Les Juifs américains pris en étau
Pris entre les accusations de soutien au génocide formulées par l’extrême gauche, un antisémitisme explicite qui gagne du terrain dans le parti républicain et une profonde défiance envers la trajectoire politique qu’emprunte Israël sous le gouvernement Netanyahou, l’ « espace idéologique » des juifs américains se réduit comme peau de chagrin. Sébastien Levi interroge ici les reconfigurations politiques qui les prennent en tenaille, alors que la contestation de la guerre en Iran vient plus que jamais remettre en question les rapports israélo-américains, et que le sionisme libéral n’a jamais eu aussi mauvaise presse.
Un axe rouge-brun ?
Après avoir donné une conférence à l’université de Tel-Aviv, l’intellectuel juif américain antisioniste Peter Beinart a présenté ses excuses pour avoir « enfreint les règles du BDS », et provoqué un débat enflammé au sein du monde juif américain. Cette polémique survient alors que la place centrale d’Israël dans le débat public américain, parfois source d’inconfort pour les juifs américains, est remise en cause aujourd’hui à droite comme à gauche, en particulier depuis le début de la guerre avec l’Iran.
Dans les derniers mois, Tucker Carlson, polémiste américain d’extrême droite, a reçu dans son émission Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la Palestine, égérie d’Aymeric Caron et de LFI en France, ainsi que Joe Kent, ancien patron du contreterrorisme américain qui vient de démissionner avec fracas après avoir dénoncé le rôle et les « mensonges » d’Israël pour convaincre Trump de rentrer en guerre contre l’Iran.
Un seul point commun réunit ces deux invités et Carlson : le rejet radical d’Israël, non pas sur des politiques, critiquables, mais sur l’essence même du pays. Pour Carlson et Kent, son influence démesurée sur la politique américaine est en cause, et pour Albanese c’est sa nature « criminelle » et même « génocidaire ».
Cette rencontre est symptomatique de l’importance d’Israël dans le débat public américain. S’il est trop tôt pour parler d’axe rouge-brun sur le sujet, des passerelles existent bel et bien. On a ainsi vu les prises de position contre l’influence d’Israël au Congrès de Marjorie Taylor Greene – ex-égérie du trumpisme tombée en disgrâce – saluées à la gauche du Parti démocrate, ou Tucker Carlson applaudir la campagne de Mamdani à la mairie de New York pour son refus de plier face au « lobby pro-Israël ».

Israël est rejeté à l’extrême gauche sous l’angle du rapport dominé-dominant, incarnant le modèle « colonisateur » et « exploiteur ». À l’extrême droite, il est le symbole du « cosmopolitisme », l’influence étrangère sur la politique américaine contre les intérêts du peuple américain. Dans les deux cas, un même fantasme sur une influence indue et maléfique réunit ces détestations, et la guerre en Iran, largement impopulaire dans l’opinion publique américaine, a offert un nouveau souffle à ces critiques.
Cette convergence illustre la situation difficile des juifs américains depuis le 7 octobre, avec une véritable prise en étau entre les extrêmes, et un rétrécissement du centre, reflet de la polarisation de la société américaine. Cette prise en étau représente également un défi majeur pour les deux partis sur un sujet longtemps marginal, mais (re)devenu décisif.
Des partis politiques au défi de l’antisémitisme
Le Parti démocrate a mis du temps à saisir l’ampleur du choc sur les campus après le 7 octobre et à dénoncer l’extrême gauche qui avait tendance à mélanger la critique d’Israël avec la mise au ban des étudiants juifs qui refusaient d’abjurer leur soutien à Israël. Il était difficile pour le Parti démocrate d’apparaitre comme opposé à la liberté académique ou d’expression et de renier une partie de sa base militante, et une partie des juifs a pu vivre difficilement ce moment. Il a d’ailleurs fallu l’arrivée de Trump au pouvoir pour que les campus prennent la mesure du phénomène et s’attellent à ce sujet, sanctionnant de facto le « retard à l’allumage » du Parti démocrate.
Ce parti doit regarder en face en quoi la critique radicale d’Israël alimente un antisionisme qui peut vite dériver vers de l’antisémitisme. Cette tâche délicate est rendue particulièrement urgente par l’arrivée de Mamdani à la mairie de New York, qui a modéré son discours sur les sujets économiques, mais pas sur son antisionisme. Pour autant, l’antisémitisme, dénoncé de manière nette par Mamdani est, au moins théoriquement, rejeté de manière unanime par le Parti démocrate, alors que la situation est plus contrastée au sein du Parti républicain.
Ce dernier n’est pas antisémite au niveau de son appareil ou de sa doctrine (aussi poreuse soit cette dernière depuis sa mise en coupe réglée par Trump), mais il est travaillé par une base militante qui peut y être sensible.
La glorification d’Hitler elle-même est vue comme un doigt d’honneur à la bien-pensance, dont le rejet absolu est aussi un héritage de Trump auprès des jeunes conservateurs.
Des influenceurs d’extrême droite radicale comme Tucker Carlson ou Nick Fuentes ont aujourd’hui une audience considérable, avec des propos parfois ouvertement antisémites, voire nostalgiques de Hitler, dont on a eu un aperçu sur une boucle WhatsApp de jeunes responsables républicains. La défense de la liberté d’expression a ainsi permis à JD Vance de justifier des propos intolérables sur cette boucle WhatsApp, qui aurait valu à leurs responsables leur expulsion immédiate du parti il y a 10 ans. La glorification d’Hitler elle-même est vue comme un doigt d’honneur à la bien-pensance, dont le rejet absolu est aussi un héritage de Trump auprès des jeunes conservateurs.
Un sondage récent a montré que 37% des électeurs républicains estimaient que le bilan des victimes de la Shoah était exagéré. Le complotisme obsessionnel de Trump n’épargne rien et surtout pas les juifs, directement ou indirectement. Le mélange de nationalisme, de complotisme et d’isolationnisme met nécessairement Israël, et indirectement les juifs, au cœur du débat au sein du Parti républicain. De fait, un autre sondage, peut-être plus troublant encore, indique que 45% des républicains de moins de 45 ans estiment que les juifs représentent une menace pour le mode de vie des Américains.
Certains au sein du Parti semblent d’ailleurs prendre la mesure du problème avec des prises de parole fortes de la part des sénateurs Ted Cruz ou Rick Scott sur l’influence nocive de Carlson ou de Fuentes sur le parti, notamment auprès des plus jeunes.
Cette question de l’antisémitisme resurgit alors que la relation israélo-américaine est remise en cause à Washington, dans les deux partis, de manière encore plus aiguë depuis le début de la guerre contre l’Iran.
La désaffection bipartisane envers Israël
Une réelle désaffection envers Israël existe au sein des deux grands partis américains, notamment auprès des bases militantes et chez les plus jeunes, pour des raisons différentes mais convergentes : la conduite d’Israël concernant l’occupation des territoires palestiniens et la guerre de Gaza pour les démocrates, son poids financier pour les républicains. Ainsi, 53% des Américains ont aujourd’hui une mauvaise opinion d’Israël (69% des démocrates et 37% des républicains), en progression depuis 3 ans dans les deux partis. Le lobby AIPAC, longtemps bipartisan, est attaqué aujourd’hui sur les deux côtés de l’échiquier politique. Il devient impossible pour un démocrate avec des ambitions nationales de se prévaloir de son soutien, et, à la droite du Parti républicain, son statut est également remis en cause.
Trump a ouvert une boite de Pandore sur le questionnement de l’aide américaine à l’étranger, perçue comme globalement trop élevée. Son obsession sur l’OTAN et le besoin des pays membres de contribuer à leur sécurité s’inscrit dans un cadre plus global. Israël a longtemps cru qu’America First, la doctrine isolationniste de Trump, contenait un astérisque le concernant, grâce à son statut à Washington. Or Trump, et plus encore JD Vance, semblent en train de retirer cet astérisque, d’autant que la dégradation de l’image d’Israël auprès des Américains compliquera le maintien de cette exception israélienne.
Si la critique de l’alignement avec Israël émane pour l’instant surtout des démocrates, et qu’elle est aujourd’hui étouffée au sein du Parti républicain en raison de la loyauté absolue à Trump, ce silence pourrait bien ne pas lui survivre, surtout si JD Vance prend sa suite.
À cet égard, la guerre avec l’Iran pourrait représenter un tournant. Impopulaire, elle n’est soutenue que par 40% des Américains alors que ce soutien était de 80% pour les guerres avec l’Irak. Le rôle de Netanyahou dans le déclenchement de cette guerre y est abondamment débattu et reconnu assez largement, même si la responsabilité ultime incombe évidemment à Trump. Cette « guerre pour Israël », alors que les prix de l’essence flambent, que les justifications avancées par Trump n’ont cessé de varier, donne une consistance nouvelle a une remise en cause profonde de la relation avec Israël, dans les deux partis. Si la critique de l’alignement avec Israël émane pour l’instant surtout des démocrates, et qu’elle est aujourd’hui étouffée au sein du Parti républicain en raison de la loyauté absolue à Trump, ce silence pourrait bien ne pas lui survivre, surtout si JD Vance prend sa suite.
Dans une époque d’isolationnisme transactionnel pour les républicains et de vigilance accrue pour les démocrates sur la politique d’Israël, l’intérêt de l’État hébreu pourrait bien consister à être moins présent sur la scène politique américaine. Sans parler de rupture, Israël doit faire face à une nouvelle réalité et construire une nouvelle relation plus équilibrée avec les États-Unis. Netanyahou lui-même l’a d’ailleurs compris en appelant à arrêter le plan décennal d’assistance a Israël, qui est devenu un abcès de fixation problématique.
Cette nouvelle relation avec Israël n’est pas questionnée qu’à Washington et ne concerne pas que les relations entre États. Elle concerne aussi les relations entre les juifs américains et l’État d’Israël.
L’étau du soutien à Israël
La polarisation n’épargne pas le rapport des juifs américains à Israël. Entre soutien inconditionnel et critique radicale qui vise à nier toute légitimité à l’existence du pays, le soutien lucide à Israël est de plus en plus difficile pour les juifs américains.
Rien n’illustre mieux la difficulté du moment que l’expulsion d’Israël de deux militantes juives américaines, sionistes libérales, pour avoir milité en faveur des Palestiniens, plus particulièrement pour leur permettre de récolter leurs olives et les protéger des attaques des colons violents de Cisjordanie.
Pour Netanyahu et la plupart des membres de son gouvernement israélien, les juifs américains attachés à Israël mais critiques de son gouvernement représentent un danger. Ils préfèrent les caricaturer comme des juifs en voie d’assimilation, gagnés par le wokisme et la haine ou l’indifférence envers Israël. Netanyahu n’a cessé de leur manifester son hostilité ou son mépris et de leur préférer les évangéliques, longtemps unis dans un soutien sans nuance à Israël sous son leadership. Dans cette vision polarisée, il ne doit rester que deux camps : pro-Israël ou anti-Israël, pour éviter la contestation de la politique menée par son gouvernement.
Or, si l’attachement des juifs américains à Israël demeure bien réel, il est mis à l’épreuve par la perpétuation de l’occupation, les violences des colons ou l’érosion de la démocratie libérale en Israël. Il l’est d’autant plus que leur judéité même est remise en cause par les autorités rabbiniques en Israël, qui ne reconnaissent pas le judaïsme libéral ou des Massortim, qui est celui de 80% des juifs américains. La loi récente qui vient de passer en 2e lecture à la Knesset excluant ces « mauvais juifs » du Mur est à cet aune un affront insupportable.
Dans la vision polarisée de Netanyahou, il ne doit rester que deux camps : pro-Israël ou anti-Israël, pour éviter la contestation de la politique menée par son gouvernement.
Lorsque de jeunes juifs américains bercés de récits héroïques, unilatéraux et simplistes, découvrent non seulement que la réalité du pays est (nécessairement) plus complexe, mais qu’ils n’y sont pas nécessairement compris ou les bienvenus, le choc peut être rude. Avec le décalage entre perception et réalité, beaucoup de jeunes juifs peuvent s’estimer trompés et décider ensuite de tourner le dos à Israël. Ce décalage est donc aujourd’hui la meilleure arme pour les antisionistes.
Le constat vaut d’ailleurs aussi pour les jeunes évangéliques, eux aussi en rupture de ban progressive avec Israël, avec des chiffres notables. En 3 ans, l’image négative d’Israël auprès des républicains de moins de 50 ans est passée de 35% à 50%, autant en raison des images en provenance de Gaza que du décalage avec l’image idéalisée qui leur avait été donnée d’Israël dans leurs églises ou leurs mouvements de jeunesse.
Pour le gouvernement actuel d’Israël, malgré cette dégradation de l’image du pays, ces deux jeunes femmes expulsées, Rachel Beth Flamholz et Leila Stillman-Utterback, qui aiment Israël, sont en fait des ennemies bien plus dangereuses et plus difficiles à contrer qu’un juif antisioniste qui rejette la légitimité même d’Israël, comme Peter Beinart.
Pourquoi Peter Beinart est un cas symbolique
Éditorialiste du New York Times, Peter Beinart a été longtemps l’archétype du juif américain sioniste libéral, défenseur critique d’Israël. C’est en 2020 qu’il franchit un cap en professant d’abord son abandon de la croyance dans la solution à deux États, qui devait le conduire à se définir antisioniste.
Revirement d’abord pragmatique, il est ensuite devenu idéologique, puisqu’il nie aujourd’hui la légitimité même d’un État juif en Palestine/Eretz Israel. Sa quête – légitime – d’égalité civique le conduit à défendre aujourd’hui un antisionisme décomplexé, présentant le sionisme comme intrinsèquement inégalitaire et injuste.
Pour toutes ces raisons, sa personnalité et son évolution politico-idéologique en font le symbole rêvé pour le gouvernement israélien, Netanyahu à sa tête, et avec eux la cohorte des « hasbaristes ». Leur argument est en substance que toute critique d’Israël conduit inexorablement à la remise en cause de la légitimité de l’État, et qu’il existe un continuum entre les sionistes libéraux et les antisionistes, que Peter Beinart incarne.
Ce dernier représente donc pour eux un adversaire idéal, incarnation ultime de ce juif américain, libéral honni prêt à les abandonner au contraire des « bons » juifs conservateurs (et des évangéliques traditionnels) prêts à défendre Israël, tout Israël, et surtout toute sa politique. C’est le face-à-face que souhaite le gouvernement israélien avec les seuls antisionistes, sa seule opposition, pour intimer aux défenseurs d’Israël de prendre parti pour lui de manière binaire, sans nuance. Cette injonction pourrait bien être le meilleur cadeau offert aux antisionistes.

Beinart n’est pas un juif honteux ou un « self-hating Jew », mais un juif assez pratiquant qui revendique son antisionisme, après avoir rompu avec le sionisme. Son antisionisme ne peut donc en aucun cas être confondu avec de l’antisémitisme. Même complexité avec l’alliance entre Mamdani et les Satmar, une secte ultraorthodoxe antisioniste très puissante à New York, qui a donc permis à Mamdani de blanchir son antisionisme avec des hommes en noir…
L’antisionisme est normalisé, cachérisé en quelque sorte. Or si l’antisionisme n’est pas toujours de l’antisémitisme, la porosité entre les deux concepts recèle de lourds dangers, avec la mise en cause d’une idéologie partagée par environ 75% des juifs américains, et de potentiels passages à l’acte antisémites sous couvert d’antisionisme. Cette entreprise de normalisation et de délégitimation porte ses fruits aux États-Unis, y compris chez les juifs. Ainsi 37% des juifs américains se disent sionistes, mais ils sont 90% à défendre l’idée d’Israël comme État juif et démocratique, étant donc sionistes comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
Au-delà du premier amendement qui rend impossible la criminalisation de quelque propos, il est illusoire et sans doute contre-productif de vouloir assimiler purement et simplement l’antisionisme à l’antisémitisme pour le bannir. La solution réside plutôt dans la bataille sur le mot sionisme, la défense de cette idée et sa réappropriation heureuse et non honteuse. Cette bataille devrait être la priorité des organisations juives pro-Israël, plutôt que la chasse aux propos antisionistes et à leur criminalisation. Il faudrait la mener en particulier auprès des jeunes juifs américains, et en priorité contre la définition du sionisme que véhiculent et légitiment les juifs antisionistes, dont Beinart est la figure de proue.
Le conflit existentiel entre sionistes libéraux et antisionistes
Beinart incarne en effet le conflit entre les sionistes libéraux et les antisionistes, en particulier aux États-Unis. Pour ces derniers, les sionistes libéraux sont en réalité leur cible principale, bien davantage que la droite.
Cette focalisation sur les sionistes libéraux tient d’abord à leur volonté « d’expier » leurs propres convictions passées, car beaucoup d’entre eux, comme Beinart, sont issus de cette famille de pensée. Ayant « découvert » que le sionisme serait intrinsèquement mauvais, ils doivent prouver sans cesse la sincérité de leur moment de « conversion au BDS », en s’excusant pour leurs « péchés » passés, mais aussi pour leurs écarts présents lorsqu’ils existent, comme ce fut le cas avec le discours de Beinart à l’université de Tel-Aviv.
Ces excuses de Beinart constituent un rappel supplémentaire que la quête de « pureté idéologique » conduit les juifs antisionistes vers des extrémités qui rejoignent celles de l’extrême droite, dans leur rejet commun d’un Israël à la fois juif et démocratique.
Il est illusoire et sans doute contre-productif de vouloir assimiler purement et simplement l’antisionisme à l’antisémitisme pour le bannir. La solution réside plutôt dans la bataille sur le mot sionisme, la défense de cette idée et sa réappropriation heureuse et non honteuse.
Leur colère envers les sionistes libéraux s’explique principalement par le fait qu’ils les perçoivent comme des hypocrites et des blanchisseurs de la nature « maléfique » d’Israël. À l’instar de l’extrême droite israélienne, les antisionistes effacent en réalité la ligne verte, en voyant une continuité entre l’occupation israélienne de la Cisjordanie – avec son traitement différencié des juifs et des Palestiniens – et les défauts d’Israël à l’intérieur de la ligne verte, qui restent pourtant inscrits dans un cadre d’égalité civique entre citoyens palestiniens et juifs d’Israël.
Plus l’État d’Israël rend la solution à deux États impossible, délégitime la simple mention de l’occupation ou même le nom « Cisjordanie », avec le soutien actif d’une partie des républicains américains, plus les antisionistes sont enhardis. Cela leur permet de confondre l’occupation de la Cisjordanie avec le sionisme lui-même. Ils peuvent alors qualifier Israël d’« État d’apartheid » et le sionisme de doctrine malfaisante.
Le sionisme libéral est pour eux une absurdité, voire une abomination, et devient ainsi l’ennemi à combattre sans relâche, les États-Unis étant l’épicentre de cette bataille. Dans un pays où 40 % des juifs (et 50 % des jeunes juifs) estiment qu’Israël a commis un « génocide » à Gaza, mais où environ 75 % considèrent néanmoins que l’existence d’Israël est essentielle pour le peuple juif, Beinart et ses alliés cherchent à exploiter l’indignation compréhensible suscitée chez beaucoup par la guerre à Gaza pour délégitimer non seulement le gouvernement israélien, mais la nature même d’Israël et du sionisme, en premier lieu auprès des juifs américains, pris plus que jamais en tenaille.
Un triple étau qui se resserre dans un contexte anxiogène pour les Juifs américains
Dans une prise de position qui résume bien la nature de l’étau pour les juifs américains, Peter Beinart vient d’enjoindre les synagogues américaines à se désolidariser de l’État d’Israël pour éviter d’être prises pour cibles, leur demandant donc d’abjurer leur soutien ou leur identification à Israël pour retrouver leur sérénité et leur tranquillité. Dans cette vision, les sionistes d’aujourd’hui seraient en quelque sorte aux juifs antisionistes ce que les juifs d’Europe de l’Est étaient aux israélites dans les années 30 en France, ces fauteurs de troubles perturbant leur sécurité…
En fait, les juifs américains sont rejetés en tant que « juifs apatrides » par l’extrême droite, en tant que « sionistes génocidaires » par l’extrême gauche, et en tant que « libéraux naïfs » par le gouvernement israélien, dans un contexte de hausse de l’antisémitisme et d’une actualité avec l’affaire Epstein et la guerre en Iran qui renforce les pires préjugés antisémites. Leur « espace idéologique » se réduit donc comme peau de chagrin, et leur sécurité physique est ébranlée chaque jour un peu plus.
En 1790, George Washington, le premier président américain, écrivit une lettre ou il affirmait que les juifs ne seraient pas simplement « tolérés », mais des « citoyens totalement égaux dans la nouvelle nation ». Alors que les États-Unis célèbrent en 2026 les 250 ans de cette nation, les incertitudes qui entourent le destin des juifs américains font résonner de manière douloureuse cet engagement du père de la nation américaine.