Pétition contre la loi Yadan : Courage Fuyons
Discuter de la loi Yadan est une chose. Contester la formulation et le flou d'un tel dispositif légal est légitime. Ses risques de détournement par un gouvernement d'extrême droite, notamment, méritent effectivement d'être scrutés. Mais la pétition signée par plus de 700 000 personnes s’y opposant opère un glissement décisif : elle ne se borne pas à critiquer le texte, elle récuse le principe même de cette lutte contre l'antisémitisme. Or, celui-ci s'est renouvelé depuis le 7 octobre, idéologiquement, rhétoriquement, pratiquement. Sous le masque du combat pour la liberté d’expression se profile une stratégie bien plus problématique : celle de la négation.
En quelques jours, plus de 700 000 personnes ont signé une pétition pour protester contre le projet de loi Yadan destiné à combattre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Elles l’ont fait au nom de la liberté d’expression, estimant qu’elle devait pouvoir aller au-delà de la critique de la politique d’Israël, jusqu’à l’appel à la disparition de cet État, qu’elle pouvait s’assortir d’un soutien à la résistance des Palestiniens « par tous les moyens », y compris donc le terrorisme et le meurtre indiscriminé de civils, et qu’identifier le sionisme et le nazisme faisait partie des opinions recevables, non soupçonnables comme telles d’intentions antisémites. Pour tous ces signataires, l’antisémitisme et l’antisionisme ne se recoupent en rien. Le premier ne se renouvelle d’ailleurs pas, il obéit à des préjugés anciens qu’on réprouve certes avec vigueur, mais au même titre que tous les préjugés racistes auxquels il se ramène et dont il ne doit en aucun cas être distingué ; qu’il soit en augmentation, si tant est qu’on l’admette, répond à une brutalisation générale dont toutes les minorités sont les victimes. Certains des promoteurs de la pétition iront jusqu’à dire : focaliser l’attention sur l’antisémitisme est dangereux pour les juifs eux-mêmes. Si jamais la loi passait, ne seraient-ils pas vus comme des privilégiés de la protection légale, les favoris d’un philosémitisme d’État qui ne dit pas son nom, attisant une jalousie alors bien compréhensible ? Protéger les juifs contre la loi qui vise à les protéger, telle est la conclusion paradoxale qu’il faudrait tirer, leur rappelant par là-même à voix basse, non sans perfidie, la menace qui grandit et pèse sur leurs têtes.
Que la loi Yadan doive passer au crible de tous les tests qui garantissent qu’elle ne porte pas atteinte aux libertés fondamentales, c’est certain. Elle le doit d’autant plus que tout dispositif légal, aujourd’hui, de quelque bord politique qu’il provienne, doit se poser la question de l’usage que pourrait en faire un jour un gouvernement d’extrême droite. Le flou et l’ouverture trop grande à l’interprétation de certaines formulations de la loi l’ont ainsi exposé légitimement à la critique, dans un contexte où les forces réactionnaires et leur volonté de répression sont effectivement à l’affût. C’est la contradiction dans laquelle se trouve tout effort pour faire de la lutte contre l’antisémitisme aujourd’hui un véritable problème public, dont ni la société ni l’État ne peuvent se détourner. Mais ces considérations, avec toutes les tensions qu’elles comportent, ne sont pas du tout ce qui préoccupe les auteurs et les signataires de la pétition. Car leur rejet attaque le législateur dans son intention même. C’est le principe de cette loi qui est récusé : précisément la lutte contre un antisémitisme qui a pourtant prouvé, non seulement sa recrudescence, mais son renouvellement idéologique, rhétorique et pratique au cours des deux ans et demi qui viennent de s’écouler.
Que la loi Yadan doive passer au crible de tous les tests qui garantissent qu’elle ne porte pas atteinte aux libertés fondamentales, c’est certain. Mais nier les faits antisémites dans leur intensité et leur version actuelle, voilà qui est devenu le fait massif, que la pétition contre la loi Yadan permet de mesurer. Le combat pour la liberté en est le prétexte, avec le faux courage et la vraie lâcheté de tout faire pour ne rien changer.
Rien de nouveau sous le soleil depuis le 7 octobre, tel est le credo qui s’affirme. La négation, rappelons-nous, a commencé pratiquement le jour même du massacre. « Contextualisons… » s’empressaient alors d’ordonner les plus avant-gardistes. Aucun antisémitisme, selon eux, ne méritait d’être invoqué. « Mort aux juifs », c’est simplement de cette manière que l’on parle dans ces régions quand on fait de la résistance légitime. Lorsqu’on met la menace à exécution, on n’en veut qu’à des colons ou à leurs représentants, tous porteurs du seul crime réel. En 2023, cette avant-garde de la négation s’efforçait d’être la plus sonore possible, elle n’était pas en position de force. L’opinion commune, trop frappée par l’évidence de ce qui s’était produit, ne lui cédait pas encore une grande part de ses suffrages. Elle se tenait sur un seuil, hésitait.
Aujourd’hui, il semble que les digues ont lâché. Appeler à la destruction de l’État juif, nier les faits antisémites dans leur intensité et leur version actuelle, voilà qui est devenu le fait massif, que la pétition contre la loi Yadan permet de mesurer. Le combat pour la liberté en est le prétexte, avec le faux courage et la vraie lâcheté de tout faire pour ne rien changer. Quant aux paroles et aux actes antisémites, ils pourront continuer à prospérer sans troubler la quiétude de ces amis du bien. Quant au régime liberticide autoritaire qu’ils redoutent, il est vrai qu’il les guette, comme il nous guette tous. Mais certainement pas par la voie qui cherche, par des qualifications précises tout en se gardant des captations réactionnaires intéressées, à se donner les moyens de lutter avec justice et acuité contre l’antisémitisme du présent.