah Khamenei, ainsi que les innombrables déclarations du Hamas, du Hezbollah et de la République islamique d’Iran, n’avaient jamais existé19. Tous les historiens sérieux de l’antisémitisme savent aujourd’hui que celui-ci existe sous des formes de droite, de gauche et islamiste ; s’ils l’ignorent, c’est qu’ils ne suivent plus l’évolution de leur discipline. Bartov ignore cet ensemble de travaux.
Bartov avance également des affirmations erronées sur le métier d’historien. Dans un chapitre intitulé « Le syndrome du « Plus jamais ça » », il affirme qu’il existe un « consensus scientifique » qui « place le crime de masse nazi parmi une série de génocides modernes, commencée avec les Herero et les Nama dans le Sud-Ouest africain colonisé par les Allemands en 1904 – la Namibie actuelle » (p. 107), démontrant ainsi que la Shoah n’est pas un événement unique, mais doit être comprise dans le « contexte historique plus large » du colonialisme et de l’histoire anticoloniale. En réalité, un tel consensus n’existe pas. Certains défendent cette thèse depuis des décennies, mais la plupart des historiens de la Shoah contestent l’hypothèse selon laquelle les origines du projet d’extermination des Juifs d’Europe se trouveraient dans le colonialisme. Certes, la politique nazie en Europe orientale pendant la Seconde Guerre mondiale fut une forme d’impérialisme racial continental visant à remplacer les populations d’Europe orientale par des colons allemands. Mais le consensus écrasant des historiens de la Shoah concernant la « Solution finale de la question juive en Europe » est que cette politique résulte de la radicalisation d’une haine antijuive vieille de plusieurs siècles en Allemagne et ailleurs en Europe, combinée à sa sécularisation sous la forme des théories raciales de l’antisémitisme apparues au XIXᵉ siècle, ainsi qu’à l’extrémisme politique né de la crise politique et économique de l’Allemagne de l’après-Première Guerre mondiale. En outre, le consensus des historiens de la Shoah a consisté à s’opposer aux tentatives, répandues aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, d’occulter les racines de la Shoah dans l’histoire allemande et européenne. Pourtant, beaucoup, probablement la plupart, des lecteurs de Bartov, ainsi que les journalistes favorables à ses thèses et qui reprennent ses affirmations, ne connaissent pas ces travaux.
Dans un chapitre intitulé de manière évocatrice « Massacre des enfants », Bartov écrit : « [l]es appels constants à la vengeance promus par le gouvernement et les généraux de Tsahal ont contribué à la spectaculaire indifférence des citoyens israéliens au massacre massif des civils palestiniens à Gaza durant des mois, y compris à la mort des enfants » (p. 138). Je ne peux me prononcer sur le contenu de la presse et des médias dominants de langue hébraïque, mais une telle indifférence n’apparaît pas dans les pages de l’édition anglaise de Haaretz, du Jerusalem Post ou du Times of Israel. Une fois de plus, l’auteur s’appuie sur des éléments anecdotiques et des preuves insuffisantes pour étayer son accusation d’« extraordinaire indifférence » à l’encontre d’un groupe aussi indifférencié que « les citoyens israéliens ». Un historien attribuant aux « Américains », aux « Britanniques », aux « Allemands » ou à tout autre groupe national de citoyens une quelconque culpabilité collective aurait à faire preuve d’une grande prudence ; Bartov, lui, jette cette prudence aux orties. Les dirigeants israéliens ont certes déclaré la guerre dans le but de vaincre le Hamas et de mettre fin à sa capacité, comme ses dirigeants l’avaient proclamé, d’attaquer de nouveau Israël. Malgré les énoncés outranciers de plusieurs membres du cabinet israélien, la politique effectivement suivie par le gouvernement ne fut pas celle de l’appel à la vengeance. Le terme approprié est celui de légitime défense, une politique que tout État soucieux de la vie de ses citoyens devrait adopter.
À l’été 2025, le Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques de l’université Bar-Ilan a publié une étude de 300 pages intitulée Debunking the Genocide Allegations: A Reexamination of the Israel–Hamas War from October 7, 2023 to June 1, 2025, rédigée par des chercheurs de l’Université hébraïque, de l’Université de Tel-Aviv, du Shalem College et par un juriste spécialiste du droit international des droits de l’homme20. Les auteurs contestaient l’accusation de génocide, ainsi que les accusations de famine et d’usage disproportionné de la force, et soulevaient la question de la crédibilité des faits et des statistiques fournis par le ministère de la Santé du Hamas. Un historien formulant l’accusation de génocide se devrait d’examiner une étude de ce type. Il serait également tenu de répondre aux arguments présentés par les avocats d’Israël devant la Cour pénale internationale en réponse aux accusations portées par l’Afrique du Sud21. Bartov ne fait ni l’un ni l’autre.
La trahison par Bartov du métier d’historien apparaît dans l’insuffisance de ses preuves et de son raisonnement causal. Bartov a abandonné le métier d’historien au profit de la polémique.
En effet, lorsqu’il s’agit d’attaquer les Israéliens, Bartov sort la grosse artillerie rhétorique. Son invocation d’une « incapacité des commentateurs israéliens, des journalistes et du grand public à imaginer les enfants palestiniens déchiquetés par les bombes américaines » (p.149) rappelle les propos de Hannah Arendt sur Adolf Eichmann, selon lesquels « le génocide moderne est, en fin de compte, le produit d’un manque d’imagination ». Selon Bartov, l’imaginaire israélien est resté « obsédé par le massacre du 7 Octobre et son rapport fantasmé avec la Shoah, si bien que les horreurs infligées à Gaza étaient littéralement censurées par les médias et délibérément occultées dans l’imaginaire collectif. En ce sens, l’indifférence devant la mort des enfants palestiniens est aussi le produit d’une surexcitation, d’une préoccupation complaisante et pornographique envers sa propre souffrance » (p. 150). Ces mots sont écrits par quelqu’un qui ne saisit ni la gravité du génocide interrompu du 7 Octobre ni l’ampleur avec laquelle la conduite de la guerre à Gaza est devenue un sujet d’intense débat au sein d’Israël.
Bartov prétend connaître de ce qu’il appelle « l’imagination israélienne », un état d’esprit unitaire stéréotypé censé s’appliquer à tous les Israéliens ou à la plupart d’entre eux. Il évoque la surexcitation, ainsi que « la préoccupation complaisante et pornographique envers [leur] propre souffrance » (p. 150). Seul un polémiste qui refuse de saisir la gravité de ce que le Hamas a fait aux Israéliens, la cruauté intime consistant à assassiner des familles entières dans leurs maisons, souvent des enfants et leurs parents sous les yeux les uns des autres, un déchaînement de violence nourri par le plaisir de tuer et d’exhiber fièrement, en vidéo, ses propres atrocités, pourrait écrire des lignes aussi insensibles et dépourvues de cœur. Mais Bartov n’est pas le premier à reprocher aux Juifs de prêter trop d’attention aux meurtres des leurs.
La trahison par Bartov du métier d’historien apparaît dans l’insuffisance de ses preuves et de son raisonnement causal. Il évoque « les intentions génocidaires exprimées explicitement par les politiciens et les hauts gradés de l’armée » comme s’il s’agissait d’un fait établi. Nulle part dans ce livre il n’est question des détails des opérations militaires israéliennes, de la bataille pour telle ou telle ville ou région de Gaza, ni de la manière dont les différentes unités israéliennes se sont comportées. Pourtant, Bartov affirme que « le déroulement des opérations de Tsahal » à Gaza, qu’il n’a pas examiné, le conduit à conclure que « ces intentions [génocidaires] ont pourtant été mises en pratique ». Les attaques sur les infrastructures civiles, hôpitaux, écoles, réseaux d’eau et d’électricité « ont été bien plus loin qu’il n’était nécessaire. […] Tout cela n’a pas été accidentel, mais a participé d’une stratégie de destruction de Gaza du fait d’être un espace viable pour les Palestiniens. Même s’il n’y a pas eu d’ordre génocidaire formel, la logique militaire montre que le génocide résulte de tels actes ». Il ne s’agit « plus de coïncidence », mais d’« une politique délibérée » (p. 215).
Bartov ne parvient ni à établir qu’un génocide a eu lieu ni, même en admettant cette hypothèse, à fournir des preuves ou une explication causale montrant qu’il s’agissait d’une « politique délibérée ». Il s’agit là d’une conclusion stupéfiante de la part d’un historien de l’Allemagne nazie. Comme le savent parfaitement les lecteurs familiers des travaux de Yehuda Bauer, Richard Breitman, Christopher Browning, Lucy Dawidowicz, Raul Hilberg, Saul Friedländer, Ian Kershaw, Peter Longerich et de bien d’autres, l’effort visant à établir les liens de causalité entre l’idéologie de Hitler et le processus décisionnel ayant conduit à la Solution finale a consommé des milliers de pages, des dizaines de milliers de notes de bas de page, des années de recherches dans les archives, un examen minutieux des dates et de la chronologie des déclarations, des réunions et des ordres adressés aux Einsatzgruppen, ainsi que de la construction et du fonctionnement des camps d’extermination. Pourtant, sans avoir consulté les archives israéliennes ni entrepris un examen rigoureux des sources publiques sur le processus décisionnel, Bartov n’en affirme pas moins avec assurance l’existence d’une « politique délibérément poursuivie ». Il n’y a aucune raison de prendre cette conclusion au sérieux. Ici encore, Bartov a abandonné le métier d’historien au profit de la polémique.
Le problème de l’argument de Bartov n’est pas qu’il soit erroné parce qu’il serait antisémite ; il est erroné parce qu’il est faux. Pourtant, la circulation répétée de tels mensonges contre les Juifs — et désormais contre Israël — alimente inévitablement l’antisémitisme, intensifiant la haine des Juifs dans le monde entier et approfondissant l’hostilité croissante à l’égard d’Israël.
Le Bartov polémiste conclut par une accusation de culpabilité collective à l’encontre des Israéliens. « Comment surmonterons-nous l’écrasement de Gaza ? Israël devra-t-il un jour faire face à la justice pour ses actes génocidaires ? » (p. 226). Les conséquences à long terme « de ce travestissement pourraient cependant libérer Israël de son statut d’État unique enraciné dans un génocide unique ». La « tolérance dont Israël, la patrie des victimes, a joui et dont il a abusé pourrait diminuer. Les fils et les filles de la prochaine génération seront libres de repenser leur vie et leur avenir par-delà la mémoire de la Shoah ; ils paieront aussi pour les péchés de leurs parents et ils porteront le fardeau du génocide commis en leur nom » (p. 227).
Ainsi, après avoir écrit un livre rempli d’accusations non étayées, Bartov se fait juge et jury et déclare les accusés coupables. Israël ne sera plus « viable », deviendra un « État paria, de plus en plus isolé parmi ses alliés et les Juifs de la diaspora. Toutefois, il pourrait ne jamais s’avouer vaincu ; alors il continuera à mener des guerres qu’il ne pourra gagner, les unes après les autres. Et finalement, je crois, l’apartheid israélien explosera, comme ce fut le cas en Afrique du Sud, sous la pression de protestations massives, de sanctions économiques de la communauté internationale ; et peut-être qu’une sorte d’État binational émergera de ces ruines » (p. 230).
Bartov a écrit un livre qui combine une pauvreté de preuves et d’argumentation causale convaincante avec un style d’écriture susceptible de séduire les journalistes, les militants politiques et même les universitaires désireux de lire un historien israélien de la Shoah qui renforce avec éloquence leurs opinions de plus en plus hostiles non seulement à l’égard de l’État d’Israël, mais aussi des Israéliens en tant que peuple. La question n’est pas de savoir si Bartov est antisémite, bien qu’il soit clair qu’il rejette totalement le sionisme. La question est de savoir si, dans Israël – Une course vers l’abîme, il avance des arguments vrais ou faux — et, à supposer qu’ils soient faux, si ce livre recycle et rénove habilement l’accusation la plus ancienne et la plus durable au cœur de l’idéologie antisémite : à savoir que les Juifs, depuis le temps de la Crucifixion, en passant par les récits coraniques des Juifs tuant les prophètes22, jusqu’aux accusations de meurtre rituel et aux théories modernes du complot les rendant responsables des guerres, seraient un peuple particulièrement enclin, par habitude, tradition et caractère, au meurtre des innocents. Cette calomnie fut au cœur de siècles de persécutions antijuives et culmina avec la Shoah, lorsque les nazis propagèrent l’idée d’une juiverie internationale résolue à « exterminer » le peuple allemand.
L’accusation de génocide portée contre l’État d’Israël doit être comprise dans le cadre de cette longue histoire des calomnies antisémites. À l’instar des calomnies qui l’ont précédée, elle érige en articles de foi et en convictions ardemment défendues des affirmations que peu de preuves, voire aucune, viennent étayer. Le problème de l’argument de Bartov n’est pas qu’il soit erroné parce qu’il serait antisémite ; il est erroné parce qu’il est faux. Pourtant, la circulation répétée de tels mensonges contre les Juifs — et désormais contre Israël — alimente inévitablement l’antisémitisme, intensifiant la haine des Juifs dans le monde entier et approfondissant l’hostilité croissante à l’égard d’Israël.
L’ouvrage de Bartov [Israel: What Went Wrong en anglais ; Israël. Une course vers l’abîme en français] est susceptible de contribuer à l’effort en cours visant à rendre respectable la haine d’Israël dans les salles des professeurs, les rédactions, les groupes de réflexion et au sein de nombreux partis politiques. J’espère que, dans ce cas, la stratégie du transfert de prestige échouera et que des lecteurs plus perspicaces réfléchiront à la question : « Vers quel abîme court Omer Bartov ? ». Ce livre ne satisfait ni aux standards de rigueur attendus des historiens professionnels, ni à ceux que l’on est en droit d’exiger d’un éditeur aussi prestigieux que Farrar, Straus and Giroux. Néanmoins, les premières réactions indiquent qu’il pourrait constituer une polémique réussie et un succès commercial. Son absence de distinction scientifique ne diminuera pas sa contribution à la campagne mondiale visant à saper la légitimité de l’État d’Israël. Si tel est le cas, ce ne sera pas la première fois qu’un très mauvais livre exerce une influence démesurée tant sur l’opinion publique que sur les journalistes et auteurs qui l’influencent.
Traduction de From Historian to Polemicist: What Went Wrong with Omer Bartov
- Dont les plus remarquables sont : Anatomy of a Genocide: The Life and Death of a Town Called Buczacz (New York, 2018) ; War in a Jewish Borderland: Occupations and Identities in Eastern Galicia, 1914–1918 (Bloomington, 2007) ; Germany’s War and the Holocaust: Disputed Histories (Ithaca, 2003) ; Murder in Our Midst: The Holocaust, Industrial Killing, and Representation (New York, 1996) ; et Hitler’s Army: Soldiers, Nazis, and War in the Third Reich (New York, 1992). ↩︎
- La traduction du livre d’Omer Bartov est celle de l’édition française parue en français aux Éditions du Seuil. [NdT] ↩︎
- All Parliamentary Group UK-Israel, Chaired by Lord Andrew Roberts, 7 October Parliamentary Commission Report (London: March 2025), https://www.7octparliamentarycommission.co.uk/ ; and All Parliamentary Group UK-Israel, Chaired by Lord Andrew Roberts, The Second Edition, 7 October Parliamentary Commission Report (London: March 2026), https://www.7octparliamentarycommission.co.uk/second-edition. ↩︎
- Jeffrey Herf, “The Second Era of Underestimation: Hamas and Its Ideology Before and Since October 7, 2023”, YIVO, 26 février 2024.
https://www.yivo.org/cimages/jeffrey_herf_yivo_institute_presentation_2_26_2024.pdf ↩︎ - Michael Milshtein, “The Nazis had the SS, Hamas has the Nukhba: Sinwar’s diabolical unit,” Ynet Global, 27 avril 2024, https://www.ynetnews.com/magazine/article/bk4g6u5b0 ↩︎
- Voir à ce propos, Benny Morris, “Omer Bartov: What went wrong?”, Quillette, 26 juillet 2026. [NdT]
https://quillette.com/2026/07/20/omer-bartov-what-went-wrong/ ↩︎ - La traduction française traduit « most Israelis » par « beaucoup d’Israéliens » et non par « la plupart », or la critique de Jeffrey Herf vise ici l’accusation de généralisation collective. [NdT] ↩︎
- Omer Bartov, “He Meant What He Said: Did Hitlerism die with Hitler,” The New Republic, 2 février 2004, https://newrepublic.com/article/96369/hitler-wwii-middle-east-islam ↩︎
- Norman Goda et Jeffrey Herf, “Why it’s wrong to call Israel’s war in Gaza a ‘genocide,’” The Washington Post, 3 juin 2025, https://www.washingtonpost.com/opinions/2025/06/03/israel-gaza-genocide-allegations/. ↩︎
- Steven Erlanger et Fares Akram, “Israel Warns Gaza Targets by Phone and Leaflet,” The New York Times, 8 juillet 2014. https://www. nytimes.com/2014/07/09/world/middleeast/by-phone-and-leaflet-israeli-attackers-warn-gazans.html?mcubz=1 ↩︎
- Andrew Fox et Salo Aisenberg, Hamas Human Shields Strategy in Gaza, avril 2025, Henry Jackson Society, Centre for a New Middle East
chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://henryjacksonsociety.org/wp-content/uploads/2025/05/HJS-Hamass-Human-Shield-Strategy-in-Gaza-Report-WEB.pdf
James Pamment, et al., Hybrid Threats: Hamas Use of Human Shields in Gaza, 6 juin 2019, NATO Strategic Communications Centre of Excellence, https://stratcomcoe.org/publications/hybrid-threats-hamas-use-of-human-shields-in-gaza/87
Douglas Feith, “Hamas Strategy of Human Sacrifice,” The Free Press, 16 octobre 2023, https://www.thefp.com/p/hamass-strategy-of-human-sacrifice ↩︎ - Certains slogans célébraient ouvertement la guerre menée par le Hamas. Voir Jeffrey Herf, “Springtime for Sinwar: Notes on the Pro-Hamas Left and Its Antecedents,” 2 mai 2024, https://quillette.com/2024/05/02/springtime-for-sinwar-hamas-israel-gaza-campus-protests/. ↩︎
- Sur ce courant de pensée, voir : Yehuda Bauer, “Liberals, Illiberals, and Waverers: The Struggle of Our Time,” Israel Journal of Foreign Affairs, XV:2 (2021), 245–55, https://www.tandfonline.com/doi/full/10 .1080/25785648.2021.2020473?scroll=top&needAccess=true ; ainsi que Dina Porat et Mark Weitzman, “Yehuda Bauer and the International Holocaust Remembrance Alliance IIHRA),” Journal of Holocaust Research XXXVI (2022), 24–29: https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/25785648.2021.2020473 ↩︎
- American Jewish Committee, « Adoption de la définition de travail », American Jewish Committee – Adoption of the Working Definition. En juillet 2025, la liste complète des pays ayant adopté la définition de l’IHRA comprenait : l’Albanie, l’Allemagne, l’Argentine, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, le Canada, Chypre, la Colombie, la Corée du Sud, le Costa Rica, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, l’Estonie, les États-Unis, la Finlande, la France, la Grèce, le Guatemala, la Hongrie, l’Irlande, Israël, l’Italie, le Kosovo, la Lettonie, la Lituanie, le Luxembourg, la Macédoine du Nord, la Moldavie, les Pays-Bas, le Panama, les Philippines, la Pologne, le Portugal, la République tchèque, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse et l’Uruguay. ↩︎
- En 2000, le Premier ministre israélien Ehud Barak accepta la création d’un État palestinien sur 90 à 95 % de la Cisjordanie et 100 % de la bande de Gaza, avec une partie de Jérusalem pour capitale. Yasser Arafat, président de l’Autorité palestinienne, rejeta cette proposition. Sur ce rejet et les précédents refus palestiniens, voir Benny Morris, One State, Two States : Resolving the Israel/Palestine Conflict (New Haven, 2009). Sur la question du droit au retour, voir Adi Schwartz et Einat Wilf, The War of Return : How Western Indulgence of the Palestinian Dream Has Obstructed the Path to Peace (New York, 2020). ↩︎
- Dans une bibliographie déjà abondante et qui ne cesse de s’enrichir, voir par exemple : Anne Applebaum, Iron Curtain : The Crushing of Eastern Europe (New York, 2012); Jonathan Brent, Stalin’s Last Crime: The Plot against the Jewish Doctors (New York 2012); Jeffrey Herf, Undeclared Wars with Israel: East Germany and the West German Far Left, 1967–1989 (Cambridge, 2016); et des études récentes d’Izabella Taborvosky, dont “The Language of Soviet Propaganda,” Quillette, 11 janvier 2024, https://quillette.com/2024/01/11/the-language-of-soviet-propaganda/. Voir aussi Robert Wistrich, “The Anti-Zionist Mythology of the Left,” Israël Journal of Foreign Affairs, IX:2 (2015), 189-201, https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/23739770.2015.1037579 ↩︎
- Sur ce point, voir mon livre intitulé Israel’s Moment : International Support for and Opposition to Establishing the State of Israel, 1945–1949 (Cambridge, 2022). ↩︎
- Voir, par exemple, Gunther Jikeli, “Memory and Displacement. Syrian-Kurdish Refugees Navigating the Middle East, Israel, and the Holocaust,” Ethnicities, XXV:2 (October 1, 2024), 255–74, https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/14687968241288254#core-versions
Et, du même auteur en collaboration avec Joëlle Allouche-Benayoun, Perceptions of the Holocaust in Europe and Muslim Communities. Sources, Comparisons and Educational Challenges (Dordrecht, 2013). ↩︎ - Voir, par exemple, Paul Berman, Terror and Liberalism (New York: 2004) ; Jeffrey Herf, Nazi Propaganda for the Arab World (New Haven, 2009) ; Matthias Küntzel, Jihad and Jew-Hatred: Nazism, Islamism and the Roots of 9–11 (New York, 2007); Bassam Tibi, Islamism and Islam (New Haven, 2012). ↩︎
- Voir, notamment, Jonathan Boxman, Jonathan Braverman, Yagil Henkin et Danny Orbach, Debunking the Genocide Allegations: A Reexamination of the Israel-Hamas War from October 7, 2023 to June 1, 2025, https://besacenter.org/debunking-the-genocide-allegationsa-reexamination-of-the-israel-hamas-war-2023-2025/ ↩︎
- “Opening Statement of the MFA [Israel Ministry of Foreign Affairs] Legal Adviser Dr. Tal Becker at the International Court of Justice Proceedings,” (29 décembre 2023), https://www.gov.il/en/pages/opening-statement-of-mfa-legal-advisor-tal-becker-at-icj-proceedings-12-jan-2024. ↩︎
- « Les principaux passages dans lesquels le Coran répète l’accusation selon laquelle les « Enfants d’Israël » ont tué des prophètes injustement sont : Coran 2:61, 2:87, 2:91, 3:21, 3:112, 3:181, 3:183, 4:155 et 5:70. Voir Gabriel Said Reynolds, « On the Qur’ān and the theme of Jews as “killers of the prophets” », Al-Bayan: Journal of Qur’an and Hadith Studies, vol. 10, no 2, avril 2012, p. 9-32. ↩︎