# 293 / Edito
Naza a été projeté lundi et mardi dans les salles indépendantes en France. La semaine dernière, K. publiait le texte que Julia Christ consacre au film. Il porte en exergue cette phrase d’Adorno, écrite à Benjamin en 1940 : « Qu’un être humain puisse ou non faire des expériences dépend en dernière instance de la manière dont il oublie. » Le texte distinguait deux manières d’oublier. La première rejette la réalité pour en protéger la conscience, si bien que ce qui a été vécu ne devient jamais passé. La seconde fait entrer ce qui a été vécu dans un récit, où il devient passé et peut alors être oublié. Une semaine après les commémorations du 7 octobre, la question n’est peut-être pas de savoir si le travail de mémoire a une fin. Elle est de savoir quel oubli il prépare, et si cet oubli rendra possible une expérience politique nouvelle. Les quatre textes de ce numéro reprennent cette question, chacun depuis un lieu différent : une archive, une filiation, une biographie, un témoignage.

Pour K., l’historienne Annette Wieviorka est retournée aux minutes du procès de Nuremberg pour y compter les occurrences du mot « génocide ». Ce qu’elles conservent ne coïncide pas avec ce que la mémoire a retenu du procès. Le mot est alors tout neuf, et il n’est prononcé que vingt et une fois en dix mois d’audiences. Il désigne tour à tour le sort des élites tchécoslovaques, des Polonais, des Norvégiens et, presque en dernier ressort, celui des Juifs. Sa dernière occurrence revient à Alfred Rosenberg, théoricien de l’antisémitisme nazi, depuis le banc des accusés, pour dire que s’il « accueille favorablement l’idée que le crime de génocide soit banni par convention internationale », c’est « à condition naturellement, que ce génocide ne soit autorisé en aucune façon à l’avenir contre le peuple allemand »…

Abba Kovner, héros de la révolte du ghetto de Vilna, pensa la vengeance avant de témoigner au procès d’Eichmann. Le sociologue Danny Trom lui avait déjà consacré un portrait dans K. Il est cette fois allé à la rencontre de son fils Michael, peintre de paysages. Une césure silencieuse sépare le chemin du père de l’horizon du fils : « La Shoah est hors de ma peinture », dit Michael Kovner. Et si du père au fils, se jouait le sens de ce que devient l’État d’Israël en passant d’une génération à la suivante ? Ce texte est illustré par ses toiles. Il a été lu en décembre dernier au Théâtre de la Concorde, lors de K. Sur Scène.

Reste à savoir d’où la critique se fait entendre et à qui elle se destine. Albert Memmi en avait fait une règle. Sioniste inébranlable, il n’en reconnaissait pas moins la pleine légitimité nationale palestinienne. Ses critiques les plus dures envers Israël, il les réservait aux tribunes juives et sionistes. Dire au-dedans ce qui coûte, assumer au-dehors ce que l’on est : c’est ce qu’Alexandre Journo appelle le « double discours utile ». Sa biographie de l’écrivain et essayiste juif tunisien paraît aujourd’hui chez Calmann-Lévy, et nous en publions les bonnes feuilles. Une rencontre aura lieu demain au mahJ.

Il y a enfin un oubli qui ne relève d’aucun choix. Trois ans après le 7 octobre, l’historienne romaine Serena Di Nepi ne se souvient plus de ce qu’était « l’avant ». Elle a confié son témoignage à l’édition italienne de K., et nous le publions ici en français.
