# 266 / Edito
En quelques jours, plus de 700 000 personnes ont signé la pétition contre la « loi Yadan ». Ce chiffre dit quelque chose. Pas sur la loi – la pétition l’a rendue méconnaissable – mais sur celles et ceux qui signent. Car ce que la pétition accomplit, en dehors de sa présentation mensongère de la proposition de loi, c’est un tour de passe-passe dont la France progressiste s’est désormais fait une spécialité : la défense d’un principe abstrait – la liberté d’expression – pour ne pas avoir à se prononcer sur ce que ce principe protège ici concrètement, à savoir un antisémitisme qui se renouvelle, et qui, se renouvelant, puise de facto à la source de l’antisionisme.
Qu’on juge que la loi proposée ne soit pas la bonne manière d’y répondre est une chose. Qu’on récuse que l’intention du législateur soit juste en l’occurrence, en ce qu’elle vise à rendre passibles de peines les expressions de cet antisémitisme bien réel, en est une autre. Rien d’une telle reconnaissance de la justesse de la cause n’est repérable dans ce qui rassemble la masse des signatures. Pour eux, toute défense du droit à l’existence d’Israël ne peut venir que de l’extrême droite. Toute tentative d’articuler haine d’Israël et haine des juifs ne fait, en amalgamant les deux, qu’attiser l’antisémitisme – comme si ce dernier avait attendu la loi Yadan pour brûler des synagogues en France au nom de la libération de la Palestine. Et enfin, toute tentative de protéger les juifs ne fait que les mettre en danger en nourrissant du ressentiment à l’égard de ces « privilégiés » que l’État protègerait « tout particulièrement ».
S’il est évident que les signataires de la pétition aiment les juifs à condition qu’ils admettent, d’un côté que l’antisémitisme se dissout dans le racisme et, de l’autre, qu’Israël ne devrait pas être l’État des juifs, l’extrême droite, elle, leur accorde ses faveurs pour autant que leur défense autorise potentiellement des politiques antimusulmanes. Coincés entre ces deux prétendants qui les privent d’eux-mêmes, les juifs doivent chercher une issue. Ils doivent pouvoir se défendre, hors de toute captation mais aussi hors de tout déni des réalités qu’ils vivent, et ils doivent le faire dans l’ordre du droit. C’est ce que tente de leur permettre, maladroitement, la loi Yadan. Il ne reste à la société française que de se prouver qu’une telle maladresse est superflue. Nous revenons cette semaine sur ce dont le succès de la pétition est le symptôme.
Cet enfermement entre des camps, Sébastien Levi le mesure depuis les États-Unis. Les Juifs américains sont pris en étau entre une extrême gauche qui les somme d’abjurer Israël pour avoir le droit d’exister tranquillement, une extrême droite où la nostalgie d’Hitler commence à se dire à visage découvert, et un gouvernement israélien qui les méprise comme des libéraux naïfs en voie d’assimilation. Leur espace idéologique se réduit comme peau de chagrin. Peter Beinart, figure de proue de l’antisionisme juif américain, vient même d’enjoindre aux synagogues de se désolidariser d’Israël pour éviter d’être prises pour cibles – leur conseillant, en somme, de se protéger en disparaissant un peu. On reconnaît là la logique perverse que la pétition reconduit à sa façon : protéger les Juifs contre ce qui cherche à les protéger, tout en laissant prospérer ce qui les menace.
Depuis Tel-Aviv, le romancier Yishai Sarid parle à Liam Hoare d’un Israël qui se referme sur lui-même pendant que le monde s’en éloigne. Sarid est sioniste, ce qui ne l’empêche pas de traiter les colons d’abomination morale et la guerre en Iran d’entreprise insensée. Cela, cependant, ne le protège pas en Europe : les éditeurs étrangers évitent désormais les écrivains israéliens avec des formules polies – pas le bon moment, attendons de voir, peut-être plus tard. Que ce soient précisément les voix critiques de l’intérieur qu’on réduit au silence par peur du signifiant « Israël » en dit long sur l’embarras européen qui refuse de se nommer.
Nous profitons de l’actualité, dans ce qu’elle a cette fois d’heureux, pour rassembler cette semaine sur la page d’accueil de notre site, un dossier avec des textes que K. a consacrés à la Hongrie. La défaite d’Orbán aux dernières élections ne clôt pas une époque – elle rappelle que ce qu’il a construit méthodiquement pendant quinze ans, la mise en coupe réglée des institutions, l’évidement de l’État de droit par la voie démocratique elle-même, ne disparaît pas avec lui. Plusieurs textes en témoignent : ils ont suivi, de l’intérieur, ce laboratoire européen de l’illibéralisme dont certaines leçons sont loin d’avoir été tirées. D’autres textes reviennent sur des trajectoires hongroises dans l’histoire européenne du XXe siècle.